Déjantés du ciné

08 décembre 2016

Sully de Clint Eastwood

sully1Titre du film : Sully

Réalisateur : Clint Eastwood

Année : 2016

Origine : États-Unis

Durée : 1h36

Avec : Tom Hanks, Aaron Eckhart, Laura Linney, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : lhistoire vraie du pilote d’US Airways qui sauva ses passagers en amerrissant sur l’Hudson en 2009. 

 

Le 15 janvier 2009, un fait divers avait défrayé la chronique : un avion de de l'US Airways avait effectué un amerrissage sur les eaux du fleuve Hudson, près de Manhattan. De manière miraculeuse, les 155 passagers étaient sains et saufs. Du jour au lendemain, le pilote de l'US Airways, Chesley « Sully » Sullenberger, était devenu un héros aux yeux du monde entier.

Le réalisateur Clint Eastwood s'est donc basé sur cette histoire incroyable pour tourner Sully, un biopic qui relate cet événement et ses suites. Car ce que savent peu de personnes, c'est que le fameux commandant de bord « Sully » a été auditionné dans le cadre d'une commission d'enquête. Les assureurs de l'US Airways voulaient voir que Sully et son co-pilote avaient bien effectué les manœuvres nécessaires : l’amerrissage sur un fleuve était une grande première alors que les contacts radio invitaient Sully à retourner à l'aéroport le plus proche. Impossible d'après Sully. Le film va s'évertuer à montrer d'un côté le point de vue des spécialistes qui épluchent les solutions dites logiques et de l'autre celui de Sully ayant pris selon lui une décision incroyable mais la seule permettant à son équipage de se sortir vivant de cet événement. En effet, il faut bien avoir en tête que l'avion avait alors ses deux moteurs hors service, suite à la collision avec des oies sauvages.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, Sully n'est pas spécialement un film catastrophe. Certes, on a droit à trois reprises à des flash-backs évoquant la catastrophe aérienne. Les séquences sont à chaque fois bien prenantes et sont d'un incroyable réalisme. Pour autant, le but n'est pas de surprendre le spectateur qui, la plupart du temps, est déjà au courant de la conclusion de cette histoire, ne serait-ce que par le biais du synopsis.

sully3Si Clint Eastwood décortique avec tant de précision l'amerrissage de cet avion, c'est pour mieux montrer le sang-froid et le professionnalisme de Sully et de son co-pilote. En ces temps où le bon vieux rêve américain se disloque de toute part, Clint Eastwood trouve ici l'occasion de mettre en lumière un homme ordinaire devenu un héros.

Avec un grand classicisme – chose à prendre dans le bon sens du terme – le cinéaste américain dresse le portrait d'un homme qui refuse de se voir comme un héros mais plutôt comme celui de quelqu'un ayant fait son travail. D'ailleurs, Sully continue à se poser des questions sur les choix qu'il a effectués. Pour preuve, ses nombreux cauchemars, à l'image de celui où il voit son avion s'écraser dans un immeuble. De manière évidente, Clint Eastwood convoque ici les démons du traumatique 11 septembre 2001. On peut tout à fait envisager le film Sully comme un anti 11 septembre.

La réussite de cet événement tient à un élément qu'a du mal à comprendre la commission d'enquête : le facteur humain. Comme l'indique à plusieurs reprises le film, les simulations de vols ne valent pas le vécu et surtout, en temps de crise, la réaction de l'homme n'est pas la même. C'est bien ce qui fait de Sully un héros au sens le plus noble du terme. Après avoir réussi son étonnant amerrissage sur l'Hudson, il est resté obnubilé à l'idée de sauver les personnes ayant embarqué dans son avion. Voilà qui fait chaud au cœur de voir qu'il y a des gens qui ont cette notion d'humanisme en eux. Une nouvelle fois, cette décision s'oppose à un autre fait divers, plus récent, où le capitaine italien d'un bateau, avait abandonné les siens, pour sauver sa vie. Mais pas celle des autres.

sully2Avec un savoir-faire usité depuis longtemps, Clint Eastwood surprend par la sobriété de son propos. On reste accroché pendant plus d'une heure et demi à cette belle histoire. Et si la musique ne donne pas l'impression d'être très présente, elle prend une importance fondamentale lorsque la commission d'enquête permet d'écouter les 208 secondes ayant séparé la collision avec les oies sauvages et l'amerrissage. Peu de temps pour prendre en main sa destinée. Seul un grand homme peut s'en sortir et c'est ce qui fait toute la beauté de cette histoire.

Clint Eastwood a d'ailleurs eu l'intelligence de filmer pour le générique de fin le véritable Sully, visiblement entouré par les personnes ayant survécu à ce vol de l'US Airways, et très touché par les marques de sympathie de ces gens venus lui montrer leur gratitude.

Évidemment, le film n'aurait pas toute sa portée émotionnelle sans son excellente distribution. Tom Hanks, qui visiblement se bonifie avec le temps, fait preuve de beaucoup de retenue et de se sobriété. Tout en restant déterminé. On s'attache vite à son personnage. Quant à Aaron Eckhart, il campe lui aussi un co-pilote loyal, sérieux et au service des autres, sans excès dans son jeu d'acteur.

D'une certaine façon, on peut dire que Clint Eastwood utilise un fait divers pour narrer une histoire où l'émotion a la part belle. Comme dans Million dollar baby ou Sur la route de Madison. Sauf qu'ici la conclusion est bien plus heureuse. L'acteur – réalisateur invite le spectateur à garder une forme d'espoir dans le monde qui nous entoure. Il est vrai qu'après un tel film, on a envie d'y croire.

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28 novembre 2016

Thérapie de couples de Peter Billingsley

thrapieTitre du film : Thérapie de couples

Réalisateur : Peter Billingsley

Année : 2010

Origine : États-Unis

Durée : 1h47

Avec : Vince Vaughn, Jason Bateman, Faizon Love, Jon Favreau, Kristin Davis, Kristen Bell, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Quatre couples d'amis du Midwest embarquent pour une croisière très spéciale sur une île paradisiaque du Pacifique Sud. Le couple à l'origine du voyage a décidé de se rendre à l'Eden, une station balnéaire de luxe, comme dernier recours pour sauver leur mariage. Les trois autres s'apprêtent à profiter des multiples trésors qu'offre ce petit coin de paradis : mer turquoise, plage de sable blanc, jet-ski, spa dernière tendance, etc. Mais ils vont vite se rendre compte que leur participation au programme très original de thérapie de couples que propose l'Eden n'a rien d'optionnel. Soudain, leurs vacances au tarif de groupe ne semblent plus une si bonne affaire que ça.


Réalisé par le cinéaste Peter Billingsley, le film Thérapie de couples est une comédie américaine. Il s'agit même précisément d'une comédie comme on a l'occasion d'en voir par dizaines (par centaines ?) chaque année.

thrapie2Le film n'est nullement original bien que ça ne l'empêche de rester regardable. L'histoire raconte les vacances de quatre couples d'amis qui décident d'aller se détendre dans un lieu paradisiaque (l'Eden West). Premier reproche au film : la photo du film est laide et le scénario fait quasiment penser au jeu de l'île de la tentation.

Les couples vont devoir se soumettre à divers tests qui auront pour effet immédiat de montrer que tout ne va pas si bien au sein de ces couples. En gros, l'idée est que le fait d'être ensemble ne justifie pas pour autant qu'un couple marche parfaitement. Il peut y avoir une usure au sein du couple et de manière extensive on peut se retrouver avec des couples qui n'ont plus grand chose en commun ou à partager. L'idée est traitée de façon comique et de façon caricaturale (le but étant manifestement de faire avant tout sourire le spectateur) ce qui est dommage car il y avait moyen de faire quelque chose de bien avec une telle thématique.

