Déjantés du ciné

12 septembre 2019

La familia de Gustavo Rondon Cordova

la_familia_critique_afficheTitre du film : La familia

Réalisateur : Gustavo Rondon Cordova

Année : 2019

Origine : Vénézuela

Durée : 1h22

Avec : Giovanni Garcia, Reggie Reyes, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Pedro, 12 ans, erre avec ses amis dans les rues violentes d’une banlieue ouvrière de Caracas. Quand il blesse gravement un garçon du quartier lors d’un jeu de confrontation, son père, Andrés, le force à prendre la fuite avec lui pour se cacher. Andrés découvre son incapacité à contrôler son fils adolescent mais cette nouvelle situation rapprochera père et fils comme jamais auparavant.

 

La familia constitue le premier long métrage de Gustavo Rondon Cordova, jeune cinéaste vénézuelien. Produit en 2016, le film a été présenté à la semaine de la critique à Cannes en 2017. Il aura fallu deux ans pour que le film soit visible sur les écrans français puisqu’il n’est sorti au cinéma que le 10 avril 2019.

Pur drame social, dans la veine de l’œuvre des frères Dardenne par son côté inéluctable ou Ken Loach par son côté sociétal, La familia voit son action se situer quant à elle à Caracas, capitale du Vénézuela, où les inégalités sociales sont particulièrement marquées. 60 % des habitants s’entassent des quartiers pauvres où la misère est prégnante. Lien de cause à effet, Caracas est la capitale la plus dangereuse au monde, avec un taux de criminalité qui dépasse la raison.

Et c’est précisément dans ces quartiers pauvres que Rondon Cordova a posé sa caméra. S’il évite tout misérabilisme, le tableau qu’il dépeint fait froid dans le dos.

la_familia_critique_photo4Dès le début du film, on observe des enfants livrés à eux-mêmes, qui semblent s’amuser ensemble, histoire de tromper l’ennui. Ceci n’est qu’un leurre. A l’instar des adultes, il s’instaure un rapport de force entre dominants et dominés. Et comme pour leurs parents, ces jeunes ont une véritable passion pour les armes à feu. On sent que les choses peuvent vite déraper.

La violence enfantine est d’autant plus grave que ces jeunes constituent l’avenir d’une nation irrésistiblement tourné vers la violence. Le fait que le film soit entièrement tourné caméra à l’épaule confère à l’ensemble un aspect quasi documentaire qui accentue le malaise.

Un autre point saillant mis en évidence par Rondon Cordova est celui des travailleurs pauvres. Ainsi, Andrés, le père du jeune Pedro, est obligé de multiplier les petits boulots et larcins en tous genres pour (sur)vivre.

Le contraste est saisissant entre la situation des personnes vivant dans des endroits malfamés et la classe moyenne profitant d’un statut bien plus enviable. La scène durant laquelle Andrés fait office de serveur est caractéristique : elle établit à nouveau le rapport de dominant-dominé décrit plus haut, mais cette fois-ci à hauteur entre adultes. Dans cette société où la fracture sociale n’est pas un vain mot, tout se monnaye. Dès lors l’inimaginable et le sordide peuvent survenir à n’importe quel moment. Si les rares scènes de violence ont lieu hors champ, on sent une tension permanente.

lafamilia1A cet égard, la deuxième partie est celle d’une fuite en avant pour Andrés et Pedro, obligés de quitter leur quartier. Avec une technique éprouvée mais efficace (caméra à l’épaule, plans rapprochés), Rondon Cordova transforme son drame social en une sorte de road movie. Cela permet d’approfondir la relation contrariée entre un père et son fils, qui ne se comprennent pas. On suit avec intérêt leurs pérégrinations inquiets de leur devenir, alors que la tragédie rode.

Si ce film est réussi, il le doit notamment à la performance de premier plan de ses acteurs. Le jeune Reggie Reyes, acteur non professionnel, est bluffant de naturel. Quant à Giovanni Garcia, incarnant la figure paternelle, il trouve constamment la bonne mesure dans son jeu d’homme maladroit dans la relation conflictuelle mais aussi protectrice à l’égard de son fils. Comme on peut s’en douter, le titre du film a été choisi de manière délibéré.

Et cela n’est pas anodin si ce long métrage s’achève sur le regard de Pedro. On avait débuté le film avec des enfants, on le termine avec un enfant. Mais les choses ont beaucoup évolué. Faut-il y voir une forme d’espoir pour Pedro et plus généralement pour le Vénézuela ?


Critique parue à l'origine sur le site Ciné Dweller à l'adresse suivante :
https://cinedweller.com/movie/la-familia-la-critique-du-film-et-le-test-dvd/

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25 août 2019

Midsommar d'Ari Aster

midsommar1Titre du film : Midsommar

Réalisateur : Ari Aster

Année : 2019

Origine : Etats-Unis

Avec : Florence Pugh, Jack Reynor, Will Poulter, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Dani et Christian sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n’a lieu qu'une fois tous les 90 ans et se déroule dans un village suédois isolé.

 

Deuxième film d’Ari Aster après le terrifiant et sombre Hérédité, Midsommar en prend le contrepied et offre au spectateur un trip diurne et cauchemardesque, baigné dans une lumière solaire sans fin (même pour les scènes de nuit).

Le film est plus un récit de rupture amoureuse, confrontant son héroïne Dani (formidable Florence Pugh, déjà vue et appréciée dans l’excellente série de Park Chan-wook, The little drummer girl) à la superficialité de son couple et plus largement au manque d’amour.

Dani est victime au début du film d’un drame familial d’autant plus atroce qu’elle l’avait fortement pressenti, et se réfugie dans le couple déjà agonisant qu’elle forme avec son petit ami étudiant en anthropologie Christian (Jack Reynor), auquel elle impose sa présence dans un voyage d’études en Suède, en compagnie des amis de Christian, Josh, Mark et Pelle qui est d’origine suédoise. Ce voyage au sein d’une communauté adepte de coutumes païennes ancestrales pourrait lui permettre, du moins le pense-t-elle, de faire son deuil, de guérir ses angoisses, tout en sauvant ce qui reste de l’amour qu’elle éprouve pour Christian.

