Déjantés du ciné

16 janvier 2020

Les chevaliers du Texas de Ray Enright

les_chevaliers_du_texas_affiche_cinema_rougeTitre du film : Les chevaliers du Texas

Réalisateur : Ray Enright

Année : 1950

Origjne : Etats-Unis

Durée : 1h28

Avec : Joel McCrea, Alexis Smith, Dorothy Malone, Zachary Scott, Douglas Kennedy, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Durant la guerre de Sécession, Luke Cottrell, chef des francs-tireurs nordistes, brûle le ranch des « Trois Cloches » propriété de Kip Davis, Charlie Burns et Lee Price. Pour se venger, Kip décide de laisser sa fiancée Deborah et prend la route du sud pour retrouver Luke Cottrell et le punir. Afin de pouvoir reconstruire le ranch, Kip s’engage avec Rouge de Lisle, bientôt rejoint par Charlie, pour organiser un trafic d’armes pour le Sud. Lorsqu’enfin Kip revient dans la ville, il apprend que Deborah est amoureuse de Lee…

Ray Enright est un cinéaste touche-à-tout ayant mis en scène de nombreux westerns, polars et comédies. Son meilleur western (proche du chef d’œuvre), Ton heure a sonné, est sorti en 1948. Il s’agit d’une subtile réflexion sur la vengeance, avec un excellent Randolph Scott. A peine un an plus tard, Ray Enright met en scène Les chevaliers du Texas également une belle réussite.

leschevaliersdutexas1L’action se déroule pendant la guerre de Sécession, à Brownsville, ville la plus au sud des États-Unis, marquant la frontière avec le Mexique. C’est dans ce contexte que trois Sudistes partent à la recherche d’un certain Cottrell, qui a brûlé leur ranch.

Le scénario n’est pas de prime abord d’une folle originalité. Après tout on a affaire à une énième histoire de vengeance avec, comme toile de fond, la guerre de Sécession. Pourtant, à y regarder de près, le scénario traite les rapports entre les différents protagonistes avec beaucoup d’à-propos.

Kip Davis, le personnage principal du film, est interprété par Joel McCrea (vu dans le très bon 3000 dollars mort ou vif), comme toujours impeccable dans son jeu. Il est tiraillé entre son amour pour Deborah (Dorothy Malone) qu’il fréquente depuis longtemps et la belle Rouge (Alexis Smith) de Lisle (!), une chanteuse de saloon. Jusqu’à la fin, au gré des péripéties du film, on se demande bien laquelle des deux décrochera le cœur de notre héros.

Mais Kip Davis n’a pas la tête uniquement aux histoires d’amour. Dans cette époque troublée, il doit faire face aux troupes yankees, au gang de Luke Cottrell et à une amitié qui se délite de plus en plus avec ses deux amis. Il faut dire que certains tirent notamment parti de la guerre pour s’enrichir. A cet égard, les choix opérés par Kip Davis (contrebande, massacre d’une troupe) sont largement discutables et en font un héros beaucoup moins lisse que ce que l’on pourrait imaginer au départ.

Ce long métrage bénéficie également d’un superbe technicolor où apparaissent toutes les nuances des couleurs. On se régale en voyant ce film qui ne subit pas le poids de son âge. Au contraire, il y a un charme désuet mais bien réel à regarder ce western d’antan.

leschevaliersdutexas4Pour ne rien gâcher, la distribution est au diapason de ce long métrage. Outre Joel McCrea, acteur injustement méconnu du grand public, cette production de genre peut compter sur la présence d’Alexis Smith. Celle-ci parvient à rendre crédible et émouvante son personnage de chanteuse de saloon trouble. C’est elle qui est à la manœuvre dans une scène de séduction inoubliable. A bien des égards, avec 15 ans d’avance, elle évoque la Kim Novak de Kiss me stupid de Billy Wilder. Les autres acteurs font le travail mais paraissent plus effacés, qu’il s’agisse de Dorothy Malone, Zachary Scott ou Douglas Kennedy.

En dépit d’un scénario traditionnel et de rebondissements attendus, Les chevaliers du Texas est un western laissant la part belle aux relations entre ses personnages et disposant de couleurs remarquables. A découvrir.

Critique parue à l'origine sur le site Ciné Dweller à l'adresse suivante :
https://cinedweller.com/movie/les-chevaliers-du-texas-la-critique-du-film-et-le-test-blu-ray/


06 janvier 2020

Les filles du docteur March de Greta Gerwig

lesfillesdudocteurmarchafficheTitre du film : Les filles du docteur March (Little women)

Réalisatrice : Greta Gerwig

Année : 2020

Origine : Etats-Unis

Durée : 2h14

Avec : Saoirse Ronan (Jo March), Emma Watson (Meg March), Florence Pugh (Amy March), Eliza Scanlen (Beth March), Timothée Chalamet (Laurie Laurence), Laura Dern (Marmee March), Meryl Streep (tante March), Chris Cooper (M. Laurence), Bob Odenkirk (Robert March),etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Une nouvelle adaptation des "Quatre filles du Docteur March" qui s’inspire à la fois du grand classique de la littérature et des écrits de Louisa May Alcott.

 

Louisa May Alcott est une écrivaine américaine très connue pour son roman Les quatre filles du docteur March (Little women). Ce que l’on sait pas moins c’est que l’immense succès de ce roman paru en 1868 a engendré la suite de l’histoire, à savoir Le docteur March marie ses filles (Good wives) parue en 1869. Par ailleurs, contrairement à ce que laisse supposer le titre, le père de la famille March n’est pas un docteur mais un pasteur engagé en tant qu’aumônier dans l’armée nordiste.

De manière générale, les nombreuses adaptations télévisées ou au cinéma se sont souvent contentées de reprendre (de façon académique) l’histoire des filles March. La dernière adaptation au cinéma était celle de Gillian Armstrong (1995), valant avant tout pour son casting regroupant quelques stars de l’époque comme Winona Ryder, Susan Sarandon ou des stars en devenir : pêle-mêle on retrouve Christian Bale, Kirsten Dunst ou encore Claire Danes (l’héroïne de Homeland).

lesfillesdudocteurmarch1Quinze ans plus tard, en 2020, le roman de Louisa May Alcott a droit à une nouvelle version. C’est la réalisatrice de Lady bird (2018), Greta Gerwig, que l’on retrouve aux manettes. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que sa version est marquée du sceau de l’originalité. Exit la présentation de l’histoire en deux parties avec d’abord l’enfance des filles March et ensuite leur vie adulte.

Le parti pris de Greta Gerwig est plus risqué puisqu’elle décide de faire un va-et-vient perpétuel entre les deux époques. Reconnaissons que le pari est audacieux mais plus difficilement lisible. Il faut un temps d’adaptation pour comprendre à quelle époque on se situe. Surtout que les acteurs utilisés sont toujours les mêmes, sans changement manifeste quant au vieillissement des personnages qu’ils incarnent.