D'ailleurs, le film n'est pas fin pour deux sous car, comme par hasard, les couples vont d'abord s'éloigner avant de se retrouver dans un happy end moralisateur qui n'est pas de bon aloi.
Pour jouer dans ce film bien calibré, on retrouve pourtant dans les rôles principaux des acteurs chevronnés, vus déjà dans des films ou téléfilms. On a ainsi Kristin Davis, bien connue pour sa participation dans la série Sex and the city. Il y a aussi la belle Kristen Bell, vue notamment dans l'excellent film Reefer madness. Notons aussi la présence de Vince Vaughn et de Jon Favreau. Ces acteurs ont la malchance d'interpréter des rôles qui font fortement penser à des archétypes. Le pire en la matière étant le rôle qui a échu à Faizon Love, l'acteur jouant un black gros, lourd dans certains de ses propos et toujours fatigué. Le pauvre Faizon Love est le personnage type qui est censé en lui-même faire rire, comme lorsqu'il se retrouve tout nu ou encore le fait qu'il n'arrive pas à suivre ses camarades lors d'épreuves sportives.

thrapie3Les personnages secondaires ne sont pas non plus d'une grande finesse : le professeur de sport est un hispanique bien bronzé et musclé. Malgré tout, son personnage est quelque peu amusant car il joue un obsédé et à tout le moins un homme entreprenant. La scène d'assouplissement n'est certes pas fine mais elle demeure assez drôle.

Au niveau des personnages secondaires, on retrouve Jean Réno dans un rôle de vieux sage. L'acteur cabotine quelque peu mais il n'est pas celui qui est le moins crédible pour le coup.
En dépit d'un scénario prévisible et de personnages archétypaux, le film réserve quelques scènes sympathiques : outre celle de l'assouplissement, il y a la scène du massage et celle des tests psychologiques. Et puis quelques dialogues sont à retenir, comme lorsque l'un des hommes déclare que « les relations sont des rues à deux sens, pas une autoroute et un sentier pédestre. »
A l'inverse, certaines scènes sont carrément inutiles et même risibles, comme la partie interactive de jeux vidéo. On se demande comment les scénaristes sont capables d'idées aussi indigentes.
Au final, que penser de Thérapie de couples ? Il s'agit d'une comédie « conventionnelle » qui se suit sans déplaisir mais ne se démarque nullement des nombreux autres films dans ce genre qui sortent chaque année. A voir, uniquement si l'on à rien d'autre à faire.

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18 novembre 2016

Toni Erdmann de Maren Ade

toni1Titre du film : Toni Erdmann

Réalisatrice : Maren Ade

Année : 2016

Origine : Allemagne

Durée : 2h42

Avec : Peter Simonischek (Winfried – Toni Erdmann), Sandra Hüller (Inès), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Quand Ines, femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération. Sa vie parfaitement organisée ne souffre pas le moindre désordre mais lorsque son père lui pose la question « es-tu heureuse? », son incapacité à répondre est le début d'un bouleversement profond.

 

Présenté en compétition officielle lors du dernier festival de Cannes, Toni Erdmann y est reparti bredouille alors qu’il avait les faveurs des critiques. Ces derniers ne s’y étaient pourtant pas trompés. Toni Erdmann est une œuvre aussi excellente que singulière.

Sa réalisatrice, l’allemande Maren Ade, a mis en scène une comédie dramatique forte, où le sens du burlesque risque toutefois de décontenancer plus d’un spectateur.

Et pourtant, c’est bien ce qui fait l’originalité de Toni Erdmann. D’emblée, on entre dans le quotidien de Winfried, un soixantenaire célibataire, employé dans une école, dont le signe particulier est d’aimer faire des farces à ses congénères. La première « victime » est son facteur. Il lui fait croire que son colis est destiné à son frère sortant de prison. Après s’être déguisé grossièrement pour faire croire qu’il est ce fameux frère, il lui dit que le colis est piégé avant de lui avouer qu’il s’agit d’une blague. Cette plaisanterie est symptomatique du mode de pensée de Winfried. Il adore faire le pitre et amuser son entourage. Quelque part, il a conservé un esprit d’enfant.

toni4Tout l’inverse de sa fille, Inès, cadre dans un grand cabinet d’audit international. Cette jeune femme, très stricte, ne prend pas vraiment le temps de s’amuser. Son travail de conseil en externalisation en Roumanie, lui accapare l’intégralité de son temps. Elle est obnubilée par sa réussite professionnelle et est prête à tout pour y arriver, y compris à assister à des dîners mondains ennuyeux ou à faire visiter Bucarest à la femme d’un client important sur son temps libre.

Forcément, quand Winfried débarque à l’improviste chez Inès, nul doute que les choses ne vont pas se passer comme prévu pour la jeune cadre dynamique. Notre trublion vient perturber le quotidien minutieusement établi d’Inès : il perturbe son principal client, il fait l’imbécile avec ses collègues de travail et ses connaissances.

L’apparente bouffonnerie de Winfried pourrait donner l’impression que le film repose uniquement sur son aspect comique. Que nenni. Lors d’une discussion en tête à tête avec sa fille, Winfried lui demande si elle est heureuse dans la vie. Question à la fois simple et complexe pour cette femme ne souhaitant absolument pas se lancer dans une introspection, pouvant se révéler douloureuse. Raison pour laquelle elle écourte le séjour de son père, fatiguée de ses facéties et de son intrusion dans sa vie.

Alors que l’on pense que Winfried a rejoint l’Allemagne, il revient à la charge pour le deuxième acte du film sous l’identité de Toni Erdmann. Il se présente désormais en tant que coach de vie et consultant, ami de Ion Tiriac. Il repart de plus belle dans ses bouffonneries, dans le but évident de se rapprocher de sa fille et de lui faire comprendre que l’essentiel est ailleurs pour cette business woman.

Affublé d’un dentier répugnant et d’une perruque ridicule, Toni Erdmann n’a pas peur de se moquer de lui-même avant de pointer du doigt tous ces bourgeois et autres riches méprisants à l’égard d’autrui.

toni5Si la cinéaste Maren Ade prend le parti de l’humour, c’est pour mieux critiquer notre société capitaliste actuelle, où l’argent est devenu le cœur de tout. Derrière les conseils en externalisation prodigués par Inès, il y a surtout des gens sur le point de perdre leur emploi. Pour quelle raison ? Pour augmenter les profits d’une entreprise qui n’en a jamais assez. Toni Erdmann s’en prend ouvertement à ces méthodes au management douteux et fustige également les fastes de bourgeois / cadres déconnectés de la réalité. On est proche de la description des golden boys version American psycho.

Heureusement, le film ne se focalise pas seulement sur les travers de notre société. C’est aussi une étude – plus fine qu’il n’y paraît – de la relation entre un père et sa fille. Si les deux paraissent totalement opposés, il n’empêche qu’ils ont un point commun : celui d’être désespérément seuls. Le besoin de se retrouver est donc fondamental.

A cet effet, si le film joue à fond la carte du burlesque, il réserve quelques beaux moments d’émotion. On songe notamment à cette scène surréaliste où Winfried – Toni Erdmann se rend à la fête de sa fille (une fête mémorable, prouvant qu’elle a commencé à changer) affublé d’un étrange costume bulgare, lointain cousin de Chewbacca. D’après les us et coutumes locales, ce costume aurait pour but de chasser les mauvais esprits. En l’état, c’est une façon pour Toni Erdmann de libérer Inès des entraves mentales qu’elle s’est créées. Et en avant la liberté ! La fin du film, très ouverte, comporte peu de dialogues. Pratiquement tout se joue au niveau des regards échangés entre Toni Erdmann et sa fille.

D’ailleurs, la réussite de ce long métrage tient pour beaucoup à sa distribution. Peter Simonischek est épatant de naturel dans le rôle de Winfried – Toni Erdmann. Quant à Sandra Hüller, elle donne bien le change dans le rôle difficile de l’impavide et ambitieuse Inès. Sans eux, le film n’aurait pas le même cachet.