Le passage des États-Unis à la Suède marque surtout pour Dani une fuite vers l’inconnu et va se révéler être une expérience limite qui lui permettra de faire face à elle-même et à ce qu’elle a trop longtemps refoulé.

midsommar2Ari Aster prend son temps pour immerger Dani, Christian et les trois amis de celui-ci dans cet endroit reculé de la Suède, nimbé d’un soleil omniprésent, à la lumière presque irréelle (Midsommar signifie Milieu de l’été en suédois, mais c’est également le nom d’une grande fête suédoise qui se déroule fin juin principalement en extérieur). Le cinéaste délaisse pour un temps les tourments de son héroïne pour s’intéresser tout d’abord au groupe d’amis et ses interactions (on pourra regretter le traitement un peu sommaire réservé aux trois amis de Christian, sans que cela soit vraiment problématique), ensuite à la communauté d’Harga et ses coutumes étranges.

Apportant un soin maniaque aux cadres et à la symétrie (on se croirait parfois chez Stanley Kubrick), Aster laisse progressivement poindre une sombre menace en disséminant petit à petit des indices de plus en plus inquiétants : bad trip de Dani avant que le groupe arrive vraiment dans la communauté, désorientation, choc culturel entre les anglo-saxons et le village suédois, utilisation du son et des symboles présents partout (sur les murs, dans le dortoir).

Le fossé semble se creuser entre le groupe de Dani et Christian (mais aussi les deux étudiants étrangers qu’il rencontre là-bas) et la secte bien trop proprette. Il en découle un mélange de fascination morbide et de répulsion. Si les premiers rituels provoquent au début rires et incompréhension de nos occidentaux, comme des touristes naïfs découvrant des coutumes étranges mais bariolées, la suite des festivités se révélera de plus en plus malsaine, tant pour nos protagonistes que pour les spectateurs, débouchant sur une séparation du groupe d’étrangers, Pelle devenant le seul lien entre la communauté et les anglo-saxons.

midsommar3Aster se recentre ensuite sur Dani, établissant une corrélation entre les rituels païens et son mal-être toujours plus fort, toujours pas apaisé. Le spectateur la voit alors commencer à sombrer, dévorée progressivement par la communauté (la scène de la danse de mai est à ce titre éloquente) qui déploie alors son emprise sur elle, comme une secte finit par absorber les personnes vulnérables.

C’est bien la souffrance de Dani, son refus d’accepter la réalité de sa relation bancale avec Christian, qui la fait basculer : les rituels n’ont fait qu’accentuer sa colère, tout d’abord envers son petit ami (lorsqu’elle le surprend en plein accouplement avec une fille de la communauté : scène très étonnante, où l’homme est réduit à l’état de reproducteur), puis envers ceux qui ont ignoré sa souffrance, enfin envers tous ceux qui ne la comprennent pas ou plus. Et c’est bien ce manque affectif, enfin assouvi par le recours à la communauté et par une sorte de vengeance libératoire, qui aboutit à la guérison de ses angoisses et qui lui permet de réussir enfin son deuil. Toute renaissance a besoin d’une destruction, d’une mort : c’est d’ailleurs le sens du premier rituel auquel a assisté le groupe au début du film.

Finalement, le manque de communication, d’empathie, peut amener à des drames (le drame familial inaugural, la fin de Midsommar), et c’est parfois ce qui pousse les êtres vers des structures communautaires au sein desquelles ceux-ci se sentent bien, soutenus, compris, et donc évidemment vers les sectes.

Midsommar peut aussi être vu comme un film mental, qui présente les visions, les hallucinations, voire les fantasmes de Dani et qui aboutit dans tous les cas à une sorte de transe libératoire, tant pour elle que pour le spectateur exténué.

Le film est d’une richesse extraordinaire et n’en finit pas de dévoiler ses trésors. Ceci est une interprétation parmi tant d’autres de Midsommar, objet fascinant et qui demeure longtemps dans la tête du spectateur. Vivement le prochain film d’Ari Aster !

Par Locktal

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15 août 2019

Melaza de Carlos Lechuga

melazaafficheTitre du film : Melaza

Réalisateur : Carlos Lechuga

Année : 2014

Origine : Cuba

Durée : 1h20

Avec : Miguel Gomez, Yuliet Cruz

FICHE IMDB

Synopsis : Monica et Aldo vivent à Melaza, un village cubain, où ils mènent une vie des plus modestes. Tous les matins, ils empruntent, main dans la main, la rue principale du village pour se rendre à leur travail : Monica est gardienne de l’usine désaffectée de rhum et Aldo est instituteur. Le soir venu, ils louent leur maison à Marquez, un mari infidèle et partent en promenade sur le Malecón. Mais la Police découvre la manœuvre et leur inflige une amende qui met en péril la survie de la famille…

 

Proche du documentaire dans son approche, Melaza nous plonge dans le quotidien d’une famille à Cuba. On y suit Monica et Aldo, qui vivent dans une minuscule maison en compagnie de la mère et de la fille de Monica.

Le titre du film, Melaza, qui signifie mélasse, est emblématique de la situation inextricable dans laquelle se trouve embourbée cette famille et par extension du climat économique tendu que connaît ce pays socialiste.

Le réalisateur cubain Carlos Lechuga, dont c’est le premier long métrage, se révèle très critique à l’égard de son pays. Les notions de travail, de famille et de patrie, qui ne sont pas sans rappeler une célèbre devise, sont clairement décriées.

melaza2Sur le plan du travail, Aldo est instituteur et Monica gardienne dans une usine de rhum qui ne fonctionne plus. Avec deux salaires et notamment celui d’un enseignant, on pourrait les croire suffisamment aisés pour se dépêtrer des affres du quotidien. Il n’en est rien. Ils (sur)vivent tant bien que mal dans une maison en tôle et appartiennent à ce que l’on appelle communément des travailleurs pauvres, contraints à la promiscuité dans leur logement.

La vie familiale n’est pas évidente avec plusieurs générations qui se côtoient dans un même foyer : grand-mère, parents avec Monica et Aldo, et enfant doivent apprendre la cohabitation en milieu exigu. La proximité brise toute intimité. Le réalisateur parvient à plusieurs occasions à nous surprendre, notamment lors de cette séquence inaugurale où l’on voit un couple faire l’amour dans une usine déserte sur un matelas miteux : non, ce ne sont pas deux amants fougueux qui se déflorent, mais simplement nos deux protagonistes en manque d’espace, qui sont là à palier à leur manière le manque d’intimité que leur offre leur domicile.