Ce va-et-vient a toutefois un mérite important. Il permet de rendre le récit plus dynamique et surtout il renforce l’idée du passé présenté comme une sorte de paradis perdu. Nul besoin de développer la présentation des quatre filles du docteur March. Elles sont suffisamment connues : on a l’intrépide Joséphine (Jo) March, la sérieuse Margaret (Meg), l’envieuse Amy et la gentille Elisabeth (Beth). Voilà des sœurs qui, malgré leurs différences, se sont serrées les coudes durant leur enfance-adolescence avant de connaître des trajectoires bien différentes les unes des autres.

Concernant les deux personnages les plus marquants du film, Greta Gerwig n’a pas choisi ses actrices par hasard. Saoirse Ronan incarne le personnage de Jo. Elle avait déjà joué le rôle principal dans le précédent film de Greta Gerwig : Lady bird (2018). On ne peut d’ailleurs s’empêcher de faire un parallèle entre Jo March et Lady bird. L’une et l’autre sont éprises de liberté, souhaitent s’émanciper et rejoindre New York afin de connaître une nouvelle vie. Greta Gerwig ne s’est pas contentée de faire de Jo March le principal protagoniste de cette histoire – étant entendu qu’elle est évidemment la version romancée de Louisa May Alcott. Elle a également changé la destinée de Jo, ce qui devrait plaire aux pro-féministes.

lesfillesdudocteurmarch2Il est évident que ce changement est à replacer dans le contexte actuel, celui du mouvement Me Too et de l’égalité des droits souhaitée entre femmes et hommes. Evidemment, vu comme ça, le film prend une autre dimension.

Et ce n’est pas l’ambitieux personnage d’Amy March qui nous fera mentir. Là encore, le choix de l’actrice n’est pas anodin. La mignonne Florence Pugh s’était fait remarquer dans The young lady (2017) où elle incarnait une jeune femme sous l’emprise d’un époux imposé. Elle faisait tout pour s’affranchir de ce destin et des valeurs de la société anglaise en 1865. En jouant le rôle d’Amy March, elle incarne ici une jeune femme ambitieuse, souhaitant au départ vivre de sa passion : la peinture.

Voilà une autre caractéristique des filles du docteur March. Toutes disposent (à des degrés divers) d’une certaine aisance dans un art et souhaitent au départ en vivre. Mais Greta Gerwig montre bien que dans cette société américaine la femme est bien souvent reléguée au second plan. Pour réussir quand on est une femme, il faut faire un bon mariage. Ainsi, Meg March est la première à se marier. Elle rentre dans le rang puisqu’elle met fin à ses rêves d’actrice. Pour autant, elle ne fait pas un « bon mariage » puisque son époux est peu fortuné. Ce long métrage montre bien la frustration de Meg (jouée par une Emma Watson un peu trop lisse) de vivre dans une relative pauvreté et d’en être réduite à envier le sort d’autres femmes nettement plus aisées.

Mais tout le monde ne suit pas la voie de Meg, à commencer par Jo March. Cette dernière fait tout pour devenir une grand écrivaine et l’on ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre ce personnage et la vie de Louisa May Alcott. D’ailleurs, vers la fin du film, Greta Gerwig effectue une très intéressante mise en abyme entre la carrière de Jo et le processus créatif du roman Little women (qui n’est autre que la version originale des quatre filles du docteur March).

Dans cet univers de femmes, quelques mots sur les hommes. Chris Cooper interprète parfaitement le rôle du bienveillant Monsieur Laurence. Quant à Timothée Chalamet, il incarne le rôle fondamental du voisin des soeurs March, "Laurie" Laurence, le neveu de Monsieur Laurence. S'il joue plutôt correctement, reste que le choix de cet acteur (très) frêle n'est pas forcément la meilleure idée de la production. 

lesfillesdudocteurmarch3Au final, Les filles du docteur March peut paraître perturbant de prime abord par ses va-et-vient perpétuels entre l’enfance et l’âge adulte de ses personnages. Mais ce parti pris fait tout le sel de ce film qui met en exergue les liens familiaux, les joies, les peines, les rêves, les frustrations des différents protagonistes. Et cette version actuelle des filles du docteur March, bien loin du côté « rose bonbon » que l’on pourrait en attendre, constitue un formidable porte-étendard du féminisme.

Il ne serait pas surprenant d’apprendre que les actrices Saoirse Ronan ou Florence Pugh obtiennent un prix aux Oscar. Ne serait-ce que pour le côté symbolique.

27 décembre 2019

Samson de Bruce MacDonald

samson_critique_photo4Titre du film : Samson

Réalisateur
: Bruce Mac Donald
Année : 2018
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h46
Avec : Taylor James, Caitlin Leahy, Billy Zane, Rutger Hauer, Lindsay Wagner, etc.
FICHE IMDB
Synopsis : Samson, un jeune Hébreu doté d’une force surnaturelle, doit répondre à l’appel de Dieu pour sortir son peuple de l’esclavage. Après avoir perdu l’amour de sa vie, par la faute d’un cruel prince philistin, Samson va entrer en guerre avec l’armée philistine. Il est prêt à tout pour venger son amour, son peuple mais aussi son Dieu…

Le mythe de Samson est un des épisodes les plus connus de la Bible. C’est donc tout à fait logique qu’il ait déjà eu droit à plusieurs adaptations. En 1949, Cecil B. DeMille a livré une version très intéressante. Le futur réalisateur des Dix commandements (1956) était parvenu à un juste équilibre entre le romanesque et le religieux. Bien plus tard, en 1961, Andrzej Wadja transposa de façon pertinente le mythe de Samson dans une Pologne sous le joug nazi.

En 2017, Bruce MacDonald tourne en Afrique du Sud pour livrer une nouvelle version du célèbre héros biblique. Le film respecte dans les grandes lignes les quatre chapitres du livre des Juges faisant référence à Samson. Les israélites sont alors sous la coupe des Philistins qui les maltraitent et les ont réduit à l’état d’esclaves. Un espoir naît avec Samson, un israélite surpuissant, qui serait destiné à libérer son peuple. L’un des principaux attraits de ce long métrage est qu’il respecte le récit de la Bible. Le spectateur a donc l’occasion d’en savoir plus sur ce héros. Après tout, que sait-on de lui mis à part qu’il tire sa force de sa longue crinière ?

samson_critique_photo2_1Ce Samson est également une chance pour les amateurs de péplum. Il permet en effet d’assister à un spectacle décomplexé. Les scènes d’action sont nombreuses, et Taylor James, interprétant « Samson » ne fait pas dans la dentelle, un peu comme les Hercule bodybuildés italiens. Samson est omniprésent et élimine – non sans humour par moments – des armées entières de Philistins à tour de bras. Voilà qui devrait plaire aux amateurs d’action.

