Déjantés du ciné

17 novembre 2019

La foire aux vanité de James Strong (série de 2018)

lafoireauxvanit_sTitre de la mini-série : La foire aux vanités

Réalisateur : James Strong

Année : 2018

Origine : Royaume-Uni

Durée : 5h36 minutes

Avec : Olivia Cooke, Tom Bateman, Claudia Jessie, Charlie Rowe, Johnny Flynn, Michael Palin, Frances de la Tour, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Angleterre, début du XIXème siècle. Becky Sharp est une jeune orpheline sans ressources, mais elle a du charme, de l’esprit et de l’ambition. Bien décidée à s’extraire de sa condition modeste, Becky va user de tous les moyens pour gravir les échelons de la société anglaise…

William Makepeace Thackeray (1811-1863) est un des romanciers les plus célèbres de la période victorienne. Stanley Kubrick a jadis adapté ses Mémoires de Barry Lyndon. Si Barry Lyndon est connu grâce à l’adaptation cinématographique, Thackeray, lui, est encore plus connu pour son autre « best-seller », La foire aux vanités. Paru entre 1846 et 1847 sous forme de feuilleton, cette foire constitue une source intarissable d’adaptations au cinéma à partir de 1911. La dernière date de 2004 avec Reese Witherspoon et Romolai Garai dans les rôles principaux.

Le culte du roman a également donné lieu à de nombreuses séries télévisées par la BBC en 1956, 1967, 1987 et 1998. Cette dernière version faisait jusqu’alors référence en étant une satire féroce des prétentions et une charge contre la noblesse victorienne.

Vingt ans plus tard, la chaîne britannique ITV (la série Poldark, la mini-série Le docteur Thorne), a diffusé à partir de septembre 2018 sa version de La foire aux vanités. Et sans prétention aucune, on peut affirmer qu’elle enterre toutes les autres versions.

lafoireauxvanit_s2Il est évident qu’ITV a déployé des moyens très importants pour que sa série soit la meilleure possible. Dès le début, on comprend que la série va valoir le coup. La photographie est sublime et les décors impressionnent par leur beauté, qu’il s’agisse des extérieurs (tournés dans des lieux variés) ou des intérieurs de belles demeures victoriennes. C’est un véritable régal pour les yeux que d’assister à ce retour dans le passé dans l’Angleterre du XIXe siècle. Le background a été très travaillé et pour donner vie à ce microcosme, les figurants sont également nombreux. Pas de doute, ITV a mis les petits plats dans les grands et ces sept épisodes de 48 minutes donnent plutôt l’impression de voir un film qu’une série télévisée.

Évidemment, l’histoire est toujours la même avec d’un côté l’ambitieuse Becky Sharp, prête à tout pour y arriver et de l’autre la prude Amelia Sedley. Ces deux femmes, qui se sont connues dans un pensionnat, sont également opposées par leur condition sociale. La première est fille d’un peintre désargenté et d’une chanteuse de cabaret quand la seconde est solidement établie dans la bourgeoisie.

Si le synopsis reste le même, le réalisateur James Strong – qui a mis en scène 6 des 7 épisodes – trouve constamment le bon ton pour manier l’art de l’ironie. On sent que le personnage haut en couleurs de Becky Sharp lui plaît beaucoup. Il s’amuse du fait que Becky fasse tourner la tête de tous les hommes qu’elle est amenée à fréquenter. Cette séductrice est un danger qui a pourtant été identifié par certains : « Méfiez-vous, ce qui est piquant finit toujours par vous écorcher ». Becky assume ses choix, faisant d’elle une héroïne dans l’ère du temps : « Aujourd’hui les femmes n’ont plus à se laisser gouverner comme des enfants. »

Cette Rastignac des temps modernes ne recule devant rien, et tout homme disposant d’une belle position sociale ou d’une grande fortune fait partie de ses plans. Les actions amorales de cette dangereuse séductrice forcent le respect. La charge contre cette société victorienne où la bienséance n’est qu’une façade est manifeste. Et puis la série s’attaque aussi à cette prédominance de la naissance où l’on a bien peu de chance de s’élever socialement. Sauf à s’appeler Becky Sharp et à tout faire pour gravir à toutes enjambées les échelons hiérarchiques. Son élévation est d’ailleurs aussi soudaine qu’improbable, donnant lieu à cette réflexion amusée : « quel beau pays que l’Angleterre, une petite gouvernante va rencontrer un roi. »

lafoireauxvanit_s3La série bénéficie du roman originel pour distiller des dialogues ciselés dont on se réjouit à chaque instant du côté sarcastique et franchement très drôle. Mais ITV est aussi parvenu à rajeunir La foire aux vanités. A chaque épisode, un narrateur présente l’action à venir en actionnant le « manège de la vie » avec les principaux protagonistes. Une façon moderne de rappeler qu’il s’agit d’une immense farce. ITV a également entendu dépoussiérer La foire aux vanités en proposant à la fin de chaque épisode une musique célèbre réinterprétée pour l’occasion. Un procédé déjà vu dans une autre série remarquable, La servante écarlate. Et les chansons ne sont pas choisies au hasard, qu’il s’agisse d’un extrait de Material world (Madonna) ou de Running up that hill (Kate Bush). Preuve s’il en était encore besoin que le contenu féministe de cette œuvre est bien plus actuel que ce que l’on imagine. Les principaux protagonistes, Becky Sharp et Amelia Sedley sont d’ailleurs des femmes.