Alors que le travail est souvent mal payé à Cuba et que la famille est parfois encombrante, la notion de patrie reste le dernier pilier sur lequel on peut se reposer. Le réalisateur n’est pas tendre sur ce point, révélant que l’État endoctrine les gens dès leur plus jeune âge. Ainsi, dans l’école où travaille Aldo, les enfants récitent l’hymne national, exercice de conditionnement, voire d’aliénation, qui laissera des traces sur les adultes qu’ils deviendront. Une méthode efficace, puisque lorsque la protestation s’organise, les habitants se contentent d’agiter des drapeaux de Cuba et de chanter : “Vive le socialisme ! La patrie ou la mort ! Nous vaincrons !” Pourtant la notion de patrie demeure abstraite. Sans changement radical dans l’exercice du pouvoir, on ne voit pas bien comment l’économie et le social qui minent le quotidien vont pouvoir s’améliorer. L’économie de Cuba, fondée notamment sur la culture de la canne à sucre, est en crise et pourtant son modèle n’est pas remis en question. Carlos Lechuga ne manque pas d’humour pour décrire des situations qui paraissent aberrantes : on fait garder une usine sans ouvriers et vérifier le bon fonctionnement de machines qui sont à l’arrêt ; on apprend à nager aux enfants dans une piscine vide.

A l’image du titre du film et de l’usine de rhum fermée, les personnages principaux sont eux donc dans la “mélasse”. Ils doivent louer moyennant finance leur maison à une prostituée afin qu’elle reçoive ses clients et quand la police leur met une amende, ils sont contraints de trouver de nouvelles sources de revenus.

Carlos Lechuga décrit un monde différent du nôtre où les aides sociales n’existent pas. Pour s’en sortir, il est nécessaire de cumuler les jobs (Monica fait un peu de ménage en plus de son travail de base). Et quand cela n’est pas suffisant, les personnages ont recours à des moyens illégaux, même si c’est contre leur morale : vente de viande sous le manteau pour Aldo ; vol et prostitution pour Monica. Sous le poids des besoins primaires, la moralité est mise à rude épreuve.

melaza3Heureusement, Melaza se refuse de n’être qu’une chronique sociale de plus sur un pays meurtri dans sa chair. C’est avant tout une belle histoire d’amour contrariée, entre deux êtres qui s’aiment et qui continuent à s’aimer, malgré les questions morales qu’occasionnent leurs choix. La force du film de Carlos Lechuga réside dans une absence de dialogues. L’amour émane au-delà des mots. La gestuelle des personnages principaux parle d’elle-même. Comment ne pas être sensible à la complicité de Monica et Aldo lorsqu’ils se rendent ensemble tous les jours au travail ? Comment ne pas succomber aux regards de tendresse où l’on lit le désir ardent de l’autre ?

Même quand les vents sont contraires, nos protagonistes restent unis. La scène où Aldo nettoie Monica lors d’un bain commun est signifiante : c’est une façon pour cet homme d’accepter le choix de son épouse de se prostituer par la purification. Les deux acteurs principaux, qui incarnent Monica et Aldo à l’écran, font preuve d’un jeu épatant de naturel offrant une crédibilité sans faille à leur couple. Au pessimisme plombant de la vie quotidienne le cinéaste érige en contrepoids le bastion de sentiments sincères et purs. Comme souvent au cinéma, l’amour semble vouloir être plus fort que tout.

Melaza constitue une chronique sociale pertinente magnifiée par une romance atypique, dont la fébrilité parvient à nous toucher durablement.

Critique parue à l'origine sur le site avoir-alire.com à l'adresse suivante :
https://www.avoir-alire.com/melaza-la-critique-du-film

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05 août 2019

Donnie Darko de Richard Kelly

donniedarko1Titre du film : Donnie Darko

Réalisateur : Richard Kelly

Année : 2002 (version restaurée en 2019)

Origine : Etats-Unis

Avec : Jake Gyllenhaal, Jena Malone, Drew Barrymore, Patrick Swayze, Maggie Gyllenhaal, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Middlesex, Iowa, 1988. Donnie Darko est un adolescent de seize ans pas comme les autres. Introverti et émotionnellement perturbé, il entretient une amitié avec un certain Frank, un lapin géant que lui seul peut voir et entendre.

 

Petit film culte, Donnie Darko a bénéficié en cet été 2019 d’une nouvelle sortie en salles par l’éditeur Carlotta, plus de 17 ans après sa sortie initiale (2002). L’occasion est belle de faire le point sur un film lynchien à souhait.

Quelques mots d’abord sur son réalisateur, Richard Kelly, peu prolixe avec seulement trois longs métrages à son actif à ce jour. Cinéaste doué, peut-être trop ambitieux, il a décontenancé le public et la critique avec son second long métrage, l’étonnant Southland tales regroupant deux têtes d’affiche improbables : The Rock et Sarah Michelle Gellar. Depuis ce film, Richard Kelly n’a tourné que le film fantastique The box il y a maintenant dix ans (2009).

Donnie Darko n’en reste pas moins son film le plus intéressant, un petit bijou avec plusieurs degrés de lecture.

Il convient de noter que Donnie Darko dispose actuellement de deux montages différents : la version normale sortie en salles en 2002 et un director’s cut correspondant à une version allongée de vingt minutes. Il ne m’a pas été donné de voir le director’s cut mais comme on peut s’en douter celui-ci comporte des scènes allongées et forcément plus d’explications qui lèvent en partie le mystère de cette histoire étrange. Ce n’est donc pas la version à favoriser si l’on souhaite vivre pleinement l’étrangeté de Donnie Darko.

donniedarko2Car il faut bien le reconnaître ce film est une œuvre étonnante. Dès le départ, on est surpris en trouvant sur le bord d’une route un jeune homme, le fameux Donnie Darko, allongé sur une route (on songe alors au début du film Twin Peaks) et retrouvant ensuite chez lui sa maison endommagée à cause d’un réacteur d’avion tombé du ciel ! Ca démarre fort et ce long métrage n’aura de cesse de surprendre le spectateur. Toutefois, l’aspect circulaire de cette œuvre (le début et la fin se répondent clairement) donne des clés à tout un chacun.

Donnie Darko a vraiment quelque chose de fascinant. Le spectateur est sans cesse ballotté au sein d’un univers familier mais agrémenté de choses inattendues. Le plus étonnant est la présence d’un lapin géant, prénommé Franck, annonçant à Donnie Darko la fin du monde dans 28 jours, 6 heures, 42 minutes et 12 secondes. Donnie est le seul à voir Franck. Quel est cet être mystérieux et quel but poursuit-il ? Les agissements étranges de Donnie sont-ils liés à ce lapin géant ? On a l’impression de se situer dans une sorte de rêve (ou plutôt cauchemar) éveillé avec un zeste évident de fantastique (le lapin en référence à Alice au pays des merveilles ?).