Pour les autres, le spectacle risque de manquer cruellement d’ambition. A la différence du film de DeMille, la dimension romanesque est réduite à la portion congrue. Les amours de Samson existent bel et bien, mais il n’y a aucun aspect passionnel. C’est fort dommage car la relation entre Samson et Dalila constitue de prime abord une des plus belles histoires d’amour.

De la même façon, la dimension religieuse est tout juste effleurée. Samson tire sa force du fait qu’il s’est consacré à Dieu. De ce fait, il doit s’abstenir de toucher un cadavre, boire du vin et se couper les cheveux. Si notre héros invoque Dieu à plusieurs reprises, c’est fait de manière mécanique. On ne sent jamais de portée religieuse et d’évolution de Samson sur ce point. Le réalisateur Bruce MacDonald n’a pas mis en avant toutes les subtilités d’un personnage très riche. Il le réduit à une sorte de super-héros porté constamment sur un désir de vengeance  et in fine très bagarreur. La subtilité n’est clairement pas une des marques de fabrique du film.

Il manque incontestablement un sens du dramatique pour que cette œuvre décolle et se démarque du tout venant. On reste trop terre à terre alors qu’il y avait matière à convoquer de façon plus merveilleuse le divin. Ce Samson remplit une de ses missions, à savoir distraire le spectateur, mais il ne le fait jamais rêver.

D’ailleurs, le casting n’est pas à la hauteur de cette histoire. Taylor James est efficace uniquement dans les scènes d’action. On n’a pas l’impression qu’il ait compris qu’il interprète Samson. Visiblement, il pourrait jouer de la même façon n’importe quel héros. On ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec le Samson de DeMille, avec Victor Mature étant autrement plus fin dans son jeu. Quant à Dalila, elle est interprétée par la très jolie Caitlin Leahy. L’actrice fait ce qu’elle peut avec un personnage manquant de profondeur. On songe encore une fois à la Dalila de DeMille, jouée par une inoubliable Hedy Lamarr, sensuelle à souhait. Quelques mots également sur les seconds rôles. Le regretté Rutger Hauer tient l’un de ses derniers rôles en tant que père de Samson. Quant à Lindsay Wagner (ex-héroïne de Super Jaimie), elle est sa mère. L’un et l’autre remplissent leur contrat mais ne laissent pas un souvenir impérissable. C’est finalement Billy Zane qui s’en sort le mieux en despote philistin crédible.

Le metteur en scène Bruce MacDonald répond manifestement à un cahier des charges (imposé ?) et ne dévie jamais de sa trajectoire. Sa mise en scène est d’ailleurs fonctionnelle et pourrait être faite par n’importe quel autre réalisateur. Il manque clairement un supplément d’âme.

samson_critique_photo1Notons tout de même qu’un effort a été effectué au niveau du background. Les acteurs sont nombreux pour cette histoire se voulant épique. Quant aux décors tournés en Afrique du Sud, ils sont magnifiques avec leur côté aride. On se croirait vraiment dans l’Ancienne Israël. La cité principale des Philistins a fait l’objet d’un effort au niveau des détails mais les effets spéciaux sont parfois grossiers.

Terminons par une note positive : la bande-son est agréable à écouter. Le générique de fin nous permet d’apprécier le superbe morceau Home du groupe The Cloud porté sur le religieux et donc en phase avec la thématique du film. Dommage que l’on doive attendre la fin pour être enfin touché sur le plan émotionnel.

Critique parue à l'origine sur Ciné Dweller à l'adresse suivante :
https://cinedweller.com/movie/samson-la-critique-du-film-et-le-test-dvd/

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14 décembre 2019

La femme qui faillit être lynchée d'Allan Dwan

la_femme_qui_faillit_etre_lyncheeTitre du film : La femme qui faillit être lynchée

Réalisateur : Allan Dwan

Année : 1953

Origine : Etats-Unis

Durée : 1H47

Avec : Joan Leslie, Audrey Totter, Nina Varela, Brian Donlevy, John Lund, Ben Cooper, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : 1865. Sally Maris rejoint son frère Bill qui tient le saloon de Border City, mais Bill est tué par Lance Horton qu’il menaçait. Pour payer les dettes de son frère, Sally est obligée de diriger le saloon.

 

Le cinéaste Allan Dwan dispose d’une filmographie conséquente dans des genres très différents. Le western est à cet égard un domaine qu’il a peu abordé.

Et pourtant on lui doit au moins deux grands westerns. Le meilleur d’entre eux est le rugueux Quatre étranges cavaliers, sorti en 1954, avec un John Payne parfait devant sauver sa peau dans une ville où plane l’ombre du maccarthysme. L’autre, La femme qui faillit être lynchée, sorti l’année précédente, ne manque pas non plus d’attrait. Déjà, le titre aiguise inexorablement notre curiosité. Et tout au long du visionnage du film on ne sera pas déçu. L’introduction démarre avec une scène insolite, typique de l’humour de Dwan : des gens s’affairent pour assister à un lynchage, comme s’il s’agissait d’un spectacle ! Dwan répond par une légèreté de ton à un sujet grave. Toutefois, il ne s’agit absolument pas d’une parodie.

lafemmequifaillit_trelynch_eIMDBL’histoire proposée est certes étonnante – et on n’est pas au bout de nos surprises – mais elle traitée de façon sérieuse par Dwan qui est convaincu de ce qu’il nous raconte. On se retrouve ici en 1865 à Border City, une ville située sur la frontière entre le Nord et le Sud. La ville est gérée par une mairesse, Delilah Courtney, bien décidée à conserver la neutralité de sa ville. Une femme aux commandes d’une ville, voilà qui n’est pas fréquent dans un western. La suite l’est encore moins avec deux autres femmes occupant les rôles principaux.

Le personnage central de l’histoire est celui de Sally Maris (excellente Joan Leslie), venue initialement rejoindre son frère à Border City. En un temps record elle passe du statut de jeune femme respectable à celui de tenancière de saloon. Le film est sans temps mort et les rebondissements sont aussi nombreux qu’inattendus.

Une des grandes forces d’Allan Dwan est sans conteste de parvenir à nous rendre crédible une histoire abracadabrantesque. Comme dans tout bon western qui se respecte, on a droit à une bagarre bien virile et à un duel à l’extérieur. Sauf que dans le cas présent les adversaires sont deux femmes : la mignonne Sally Maris opposée à Kate (Audrey Totter, femme fatale dans nombre de films noirs), épouse du sanguinaire Quantrill. Ces deux scènes sont filmées très sérieusement avec une tension palpable, notamment pour le duel dans la rue.