Pour autant, tout n’est pas parfait. Le principal reproche que l’on peut formuler tient à la durée du film. Les 2h42 qui attendent le spectateur ne sont pas justifiées. Il eut été plus judicieux de couper certaines séquences, pour limiter la durée à un total de deux heures, par exemple. Il faut reconnaître que la première heure, sans être laborieuse, est trop étirée.

Dans l’ensemble, Toni Erdmann n’en demeure pas moins une œuvre atypique, très drôle et touchante par moments. Cela n’est pas un hasard si Toni Erdmann déclare être un coach de vie. Celui qui est le référent du spectateur, est aussi un miroir pour ce dernier. Il est là pour nous amener à reconsidérer notre propre vie. Vous avez dit bien vu ?

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08 novembre 2016

Moi, Daniel Blake de Ken Loach

moidaniel1Titre du film : Moi Daniel Blake

Réalisateur : Ken Loach

Année : 2016

Origine : Royaume-Uni

Durée : 1h39

Avec : Dave Johns (Daniel Blake), Hayley Squires (Katie), Briana Shann (Daisy), Dylan McKiernan (Dylan), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l'obligation d'une recherche d'emploi sous peine de sanction.

 

Après deux fictions sympathiques (La part des anges, Jimmy's Hall), le grand Ken Loach est de retour. Le jury cannois ne s'y est pas trompé en lui délivrant la palme d'Or.

Dans It's a free world (2008), il dénonçait de façon virulent les pratiques douteuses d'agence de recrutement, profitant de la détresse d'immigrés ayant besoin d'un emploi pour se faire de l'argent sur leur dos.

Dans Moi, Daniel Blake, Ken Loach se place comme souvent du côté des opprimés. Daniel Blake, menuisier de 59 ans, victime d'une crise cardiaque, se trouve en convalescence. Or, son allocation « invalidité » est suspendue car il serait en capacité de travailler !

Ken Loach critique ouvertement cette situation ubuesque où une personne est déclarée apte au travail, suite à une évaluation d'un cabinet indépendant disposant d'un questionnaire standardisé, alors que son médecin la considère comme malade. Pour toucher cette fois le chômage, Daniel Blake doit donc s'inscrire à des formations obligatoires et solliciter des employeurs... alors qu'il ne peut pas travailler. Cette situation est intolérable, surtout pour des gens qui sont proches de la retraite et dont l'état de santé est précaire.

moidaniel3L'évolution de la société britannique, mais aussi des autres sociétés dites « développées », est tout aussi préoccupante. Ken Loach pointe du doigt ces nouvelles technologies qui laissent sur le bord du chemin nombre de personnes. La fameuse fracture numérique, chère à notre ancien président, n'a jamais été aussi vraie. Daniel Blake, travailleur manuel par excellence, doit apprivoiser internet pour faire une demande d'allocation chômage par internet alors qu'il ne connaît pas l'outil informatique. Et l'administration n'en a cure si des gens ne savent pas comment faire. C'est à se demander si ça ne l'arrange pas. D'ailleurs, les centres d'appel sont là pour renseigner les gens ou plutôt les décourager : temps d'attente interminables, réponses évasives, sont au programme. Il n'y a plus de relation entre un citoyen et un fonctionnaire concerné. Désormais, l'administration est désincarnée, sans aucune considération pour autrui : les gens ne sont plus que des numéros perdus dans un système.

Si Moi, Daniel Blake est une fiction, on a pourtant l'impression d'assister à une scène de la vie courante, tant les choses décrites paraissent réalistes. La politique des prestations sociales de l'Etat britannique en faveur des plus démunis fait franchement froid dans le dos. On a vraiment de la peine pour ces gens, qui se retrouvent dans des situations terribles, alors qu'elles cherchent plus que tout à s'en sortir.

Comme l'a indiqué en entretien Ken Loach, le point de départ de son film est « le thème universel de ces gens qui se battent pour survivre. » Malgré toutes les embûches se dressant sur son chemin, Daniel Blake reste plus que jamais un homme volontaire, faisant preuve d'opiniatreté et même d'humour face à une administration standardisée, faisant preuve d'une bêtise sans nom.

Et si le propos du film est extrêmement noir, il a le mérite de mettre en lumière des situations inacceptables. Faire réfléchir le spectateur, l'inviter à se rebeller ou à faire évoluer la société, telles sont sans doute des vœux chers à Ken Loach en mettant en scène Moi, Daniel Blake : « Le cinéma est porteur de nombreuses traditions, l'une d'entre elles est de présenter un cinéma de protestation, un cinéma qui met en avant le peuple contre les puissants, j'espère que cette tradition se maintiendra. »

Heureusement, la situation est grave mais pas désespérée. Il subsiste encore de maigres courants d'humanisme, de fraternité. Dans cette chronique sociale ô combien d'actualité, Daniel Blake connaît des moments difficiles mais il n'oublie pas pour autant d'aider des personnes, elles aussi dans le besoin. Il jette ainsi son dévolu sur Katie, une jeune mère célibataire avec deux enfants, qui débarque du jour au lendemain dans une ville inconnue, sans emploi, avec comme seule assurance un logement social vétuste. L'esprit d'entraide, totalement désintéressé, véhiculé tout au long du film par Daniel Blake, fait plaisir à voir. Il rend service à ses voisins et fait tout pour sortir d'un mauvais pas Katie, qui plonge progressivement, jusqu'à devoir prendre des décisions radicales.

moidaniel2De la même façon, le spectateur est amené à porter un regard plein d'empathie, lorsqu'a lieu la scène à la banque alimentaire. On y découvre d'un côté des gens démunis – acceptant de mettre de côté leur amour-propre – et de l'autre des bénévoles prêts à tout pour aider ces gens. Voilà qui permet de nuancer un peu le propos d'un film très dur.

La tension permanente du film, le sentiment d'incompréhension et de révolte, ne seraient pas aussi vivaces chez le spectateur sans son excellente distribution. On a franchement l'impression que les acteurs jouent leurs propres rôles. Comme quoi, même à son âge, Ken Loach demeure un formidable directeur d'acteurs. Évidemment, la performance la plus impressionnante est celle de de Dave Johns officiant dans le rôle de Daniel Blake. Cet humoriste de profession surprend par la justesse de son interprétation. Hayley Squires est également remarquable dans le rôle de la pauvre Katie, faisant tout pour sortir sa famille de la misère.

Avec Moi, Daniel Blake, Ken Loach signe un film engagé où la bêtise de l'administration n'a d'égale que son manque de considération pour autrui. Comme l'écrit Daniel Blake dans son courrier de réclamation auprès de l'administration « Je suis un homme. Pas un chien. »

Il devient plus que jamais urgent de remettre l'Homme au cœur de toutes les préoccupations.

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29 octobre 2016

Une vie entre deux océans de Derek Cianfrance

unevieentre1Titre du film : Une vie entre deux océans

Réalisateur : Derek Cianfrance

Année : 2016

Origine : Etats-Unis

Durée : 2h13

Avec : Michael Fassbender (Tom Sherbourne), Alicia Vikander (Isabel), Rachel Weisz (Hannah Roennfeldt)

FICHE IMDB

Synopsis : Quelques années après la Première Guerre mondiale en Australie. Tom Sherbourne, ancien combattant encore traumatisé par le conflit, vit en reclus avec sa femme Isabel, sur la petite île inhabitée de Janus Rock dont il est le gardien du phare. Mais leur bonheur se ternit peu à peu : Isabel ne peut avoir d’enfant…

 


Après Blue Valentine (2011) et The place beyond the pines (2013), le cinéaste Derek Cianfrance continue dans sa veine mélodramatique avec son nouveau film : Une vie entre deux océans.