Au niveau de l’étrangeté, Richard Kelly présente de manière générale une ville américaine lambda où tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Une école où il fait bon vivre, de belles villas aux jardins bien verts, des familles bourgeoises harmonieuses, sont autant de symboles de l’Amérique triomphante. Derrière l’apparat de cette vie idéale, quand on gratte le vernis, on aperçoit des choses beaucoup moins recommandables, à l’instar de Twin Peaks.

On peut penser que Richard Kelly s’en prend ouvertement à une société américaine puritaine que l’on peut juger comme désuète et fausse. Le réalisateur de Donnie Darko s’attaque également au cas des sectes. De façon ironique, il présente une sorte de prêcheur-professeur bidon qui ne jure que par l’amour pour combattre la peur.

Au passage, on constatera que si les thématiques développées dans le film sont très sérieuses, le ton employée est souvent humoristique voire sarcastique. De la sorte, Richard Kelly marque encore plus les esprits. L’épisode relatif aux schtroumpfs est symptomatique de la méthode Kelly : c’est drôle mais c’est surtout une façon de montrer que tout le monde n’est pas blanc comme neige. Les apparences sont souvent trompeuses… Et cette idée est clairement le fil conducteur du film.

donniedarko3Outre son scénario habile et les thèmes évoqués, Donnie Darko peut se targuer d’une BO de grande qualité où l’on reconnaît notamment Notorious de Duran Duran, Head over heels de Tears for Fears et une très belle reprise sur le plan émotionnel du Mad world de Tears for Fears.

Donnie Darko fut également un excellent tremplin pour lancer la carrière de son jeune acteur principal, Jake Gyllenhaal. Ce dernier est véritablement habité par son rôle. Très à l’aise, il incarne un Donnie Darko tout à la fois maladroit, étrange et même inquiétant par moments. Dans un rôle secondaire, Maggie Gyllenhaal joue la sœur de… Donnie.

Dans Donnie Darko, on retrouve avec plaisir trois acteurs bien connus : Drew Barrymore (E.T.), par ailleurs ici productrice exécutive du film ; Patrick Swayze (Dirty dancing), excellent dans le rôle du prêcheur et Noah Wyle alors en pleine gloire dans la série Urgences.

Pour son premier long métrage, Richard Kelly a donc signé un vrai coup de maître. Gageons que la ressortie de ce film culte le remette sous le feu de l’actualité cinématographique. Un nouveau film ne serait pas pour nous déplaire.

24 juillet 2019

Zoo d'Antonio Tublen

ZooafficheTitre du film : Zoo

Réalisateur : Antonio Tublen

Année : 2019

Origine : Suède

Durée : 1h35

Avec : Zoe Tapper (Karen), Ed Speleers (John), Antonia Campbell-Hughes (Emily), Jan Bijvoet (Leo), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : La vie conjugale de Karen et John a volé en éclats le jour où ils ont appris qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfants. Ils vivent depuis comme des zombies, emprisonnés dans la routine de leur quotidien et au bord de la rupture. Lorsque le monde est frappé par une pandémie qui transforme la population en morts-vivants, le couple s'enferme à double tour dans leur appartement en attendant les secours. Alors que le monde extérieur s'effondre, la promiscuité va les rapprocher et leur amour perdu renaître…


Reconnaissons-le d’emblée :
Zoo démarre de la même façon qu’un film vu 100 fois. C’est un huis-clos se déroulant dans une ambiance de fin du monde. Pas franchement original. En revanche, cela a le mérite de limiter le budget. En effet, le seul plan spectaculaire est un effet spécial numérique d’un avion encastré dans l’immeuble où résident nos deux principaux protagonistes. Cette séquence est d’ailleurs plutôt bien amenée : comme s’il s’agissait d’un tremblement de terre, on voit arriver un gros trou dans le plafond de la salle de bains.

Et ce n’est pas le seul mérite de ce film. Loin s’en faut. Alors qu’au début du film le ton est ironique et que l’on a l’impression que l’on va avoir droit à un énième film de zombies mélangeant comique et survival en huis-clos, il ne s’agit en fait que d’un prétexte. Le véritable sujet du film est celui de l’étude d’un couple. Le réalisateur Antonio Tublen nous révèle progressivement le passé douloureux de Karen et John : la femme a perdu son enfant et cela a créé une séparation nette dans la relation avec son conjoint. Cette perte a engendré la routine, l’indifférence, le couple n’ayant plus rien à se dire. Dès les premiers plans du film, on comprend que quelque chose ne va pas.

Tout l’enjeu va être de resserrer Zoo sur les problèmes du couple et sur la reconquête de la femme par le mari (réapprends-moi à t’aimer dit-elle). Alors qu’au départ l’homme paraît fade et la femme pas sympathique pour deux sous (jalouse, faisant preuve de petitesse), le film devient véritablement émouvant.

Zoo1Le film ne se contente pas de cette étude d’un couple. Il met également en avant le comportement que l’on adopte pour survivre. A cet égard, son titre énigmatique, Zoo, prend tout son sens. Il est lié à la sensation d’être en cage (le huis-clos, la routine de la vie) et au fait que l’on peut agir tel un animal pour survivre.

L’intrusion d’un deuxième couple, des voisins, est caractéristique de cet état de fait. Comment réagirait-on dans un environnement hostile, avec des rations limitées ? Dans leur cas, Karen et John son suspicieux. Le soupçon voire la paranoïa sont à l’œuvre. Il y a un malaise constant, même si le réalisateur fait preuve d’humour noir. Une relation malsaine se met en place avec une relation dominant – dominé (l’accueil ne se fait pas gratuitement, il justifie des contre-parties).

L’intrusion de ces voisins est toutefois très intéressante dans la mesure où elle marque une évolution dans le comportement de John. Au départ très attentiste, il finit par transgresser ses principes. Tout cela lui permet de regagner le cœur de sa belle car il reprend sa vie en main. Il met fin à la routine et à la légalité « rigoriste » dans laquelle il s’était installé jusque-là.

De la même façon, l’effraction commise chez Karen et John va à nouveau resserrer les liens de ce couple, dans une situation extrême.