La femme qui faillit être lynchée utilise les codes du western pour les détourner avec un plaisir évident. Dwan apprécie tous ses personnages, faisant preuve d’une réelle bienveillance (pour le sanguinaire Quantrill, il adapte certes l’Histoire à sa façon…). Les hommes sont relégués au second plan et paraissent effacés – comme les femmes habituellement ?. Pourtant il s’agit d’acteurs reconnus : Quantrill est joué par Brian Donlevy, le troublant capitaine Horton par John Lund et le jeune Jesse James par Ben Cooper.

Allan Dwan ne dévie jamais de sa trajectoire féministe. Comme l’indique la mairesse de Border City à Sally Maris : « Vos clients sont des hommes. On en fait ce qu’on en veut. » Ce postulat de la prédominance des femmes dans un western des années 50 est à mettre au crédit de Dwan. Jamais on n’avait poussé cette idée de façon aussi singulière.

lafemmequifaillit_trelynch_eIMDB3Il faut d’ailleurs reconnaître la qualité de la distribution…féminine. Nina Varela interprète une mairesse convaincante. Quant à Audrey Totter, si elle appuie parfois un peu trop sur côté charme, elle se révèle à l’aise dans le rôle de Madame Quantrill. Surtout, on retient la prestation de Joan Leslie, passant aisément du rôle de la Lady ayant des principes à celui d’une tenancière déterminée dans ses choix.

Ce western est éminemment féministe et il le prouve par les décisions de ses protagonistes. Ces femmes agissent avant tout par amour, pour sauver leurs hommes. Ah que c’est beau !

On regrettera seulement un happy end tiré par les cheveux et une volonté de justifier le titre du film. On pardonne aisément à Dwan cette petite erreur. En effet, La femme qui faillit être lynchée peut se targuer d’un postulat enthousiasmant, d’un scénario riche, d’actrices de talent et d’une mise en scène à la hauteur. Et il convient de signaler que si les scènes d’action sont rares, elles se révèlent très efficaces. Voilà une raison de plus d’apprécier ce western méconnu (à tort) de 1953.


Critique parue à l'origine sur Ciné Dweller à l'adresse suivante :
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01 décembre 2019

Gloria Mundi de Robert Guédiguian

gloriamundi1Titre du film : Gloria Mundi

Réalisateur : Robert Guédiguian

Année : 2019

Origine : France

Durée : 1H47

Avec : Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Anaïs Demoustier, Robinson Stévenin, Grégoire Leprince-Ringuet, Lola Neymark

FICHE IMDB

Synopsis : Daniel sort de prison où il était incarcéré depuis de longues années et retourne à Marseille. Sylvie, son ex-femme, l’a prévenu qu’il était grand-père : leur fille Mathilda vient de donner naissance à une petite Gloria. Le temps a passé, chacun a fait ou refait sa vie…  En venant à la rencontre du bébé, Daniel découvre une famille recomposée qui lutte par tous les moyens pour rester debout.

 

C'est tout de même étonnant qu'avec seulement un mois d'écart, les sorties en salles nous proposent le dernier Ken Loach, Sorry we missed you, et donc le dernier Robert Guédiguian. Car si les cinéastes ont des approches différentes, le constat reste le même : celui d’un libéralisme tout puissant.

La société évolue et pas vraiment dans le bon sens. Loach dressait le constat d’une uberisation de celle-ci en montrant de façon quasi documentariste un travailleur se retrouvant broyé à petit feu. Dans Gloria Mundi, Guédiguian privilégie le drame familial. Et l’impact de son film est tout aussi fort que celui de Loach.

Gloria Mundi se déroule dans les quartiers pauvres de Marseille. On est bien loin du développement gentillet de la série Plus belle la vie. Non, là c’est plutôt Plus dure sera la chute. Guédiguian ne fait pas rêver le spectateur mais l’invite à réfléchir sur notre société telle qu’elle est actuellement.

gloriamundi2Le cinéaste marseillais prend comme point de départ une famille modeste et recomposée, réunie autour d’une naissance, celle de Gloria. Mais ce qui s’apparente à une bonne nouvelle va en fait fragiliser tout ce petit monde. A l’instar de la famille de Sorry we missed you, la jeune maman (Anaïs Demoustier) Mathilda et le père (Robinson Stévenin), ne vont cesser de vivre des galères. Entre un job de vendeuse à l’essai pour l’une et un travail de chauffeur Uber pour l’autre, on a affaire à des travailleurs pauvres dont la situation ne s’arrange pas. Il y a la même illusion que chez Loach d’un avenir meilleur alors que l’uberisation de la société enfonce les gens encore un peu plus dans la difficulté. Et l’arrivée de l’enfant devient un vrai casse-tête dans cette situation. Guédiguian fait froid dans le dos avec cette terrible description gens n’arrivant plus à joindre les deux bouts en fin de mois. La paupérisation de la société n’est pas un mythe.

Et surtout Guédiguian démontre qu’en ces temps de crise, même le dernier rempart, à savoir la famille, ne cesse de se fissurer.

Notre réalisateur humaniste et engagé oppose brillamment deux générations. Il y a d’un côté celles des anciens, les grands-parents de Gloria, ne roulant pas sur l’or (l’un est conducteur de bus et l’autre travaille dans une société de nettoyage) mais prêts à tout pour aider la famille. On sent que ces personnages sont les porte-parole de Guédiguian. De l’autre côté, il y a cette génération de jeunes qui jouent totalement la carte de l’individualisme. Ainsi, la sœur de Mathilda et son compagnon sont très fiers de leur réussite et ils ne comptent absolument pas aider leur famille. Ces deux personnages sont à l’inverse l’exemple de tout ce que l’on peut détester dans le libéralisme : des gens profitant des pauvres pour s’enrichir à leurs dépens. Il faut quand même avoir le vice dans la peau pour ouvrir des magasins de vente d’objets d’occasion dans des quartiers pauvres pour faire encore plus de profit.

Gloria Mundi se révèle très intéressant par son côté réaliste. Les quartiers les moins glamour de Marseille sont mis en avant et on n’a de cesse d’apercevoir des gens dans le besoin. Notre société va mal et Guédiguian, à l’image de Loach, tire la sonnette d’alarme. Pour ce faire, il déploie un drame familial puissant dont on se doute que cela immanquablement mal finir. Dans cet univers prenant des airs de tragédie shakespearienne, n’y aurait-il pas tout de même une lueur d’espoir ?