Son acteur fétiche Ryan Gosling n'est pas présent, mais les spectatrices ne perdent pas forcément au change puisque le rôle principal est tenu par le beau Michael Fassbender. Il endosse le rôle de Tom Sherbourne, un homme brisé. Sans repères et traumatisé par la grande guerre, il n’a qu’une idée en tête : rester seul dans son coin, coupé du monde extérieur. C’est pour cette raison qu'il accepte le travail de gardien de phare sur une île (minuscule).

Evidemment, comme on a affaire à une histoire d’amour, on se doute bien que Tom ne va pas rester seul indéfiniment. Il est sensible au charme et aux sollicitations de la belle Isabel, qui lui redonne progressivement goût à la vie. Les choses se suivent comme dans un conte de fées avec un mariage pour sceller l’union entre ces deux êtres.

unevieentre4La suite est moins ravissante : si effectivement « ils se marièrent », le bas blesse dans le sens où ils n’eurent pas « de nombreux enfants ». Pour Isabel, les fausses couches se multiplient et la belle souffre de plus en plus de solitude sur son île.

Le réalisateur Derek Cianfrance oppose de manière subtile la beauté des paysages naturels et notamment l’océan semblant apporter le calme et tout ce qui propice à la réflexion, à des personnages principaux vivant de plus en plus difficilement leur amour.

En digne héritier de Douglas Sirk, et dans la droite lignée de Blue Valentine, Derek Cianfrance met en avant l’usure du couple et les difficultés à surmonter des drames familiaux. Le film gagne en épaisseur par la tension qui monte progressivement. L’étude de couple est plutôt bien vue.

L’arrivée (miraculeuse) d’un bébé à bord d’un canot, tel Moïse sauvé des eaux, ne va pas changer la donne : Isabel y voit l’occasion rêvée de combler son ardent désir de fonder une famille ; Tom doit de son côté remettre en cause ses principaux d’honnêté et accepter de vivre avec un enfant qui n’est pas le sien.

Derek Cianfrance n’a de cesse de jouer sur les oppositions : opposition entre la nature et la condition de l’homme ; opposition entre les personnages principaux ; opposition entre les situations (d’un côté une famille accueillant un bébé ; de l’autre une femme ayant perdu son enfant). Sur ce point, les symboles sont également bien présents, à l’image du nom de l’île : Janus. Ce dieu aux deux visages opposés, évoque étymologiquement le mois de janvier. Il est donc tout à la fois le passé récent (l’année qui vient de s’achever) le futur qui s’apprête à démarrer.

Ces oppositions, reposant sur des histoires personnelles bien concrètes, créent le sel d’Une vie entre deux océans. Car derrière le titre se cache clairement la vie d’une petite fille, écartelée entre sa famille d’accueil et une mère biologique inconnue. Chacun a vécu des drames (les affres de la guerre pour l’un, les fausses couches pour l’autre, la disparition d’un mari et d’une enfant pour une autre) et tente de s’en remettre. De manière très subtile, Derek Cianfrance ne juge pas ses personnages. Au contraire, il laisse entendre que chacun a ses raisons, même si elles ne sont pas forcément les meilleures. Dans ce mélodrame prenant des allures de triangle affectif autour de l’enfant, Michael Fassbender prend (une nouvelle fois) le rôle du martyr, celui qui est prêt à se sacrifier (comme dans Hunger) pour l’amour des siens. Le film monte alors en puissance mélodramatique, laissant le spectateur dans l’espoir d’un retournement heureux.

unevieentre2Mine de rien, avec un film semblant relativement balisé sur le plan scénaristique, Derek Cianfrance convoque des notions morales aussi essentielles que l’amour, le pardon et la culpabilité, donnant d’autant plus de hauteur à son œuvre.

Les spectateurs pourront en outre se satisfaire de la beauté des décors, des vêtements portés par les personnages qui respectent bien l’époque de ce début du XXème siècle.

La mise en scène, plutôt classique, est également au diapason du film. On appréciera notamment le générique de fin avec ces très belles surimpressions, renforçant le sentiment de romantisme qui se dégage du film.

Évidemment, Une vie entre deux océans ne serait rien sans ses deux acteurs principaux. Dans un rôle qui lui sied à merveille, Michael Fassbender est impeccable dans le rôle tourmenté de Tom Sherbourne. Alicia Vikander lui rend très bien la pareille en femme déchirée, voulant plus que tout un enfant. Rachel Weisz a droit pour sa part à un personnage moins bien écrit et trop effacé par rapport aux deux autres.

Une vie entre deux océans est le film parfait à voir en couple. Le mélodrame de l’année ? Sûrement !


19 octobre 2016

The strangers de Na Hong-Jin

thestrangers1Titre du film : The strangers

Réalisateur : Na Hong-Jin

Année : 2016

Origine : Corée du Sud

Durée : 2h36

FICHE IMDB

Synopsis : La vie d’un village coréen est bouleversée par une série de meurtres, aussi sauvages qu’inexpliqués, qui frappe au hasard la petite communauté rurale. La présence, récente, d’un vieil étranger qui vit en ermite dans les bois attise rumeurs et superstitions. Face à l’incompétence de la police pour trouver l’assassin ou une explication sensée, certains villageois demandent l’aide d’un chaman. Pour Jong-gu aussi , un policier dont la famille est directement menacée, il est de plus en plus évident que ces crimes ont un fondement surnaturel…

 

Après The chaser (2008) et The murderer (2010), le cinéaste sud-coréen Na Hong-Jin revient aux affaires avec sa nouvelle oeuvre, The strangers. Son nouveau film a même eu droit aux honneurs du festival de Cannes, où il a été présenté "hors compétition".

Si Na Hong-Jin met en scène à nouveau un thriller, celui-ci se situe clairement dans une autre dimension, par rapport à ses précédents films. The chaser et The murderer constituent d’excellents thrillers urbains, mais dont le scénario est relativement balisé. Avec The strangers, l’action du film se déroule désormais à la campagne, qui constitue à elle seule quasiment un personnage à part entière du film. Et puis ce long métrage ne touche pas à un genre mais à plusieurs : on est tout aussi bien dans le thriller, le film de zombies, la satire de mœurs, le drame familial, le film de vengeance, le film d’exorcisme.

thestrange3Au départ, avec une série de meurtres qui ont lieu dans un petit village, le spectateur pense qu’il a affaire à une enquête policière, dans le style de Seven de David Fincher ou du très bon film sud-coréen Memories of murder de Bong Joon-Ho. Que nenni. Le « héros » du film, Jong-Gu, un policier fainéant, couard et peu impliqué dans son travail, ne tarde pas à comprendre qu’il se passe des choses mystérieuses. Les morts se révèlent effroyables – la violence est une thématique récurrente du cinéma de Na Hong-Jin – et les personnes soupçonnées en la matière, ont des yeux révulsés et une maladie de peau, les faisant passer pour des zombies.

Au même titre que Jong-Gu est perdu et n’arrive pas à faire le lien avec ce qui se passe, le spectateur est baladé pendant les 2h36 du film. Avec une grande rigueur au niveau de sa mise en scène, le réalisateur sud-coréen égare le spectateur dans cette communauté rurale où l'on ne sait pas bien où l'on peut se trouver.

Il est fortement conseillé de mettre de côté toute considération cartésienne, car ce long métrage se plaît à naviguer dans le surnaturel. Les fantômes – à moins qu’il ne s’agisse de morts-vivants – rendent visite aux humains et surtout les démons sont de la partie. Plusieurs personnes semblent envoûtées, y compris la propre fille de Jong-Gu. Ce dernier multiplie donc les solutions pour tirer sa fille d’un mauvais pas : la religion catholique par la présence d’un prêtre mais aussi un chaman qui en appelle aux forces de la nature.