Mine de rien, Antonio Tublen narre une belle histoire d’amour, en évoquant au départ l’usure du couple, la routine pour arriver un couple fusionnel qui va tout faire l’un pour l’autre. On aboutit à la fin à un amour absolu, qui n’est pas sans rappeler Zombie honeymoon ou Thirst. Il convient tout de même de noter que l’on est ici bien plus proche du film d’auteur que du film de genre. Le pitch fantastique n’est qu’un prétexte à développer la renaissance d’un amour moribond chez un couple.

Zoo2En plus de son scénario astucieux et de sa mise en scène appliquée, Zoo doit sans conteste sa réussite à ses deux acteurs principaux : Zoe Tapper dans le rôle de Karen et Ed Speleers dans celui de John sont franchement très bons. Ils forment un couple crédible. On arrive à projeter des émotions sur eux. On croit à cette histoire d’amour, les regards ne trompent pas.

En somme, Zoo est un film bien plus subtil que ce que l’on pourrait imaginer au départ. C’est avant tout une superbe histoire d’amour, qui étudie avec beaucoup de pertinence la psychologie d’un couple. Ce film aurait sans conteste mérité d’être en compétition officielle au dernier festival international du film fantastique de Gérardmer, au lieu d’être relégué dans du « hors compétition ». Quoi qu’il en soit, l’essentiel est là : on a affaire à une œuvre marquante et de grande qualité.

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13 juillet 2019

Aniara de Pella Kagerman et Hugo Lilja

aniara1Titre du film : Aniara

Réalisateurs : Pella Kagerman et Hugo Lilja

Année : 2019

Origine : Suède

Durée : 1h46

Avec : Emelie Jonsson, Bianca Cruzeiro, Arvin Kananian, Jamil Drissi, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Après avoir fini d'exploiter la Terre, ce qui reste de la population humaine lance plusieurs vaisseaux dans l'espace pour transporter des colons vers leur nouvelle maison : Mars. Un de ces vaisseaux s'appelle Aniara. L'engin, qui ressemble à un immense centre commercial, offre tous les services nécessaires à satisfaire une société profondément consumériste et destructrice. Tout semble bien se passer jusqu'à ce qu'un accident le fasse dévier de sa trajectoire.

 

L’écologie est devenu un enjeu majeur – en tout cas pour de plus en plus de citoyens – de notre société, comme le prouvent les nombreuses manifestations relatives au réchauffement climatique. Si l’on ne fait rien, il est évident que notre belle Terre deviendra inhospitalière.

Si Aniara est un film de science-fiction, il amène le spectateur à s’interroger sur le fait que les hommes gaspillent les ressources de la Terre et donc obligés de quitter la planète bleue pour rejoindre Mars, un territoire pas franchement connu pour son côté accueillant. D’ailleurs, si les mentalités ne changent pas, le risque d’épuiser les ressources sur Mars est bien réel.

A bien des égards, Aniara fait penser à l’excellente série de science-fiction des années 2000 (2004-2009) Battlestar Galactica. Le titre de la série évoque le nom du vaisseau de la même façon que pour Aniara, censé ramener les voyageurs de l’espace sur Mars. Surtout, Aniara rappelle Battlestar Galactica car il recréé une micro-société avec le chef (le commandant), des pilotes, des ouvriers, des techniciens, etc. et une majorité de citoyens lambda.

aniara2Le parallèle ne s’arrête pas là. Alors que la situation devient par moments bien difficile, pour ne pas dire plus, il faut donner de l’espoir aux gens. Dans la célèbre série de science-fiction, le commandant Adama disait aux membres de son équipage qu’ils reverraient la Terre, car ils avaient besoin de se raccrocher à quelque chose. Il en va de même dans Aniara avec les déclarations du chef ou encore lors de l’épisode marquant de la sonde qui pourrait bien sauver nos protagonistes.

Pour autant, à la différence de Battlestar Galactica, Aniara est un film (non une série) qui de surcroît ne s’offre pas au spectateur. Il demande un minimum d’attention de sa part. La mise en scène est au plus près des personnages. Il y a dans Aniara un refus du spectaculaire. Les deux jeunes réalisateurs suédois Pella Kagerman et Hugo Lilja ont voulu se centrer sur l’étude de caractères. On a clairement affaire à un film de science-fiction qui peut ennuyer le spectateur si ce dernier n’est pas intéressé par cette étude sociétale quasi chirurgicale.

Cela serait bien dommage tant Aniara s’avère captivant si on se laisser porter par les messages qu’il a à passer et par son rythme. Le découpage du film en cycles est ambitieux. Il a pour but de montrer le temps qui passe lentement à l’intérieur du vaisseau. Et tout ceci confère à cette histoire un côté inéluctable : on sent que cela ne peut pas bien finir, même si on conserve un espoir jusqu’au bout…

Pour tenir sur le plan psychologique dans cet univers en vase clos, les protagonistes disposent de plusieurs solutions. La plus originale et celle fonctionnant le mieux est la mima, une sorte de logiciel artificiel absorbant les souvenirs et les souffrances des individus. C’est un genre de thérapie moderne. Comme pour la question de l’épuisement des ressources, Aniara fait immanquablement écho à notre société actuelle avec un nombre toujours plus élevé de gens victimes de stress, d’angoisse.

aniara3Les deux co-réalisateurs mettent aussi en avant une autre réalité : lorsque les gens perdent tout espoir, ils se réfugient dans la religion et dans toutes sortes d’excipients. Le cas de l’amour libre est symbolique d’une perte totale de repères. La société semble alors se désagréger.

Très riche au niveau de sa structure scénaristique, Aniara doit sa réussite à sa distribution de qualité. Les acteurs font corps avec leurs personnages. On songe notamment à l’héroïne, campée par la très convaincante Emelie Jonsson, qui évolue au gré de l’avancement de cette histoire. Il va sans dire que le côté « monsieur » ou « madame tout le monde » des acteurs donne encore plus de véracité à l’ensemble.

Pour conclure, Aniara est une œuvre ambitieuse de science-fiction. Si l’on parvient à faire avec l’absence de spectaculaire, Aniara se révèle clairement comme un film majeur sur le passage du temps et sur le fait que l’on répète (toujours) les mêmes erreurs. Le film a mérité amplement le prix du jury qu’il a obtenu en début d’année 2019 au festival international du film fantastique de Gérardmer.