C’est le cas avec Daniel, le père de Mathilda, revenant à Marseille après avoir purgé une peine longue de prison. Contrairement à ce que l’on imagine au départ, c’est sans nul doute le personnage le plus intéressant de cette histoire. C’est un être naturellement bon, prêt lui aussi à aider son prochain et même à se sacrifier au besoin pour que les événements prennent une tournure plus favorable. On est clairement touché par la sensibilité à fleur de cet homme dont le regard et les mots apportent un vrai contre-poids aux mesquineries et bassesses des uns et des autres.

gloriamundi3Gloria Mundi ne serait pas autant réussi sans son excellent casting. Guédiguian a d’ailleurs pu compter à cette occasion sur ses fidèles. Il y a évidemment sa femme Ariane Ascaride, tout en retenue dans son jeu, qui a bien mérité le prix de la meilleure actrice au festival de Venise. A ses côtés Guédiguian peut compter sur d’autres acteurs récurrents de son cinéma : Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan dans le rôle de Daniel. La jeune génération est incarnée côté pile par la convaincante Anaïs Demoustier et Robinson Stévenin. Et côté face par Grégoire Leprince-Ringuet et Lola Neymark, excellents en purs exploiteurs.

Au final, Gloria Mundi est un des opus les plus intéressants de Guédiguian, même si c’est aussi un de ses plus sombres. Il est évident qu’il a fait ce film pour réveiller les mentalités. Gageons que ce cri de désespoir ne reste pas lettre morte.


17 novembre 2019

La foire aux vanité de James Strong (série de 2018)

lafoireauxvanit_sTitre de la mini-série : La foire aux vanités

Réalisateur : James Strong

Année : 2018

Origine : Royaume-Uni

Durée : 5h36 minutes

Avec : Olivia Cooke, Tom Bateman, Claudia Jessie, Charlie Rowe, Johnny Flynn, Michael Palin, Frances de la Tour, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Angleterre, début du XIXème siècle. Becky Sharp est une jeune orpheline sans ressources, mais elle a du charme, de l’esprit et de l’ambition. Bien décidée à s’extraire de sa condition modeste, Becky va user de tous les moyens pour gravir les échelons de la société anglaise…

William Makepeace Thackeray (1811-1863) est un des romanciers les plus célèbres de la période victorienne. Stanley Kubrick a jadis adapté ses Mémoires de Barry Lyndon. Si Barry Lyndon est connu grâce à l’adaptation cinématographique, Thackeray, lui, est encore plus connu pour son autre « best-seller », La foire aux vanités. Paru entre 1846 et 1847 sous forme de feuilleton, cette foire constitue une source intarissable d’adaptations au cinéma à partir de 1911. La dernière date de 2004 avec Reese Witherspoon et Romolai Garai dans les rôles principaux.

Le culte du roman a également donné lieu à de nombreuses séries télévisées par la BBC en 1956, 1967, 1987 et 1998. Cette dernière version faisait jusqu’alors référence en étant une satire féroce des prétentions et une charge contre la noblesse victorienne.

Vingt ans plus tard, la chaîne britannique ITV (la série Poldark, la mini-série Le docteur Thorne), a diffusé à partir de septembre 2018 sa version de La foire aux vanités. Et sans prétention aucune, on peut affirmer qu’elle enterre toutes les autres versions.

lafoireauxvanit_s2Il est évident qu’ITV a déployé des moyens très importants pour que sa série soit la meilleure possible. Dès le début, on comprend que la série va valoir le coup. La photographie est sublime et les décors impressionnent par leur beauté, qu’il s’agisse des extérieurs (tournés dans des lieux variés) ou des intérieurs de belles demeures victoriennes. C’est un véritable régal pour les yeux que d’assister à ce retour dans le passé dans l’Angleterre du XIXe siècle. Le background a été très travaillé et pour donner vie à ce microcosme, les figurants sont également nombreux. Pas de doute, ITV a mis les petits plats dans les grands et ces sept épisodes de 48 minutes donnent plutôt l’impression de voir un film qu’une série télévisée.

Évidemment, l’histoire est toujours la même avec d’un côté l’ambitieuse Becky Sharp, prête à tout pour y arriver et de l’autre la prude Amelia Sedley. Ces deux femmes, qui se sont connues dans un pensionnat, sont également opposées par leur condition sociale. La première est fille d’un peintre désargenté et d’une chanteuse de cabaret quand la seconde est solidement établie dans la bourgeoisie.

Si le synopsis reste le même, le réalisateur James Strong – qui a mis en scène 6 des 7 épisodes – trouve constamment le bon ton pour manier l’art de l’ironie. On sent que le personnage haut en couleurs de Becky Sharp lui plaît beaucoup. Il s’amuse du fait que Becky fasse tourner la tête de tous les hommes qu’elle est amenée à fréquenter. Cette séductrice est un danger qui a pourtant été identifié par certains : « Méfiez-vous, ce qui est piquant finit toujours par vous écorcher ». Becky assume ses choix, faisant d’elle une héroïne dans l’ère du temps : « Aujourd’hui les femmes n’ont plus à se laisser gouverner comme des enfants. »

Cette Rastignac des temps modernes ne recule devant rien, et tout homme disposant d’une belle position sociale ou d’une grande fortune fait partie de ses plans. Les actions amorales de cette dangereuse séductrice forcent le respect. La charge contre cette société victorienne où la bienséance n’est qu’une façade est manifeste. Et puis la série s’attaque aussi à cette prédominance de la naissance où l’on a bien peu de chance de s’élever socialement. Sauf à s’appeler Becky Sharp et à tout faire pour gravir à toutes enjambées les échelons hiérarchiques. Son élévation est d’ailleurs aussi soudaine qu’improbable, donnant lieu à cette réflexion amusée : « quel beau pays que l’Angleterre, une petite gouvernante va rencontrer un roi. »

lafoireauxvanit_s3La série bénéficie du roman originel pour distiller des dialogues ciselés dont on se réjouit à chaque instant du côté sarcastique et franchement très drôle. Mais ITV est aussi parvenu à rajeunir La foire aux vanités. A chaque épisode, un narrateur présente l’action à venir en actionnant le « manège de la vie » avec les principaux protagonistes. Une façon moderne de rappeler qu’il s’agit d’une immense farce. ITV a également entendu dépoussiérer La foire aux vanités en proposant à la fin de chaque épisode une musique célèbre réinterprétée pour l’occasion. Un procédé déjà vu dans une autre série remarquable, La servante écarlate. Et les chansons ne sont pas choisies au hasard, qu’il s’agisse d’un extrait de Material world (Madonna) ou de Running up that hill (Kate Bush). Preuve s’il en était encore besoin que le contenu féministe de cette œuvre est bien plus actuel que ce que l’on imagine. Les principaux protagonistes, Becky Sharp et Amelia Sedley sont d’ailleurs des femmes.