Rapidement, Na Hong-Jin donne l’impression de surfer sur les traces de L’exorciste. The strangers se fait l’écho de quelques excès de folie, dignes de l’oeuvre de Friedkin. Le spectateur devient même le témoin d’une étrange scène de transe, où tous les sens sont mis en éveil. Na-Hong Jin a la bonne idée de procéder à un astucieux mélange alterné, avec magie blanche et magie noire qui se répondent coup pour coup. La scène est assez impressionnante, et marque durablement la rétine. Sûrement plus d’ailleurs que la scène phare de désenvoûtement dans L’exorciste. Une fois cette scène terminée, on peut penser qu’on va d’autant plus facilement reprendre le fil de l’histoire. Encore une fois c’est raté. C’est plutôt l’inverse qui se produit. Cette scène peut même être vue comme la césure entre l’aspect purement policier du long métrage et la suite où l’on nage, comme Jong-Gu, dans des eaux totalement inconnues.

thestrangers3Le réalisateur se plaît d’ailleurs à jouer sur les rapports complexes existant entre la Corée du Sud et le Japon, qui a occupé la Corée du Sud jusqu’en 1945. Il subsiste actuellement chez certains Sud-Coréens un sentiment de haine vis-à-vis des Japonais. Tout comme avec leurs voisins de la Corée du Nord. Na-Hong Jin laisse au spectateur le soin de juger des rapports entre Sud-Coréens et Japonais. Toujours est-il que cela n’est pas un hasard si le « héros » s’en prend à un ermite japonais, alors qu’il ne dispose d’aucun commencement de preuve. Le Mal, qui est présent d’un bout à l’autre du film, a sans doute pris cette apparence pour mieux tromper notre protagoniste. Les actes de Jong-Gu ne sont-ils pas le reflet d’une vengeance aveugle ? La question mérite d’être posée. D’autant que les éléments de réponse peuvent être multiples.

Dans un dernier acte où il brouille encore plus les cartes avec des rebondissements à la chaîne, Na-Hong Jin déplace définitivement l’intrigue d’un courant rationnel vers des contrées inattendues. Tout est sujet à une remise en question, alors que les twists ne cessent de pulluler : la dame blanche, clin d’oeil aux films de fantômes asiatiques, est-elle un ange ou un démon ? De quel côté se situe le chaman ? Qui est cet étrange ermite ?

A la fin, on ne sait plus du tout où on en est. C’est comme si cette succession de twists était le résultat de la propagation du Mal, qui aurait gagné tout le village.

Œuvre totalement atypique, imprévisible, déroutante, The strangers est sans doute le film le plus ambitieux de son auteur. En dépit de sa relative longue durée (2h36), on ne voit pas le temps passer. Le film est toutefois destiné à des spectateurs ouverts d’esprit, car on sort clairement des sentiers battus.

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09 octobre 2016

Rosalie Blum de Julien Rappeneau

rosalie1Titre du film : Rosalie Blum

Réalisateur : Julien Rappeneau

Année : 2016

Origine : France

Durée : 1H35

Avec : Noémie Lvovsky, Kyan Khojandi, Alice Isaaz, Anémone, Philippe Rabbot

FICHE IMDB

Synopsis : Vincent Machot connaît sa vie par cœur. Il la partage entre son salon de coiffure, son cousin, son chat, et sa mère bien trop envahissante. Mais la vie réserve parfois des surprises, même aux plus prudents... Il croise par hasard Rosalie Blum, une femme mystérieuse et solitaire, qu'il est convaincu d'avoir déjà rencontrée. Mais où ? Intrigué, il se décide à la suivre partout, dans l'espoir d'en savoir plus.

 

Habitué jusque-là au rôle de scénariste (Largo Winch 1 et 2, Cloclo), Julien Rappeneau, fils de Jean-Paul, réalise avec Rosalie Blum son premier long métrage. Il adapte à cet effet la bande dessinée éponyme de Camille Jourdy.

Rosalie Blum est un film marqué du sceau de la sensibilité. Dès le départ, on nous présente le personnage de Vincent Machot, un trentenaire réservé, totalement au service de sa vieille mère possessive. Alors qu'il est désespérément seul dans sa vie, il est intrigué par une femme qu'il aperçoit par hasard dans une supérette. Il s'agit évidemment de Rosalie Blum. Vincent a l'impression de la connaître (le final du film nous dira en quoi c'est le cas). Elle l'intéresse tellement qu'il la suit partout, à tel point que ça en devient quasi maladif.

rosalie2Si le film n'est pas directement tourné vers la comédie, il réserve malgré tout de bons moments de rigolade. Il faut voir le pauvre Vincent suivre maladroitement Rosalie, dans ses moindres faits et gestes, que cela soit sur son lieu de travail à la supérette du coin ou à la chorale de l'église. On n'a pas vraiment affaire au roi de la filature. Loin s'en faut ! Rosalie l'a d'ailleurs remarqué depuis un moment.

C'est alors qu'intervient un amusant et inattendu renversement de situation. On a droit à l'arroseur arrosé ou plutôt au suiveur suivi. Rosalie Blum, également seule dans la vie, est amusée par ce mystérieux suiveur. Avec la complicité de sa nièce, Aude, elle prend le parti de le faire suivre !

Le film oscille dès lors dans deux directions a priori antinomiques et pourtant complémentaires : la comédie et le drame. La comédie est à l'oeuvre par le biais des différents stratagèmes utilisés par Rosalie Blum pour découvrir qui est ce Vincent Machot et quelles sont ses motivations. Aidée de son fantasque voisin et de ses copines, Aude monte une véritable équipe pour pister Vincent. Leurs découvertes seront à la hauteur des délires sur Vincent (« c'est peut-être un psychopathe »). La rencontre avec la mère un peu fofolle de Vincent, donne lieu à une scène délirante.

Et puis, à l'instar de 500 jours ensemble, le réalisateur Julien Rappeneau a eu la bonne idée de redistribuer les cartes en changeant de perspective par le biais d'astucieux flashbacks. En effet, on revoit certaines scènes mais d'une autre façon, ce qui apporte des éléments de réponse. On se croirait presque dans un Cluedo sur le mode humoristique (la vérité sur l'étrange célébration dans la forêt vaut son pesant d'or).

Toutefois, Rosalie Blum n'est pas une comédie. Il y a une dimension touchante, dramatique, constituant un de ses piliers. D'abord, il y a l'évident besoin pour Vincent de se libérer de sa mère en coupant le cordon avec cette dernière. Son intérêt pour Rosalie Blum et pour les personnes qu'il va rencontrer, est une façon de s'accorder un nouveau départ. Ensuite, il y a tout le passé de Rosalie Blum qui refait surface progressivement. Un passé lourd qu'il est difficile d'affronter. Le film est fort dans le sens où il montre que cette femme a du mal à se reconstruire suite à des événements dramatiques qu'elle a connu autrefois.

rosalie4Pourtant, quand la comédie et le drame se rencontrent, on a droit à un florilège d'émotions, avec ces êtres seuls, cabossés par la vie, parfois laissés-pour-compte ou tout comme (Aude et son voisin), prêts à un nouveau départ.

La distribution du film est formidable. Noémie Lvovsky est impeccable dans le rôle de l'étonnante et mystérieuse Rosalie Blum. Quant à Kya Khojandi, cet acteur peu connu est parfait en Vincent Machot, un homme timide qui souhaite plus que tout s'émanciper et vivre une autre vie. Mais dépasser sa timidité, est souvent bien plus facile à dire qu'à faire. Le film réserve tout de même de beaux moments de tendresse, et même d'amour. Eh oui ! Mais revenons au casting. La mignonne Alice Isaaz, vue dans La crème de la crème de Kim Chapiron, interprète de façon franche et directe le rôle de Aude. Les seconds rôles sont également à la fête : que ce soit Anémone, plus piquante que jamais dans le rôle de la mère de Vincent, dont la folie n'a d'égale que l'originalité. Et que dire de Philippe Rabbot, le compagnon dans la vie de Romane Bohringer, interprétant tout naturellement le personnage du délirant voisin de Aude, fan d'animaux et disposé à plein de bizarreries dans le cadre de son « travail »...