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02 juillet 2019

Le daim de Quentin Dupieux

ledaim1Titre du film : Le daim

Réalisateur : Quentin Dupieux

Année : 2019

Origine : France

Durée : 1h17

Avec : Jean Dujardin (Georges), Adèle Haenel (Denise), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Georges, 44 ans, et son blouson, 100% daim, ont un projet.

Le dernier film de Quentin Dupieux est sans doute moins hallucinant que ses précédents longs métrages, notamment Rubber (2010) et son pneu tueur ! Pour autant, l’univers fantaisiste, foutraque et déjanté de ce cinéaste insaisissable est toujours bien présent. A tel point que si l’on n’accepte pas le point de vue adopté par le réalisateur, on risque fort de rester au bord du chemin et de trouver son nouveau film très ennuyeux.

Ca serait bien dommage car Le daim dispose d’indéniables qualités. A cet effet, Jean Dujardin, acteur oscarisé, est au top de sa forme. Avec un talent indéniable, il joue le rôle de Georges (on ne connaîtra jamais son nom de famille), un homme qui a semble-t-il quitté sa famille du jour au lendemain et décidé de faire table rase du passé en s’installant dans les Pyrénées.

Si Quentin Dupieux a l’habitude de mettre en scène des films totalement fous, cette fois-ci il change de paradigme : exit les scènes surréalistes ou des digressions scénaristiques n’ayant – à première vue – ni queue ni tête. Désormais, en lieu et place de films fous, il filme tout simplement...la folie. Georges est un homme perdant pied avec la réalité au fur et à mesure qu’il rentre dans un incroyable délire. Il faut le voir au début du film acheter un blouson en daim plusieurs milliers d’euros, comme s’il s’agissait de la septième merveille du monde.

ledaim3Mais la suite est encore plus grave. Georges s’invente carrément une nouvelle vie, comme s’il refusait tout ce qui le caractérisait jusque-là. Il a l’impression qu’il est devenu quelqu’un avec son blouson en daim. Il déclare à plusieurs reprises qu’il a un « style de malade ». Mais c’est plutôt lui qui est malade ! Car comment dire autrement de quelqu’un qui parle à son blouson comme s’il s’agissait d’une personne à part entière. Évidemment, chacun pourra voir dans cette relation exclusive une forme de critique de la société de consommation. C’est un fait.

Cela étant, l’intérêt du film va bien au-delà de ce simple constat. Comme indiqué précédemment, Quentin Dupieux filme la folie comme s’il s’agissait d’un cas clinique. Georges, qui est de quasiment tous les plans, sombre progressivement dans un délire n’ayant visiblement aucune limite. Ainsi, alors qu’il ne connaît rien au monde du cinéma, il s’improvise cinéaste du jour au lendemain en filmant avec un caméscope anachronique tout ce qui l’entoure. D’une certaine façon, on assiste à une mise en abîme du cinéma puisque Dupieux filme Georges qui lui-même filme, comme s’il s’agissait d’un vrai cinéaste. Et à partir du moment où il fait croire à son entourage et se persuade qu’il est un réalisateur, il devient de plus en plus inquiétant.

Dans sa folie, il entraîne une jeune femme, Denise (Adèle Haenel), très intéressé par le projet de Georges. Elle se propose d'ailleurs en tant que monteuse amatrice. Un des autres centres d’intérêt du Daim part de l'idée que Georges crée à partir de rien le scénario de son film. Ou plutôt il crée au gré de ce que lui demande de faire son blouson (à savoir qu’il devienne le seul à posséder un blouson dans le monde entier! Rien que ça!), le fameux daim, et au gré de ses sorties nocturnes. Quentin Dupieux change la perception que le spectateur a de Georges : ce dernier passe du statut de « pauvre type », de looser ultime à celui de dangereux psychopathe, prêt à tout pour obtenir des financements et disposer de matière pour son film.

Quentin Dupieux dresse alors un étonnant (mais pertinent) parallèle entre l’évolution du psychique Georges à mesure qu’il s’habille de plus en plus en daim (le blouson, le chapeau, le pantalon, les gants, les chaussures). C’est comme si l’animal qui sommeillait en lui se réveillait, laissant transparaître des pulsions dangereuses, où le sentiment n’a pas cours. Cela n’est pas un hasard si Dupieux nous montre à de nombreuses reprises un véritable daim.

On pourrait donc voir dans le port de ce blouson en daim, qui prête au départ à sourire, une sorte de malédiction. La fin du film, avec Denise reprenant le flambeau n'est pas sans rappeler la transmission d'une malédiction dans un film d'horreur.

ledaim4Quoi qu’il en soit, sous son apparente futilité voire stupidité (on peut tout à fait rester hermétique au style Dupieux), Le daim est un des films les plus aboutis de son auteur. Dupieux livre une analyse clinique, sans concession, d’un homme ayant perdu le sens des réalités et sombrant vers le côté obscur de la nature humaine. Si le ton du film est résolument orienté vers l’humour, les thématiques développées : la folie, la solitude, la société de consommation, le meurtre gratuit, ont de quoi faire réfléchir.

Outre son scénario très astucieux, Le daim peut se targuer d’une excellente distribution : Jean Dujardin, très l’aise dans le rôle de Georges, tient là une de ses meilleures interprétations. Adèle Haenel lui rend parfaitement la pareille avec sa passion quasi morbide de voir où va l’entraîner Georges.

En somme, Dupieux coche toutes les cases, faisant de son film une œuvre riche et ayant plusieurs degrés de lecture. Encore faut-il être réceptif car Le daim est tout de même réservé à un public ayant l’esprit (très) ouvert. Si c’est le cas, je vous recommande chaudement ce long métrage étonnant à l'humour bien décapant !

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20 juin 2019

Ne coupez pas ! de Shin’ichirô Ueda

necoupez1Titre du film : Ne coupez pas !

Réalisateur : Shin’ichirô Ueda

Année : 2019

Origine : Japon

Durée : 1h36

Avec : Takayuki Hamatsu, Yuzuki Akiyama, Harumi Shuhama, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Le tournage d'un DTV horrifique bat son plein dans une usine désaffectée. Techniciens blasés, acteurs pas vraiment concernés, seul le réalisateur semble investi de l'énergie nécessaire pour donner vie à un énième film de zombies à petit budget.

 

Ne coupez pas ! est sorti en France en avril 2019 après un passage dans de nombreux festivals, ce film étant sorti en 2017 au Japon… Il aura donc fallu plus de 2 ans pour voir ce film d’horreur nanti d’une excellente réputation.