Au demeurant, la série peut se targuer d’une distribution de grande qualité. La belle Olivia Cooke (vue dans Ready player one de Spielberg), au visage poupin, dégage un charisme certain et se révèle d’une réjouissante espièglerie dans le rôle de Becky Sharp. A elle seule, elle attire tous les regards du spectateur. Ce dernier est également amusé par Frances de la Tour interprétant le rôle de Matilda Crawley. Cette femme attisant les convoitises de sa famille et de son entourage en raison de sa fortune. Les piques qu’elle adresse aux uns et aux autres valent le détour.

En adaptant un classique de la littérature britannique, la chaîne ITV a réussi le tour de force de livrer une œuvre moderne, enthousiasmante, sans oublier d’y adjoindre une bonne dose de sarcasme.

Critique parue à l'origine sur le site Ciné Dweller à l'adresse suivante :
https://cinedweller.com/movie/la-foire-aux-vanites-la-critique-de-la-serie-et-le-test-blu-ray/

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05 novembre 2019

Sorry we missed you de Ken Loach

sorrywemissed1Titre du film : Sorry we missed you

Réalisateur : Ken Loach

Année : 2019

Origine : Royaume-Uni

Durée : 1H40

Avec : Kris Hitchen (Ricky Turner), Debbie Honeywood (Abby Turner), Rhys Stone (Seb), Katie Proctor (Liza Jane), Ross Brewster (Gavin Maloney), etc.

FICHE IMDB

Synopsis :
Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais !

 

Avec Sorry we missed you, Ken Loach (83 ans au compteur!) continue inlassablement de tracer son sillon dans le cinéma social. On peut même dire qu’on est dans un cinéma vérité. Dans It’s a free world (2007), il dénonçait le sort des travailleurs immigrés en Angleterre. Depuis la situation ne s’est pas amélioré. Loin s’en faut.

sorrywemissed3Désormais on exploite même au maximum l’Anglais des classes populaires. Dans Sorry we missed you Loach s’intéresse de près à l’ « uberisation » de notre société. Pour démontrer son propos, quoi de mieux que de prendre une famille type avec deux parents et deux enfants. Les parents s’échinent à la tâche depuis de nombreuses années mais n’arrivent pas à mettre de l’argent de côté pour financer l’achat d’une maison. Leur maison. Pire, au lieu de cela, les dettes s’accumulent. Et la situation de la famille devient aussi précaire que celle du père de famille multipliant les petits boulots. Le film débute ainsi avec Ricky décidant de travailler pour une société de livraison de colis en tant que faux indépendant (un ersatz d’Uber).

Avec un sens du détail remarquable, Ken Loach montre parfaitement la difficulté de cette classe anglaise laborieuse n’arrivant pas à s’en sortir, même en travaillant de nombreuses heures par jour. On est vraiment en face de travailleurs pauvres. Dans la famille Turner, Ricky et Abby s’épuisent jour après jour au détriment de leur privée. Le film, plus réaliste que jamais, a un côté inexorable. On ressent une tension grandissante dans les relations entre les membres de la famille Turner, qu’il s’agisse des adultes ensemble ou des adultes avec leurs adolescents. Ces derniers ne comprennent pas que leurs parents travaillent aussi dur pour un retour sur investissement si faible.

Comme toujours, Loach parle d’un sujet qui le motive plus que tout : l’Humain. Il dénonce sans vergogne les dérives d’une société capitaliste dont on ne cesse de voir les effets pervers. Ce sont de façon injuste les travailleurs pauvres (qui remplacent finalement ceux qui étaient jadis des ouvriers) qui sont les perdants du grand jeu de la mondialisation. La recherche perpétuelle de profit fait tous les jours des dégâts sur les êtres humains, dont l’exemple criant est ici la famille Turner.

Ken Loach évoque aussi un sujet fondamental au regard du vieillissement de la population : la dépendance des gens. Abby Turner travaille en tant qu’aide à domicile et dispose d’un temps extrêmement court pour aider ces personnes dans leur quotidien. Encore une fois c’est hallucinant de voir ces gens dépendants dont certains ne peuvent même pas bouger par eux-mêmes, incluant le fait de se rendre aux toilettes. Si l’uberisation est critiquée au plus haut point, Loach s’en prend aussi à ces familles qui ont abandonné leurs aînés. C’est triste de voir cette société où l’on ne pense finalement qu’à soi. La solidarité est de moins en moins partagée.

sorrywemissed2Pour faire passer ses messages sociaux forts, Ken Loach est comme à son habitude un extraordinaire d’acteurs. Les personnages de la famille Turner sont plus vrais que nature. Ce sont des gens que l’on pourrait croiser dans la rue. Et c’est en cela que le film est encore plus inquiétant. Mention spéciale au passage à l'acteur Ross Brewster épatant dans le rôle de Gavin Maloney, le salaud de cette histoire que le spectateur déteste. En chef inflexible et autoritaire, il représente le côté insupportable de l'uberisation de notre monde.

Cette fiction a des allures de documentaire. On sent que Loach s’est très bien documenté. Il dépeint une société qui va mal, qui est en crise par son exploitation permanente des travailleurs. Aurait-on oublié que dans le terme gestion des ressources humaines, il y a avant out le mot humain ? La pénibilité de la tâche de certains et les faibles ressources qui leur sont attribuées pose question. Comment vit-on décemment aujourd’hui en Angleterre ? Une fois encore, Loach prend le poulps d’une société allant de mal en pis. Sans malheureusement trouver de réponse positive. Le constat et la dénonciation constituent déjà une première étape. Sorry we missed you s’apparente alors à un cri du coeur. Mais qu’attendons nous pour changer ce monde en mettant un coup de pied dans la fourmilière ?

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23 octobre 2019

Joker de Todd Phillips

joker1Titre du film : Joker

Réalisateur : Todd Phillips

Année : 2019

Origine : Etats-Unis

Durée : 2h02

Avec : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Le film se focalise sur la figure emblématique de l'ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d'Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société.

 

Auréolé d’une réputation flatteuse, notamment depuis l’obtention du lion d’or à Venise, Joker mérite-t-il toutes ses louanges ? Signalons tout de même que le réalisateur de cette œuvre n’est autre que Todd Phillips, l’auteur de la trilogie Very bad trip, dont le premier épisode était très bien et les deux autres assurément dispensables.

Mettons fin à tout suspense : Joker est assurément une réussite. On peut même dire que ce film constitue un des longs métrages les plus marquants de cette année 2019.

Commençons par tordre le cou à une idée reçue. Joker n’est pas un film de super-héros (ou en l’espèce de super-vilain) avec une multitude d’effets spéciaux. C’est un film sur le passage d’un homme banal, laissé-pour-compte, humilié, qui va finir pour changer et devenir à la fin le fameux Joker. Et puis une fois n’est pas coutume, Joker constitue une œuvre à part où n’apparaîtra jamais son ennemi : Batman. Preuve que l’on est dans autre chose.

joker2Ce long métrage est avant tout une réflexion sur notre propre société. C’est précisément une chronique sociale montrant de façon évidente la fracture entre les riches et les pauvres. Il y a d’un côté Thomas Wayne (le père de Bruce Wayne, futur Batman), politicien démagogique vivant dans sa tour d’ivoire dont les idées populistes ne sont pas rappeller actuellement un certain Donald Trump. De l’autre côté, on a Arthur Fleck, vivant dans une résidence malfamée avec une mère alitée.Témoignage de la misère sociale.