Sensible, drôle et touchant, Rosalie Blum est un beau film qui donne forcément envie de lire le roman graphique de Camille Jourdy.

29 septembre 2016

Blair Witch d'Adam Wingard

blairwitchTitre du film : Blair Witch

Réalisateur : Adam Wingard

Année : 2016

Origine : Etats-Unis

Durée : 1h29

Avec : Callie Hernandez, Brandon Scott, Valorie Curry, James AllenMcCune, Corbin Reid, Wes Robinson

FICHE IMDB

Synopsis : James et un groupe d'amis décident de s'aventurer dans la forêt de Black Hills dans le Maryland, afin d'élucider les mystères autour de la disparition en 1994 de sa sœur, que beaucoup croient liée à la légende de Blair Witch.

 

En 1999, les réalisateurs Daniel Myrick et Eduardo Sanchez, alors totalement inconnus, avaient réussi un coup de maître avec leur premier long métrage, Le projet Blair Witch. Nanti d’un budget initial de 60 000 dollars, ce film a rapporté la bagatelle de 250 millions de dollars dans le monde entier.

Même si Le projet Blair Witch est considéré aux yeux de certains comme un film « malin », il faut tout de même lui reconnaître le mérite de générer chez le spectateur un sentiment de peur avec seulement trois bouts de ficelles (des sons étranges, des pierres disposées d’une certaine façon, etc.). Tout se passe hors champ, et l’imaginaire accentue ce sentiment de peur.

blairwitch3Le projet Blair witch a tellement bien marché qu’il a suscité une vague entière de rejetons, dont la maigreur du scénario était compensée par ce filmage en « found footage ». Cela étant, il est utile de rendre à César ce qui appartient à César. Ainsi, des cassettes retrouvées un peu miraculeusement justifiant le visionnage d’un « faux documentaire » ne datent pas du projet Blair Witch mais de Cannibal holocaust (1980).

Le projet Blair Witch est devenu un standard d’un sous-genre horrifique, comme l’avait été en son temps Scream (1996) qui avait relancé la mode du slasher.

En revanche, on peut légitimement s’interroger sur l’intérêt de faire une suite du projet Blair Witch, qui a plutôt des allures de remake. La paresse des scénaristes à Hollywood ? Sans doute. L’appât du gain ? Probablement. Quoi qu’il en soit, les producteurs ont tout de même mis aux commandes de ce Blair Witch un certain Adam Wingard, réalisateur connaissant bien le genre, puisqu’il s’était fait connaître en 2013 avec l’efficace film d’horreur You’re next.

Malheureusement, son remake du projet Blair Witch est un échec cuisant, où un minimum d’indulgence est nécessaire pour y trouver des sources d’intérêt. Dans cette fausse suite du film original, le frère d’Heather, une des disparues du projet Blair Witch, part à la recherche de sa sœur dans la forêt de Black Hills, avec des amis et des guides rencontrés quasiment sur place.

Profitant des nouvelles technologies existantes, le film fait l’étalage de toutes les nouvelles sources de filmage. Outre des petites caméras vidéo, on a droit à des smartphones et même un drone, pour des prises de vue donnant de la hauteur à l’ensemble. Mais tout ça c’est bien beau, cela ne fait pas pour autant un film. On s’ennuie sérieusement pendant toute la première partie de ce long métrage où il ne se passe réellement pas grand-chose.

Le principal reproche à faire à ce Blair witch est d’être parti dans une mauvaise direction, d’entrée de jeu. Le projet Blair Witch s’était avéré efficace par une approche suggestive, en dépit d’une économie de moyens. Dans ce remake, on voit pratiquement tout à l’écran. Le spectateur n’a donc rien à imaginer dans sa tête. Et puis, dans la surenchère, Adam Wingard en fait des tonnes : il y a beaucoup plus de personnages que dans le film initial, à tel point qu’ils n’ont aucune consistance et que l’on se moque de leur destinée ; on assiste à des signes de plus en plus visibles de la sorcière, ne laissant aucun doute sur l’issue finale ; il se met en place une surenchère de violence qui n’est pas d’une grande finesse. A cet effet, on sera surpris de constater que l’une des héroïnes, pourtant handicapée par une jambe purulente, escalade un arbre en pleine nuit avec une facilité déconcertante. On se demande s’il ne faut pas rire devant cette scène ridicule. Au moins, cette séquence retient l’attention du spectateur.

Ce qui n’est pas le cas du reste de ce Blair Witch où l’on n’a jamais peur. Ce qui est tout de même dommageable pour un film censé traumatiser le spectateur.

blairwitch2Les plus courageux, ceux ayant bravé l’ennui et l’indifférence pour regarder le film jusqu’à la fin, seront toutefois récompensés de leurs efforts. Car les dix dernières minutes sont clairement les plus abouties. Si l’on accepte le paradigme selon lequel les personnages vont tout droit dans la gueule du loup, restent quelques moments de trouille plutôt bien sentis. La cabane de la sorcière est assez effrayante en soi et le côté labyrinthique de l’ensemble fonctionne parfaitement. A tel point que l’on peut y voir une représentation psychique du mal de la part de nos protagonistes ? Enfin, sur ce point, pas sûr qu’Adam Wingard ait pensé à tout cela.

Toujours est-il que Blair Witch se termine bien mieux qu’il n’a commencé, avec enfin quelques scènes d’horreur dignes de ce nom. Pour autant, c’est tout de même bien peu pour sauver du naufrage un remake totalement décevant.

Seuls les spectateurs ne connaissant pas l’original et tous les films en found footage écrits sur le même modèle, sont en mesure d’apprécier ce produit commercial bien trop calibré et inoffensif. Mais de tels spectateurs existent-ils, ou sont-ils une légende, comme la fameuse sorcière… L’histoire ne le dit pas.

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19 septembre 2016

Possession d'Andrzej Zulawski

possessionTitre du film : Possession

Réalisateur : Andrzej Zulawski
Année : 1981

Origine : France

Durée : 2h 05 mn

Avec : Isabelle Adjani, Sam Neill, Margit Carstensen

FICHE IMDB

Synopsis : Rentrant d’un long voyage, Marc retrouve à Berlin sa femme Anna et son fils, Bob. Mais rapidement, il se rend compte que le comportement de sa femme a changé. Prise de violentes crises, elle quitte le domicile. L'amie du couple, Annie, révèle à Marc le nom de l'amant d’Anna, Heinrich. Lorsqu’elle disparaît, Marc engage un détective qui découvre bientôt qu’Anna s'est réfugiée dans une étrange demeure où semble se cacher une créature surgie des ténèbres.

 

Possession est certainement le diamant noir de Zulawski. Tourné lors d'une période douloureuse pour le réalisateur qui sort d’un divorce difficile, le métrage peut n'être vu que sous l'angle d’une métaphore de cette séparation. Si cette thématique est bien présente, le film s’avère bien plus complexe comme semble le souligner de manière presque insidieuse le titre au travers de sa définition.

Possession :

– fait de posséder quelque chose,

– phénomène diabolique qui fait d'un sujet l'instrument du démon,

– forme de délire dans laquelle le malade s'imagine habité par un démon.

Le titre, par sa polysémie, entretien une ambivalence que l'on retrouvera tout au long du métrage.

possession6Sur le fond, Zulawski traite d'une histoire simple, pour ne pas dire banale : la séparation d'un couple et ses déchirures. Cela permet au réalisateur de mettre en scène l'hystérie comme lui seul semble capable de le faire : dans un cadre froid, aux lumières délavées bleutées, la caméra tourbillonne jusqu’au vertige provoquant le malaise. Par cette technique, quasi immersive, Zulawski rend son film plus viscéral encore, sentiment renforcé par les nombreuses scènes tournées en intérieur. Le cadrage très serré, utilisant à merveille l'architecture désincarnée de Berlin, rend les quelques scènes extérieures claustrophobiques.