Pourtant, quand on commence à le regarder, Ne coupez pas ! fait un drôle d’effet. On assiste à un plan-séquence (donc des scènes filmées sans coupe, en temps réel) de plus d’une demi-heure où le temps peut paraître long (à moins d’apprécier le cinéma Z) : les acteurs jouent comme des pieds, le scénario part complètement en vrille, les dialogues sont nuls. Quant à la mise en scène, on dirait vraiment du grand n’importe quoi. Et pour ne rien arranger, on a même affaire à une attaque de zombies dans cette histoire déjà bien débile ! Aurait-on affaire à un nanar ?

Bref, on se demande bien dans quelle galère on est tombé. Comment des spectateurs ont pu trouver ce film intéressant ? Et comment va-t-on tenir à regarder cette œuvre nanaresque pendant plus d’une heure et demi ? La réponse à nos légitimes interrogations intervient à la fin du plan-séquence.

[DÉBUT DU SPOILER]

necoupez3On comprend alors que tout ceci n’était qu’un habile stratagème pour nous montrer que le plan-séquence n’est qu’un film dans le film. La deuxième partie de Ne coupez pas ! (titre que l’on peut considérer à plusieurs niveaux : c’est à la fois une évocation au plan-séquence qu’une façon de dire au spectateur de rester car le meilleur est à venir), de loin la plus longue et la plus intéressante, nous place alors dans les coulisses du tournage. On nous montre alors tout ce qui paraissait complètement absurde dans la première partie du film. Tout prend du sens. Ne coupez-vous ! devient réellement passionnant car cette partie répond parfaitement à la précédente. Ce long métrage a un vrai côté ludique car on s’amuse à comparer ce que l’on avait vu dans le plan-séquence, et qui cette fois-ci a une explication plausible. Sans compter que de nombreuses trouvailles sont fameuses : l’acteur bourré aux mouvements incontrôlables, la femme du réalisateur qui s’improvise au pied levé actrice, les effets spéciaux rudimentaires, et puis évidemment le plan final du film dans le film dont la réussite tient au système D !

Le réalisateur Shin’ichirô Ueda a très bien mené sa barque. Non seulement il est parvenu à duper le spectateur, mais en outre il a effectué une véritable mise en abyme du cinéma.

[FIN DU SPOILER]

Ne coupez pas ! a tout du film fun et jouissif. Sa réputation flatteuse n’est pas galvaudée. A une époque où les blockbusters font la loi dans les cinémas et les films sont de manière générale de plus en plus standardisés, Ne coupez pas ! fait souffler un sacré vent de fraîcheur. On prend un vrai plaisir à regarder cette œuvre atypique, totalement barrée, qui est immanquablement une ode au cinéma et notamment aux réalisateurs devant faire avec de petits budgets. On sent que le réalisateur Shin’ichirô Ueda a déjà dû faire avec des budgets minuscules et qu’il a sans doute été confronté à moults problèmes qu’il a fallu résoudre tant bien que mal. Il va sans dire que voir le film une seconde fois devrait d’ailleurs donner au spectateur une nouvelle perspective. Car on est alors en mesure de saisir pourquoi tel dialogue du plan séquence nous paraît trop long ou carrément inadapté.

Ce long métrage est aussi une déclaration d’amour au cinéma d’horreur, qu’il s’agisse des zombies à la Romero mais aussi à toutes les petites productions indépendantes dont le résultat peut paraître très amateur aux yeux de certains.

Shin’ichirô Ueda peut être fier de cette excellente comédie horrifique qu’il a écrit, monté et réalisé. On lui souhaite le meilleur pour la suite et de nous surprendre à nouveau la prochaine fois.

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09 juin 2019

L'exorciste 2 de John Boorman

exorciste2Titre du film : L’exorciste 2

Réalisateur : John Boorman

Année : 1978

0rigine : Etats-Unis

Durée : 1h58

Avec : Linda Blair, Max Von Sydow, Louise Fletcher, Kitty Winn, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Le père Lamont enquête sur la mort mystérieuse du père Merrin, survenue à la suite d’un exorcisme, et va devoir combattre le démon Pazuzu que la jeune Regan a toujours en elle.

 

L’Exorciste 2 est souvent été conspué par le public qui s’attend à voir la suite directe de L’exorciste.
Pourtant, c’est une œuvre vraiment à part, surtout dans la filmographie de John Boorman, alors au sommet de sa gloire avec entre autres des films comme
Délivrance, Duel dans le pacifique ou Point blank à son actif.

exorciste21L’Exorciste 2 n’entretient aucun rapport avec le classique de William Friedkin, si ce n’est le personnage de Regan McNeill jouée par Linda Blair. On passe d’un film de terreur infernale à une oeuvre mystique qui nage en plein onirisme arty. De quoi effectivement interloquer les fans de L’exorciste, pas forcément préparés à un tel dispositif artistique, d’autant que L’Exorciste est l’un des plus gros succès de l’histoire avec pas moins de 5.4M d’entrées en France (un record historique pour un film de ce genre) et 230M$ aux USA, ce qui était, en 1972 monumental.

Cette séquelle suit le père Lamont, interprété par un Richard Burton, physiquement présent mais qui semble ailleurs ; il a été mandaté par le Vatican pour retrouver l’origine du démon. Après des séances d’hypnose singulières qui semblent vouloir hypnotiser le spectateur lui-même, le film va alors se partager entre le quotidien de Regan McNeill et le cheminement du père Lamont en Afrique, à la recherche du démon Pazuzu !

John Boorman semble vouloir affirmer un point de vue artistique diamétralement opposé à l’original qui était plus structuré et plus adapté aux canons du cinéma d’épouvante, qu’il redéfinissait de façon phénoménale, mais le résultat déconcerte dans son ton, sa lenteur, ses écarts devenant autant d’écueils à la compréhension du film, alors que l’on peut reprocher à l’ensemble une absence de ligne directrice forte qui rajoute de la confusion.
Aux nombreuses références religieuses et philosophiques inhérentes aux productions démoniaques, viennent se superposer des rites tribaux africains qui nous baignent dans un mysticisme éreintant.