Voilà une situation pas vraiment réjouissante. Mais cela ne s’arrête pas là. Arthur Fleck est un homme désespérément seul, en marge de la société. Il essaie de faire rire le monde mais ses tentatives en tant que clown tombent toujours à plat et le rendent pathétique. Arthur Fleck fait vraiment de la peine au spectateur lorsqu’il s’imagine adulé dans un show TV ou lorsqu’il s’imagine avoir une amie. On voit que ça ne tourne pas rond dans sa tête mais la société ne l’aide pas vraiment : à plusieurs reprises on le voit violenté (sans compter la révélation sur sa jeunesse), et même humilié puisque personne ne le respecte. Par souci d'économie dans le budget de la la ville, on décide même de lui supprimer ses séances avec une psychiatre, une des rares personnes avec qui il pouvait confier son mal-être.

Car Joker n’est pas un film aimable avec un héros charismatique se jouant de ses adversaires. C’est ici un film très noir, désespéré, à l’image de son principal protagoniste. L'acteur Joaquin Phoenix, qui a perdu 25 kilos pour endosser ce rôle, est impressionnant en Arthur Fleck. Il incarne avec une incroyable justesse le rôle de cet homme meurtri dans son être. Il faut le voir se mouvoir dans l’espace comme une âme en peine. Le plus caractéristique du personnage est sans nul doute ce rire quasiment étranglé, incontrôlé, qu’il effectue à chaque fois qu’il se retrouve en situation de stress. Ce rire est malaisant, pathétique. On sent que la saturation mentale est proche et que le monstre sommeillant en Arthur Fleck (le joker) va finir par s’extérioriser.

Sans chercher à extrapoler outre mesure, on peut voir en ce personnage le symbole des revendications des gilets jaunes en France ou des émeutes raciales ayant eu lieu aux Etats-Unis. Arthur Fleck devient malgré lui le représentant d’une société malade, qui n’en peut plus de subir chaque jour des affronts ou à tout le moins une situation désespérée. Dans ce film mature, on est bien loin du rêve américain.

joker3Et Joker en est d’autant plus terrifiant. Car le clown qui nous est proposé n’est pas un être surnaturel comme celui du Ça de Stephen King. Ici, le personnage est bien réel. On est confronté à un homme au départ inquiétant qui finit par devenir dangereux. Et le pire dans tout ça c’est que la société est responsable de cette transformation. Cela démonte au passage la thèse selon laquelle certaines personnes seraient naturellement mauvaises.

En l’espèce, Joaquin Phoenix constitue une nouvelle version du Joker, très précieuse. Et pourtant cela n’était pas gagné d’avance de faire oublier les autres versions du Joker, à savoir Jack Nicholson ou plus récemment le regretté Heath Ledger sous la direction de Christopher Nolan. On notera également l’excellente prestation de Robert De Niro dans le rôle de Murray Franklin, présentateur de show télévisé affable et prédateur. Il ne voit en Arthur Fleck qu’un bouffon qu’il utilise à son gré et sacrifie sur l’autel de l’audimat.

En conclusion, Joker est une œuvre résolument adulte prenant de façon pertinente le pouls de notre société à travers un personnage malade et bafoué. On ressort marqué de ce film, d’autant que la prestation de Joaquin Phoenix est extraordinaire. Le cinéaste Todd Phillips tient là son chef d’œuvre. Voilà donc un long métrage à ne rater sous aucun prétexte.

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13 octobre 2019

Le triomphe de Buffalo Bill de Jerry Hopper

Letriomphedebuffalobill__afficheTitre du film : Le triomphe de Buffalo Bill

 Réalisateur : Jerry Hopper

 Année : 1955

 Origine : Etats-Unis

 Durée : 1h41

 Avec : Charlton Heston, Rhonda Fleming, Jan Sterling, etc.

 FICHE IMDB

 Synopsis : 1860. Buffalo Bill Cody et Wild Bill Hickok souhaitent établir un service de courrier entre l’Est et l’Ouest mais cette idée déplaît à certains qui voudraient que la Californie se détache de l’Union. Rance Hastings et sa sœur Evelyn font partie de ceux qui s’opposent au Pony Express. Cody s’éprend d’Evelyn ce qui irrite Denny Russell qui l’aime depuis longtemps. Si l’opposition des Hastings est d’ordre idéologique, Joe Cooper ne pense en revanche qu’au contrat de courrier qu’il a avec le gouvernement.

 

En 1953, Jerry Hopper met en scène Le triomphe Buffalo Bill dont le titre original, Pony express, est bien plus évocateur du sujet du film. En effet, le fil conducteur de ce western est la mise en place du mythique Pony express en 1860. Il s’agissait d’un système novateur de distribution rapide (moins de 13 jours pour relier l’Est et l’Ouest) du courrier par cavaliers se relayant à intervalles réguliers.

letriomphedebuffalo_copyrightsidoniscallystaSi l’existence du Pony express est incontestable, Jerry Hopper prend toutefois de grandes libertés avec la réalité historique. Ainsi, Buffalo Bill et Wild Bill Hickok n’en ont jamais été à l’origine. D’ailleurs, Buffalo Bill avait seulement quatorze ans à l’époque. Quant au combat entre Buffalo Bill et le chef indien Yellow Hand, il aurait eu lieu en 1870. L’histoire a donc été largement remaniée. Mais au fond est-ce vraiment important ?

Car Le triomphe de Buffalo Bill est avant tout un excellent spectacle porté par un acteur principal totalement à son affaire dans le rôle du célèbre chasseur de bisons. Charlton Heston incarne un Buffalo Bill charismatique, viril, ironique, aventurier et séducteur. Il est à l’aise aussi bien une arme à la main que dans le rôle du joli cœur. Il est ainsi capable de déjouer des complots et d’être le séducteur de ces dames dès la scène suivante.

Le triomphe de Buffalo Bill s’appuie sur plusieurs registres avec une réussite évidente. Il y a l’aspect romantique avec ce triangle amoureux se formant autour de Buffalo Bill, convoité par la magnifique rousse Evelyn Hastings (ah Rhonda Fleming !) et le garçon manqué Denny (Jan Sterling).Le solide Buffalo fait tourner les têtes de ces jeunes femmes mais le spectateur en a également pour son argent. Les deux actrices nous gratifient ainsi d’une scène de bain inoubliable où elles apparaissent toutes les deux à l’écran. Si tout est évidemment suggéré, le potentiel sensuel de la séquence est sans équivoque et a dû émoustiller de nombreux spectateurs à l’époque.