Au demeurant, la série peut se targuer d’une distribution de grande qualité. La belle Olivia Cooke (vue dans Ready player one de Spielberg), au visage poupin, dégage un charisme certain et se révèle d’une réjouissante espièglerie dans le rôle de Becky Sharp. A elle seule, elle attire tous les regards du spectateur. Ce dernier est également amusé par Frances de la Tour interprétant le rôle de Matilda Crawley. Cette femme attisant les convoitises de sa famille et de son entourage en raison de sa fortune. Les piques qu’elle adresse aux uns et aux autres valent le détour.

En adaptant un classique de la littérature britannique, la chaîne ITV a réussi le tour de force de livrer une œuvre moderne, enthousiasmante, sans oublier d’y adjoindre une bonne dose de sarcasme.

Critique parue à l'origine sur le site Ciné Dweller à l'adresse suivante :
https://cinedweller.com/movie/la-foire-aux-vanites-la-critique-de-la-serie-et-le-test-blu-ray/

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05 novembre 2019

Sorry we missed you de Ken Loach

sorrywemissed1Titre du film : Sorry we missed you

Réalisateur : Ken Loach

Année : 2019

Origine : Royaume-Uni

Durée : 1H40

Avec : Kris Hitchen (Ricky Turner), Debbie Honeywood (Abby Turner), Rhys Stone (Seb), Katie Proctor (Liza Jane), Ross Brewster (Gavin Maloney), etc.

FICHE IMDB

Synopsis :
Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais !

 

Avec Sorry we missed you, Ken Loach (83 ans au compteur!) continue inlassablement de tracer son sillon dans le cinéma social. On peut même dire qu’on est dans un cinéma vérité. Dans It’s a free world (2007), il dénonçait le sort des travailleurs immigrés en Angleterre. Depuis la situation ne s’est pas amélioré. Loin s’en faut.

sorrywemissed3Désormais on exploite même au maximum l’Anglais des classes populaires. Dans Sorry we missed you Loach s’intéresse de près à l’ « uberisation » de notre société. Pour démontrer son propos, quoi de mieux que de prendre une famille type avec deux parents et deux enfants. Les parents s’échinent à la tâche depuis de nombreuses années mais n’arrivent pas à mettre de l’argent de côté pour financer l’achat d’une maison. Leur maison. Pire, au lieu de cela, les dettes s’accumulent. Et la situation de la famille devient aussi précaire que celle du père de famille multipliant les petits boulots. Le film débute ainsi avec Ricky décidant de travailler pour une société de livraison de colis en tant que faux indépendant (un ersatz d’Uber).

Avec un sens du détail remarquable, Ken Loach montre parfaitement la difficulté de cette classe anglaise laborieuse n’arrivant pas à s’en sortir, même en travaillant de nombreuses heures par jour. On est vraiment en face de travailleurs pauvres. Dans la famille Turner, Ricky et Abby s’épuisent jour après jour au détriment de leur privée. Le film, plus réaliste que jamais, a un côté inexorable. On ressent une tension grandissante dans les relations entre les membres de la famille Turner, qu’il s’agisse des adultes ensemble ou des adultes avec leurs adolescents. Ces derniers ne comprennent pas que leurs parents travaillent aussi dur pour un retour sur investissement si faible.

Comme toujours, Loach parle d’un sujet qui le motive plus que tout : l’Humain. Il dénonce sans vergogne les dérives d’une société capitaliste dont on ne cesse de voir les effets pervers. Ce sont de façon injuste les travailleurs pauvres (qui remplacent finalement ceux qui étaient jadis des ouvriers) qui sont les perdants du grand jeu de la mondialisation. La recherche perpétuelle de profit fait tous les jours des dégâts sur les êtres humains, dont l’exemple criant est ici la famille Turner.

Ken Loach évoque aussi un sujet fondamental au regard du vieillissement de la population : la dépendance des gens. Abby Turner travaille en tant qu’aide à domicile et dispose d’un temps extrêmement court pour aider ces personnes dans leur quotidien. Encore une fois c’est hallucinant de voir ces gens dépendants dont certains ne peuvent même pas bouger par eux-mêmes, incluant le fait de se rendre aux toilettes. Si l’uberisation est critiquée au plus haut point, Loach s’en prend aussi à ces familles qui ont abandonné leurs aînés. C’est triste de voir cette société où l’on ne pense finalement qu’à soi. La solidarité est de moins en moins partagée.

sorrywemissed2Pour faire passer ses messages sociaux forts, Ken Loach est comme à son habitude un extraordinaire d’acteurs. Les personnages de la famille Turner sont plus vrais que nature. Ce sont des gens que l’on pourrait croiser dans la rue. Et c’est en cela que le film est encore plus inquiétant. Mention spéciale au passage à l'acteur Ross Brewster épatant dans le rôle de Gavin Maloney, le salaud de cette histoire que le spectateur déteste. En chef inflexible et autoritaire, il représente le côté insupportable de l'uberisation de notre monde.