Dès les premiers plans, Zulawski nous prévient : Possession n'est pas et ne sera pas un film aimable, ni facilement abordable.

L'arrivée de Marc (un Sam Neil jeune et remarquable en mari transi) est vue au travers d'un long travelling sur le mur de Berlin, sur lequel on peut lire subrepticement cette inscription : « die mauer muss fallen » (le mur doit tomber) comme une injonction, comme la prédiction d'un bouleversement. Le mur, que l'on apercevra à diverses reprises au cours du métrage, constitue, au même titre que Berlin, un personnage à part entière.

Sans scène de présentation aucune, Zulawski nous fait pénétrer directement au cœur des problèmes de couple que rencontrent Anna et Marc : sans recul, presque cliniquement, nous découvrons que celui-ci est au bord de la rupture. Si le premier constat semble se faire sans amertume ni éclat, rapidement les choses vont évoluer.

Marc, qui rentre d’un voyage, au cours duquel il a accompli une étrange mission (d’espionnage, sans doute) met fin à ses activités pour se consacrer à son couple, mais il constate qu’il est déjà trop tard : la rupture est définitive et Anna semble avoir déjà un autre amant, depuis quelque temps.

Zulawski se révèle un fin observateur de la psychologie humaine au sein de ce drame du quotidien qui voit un couple se déchirer, pour des raisons qui restent obscures, ce dont les protagonistes ont conscience au départ :  « il ne faut pas avoir peur, dira Marc, ce qui nous arrive est peut-être normal ». La lente érosion du couple est présentée comme inévitable, même si elle semble échapper à toute explication, du moins au départ. Car chacun semble (vouloir) rester sur une image positive du couple, et des instants vécus. Bob, le fils unique, ne semble rapidement devoir jouer qu’un rôle d'  « objet transactionnel » (pour parodier la formule de Winnicott : l'objet transitionnel). Ici, l’enfant devient le premier objet de « possession », ce de manière purement perverse serait-on tenté de dire : est-ce l’amour maternel qui « oblige » Anna a s'occuper de Bob, ou est-ce son incapacité à se séparer vraiment de Marc ? Marc ne reprend-il la garde de Bob que par amour paternel, ou parce que Bob est un « moyen » détourné de revoir Anna ? Bob, existe-t-il pour lui-même, ou parce qu’il permet à chacun des protagonistes de revoir l’être aimé ? Bob est-il autre chose que la représentation fantasmée du couple parfait ?

possession3Les questions sont multiples, et Zulawski ne fait que dresser des pistes, sans apporter de réponses, bien entendu.

Il convient d'ajouter, afin de nouer l'histoire personnelle de Zulawski avec celle du film, que le personnage de l'amant, Heinrich, sorte de gourou prônant la liberté, le dépassement des normes et de soi, s'exprimant dans un pompeux verbiage emprunt d’images néo-psychédéliques, semble directement inspiré par l'amant de sa propre femme.

Ici, le personnage, et son discours, s’intègre parfaitement dans la, ou plutôt les thématiques du film.

Possession traite de la rupture du couple, du moins en apparence, et cela ne semble être qu’un prétexte. Il traite de la folie, du double et de la société qui les rend possible : le totalitarisme.

La folie, tout d'abord, apparaît par petites touches, au gré des phrases des uns et des autres, comme au détour d'un simple mouvement de caméra ; en cela, la mise en scène de Zulawski est remarquable : l'instabilité de sa caméra, très mobile, aux mouvements amples et circulaires, dessinant des spirales vertigineuses, propres à créer le malaise et à préfigurer le pire : la scène où Marc est interrogé par ses employeurs à propos de sa mission, est un modèle du genre.

En effet, nous voyons le personnage incarné par Sam Neil assis face à une vaste table où se tiennent 6 hommes, qui le harcèlent véritablement de questions. Au cours de l'entretien, la caméra décrit des cercles autour des personnages, mais de manière chaotique : l’épicentre des mouvements semble en constante évolution, comme s’il était constamment remis en question, rendu instable par un mécanisme extérieur qui pourrait n'être que le dialogue en cours. Celui-ci, sous des apparences tranquilles ressemble plus à une joute verbale, où chaque saillie verbale, chaque question ou réponse vise à marquer des points et faire remporter son point de vue.

Cette scène me semble matricielle : métaphoriquement nous pourrions comparer le jury au surmoi qui entrerai en conflit avec le moi, cherchant à le pervertir, préfigurant ainsi le déchaînement des pulsions et passions à venir.

Ainsi, Marc, homme sensé, bien vu par sa hiérarchie et qui semble prendre la rupture de son couple de manière raisonné, même s’il en est logiquement affecté, va-t-il basculer peu à peu.

Car, au fond, Marc est un amoureux transit, mais aussi un mari terriblement jaloux et possessif. C’est là qu’intervient la deuxième référence au terme de « possession ». Profondément marqué par cette rupture et le départ de Anna, Marc va tout simplement sombrer : nous le voyons plonger dans les affres de l'alcool, devenant méconnaissable, s’isolant. Devenu hirsute, et semblant émergé de sa léthargie, il est dans l'incapacité de s'exprimer. À la phase d'abandon va succéder la réaction, aussi violente que l’abandon était profond.

De son côté, le comportement de Anna ne manque pas d’interroger également : décidée à rompre, elle ne peut pourtant s'empêcher de revenir dans l’appartement qui était le leur, sous prétexte de s’occuper de Bob. Or, celui-ci est particulièrement absent, et ne semble être qu’un prétexte.

Le film verra Anna plonger dans un délire meurtrier, irréversible. Les points de rupture seront nombreux : la tentative de suicide dans la cuisine, la masturbation dans l'église jusqu'au point culminant qui la verra entrer réellement en transe dans les couloirs du métro. Cette scène est d'ailleurs particulièrement forte, filmée en plan séquence ce qui renforce son caractère éprouvant, la caméra enferme littéralement Anna dans sa propre folie. La possession bat ici son plein, et l'on ne peut s'empêcher de penser à « l'exorciste ». Cette scène est en effet la référence la plus directe à la possession démoniaque. Zulawski opère d'ailleurs un parallèle subtil entre la religion et le satanisme : deux scènes se répondent, montrant Sam Neil déshabillant son fils, Bob, dans l'une, sa femme Anna dans l'autre. La référence christique est évidente : Jésus lavant les corps des mendiants. Ici, c'est Marc (Sam Neil) qui est dans la posture du christ. L'autre parallèle avec le satanisme est la masturbation d'Anna dans l’Église. On retrouvera plus tard Anna les bras en croix, enlacée par la créature monstrueuse sous le regard perdu de Marc.

possession5Possession est également construit comme un vaste labyrinthe placé sous le signe de la trinité : le triangle familial : Marc, Anna, Bob, le triangle amoureux qui se joue entre Marc, Anna, et Heinrich, les trois figures de la femme : la femme réelle (Anna), la femme fantasmé (Helen), l'amante (Annie), les instances psychiques : ça (le pulsionnel – le monstre), moi (Marc, Anna), le surmoi (Berlin, le mur, les employeurs de Marc). Zulawski semble prendre un malin plaisir à décliner ces triangles comme pour mieux perdre son spectateur : ainsi, Marc a-t-il réellement frappé Anna, ou n'est-ce qu'un fantasme ? S'est-il réellement jeté aux pieds de celle-ci dans un accès d'amour passionné ? Lequel est réellement dépendant de l'autre ?