 Mais Pony express ne se limite pas à ce triangle amoureux. C’est surtout un western d’aventures où se succèdent à vitesse grand v de nombreuses scènes d’action. La première scène est d’ailleurs remarquable et nous met dès le départ dans l’ambiance du film. On voit notre chasseur de bisons se faire attaquer par des Indiens, perdre sa monture pour finalement rejoindre à toute hâte une diligence. Le cinéaste Jerry Hopper sait filmer les grands espaces et on en a immédiatement la preuve. Il est également à l’aise quand il s’agit de réaliser une scène d’action plus resserrée. Il en va ainsi lorsque les Indiens encerclent une maison, attendant leur heure. De bout en bout, Le triomphe de Buffalo Bill est très bien rythmé et on ne s’ennuie pas une seconde.

letriomphedebuffalo_copyrightsidoniscallysta2Ce film a également le mérite de partir d’un postulat, peut-être inventé pour l’occasion, particulièrement intéressant. Le scénariste Charles Marquis Warren (connu en tant que réalisateur pour le film Little big Horn) suppose que des hommes d’affaires de Californie auraient conspiré pour faire échouer le projet du Pony express. Car ce nouveau moyen de communication permettait de rapprocher l’Est et l’Ouest américain et donc de stopper le désir d’indépendance de certains. L’enjeu politique est donc manifeste. Il est appréciable que dans ce film sans prétention le scénariste pense au pony express comme facteur d’unification des États-Unis.

Ce long métrage est effectivement un « triomphe » dans tous les registres, qu’il s’agisse de la comédie, de l’action, de la romance ou encore de l’aspect politique. Les rabat-joie retiendront évidemment aux écarts du film avec la réalité historique ou aux clichés de celui-ci (un héros que l’on ne prend pas en défaut, des femmes reléguées au second plan, etc.).

Mais il convient de prendre Le triomphe de Buffalo Bill pour ce qu’il est : une œuvre décomplexée diablement efficace et dynamique. Et puis on est ravi de retrouver un Charlton Heston au top de sa forme et une Rhonda Fleming vraiment charmante. Le cinéma est une machine à rêve et ce divertissement nous en apporte sans coup férir.


Critique parue à l’origine sur le site Ciné Dweller à l’adresse suivante :

https://cinedweller.com/movie/le-triomphe-de-buffalo-bill-la-critique-du-film-et-le-test-blu-ray/

26 septembre 2019

Sierra d'Alfred E. Green

sierra_afficheTitre du film : Sierra

Réalisateur : Alfred E. Green
Année : 1950
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h23
Avec : Audie Murphy, Wanda Hendrix, Burl Ives
FICHE IMDB
Synopsis : Ring Hassard et son père Jeff, des éleveurs de chevaux sauvages, sont cachés dans les  montagnes de la Sierra Nevada. En effet, Jeff est recherché pour un meurtre qu’il n’a pas commis. Les choses évoluent lorsque Jeff et son fils viennent en aide à une jeune femme perdue, Riley Martin, avocate de profession. Celle-ci va tenter de les disculper afin qu’ils retrouvent leur liberté. Malheureusement, Jeff se retrouve blessé par une bande de voleurs de chevaux. Ring, son fils, va alors devoir le défendre contre des chasseurs de primes venus chercher la rançon de leur mise à prix.

1950 est une grande année pour le western avec de nombreux classiques du genre. Sans être exhaustif on citera Rio Grande de John Ford, Winchester 73 et La porte du diable d’Anthony Mann ou encore La flèche brisée de Delmer Daves. Durant cette période, Audie Murphy, un des soldats les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale, en est au début de sa carrière cinématographique. Sierra est un des tous premiers westerns du comédien au visage poupin.

sierra_imdb1Reconnaissons d’emblée que l’on n’est pas vraiment impressionné dans Sierra par son jeu d’acteur. Audie Murphy est bien plus marquant dans des œuvres telles que Une balle signée X de Jack Arnold (1959) et le méconnu Le diable dans la peau de George Sherman (1960). Ici, il paraît plutôt emprunté et un peu perdu dans ses faits et gestes.

Il faut dire que l’ex-soldat doit faire avec un scénario particulièrement convenu. Et l’on constatera que tous les personnages sont à la limite de la caricature. Le réalisateur Alfred E. Green n’est sans doute pas un grand directeur d’acteurs.

Dans Sierra, Audie Murphy interprète le rôle de Ring Hassard, un jeune homme à la poursuite de mustangs et rapidement incarcéré pour avoir tenté de récupérer des chevaux qu’on lui aurait volé. Le manque d’assurance de l’acteur est patent. Pour autant, il donne du crédit à son personnage assez naïf.

Par ailleurs, les autres acteurs ne se distinguent pas non plus par leur jeu remarquable. Au contraire. La mignonne Wanda Hendrix, alors épouse d’Audie Murphy, interprète une avocate peu crédible. A cet effet, elle gratifie le spectateur d’une scène (involontairement) drôle. Lorsqu’un juge rappelle que nul n’est censé ignorer la loi, elle rétorque que son client « n’a jamais été en contact avec la loi. Il a grandi dans les montagnes, juste avec son père. » Quant à Burl Ives, l’acteur est lui aussi hors sujet. Le scénario lui donne l’occasion de libérer Ring Hassard en endormant le shérif… en effectuant un numéro musical. On repassera pour l’aspect plausible de la scène.

sierra_universal_2Si les acteurs et le scénario laissent à désirer, tout n’est pas dénué d’intérêt dans Sierra. Remake de Forbidden valley, sorti en 1938, le film bénéficie d’un très beau technicolor. On apprécie d’autant plus les magnifiques paysages de l’Utah et les chevaux sauvages.

De son côté, l’habitat des personnages principaux est surprenant par son aspect isolé, perdu au milieu de nulle part dans la montagne. Cela confère un côté quasiment fantastique à Sierra.

Signalons également que si le personnage de prospecteur joué par Burl Ives manque de réalisme, ses chansons sont joliment interprétées et apportent un capital sympathie à ce long métrage.

Il faut donc prendre Sierra pour ce qu’il est : un western de seconde catégorie, avec comme seule ambition de mettre en boîte un spectacle familial sans aucune autre prétention. L’absence de tension et le happy-end attendu sont là pour nous le prouver. Les vrais amateurs du genre apprécieront. Ou pas.


Critique parue à l'adresse sur le site Ciné Dweller à l'adresse suivante :

https://cinedweller.com/movie/sierra-la-critique-du-film-et-le-test-dvd/

 

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