Cette fiction a des allures de documentaire. On sent que Loach s’est très bien documenté. Il dépeint une société qui va mal, qui est en crise par son exploitation permanente des travailleurs. Aurait-on oublié que dans le terme gestion des ressources humaines, il y a avant out le mot humain ? La pénibilité de la tâche de certains et les faibles ressources qui leur sont attribuées pose question. Comment vit-on décemment aujourd’hui en Angleterre ? Une fois encore, Loach prend le poulps d’une société allant de mal en pis. Sans malheureusement trouver de réponse positive. Le constat et la dénonciation constituent déjà une première étape. Sorry we missed you s’apparente alors à un cri du coeur. Mais qu’attendons nous pour changer ce monde en mettant un coup de pied dans la fourmilière ?

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23 octobre 2019

Joker de Todd Phillips

joker1Titre du film : Joker

Réalisateur : Todd Phillips

Année : 2019

Origine : Etats-Unis

Durée : 2h02

Avec : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Le film se focalise sur la figure emblématique de l'ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d'Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société.

 

Auréolé d’une réputation flatteuse, notamment depuis l’obtention du lion d’or à Venise, Joker mérite-t-il toutes ses louanges ? Signalons tout de même que le réalisateur de cette œuvre n’est autre que Todd Phillips, l’auteur de la trilogie Very bad trip, dont le premier épisode était très bien et les deux autres assurément dispensables.

Mettons fin à tout suspense : Joker est assurément une réussite. On peut même dire que ce film constitue un des longs métrages les plus marquants de cette année 2019.

Commençons par tordre le cou à une idée reçue. Joker n’est pas un film de super-héros (ou en l’espèce de super-vilain) avec une multitude d’effets spéciaux. C’est un film sur le passage d’un homme banal, laissé-pour-compte, humilié, qui va finir pour changer et devenir à la fin le fameux Joker. Et puis une fois n’est pas coutume, Joker constitue une œuvre à part où n’apparaîtra jamais son ennemi : Batman. Preuve que l’on est dans autre chose.

joker2Ce long métrage est avant tout une réflexion sur notre propre société. C’est précisément une chronique sociale montrant de façon évidente la fracture entre les riches et les pauvres. Il y a d’un côté Thomas Wayne (le père de Bruce Wayne, futur Batman), politicien démagogique vivant dans sa tour d’ivoire dont les idées populistes ne sont pas rappeller actuellement un certain Donald Trump. De l’autre côté, on a Arthur Fleck, vivant dans une résidence malfamée avec une mère alitée.Témoignage de la misère sociale.

Voilà une situation pas vraiment réjouissante. Mais cela ne s’arrête pas là. Arthur Fleck est un homme désespérément seul, en marge de la société. Il essaie de faire rire le monde mais ses tentatives en tant que clown tombent toujours à plat et le rendent pathétique. Arthur Fleck fait vraiment de la peine au spectateur lorsqu’il s’imagine adulé dans un show TV ou lorsqu’il s’imagine avoir une amie. On voit que ça ne tourne pas rond dans sa tête mais la société ne l’aide pas vraiment : à plusieurs reprises on le voit violenté (sans compter la révélation sur sa jeunesse), et même humilié puisque personne ne le respecte. Par souci d'économie dans le budget de la la ville, on décide même de lui supprimer ses séances avec une psychiatre, une des rares personnes avec qui il pouvait confier son mal-être.

Car Joker n’est pas un film aimable avec un héros charismatique se jouant de ses adversaires. C’est ici un film très noir, désespéré, à l’image de son principal protagoniste. L'acteur Joaquin Phoenix, qui a perdu 25 kilos pour endosser ce rôle, est impressionnant en Arthur Fleck. Il incarne avec une incroyable justesse le rôle de cet homme meurtri dans son être. Il faut le voir se mouvoir dans l’espace comme une âme en peine. Le plus caractéristique du personnage est sans nul doute ce rire quasiment étranglé, incontrôlé, qu’il effectue à chaque fois qu’il se retrouve en situation de stress. Ce rire est malaisant, pathétique. On sent que la saturation mentale est proche et que le monstre sommeillant en Arthur Fleck (le joker) va finir par s’extérioriser.

Sans chercher à extrapoler outre mesure, on peut voir en ce personnage le symbole des revendications des gilets jaunes en France ou des émeutes raciales ayant eu lieu aux Etats-Unis. Arthur Fleck devient malgré lui le représentant d’une société malade, qui n’en peut plus de subir chaque jour des affronts ou à tout le moins une situation désespérée. Dans ce film mature, on est bien loin du rêve américain.

joker3Et Joker en est d’autant plus terrifiant. Car le clown qui nous est proposé n’est pas un être surnaturel comme celui du Ça de Stephen King. Ici, le personnage est bien réel. On est confronté à un homme au départ inquiétant qui finit par devenir dangereux. Et le pire dans tout ça c’est que la société est responsable de cette transformation. Cela démonte au passage la thèse selon laquelle certaines personnes seraient naturellement mauvaises.