Pour autant, L’exorciste 2 comporte des qualités formelles indéniables. Le film regorge d’idées visuelles quasi expérimentales de toute beauté, notamment dans sa description de l’Afrique primitive, où la nature est aussi splendide qu’hostile. L’utilisation du montage parallèle avec une alternance des gratte-ciels et des montagnes en Afrique, était pour son époque originale. La fluidité de la réalisation, son ouverture sur l’épure, l’inconscient de sa protagoniste, Regan Mc Neill, sont autant d’audaces qui rendent a posteriori l’approche aussi singulière qu’intéressante.

exorciste22Et puis L’exorciste 2 contient aussi un score marquant d’Ennio Morricone, entre des séquences africaines tribales et un thème principal lyrique et entêtant.

En somme, L’exorciste 2, navet patenté en son temps et flop mondial (30M$ aux USA !!!), ne peut plus être appréhendé de la même façon qu’à a sortie. Bancal, le film l’est, mais il comporte des qualités indéniables qui transcendent le genre qu’il aborde. John Boorman perpétue ainsi avec courage une œuvre personnelle et intransigeante qui était la sienne, loin de livrer un copycat de son prédécesseur. Mal lui en a pris pour Warner qui osait le plus gros budget de son histoire et l’auteur William Peter Blatty qui se sentit trahi par ce résultat atypique, allant jusqu’à proposer sa propre séquelle du 1, en qualité de réalisateur en 1989, avec L’Exorciste, la suite. Un nouvel échec... Le diable ne faisait alors plus peur à quiconque en ce temps...


Critique parue à l’origine sur le site avoir-alire.com à l’adresse suivante
 :

https://www.avoir-alire.com/l-exorciste-2-l-heretique-la-critique-du-film

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27 mai 2019

La valise de Georges Lautner

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Titre du film : La valise

Réalisateur : Georges Lautner

Année : 1973

Origine : France

Durée : 1h40

FICHE IMDB

Synopsis: Sentant sa vie menacée dans un pays arabe où il était en mission, l’espion israélien Bloch demande à être rapatrié en France. Le capitaine Augier est alors chargé de faire sortir clandestinement Bloch du pays. Cependant, ce dernier devra, pour cela, être enfermé dans une valise diplomatique.

 

Tout au long de sa carrière, Georges Lautner a été l’auteur de comédies et polars plutôt musclés. Dans le rang des comédies, on compte entre autres les cultissimes Tontons flingueurs, la trilogie des Monocle mais aussi des œuvres plus mineures telle que cette Valise.
A sa sortie en 1973, ce film a rassemblé plus d’1,2 million de spectateurs, score tout à fait honorable. Mais ce succès a été occulté par une polémique. En effet, à l’époque, le conflit israélo-palestinien connaissait une de ses plus graves tensions avec l’attaque d’Israël par les troupes égyptiennes et syriennes. Georges Lautner a reçu des injures venant de milieux juifs qui n’ont manifestement pas compris le film.

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Car il est évident que La valise n’est pas à prendre au sérieux. Et ça, on le voit bien dès le départ avec une parodie de western spaghetti.
Ce long métrage nous révèle ensuite rapidement le cœur de son intrigue avec un agent des services secrets israéliens, le commandant Bloch (formidable Jean-Pierre Marielle) qui est recherché par des tueurs. Isolé et sans solution, Bloch recueille l’appui de l’ambassade de France à Tripoli, qui a l’idée de lui faire quitter le pays dans une valise diplomatique, portée par le capitaine Français Augier.La valise
est constamment truculent. Le spectateur a bien souvent l’occasion de rire des (més)aventures du commandant Bloch, obligé à plusieurs reprises de rester dans sa valise, en raison de circonstances défavorables. Entre une grève à Air France qui le contraint à rester bien plus longtemps que prévu à Tripoli, un avion détourné ou encore un voyage chaotique dans le désert, notre principal protagoniste en voit de toutes les couleurs, dans des scènes où l’humour est omniprésent.

Un autre attrait du film tient à l’opposition entre les deux personnages principaux du film. Le commandant Bloch dégage une classe, un charme certain et fait preuve d’un humour au second degré. Il taquine le capitaine Augier (Michel Constantin, excellent dans son rôle) qui apparaît comme son parfait opposé. Ce dernier incarne un homme manquant cruellement de finesse, particulièrement pingre (il trafique ses notes de frais), à l’humour peu fin et qui apparaît désarmé dans ses relations avec les femmes.

Car
La valise ne serait pas aussi piquant et perdrait une grande partie de son attrait, sans son triangle amoureux. Dans cette histoire, il y a une femme, Françoise, jouée par Mireille Darc (une habituée chez Lautner dans les années 70 : Il était une fois un flic, Les seins de glaceMort d'un pourri) qui incarne brillamment son rôle de femme fatale, faisant tourner les têtes, et notamment celles de Bloch et d’Augier. Il faut voir le commandant Bloch, fou d’amour pour cette femme, raconter avec nostalgie sa rencontre lors d’un flashback savoureux !

Lautner s’amuse à entretenir l’idée de cette femme qui fait l’objet de toutes les convoitises. Les hommes ne pensent qu’à elle et en oublient même leurs différences, et oppositions. C’est sans doute cela qui n’a pas plu à certains, d’autant que la fameuse Françoise sort avec des gens de toutes origines. Le commandant Bloch se pare d’ailleurs de cette réflexion qui est (évidemment) à prendre au second degré : « 
un Egyptien, un Grec, un Français, elle prend vraiment les plus dégénérés ».

lavalise3

Notre réalisateur français n’a absolument pas cherché à donner une dimension politique à son long métrage. Au contraire, il met en scène une comédie joviale, décomplexée – même si ça part parfois un peu dans tous les sens – où la fraternité et l’amour sont élevés au rang de valeurs cardinales.
In fine, Georges Lautner délivre un message de paix où les protagonistes masculins font tous cause commune autour de cette femme, symbole de l’amour. Certains personnages changent d’ailleurs de vie du jour au lendemain et en sont très fiers : « Bloch quitte l’armée israélienne. Moi je quitte l’armée française. On en a ras le bol de ce métier à la con ».

Le propos pourra paraître naïf aux yeux de certains, mais, au fond, est-ce vraiment important ? On apprécie l’idée que ces gens soient heureux d’être ensemble, à l’image de cette fin en forme de parodie où l’amour dépasse une fois de plus les frontières. Faites l’amour, pas la guerre est le leitmotiv de ce film. Quoi de plus beau qu’une telle déclaration d’amour ? Merci Georges Lautner.

Posté par nicofeel à 22:12 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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