Possession est également l'occasion pour Zulawski de mettre en évidence l' ambiguïté du discours amoureux et du discours politique dans une société totalitaire : Heinrich déclarera à Anna : « je suis le seul a avoir des droits sur toi car je n'exige rien de toi. »

En écho celle-ci déclarera : « si je suis avec toi, c'est parce que tu dis « je » pour moi ». A travers ces injonctions paradoxales, Zulawski pointe la schizophrénie du discours totalitaire, de la société qui en découle. Le monstre dont Anna semble plus dépendante que réellement amoureuse peut également être vu comme un prolongement de cette folie : « « Je viens d’un endroit où le mal semble plus facile à dépister parce qu’il s’incarne dans les gens » Il devient vous-même pour que les autres voient clairement le danger d’être déformé par lui » dira Anna à Marc qui ne la comprend plus. Heinrich, gourou possessif se gargarisant de discours new-age sur la liberté est l'incarnation même de ce discours schizophrène.

D'un même geste, Zulawski condamne la vision d'un autre « idéalisé » tant par l'amour que par le discours totalitaire.

La ville elle-même est un personnage important, bien que les scènes extérieures soient rares : elle est froide, claustrophobique. Le mur symbolisant cet en-dehors, ou au-delà, inaccessible, cet absence d'horizon qui distille la paranoïa. Plusieurs plans montrent les soldats scrutant avec leurs jumelles, comme pour observer Marc ou le domicile de celui-ci.

La figure du monstre dont s’éprend Anna est elle-même hautement symbolique : représentation de cet « autre » si différent qu’il est inconcevable, il est tentaculaire, à l’image de l’amour et de la jalousie qui semblent animer Marc. Il est également une métaphore du totalitarisme et de son emprise sur les individu.

Au final, Possession est un labyrinthe amoureux, un drame existentiel et schizophrénique dont la puissance visuelle ne peut laisser indifférent. Un film qui montre toute l’étendue du talent de Zulawski récemment disparu.

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09 septembre 2016

Le fils de Jean de Philippe Lioret

lefilsdejean1Titre du film : Le fils de Jean

Réalisateur : Philippe Lioret

Année : 2016

Origine : France

Durée : 1h38

Avec : Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand, Marie-Thérèse Fortin, Catherine de Léan, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : À trente-trois ans, Mathieu ne sait pas qui est son père. Un matin, un appel téléphonique lui apprend que celui-ci était canadien et qu'il vient de mourir. Découvrant aussi qu’il a deux frères, Mathieu décide d'aller à l'enterrement pour les rencontrer. Mais, à Montréal, personne n'a connaissance de son existence ni ne semble vouloir la connaître…

 

Le cinéaste Philippe Lioret avait beaucoup ému les spectateurs et connu un succès d’estime avec Je vais bien, ne t’en fais pas, drame familial prenant, où Kad Mérad faisait preuve d’une étonnante justesse de ton dans un rôle dramatique.

Son nouveau long métrage, Le fils de Jean, partage plusieurs points communs avec ce film. Dans les deux cas, il s’agit de drames familiaux, où la disparition d’un être cher est au cœur de l’intrigue.

Dans Je vais bien, ne t’en fais pas (2006), l’absence d’un frère pèse de plus en plus sur les frêles épaules d’Elise (« Lili »), interprétée par une épatante Mélanie Laurent. Dans Le fils de Jean, librement adapté du roman de Jean-Paul Dubois, « Si ce livre pouvait me rapprocher de toi », Mathieu est un trentenaire célibataire, père d'un jeune garçon, travaillant dans une grande entreprise agro-alimentaire. Son quotidien est chamboulé le jour où il apprend que son père naturel, dont il ne connaissait jusqu’alors pas l’identité, vient tout juste de décéder.

lefilsdejean2Comme pour Elise qui cherchait à savoir ce qu’il était advenu de son frère, Mathieu est porté par une irrépressible envie de connaître ses origines. Il décide alors de débarquer au Canada où résident deux demi-frères inconnus.

De manière très subtile, Philippe Lioret déploie un mystérieux drame familial sous les yeux du spectateur, qui se retrouve tout aussi perdu que Mathieu. Le film use à sa façon des codes du thriller. Il y a un vrai suspense dans Le fils de Jean. Comment cet homme a-t-il pu disparaître au beau milieu d’un lac ? Et puis, est-il réellement mort ? Pour quelle raison l’ami de Jean, Pierre, demande à Mathieu de se faire passer pour un « ami français » et donc de mentir à ses demi-frères au sujet de son identité ? Quant à la relation historique entre Pierre et Jean, elle intrigue.

Mais après tout, dès le départ, Philippe Lioret annonce que l’on aura droit à un thriller puisque Mathieu rédige des polars pour son plaisir personnel, et que la femme de Pierre aime ce genre de livre.

Comme tout bon thriller, Le fils de Jean multiplie les artifices, les fausses pistes, les faux-semblants, et suscite de la même manière, tant chez Mathieu que chez le spectateur, espoirs naissants et déceptions manifestes. Sous une fausse identité, Mathieu apprend à connaître ses deux demi-frères et se lasse sans doute de la nature humaine, comme souvent bien plus attachée aux considérations matérielles (l’héritage de Jean) qu’aux considérations humaines. Surtout que Pierre, médecin bourru, ne lui décrit pas son père sous un jour très favorable.

L’envie de connaître la véracité des faits conduit le spectateur à s’intéresser à la quête de Mathieu. Pourtant, au bout d’un moment, on se demande bien si Philippe Lioret ne nous aurait pas conduit à un endroit précis, pour mieux nous égarer. Pourquoi diantre le père de Mathieu aurait-il laissé comme seul cadeau à son fils français un tableau, sans la moindre explication ? Stratagème calculé ? Mort fictive ?

lefilsdejean4C’est au moment où l’on a l’impression que cette histoire commence à tourner en rond que le film fait un virage à 180 degrés.

De la même façon que pour Je vais bien, ne t’en fais pas, Philippe Lioret a pris soin d’élaborer un twist ayant pour conséquence de nous amener à reconsidérer tout ce que l'on avait vu jusqu'à présent.

Si certains spectateurs ne seront pas forcément surpris par ce nœud dramatique, de dernier se révèle d’une efficacité imparable. Il a le mérite de mettre sur le devant de la scène une émotion sincère et vraie, où Philippe Lioret privilégie les regards échangés, qui en disent long sur les sentiments des protagonistes.

A l’instar de La chambre du fils de Nanni Moretti, à la fin tous les personnages sont en phase avec eux-mêmes et avec leur entourage. On a l'impression que le futur se construit aujourd’hui. On se retient de verser des larmes devant ce drame aux thématiques universelles.

C’est sans doute la distribution quatre étoiles du film qui justifie un tel sentiment. Avec sa mine juvénile de jeune premier, Pierre Deladonchamps émeut le spectateur dans le rôle de Mathieu. L’acteur est clairement le référent du spectateur par son besoin de connaître ses racines et d’aller de l’avant. Il nous touche par les relations affectives qu’il tisse avec les différents personnages du film. Nos « cousins » canadiens peuvent de leur côté se targuer de l’interprétation de Gabriel Arcand, tour à tour bougon, soutien de Mathieu et symbole de la figure patriarcale. Gravitent autour de son personnage de Pierre, deux excellentes actrices : Marie-Thérèse Fortin, dans le rôle de l’épouse aimante et bienveillante, qui en sait bien plus qu’il n’y paraît ; Catherine de Léan, dans le rôle de la fille, Bettina, qui est proche de Mathieu.

Dix ans après Je vais bien, ne t’en fais pas, Philippe Lioret réalise ce qu’il sait le mieux faire : un drame familial aux secrets savamment entretenus. Outre un scénario astucieux, il peut compter sur les très beaux paysages canadiens (la scène du lac pourrait presque rappeler la découverte de Laura Palmer dans Twin Peaks) et sur une distribution au top niveau. N’en jetez plus, la coupe est pleine et vous savez ce qu’il vous reste à faire.

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