En l’espèce, Joaquin Phoenix constitue une nouvelle version du Joker, très précieuse. Et pourtant cela n’était pas gagné d’avance de faire oublier les autres versions du Joker, à savoir Jack Nicholson ou plus récemment le regretté Heath Ledger sous la direction de Christopher Nolan. On notera également l’excellente prestation de Robert De Niro dans le rôle de Murray Franklin, présentateur de show télévisé affable et prédateur. Il ne voit en Arthur Fleck qu’un bouffon qu’il utilise à son gré et sacrifie sur l’autel de l’audimat.

En conclusion, Joker est une œuvre résolument adulte prenant de façon pertinente le pouls de notre société à travers un personnage malade et bafoué. On ressort marqué de ce film, d’autant que la prestation de Joaquin Phoenix est extraordinaire. Le cinéaste Todd Phillips tient là son chef d’œuvre. Voilà donc un long métrage à ne rater sous aucun prétexte.

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13 octobre 2019

Le triomphe de Buffalo Bill de Jerry Hopper

Letriomphedebuffalobill__afficheTitre du film : Le triomphe de Buffalo Bill

 Réalisateur : Jerry Hopper

 Année : 1955

 Origine : Etats-Unis

 Durée : 1h41

 Avec : Charlton Heston, Rhonda Fleming, Jan Sterling, etc.

 FICHE IMDB

 Synopsis : 1860. Buffalo Bill Cody et Wild Bill Hickok souhaitent établir un service de courrier entre l’Est et l’Ouest mais cette idée déplaît à certains qui voudraient que la Californie se détache de l’Union. Rance Hastings et sa sœur Evelyn font partie de ceux qui s’opposent au Pony Express. Cody s’éprend d’Evelyn ce qui irrite Denny Russell qui l’aime depuis longtemps. Si l’opposition des Hastings est d’ordre idéologique, Joe Cooper ne pense en revanche qu’au contrat de courrier qu’il a avec le gouvernement.

 

En 1953, Jerry Hopper met en scène Le triomphe Buffalo Bill dont le titre original, Pony express, est bien plus évocateur du sujet du film. En effet, le fil conducteur de ce western est la mise en place du mythique Pony express en 1860. Il s’agissait d’un système novateur de distribution rapide (moins de 13 jours pour relier l’Est et l’Ouest) du courrier par cavaliers se relayant à intervalles réguliers.

letriomphedebuffalo_copyrightsidoniscallystaSi l’existence du Pony express est incontestable, Jerry Hopper prend toutefois de grandes libertés avec la réalité historique. Ainsi, Buffalo Bill et Wild Bill Hickok n’en ont jamais été à l’origine. D’ailleurs, Buffalo Bill avait seulement quatorze ans à l’époque. Quant au combat entre Buffalo Bill et le chef indien Yellow Hand, il aurait eu lieu en 1870. L’histoire a donc été largement remaniée. Mais au fond est-ce vraiment important ?

Car Le triomphe de Buffalo Bill est avant tout un excellent spectacle porté par un acteur principal totalement à son affaire dans le rôle du célèbre chasseur de bisons. Charlton Heston incarne un Buffalo Bill charismatique, viril, ironique, aventurier et séducteur. Il est à l’aise aussi bien une arme à la main que dans le rôle du joli cœur. Il est ainsi capable de déjouer des complots et d’être le séducteur de ces dames dès la scène suivante.

Le triomphe de Buffalo Bill s’appuie sur plusieurs registres avec une réussite évidente. Il y a l’aspect romantique avec ce triangle amoureux se formant autour de Buffalo Bill, convoité par la magnifique rousse Evelyn Hastings (ah Rhonda Fleming !) et le garçon manqué Denny (Jan Sterling).Le solide Buffalo fait tourner les têtes de ces jeunes femmes mais le spectateur en a également pour son argent. Les deux actrices nous gratifient ainsi d’une scène de bain inoubliable où elles apparaissent toutes les deux à l’écran. Si tout est évidemment suggéré, le potentiel sensuel de la séquence est sans équivoque et a dû émoustiller de nombreux spectateurs à l’époque.

 Mais Pony express ne se limite pas à ce triangle amoureux. C’est surtout un western d’aventures où se succèdent à vitesse grand v de nombreuses scènes d’action. La première scène est d’ailleurs remarquable et nous met dès le départ dans l’ambiance du film. On voit notre chasseur de bisons se faire attaquer par des Indiens, perdre sa monture pour finalement rejoindre à toute hâte une diligence. Le cinéaste Jerry Hopper sait filmer les grands espaces et on en a immédiatement la preuve. Il est également à l’aise quand il s’agit de réaliser une scène d’action plus resserrée. Il en va ainsi lorsque les Indiens encerclent une maison, attendant leur heure. De bout en bout, Le triomphe de Buffalo Bill est très bien rythmé et on ne s’ennuie pas une seconde.

letriomphedebuffalo_copyrightsidoniscallysta2Ce film a également le mérite de partir d’un postulat, peut-être inventé pour l’occasion, particulièrement intéressant. Le scénariste Charles Marquis Warren (connu en tant que réalisateur pour le film Little big Horn) suppose que des hommes d’affaires de Californie auraient conspiré pour faire échouer le projet du Pony express. Car ce nouveau moyen de communication permettait de rapprocher l’Est et l’Ouest américain et donc de stopper le désir d’indépendance de certains. L’enjeu politique est donc manifeste. Il est appréciable que dans ce film sans prétention le scénariste pense au pony express comme facteur d’unification des États-Unis.

Ce long métrage est effectivement un « triomphe » dans tous les registres, qu’il s’agisse de la comédie, de l’action, de la romance ou encore de l’aspect politique. Les rabat-joie retiendront évidemment aux écarts du film avec la réalité historique ou aux clichés de celui-ci (un héros que l’on ne prend pas en défaut, des femmes reléguées au second plan, etc.).

Mais il convient de prendre Le triomphe de Buffalo Bill pour ce qu’il est : une œuvre décomplexée diablement efficace et dynamique. Et puis on est ravi de retrouver un Charlton Heston au top de sa forme et une Rhonda Fleming vraiment charmante. Le cinéma est une machine à rêve et ce divertissement nous en apporte sans coup férir.


Critique parue à l’origine sur le site Ciné Dweller à l’adresse suivante :

https://cinedweller.com/movie/le-triomphe-de-buffalo-bill-la-critique-du-film-et-le-test-blu-ray/

26 septembre 2019

Sierra d'Alfred E. Green

sierra_afficheTitre du film : Sierra

Réalisateur : Alfred E. Green
Année : 1950
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h23
Avec : Audie Murphy, Wanda Hendrix, Burl Ives
FICHE IMDB
Synopsis : Ring Hassard et son père Jeff, des éleveurs de chevaux sauvages, sont cachés dans les  montagnes de la Sierra Nevada. En effet, Jeff est recherché pour un meurtre qu’il n’a pas commis. Les choses évoluent lorsque Jeff et son fils viennent en aide à une jeune femme perdue, Riley Martin, avocate de profession. Celle-ci va tenter de les disculper afin qu’ils retrouvent leur liberté. Malheureusement, Jeff se retrouve blessé par une bande de voleurs de chevaux. Ring, son fils, va alors devoir le défendre contre des chasseurs de primes venus chercher la rançon de leur mise à prix.

1950 est une grande année pour le western avec de nombreux classiques du genre. Sans être exhaustif on citera Rio Grande de John Ford, Winchester 73 et La porte du diable d’Anthony Mann ou encore La flèche brisée de Delmer Daves. Durant cette période, Audie Murphy, un des soldats les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale, en est au début de sa carrière cinématographique. Sierra est un des tous premiers westerns du comédien au visage poupin.

sierra_imdb1Reconnaissons d’emblée que l’on n’est pas vraiment impressionné dans Sierra par son jeu d’acteur. Audie Murphy est bien plus marquant dans des œuvres telles que Une balle signée X de Jack Arnold (1959) et le méconnu Le diable dans la peau de George Sherman (1960). Ici, il paraît plutôt emprunté et un peu perdu dans ses faits et gestes.

Il faut dire que l’ex-soldat doit faire avec un scénario particulièrement convenu. Et l’on constatera que tous les personnages sont à la limite de la caricature. Le réalisateur Alfred E. Green n’est sans doute pas un grand directeur d’acteurs.

Dans Sierra, Audie Murphy interprète le rôle de Ring Hassard, un jeune homme à la poursuite de mustangs et rapidement incarcéré pour avoir tenté de récupérer des chevaux qu’on lui aurait volé. Le manque d’assurance de l’acteur est patent. Pour autant, il donne du crédit à son personnage assez naïf.

Par ailleurs, les autres acteurs ne se distinguent pas non plus par leur jeu remarquable. Au contraire. La mignonne Wanda Hendrix, alors épouse d’Audie Murphy, interprète une avocate peu crédible. A cet effet, elle gratifie le spectateur d’une scène (involontairement) drôle. Lorsqu’un juge rappelle que nul n’est censé ignorer la loi, elle rétorque que son client « n’a jamais été en contact avec la loi. Il a grandi dans les montagnes, juste avec son père. » Quant à Burl Ives, l’acteur est lui aussi hors sujet. Le scénario lui donne l’occasion de libérer Ring Hassard en endormant le shérif… en effectuant un numéro musical. On repassera pour l’aspect plausible de la scène.

sierra_universal_2Si les acteurs et le scénario laissent à désirer, tout n’est pas dénué d’intérêt dans Sierra. Remake de Forbidden valley, sorti en 1938, le film bénéficie d’un très beau technicolor. On apprécie d’autant plus les magnifiques paysages de l’Utah et les chevaux sauvages.

De son côté, l’habitat des personnages principaux est surprenant par son aspect isolé, perdu au milieu de nulle part dans la montagne. Cela confère un côté quasiment fantastique à Sierra.

Signalons également que si le personnage de prospecteur joué par Burl Ives manque de réalisme, ses chansons sont joliment interprétées et apportent un capital sympathie à ce long métrage.

Il faut donc prendre Sierra pour ce qu’il est : un western de seconde catégorie, avec comme seule ambition de mettre en boîte un spectacle familial sans aucune autre prétention. L’absence de tension et le happy-end attendu sont là pour nous le prouver. Les vrais amateurs du genre apprécieront. Ou pas.


Critique parue à l'adresse sur le site Ciné Dweller à l'adresse suivante :

https://cinedweller.com/movie/sierra-la-critique-du-film-et-le-test-dvd/

 

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12 septembre 2019

La familia de Gustavo Rondon Cordova

la_familia_critique_afficheTitre du film : La familia

Réalisateur : Gustavo Rondon Cordova

Année : 2019

Origine : Vénézuela

Durée : 1h22

Avec : Giovanni Garcia, Reggie Reyes, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Pedro, 12 ans, erre avec ses amis dans les rues violentes d’une banlieue ouvrière de Caracas. Quand il blesse gravement un garçon du quartier lors d’un jeu de confrontation, son père, Andrés, le force à prendre la fuite avec lui pour se cacher. Andrés découvre son incapacité à contrôler son fils adolescent mais cette nouvelle situation rapprochera père et fils comme jamais auparavant.

 

La familia constitue le premier long métrage de Gustavo Rondon Cordova, jeune cinéaste vénézuelien. Produit en 2016, le film a été présenté à la semaine de la critique à Cannes en 2017. Il aura fallu deux ans pour que le film soit visible sur les écrans français puisqu’il n’est sorti au cinéma que le 10 avril 2019.

Pur drame social, dans la veine de l’œuvre des frères Dardenne par son côté inéluctable ou Ken Loach par son côté sociétal, La familia voit son action se situer quant à elle à Caracas, capitale du Vénézuela, où les inégalités sociales sont particulièrement marquées. 60 % des habitants s’entassent des quartiers pauvres où la misère est prégnante. Lien de cause à effet, Caracas est la capitale la plus dangereuse au monde, avec un taux de criminalité qui dépasse la raison.

Et c’est précisément dans ces quartiers pauvres que Rondon Cordova a posé sa caméra. S’il évite tout misérabilisme, le tableau qu’il dépeint fait froid dans le dos.

la_familia_critique_photo4Dès le début du film, on observe des enfants livrés à eux-mêmes, qui semblent s’amuser ensemble, histoire de tromper l’ennui. Ceci n’est qu’un leurre. A l’instar des adultes, il s’instaure un rapport de force entre dominants et dominés. Et comme pour leurs parents, ces jeunes ont une véritable passion pour les armes à feu. On sent que les choses peuvent vite déraper.

La violence enfantine est d’autant plus grave que ces jeunes constituent l’avenir d’une nation irrésistiblement tourné vers la violence. Le fait que le film soit entièrement tourné caméra à l’épaule confère à l’ensemble un aspect quasi documentaire qui accentue le malaise.

Un autre point saillant mis en évidence par Rondon Cordova est celui des travailleurs pauvres. Ainsi, Andrés, le père du jeune Pedro, est obligé de multiplier les petits boulots et larcins en tous genres pour (sur)vivre.

Le contraste est saisissant entre la situation des personnes vivant dans des endroits malfamés et la classe moyenne profitant d’un statut bien plus enviable. La scène durant laquelle Andrés fait office de serveur est caractéristique : elle établit à nouveau le rapport de dominant-dominé décrit plus haut, mais cette fois-ci à hauteur entre adultes. Dans cette société où la fracture sociale n’est pas un vain mot, tout se monnaye. Dès lors l’inimaginable et le sordide peuvent survenir à n’importe quel moment. Si les rares scènes de violence ont lieu hors champ, on sent une tension permanente.

lafamilia1A cet égard, la deuxième partie est celle d’une fuite en avant pour Andrés et Pedro, obligés de quitter leur quartier. Avec une technique éprouvée mais efficace (caméra à l’épaule, plans rapprochés), Rondon Cordova transforme son drame social en une sorte de road movie. Cela permet d’approfondir la relation contrariée entre un père et son fils, qui ne se comprennent pas. On suit avec intérêt leurs pérégrinations inquiets de leur devenir, alors que la tragédie rode.

Si ce film est réussi, il le doit notamment à la performance de premier plan de ses acteurs. Le jeune Reggie Reyes, acteur non professionnel, est bluffant de naturel. Quant à Giovanni Garcia, incarnant la figure paternelle, il trouve constamment la bonne mesure dans son jeu d’homme maladroit dans la relation conflictuelle mais aussi protectrice à l’égard de son fils. Comme on peut s’en douter, le titre du film a été choisi de manière délibéré.

Et cela n’est pas anodin si ce long métrage s’achève sur le regard de Pedro. On avait débuté le film avec des enfants, on le termine avec un enfant. Mais les choses ont beaucoup évolué. Faut-il y voir une forme d’espoir pour Pedro et plus généralement pour le Vénézuela ?


Critique parue à l'origine sur le site Ciné Dweller à l'adresse suivante :
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25 août 2019

Midsommar d'Ari Aster

midsommar1Titre du film : Midsommar

Réalisateur : Ari Aster

Année : 2019

Origine : Etats-Unis

Avec : Florence Pugh, Jack Reynor, Will Poulter, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Dani et Christian sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n’a lieu qu'une fois tous les 90 ans et se déroule dans un village suédois isolé.

 

Deuxième film d’Ari Aster après le terrifiant et sombre Hérédité, Midsommar en prend le contrepied et offre au spectateur un trip diurne et cauchemardesque, baigné dans une lumière solaire sans fin (même pour les scènes de nuit).

Le film est plus un récit de rupture amoureuse, confrontant son héroïne Dani (formidable Florence Pugh, déjà vue et appréciée dans l’excellente série de Park Chan-wook, The little drummer girl) à la superficialité de son couple et plus largement au manque d’amour.

Dani est victime au début du film d’un drame familial d’autant plus atroce qu’elle l’avait fortement pressenti, et se réfugie dans le couple déjà agonisant qu’elle forme avec son petit ami étudiant en anthropologie Christian (Jack Reynor), auquel elle impose sa présence dans un voyage d’études en Suède, en compagnie des amis de Christian, Josh, Mark et Pelle qui est d’origine suédoise. Ce voyage au sein d’une communauté adepte de coutumes païennes ancestrales pourrait lui permettre, du moins le pense-t-elle, de faire son deuil, de guérir ses angoisses, tout en sauvant ce qui reste de l’amour qu’elle éprouve pour Christian.

Le passage des États-Unis à la Suède marque surtout pour Dani une fuite vers l’inconnu et va se révéler être une expérience limite qui lui permettra de faire face à elle-même et à ce qu’elle a trop longtemps refoulé.

midsommar2Ari Aster prend son temps pour immerger Dani, Christian et les trois amis de celui-ci dans cet endroit reculé de la Suède, nimbé d’un soleil omniprésent, à la lumière presque irréelle (Midsommar signifie Milieu de l’été en suédois, mais c’est également le nom d’une grande fête suédoise qui se déroule fin juin principalement en extérieur). Le cinéaste délaisse pour un temps les tourments de son héroïne pour s’intéresser tout d’abord au groupe d’amis et ses interactions (on pourra regretter le traitement un peu sommaire réservé aux trois amis de Christian, sans que cela soit vraiment problématique), ensuite à la communauté d’Harga et ses coutumes étranges.

Apportant un soin maniaque aux cadres et à la symétrie (on se croirait parfois chez Stanley Kubrick), Aster laisse progressivement poindre une sombre menace en disséminant petit à petit des indices de plus en plus inquiétants : bad trip de Dani avant que le groupe arrive vraiment dans la communauté, désorientation, choc culturel entre les anglo-saxons et le village suédois, utilisation du son et des symboles présents partout (sur les murs, dans le dortoir).

Le fossé semble se creuser entre le groupe de Dani et Christian (mais aussi les deux étudiants étrangers qu’il rencontre là-bas) et la secte bien trop proprette. Il en découle un mélange de fascination morbide et de répulsion. Si les premiers rituels provoquent au début rires et incompréhension de nos occidentaux, comme des touristes naïfs découvrant des coutumes étranges mais bariolées, la suite des festivités se révélera de plus en plus malsaine, tant pour nos protagonistes que pour les spectateurs, débouchant sur une séparation du groupe d’étrangers, Pelle devenant le seul lien entre la communauté et les anglo-saxons.

midsommar3Aster se recentre ensuite sur Dani, établissant une corrélation entre les rituels païens et son mal-être toujours plus fort, toujours pas apaisé. Le spectateur la voit alors commencer à sombrer, dévorée progressivement par la communauté (la scène de la danse de mai est à ce titre éloquente) qui déploie alors son emprise sur elle, comme une secte finit par absorber les personnes vulnérables.

C’est bien la souffrance de Dani, son refus d’accepter la réalité de sa relation bancale avec Christian, qui la fait basculer : les rituels n’ont fait qu’accentuer sa colère, tout d’abord envers son petit ami (lorsqu’elle le surprend en plein accouplement avec une fille de la communauté : scène très étonnante, où l’homme est réduit à l’état de reproducteur), puis envers ceux qui ont ignoré sa souffrance, enfin envers tous ceux qui ne la comprennent pas ou plus. Et c’est bien ce manque affectif, enfin assouvi par le recours à la communauté et par une sorte de vengeance libératoire, qui aboutit à la guérison de ses angoisses et qui lui permet de réussir enfin son deuil. Toute renaissance a besoin d’une destruction, d’une mort : c’est d’ailleurs le sens du premier rituel auquel a assisté le groupe au début du film.

Finalement, le manque de communication, d’empathie, peut amener à des drames (le drame familial inaugural, la fin de Midsommar), et c’est parfois ce qui pousse les êtres vers des structures communautaires au sein desquelles ceux-ci se sentent bien, soutenus, compris, et donc évidemment vers les sectes.

Midsommar peut aussi être vu comme un film mental, qui présente les visions, les hallucinations, voire les fantasmes de Dani et qui aboutit dans tous les cas à une sorte de transe libératoire, tant pour elle que pour le spectateur exténué.

Le film est d’une richesse extraordinaire et n’en finit pas de dévoiler ses trésors. Ceci est une interprétation parmi tant d’autres de Midsommar, objet fascinant et qui demeure longtemps dans la tête du spectateur. Vivement le prochain film d’Ari Aster !

Par Locktal

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15 août 2019

Melaza de Carlos Lechuga

melazaafficheTitre du film : Melaza

Réalisateur : Carlos Lechuga

Année : 2014

Origine : Cuba

Durée : 1h20

Avec : Miguel Gomez, Yuliet Cruz

FICHE IMDB

Synopsis : Monica et Aldo vivent à Melaza, un village cubain, où ils mènent une vie des plus modestes. Tous les matins, ils empruntent, main dans la main, la rue principale du village pour se rendre à leur travail : Monica est gardienne de l’usine désaffectée de rhum et Aldo est instituteur. Le soir venu, ils louent leur maison à Marquez, un mari infidèle et partent en promenade sur le Malecón. Mais la Police découvre la manœuvre et leur inflige une amende qui met en péril la survie de la famille…

 

Proche du documentaire dans son approche, Melaza nous plonge dans le quotidien d’une famille à Cuba. On y suit Monica et Aldo, qui vivent dans une minuscule maison en compagnie de la mère et de la fille de Monica.

Le titre du film, Melaza, qui signifie mélasse, est emblématique de la situation inextricable dans laquelle se trouve embourbée cette famille et par extension du climat économique tendu que connaît ce pays socialiste.

Le réalisateur cubain Carlos Lechuga, dont c’est le premier long métrage, se révèle très critique à l’égard de son pays. Les notions de travail, de famille et de patrie, qui ne sont pas sans rappeler une célèbre devise, sont clairement décriées.

melaza2Sur le plan du travail, Aldo est instituteur et Monica gardienne dans une usine de rhum qui ne fonctionne plus. Avec deux salaires et notamment celui d’un enseignant, on pourrait les croire suffisamment aisés pour se dépêtrer des affres du quotidien. Il n’en est rien. Ils (sur)vivent tant bien que mal dans une maison en tôle et appartiennent à ce que l’on appelle communément des travailleurs pauvres, contraints à la promiscuité dans leur logement.

La vie familiale n’est pas évidente avec plusieurs générations qui se côtoient dans un même foyer : grand-mère, parents avec Monica et Aldo, et enfant doivent apprendre la cohabitation en milieu exigu. La proximité brise toute intimité. Le réalisateur parvient à plusieurs occasions à nous surprendre, notamment lors de cette séquence inaugurale où l’on voit un couple faire l’amour dans une usine déserte sur un matelas miteux : non, ce ne sont pas deux amants fougueux qui se déflorent, mais simplement nos deux protagonistes en manque d’espace, qui sont là à palier à leur manière le manque d’intimité que leur offre leur domicile.

Alors que le travail est souvent mal payé à Cuba et que la famille est parfois encombrante, la notion de patrie reste le dernier pilier sur lequel on peut se reposer. Le réalisateur n’est pas tendre sur ce point, révélant que l’État endoctrine les gens dès leur plus jeune âge. Ainsi, dans l’école où travaille Aldo, les enfants récitent l’hymne national, exercice de conditionnement, voire d’aliénation, qui laissera des traces sur les adultes qu’ils deviendront. Une méthode efficace, puisque lorsque la protestation s’organise, les habitants se contentent d’agiter des drapeaux de Cuba et de chanter : “Vive le socialisme ! La patrie ou la mort ! Nous vaincrons !” Pourtant la notion de patrie demeure abstraite. Sans changement radical dans l’exercice du pouvoir, on ne voit pas bien comment l’économie et le social qui minent le quotidien vont pouvoir s’améliorer. L’économie de Cuba, fondée notamment sur la culture de la canne à sucre, est en crise et pourtant son modèle n’est pas remis en question. Carlos Lechuga ne manque pas d’humour pour décrire des situations qui paraissent aberrantes : on fait garder une usine sans ouvriers et vérifier le bon fonctionnement de machines qui sont à l’arrêt ; on apprend à nager aux enfants dans une piscine vide.

A l’image du titre du film et de l’usine de rhum fermée, les personnages principaux sont eux donc dans la “mélasse”. Ils doivent louer moyennant finance leur maison à une prostituée afin qu’elle reçoive ses clients et quand la police leur met une amende, ils sont contraints de trouver de nouvelles sources de revenus.

Carlos Lechuga décrit un monde différent du nôtre où les aides sociales n’existent pas. Pour s’en sortir, il est nécessaire de cumuler les jobs (Monica fait un peu de ménage en plus de son travail de base). Et quand cela n’est pas suffisant, les personnages ont recours à des moyens illégaux, même si c’est contre leur morale : vente de viande sous le manteau pour Aldo ; vol et prostitution pour Monica. Sous le poids des besoins primaires, la moralité est mise à rude épreuve.

melaza3Heureusement, Melaza se refuse de n’être qu’une chronique sociale de plus sur un pays meurtri dans sa chair. C’est avant tout une belle histoire d’amour contrariée, entre deux êtres qui s’aiment et qui continuent à s’aimer, malgré les questions morales qu’occasionnent leurs choix. La force du film de Carlos Lechuga réside dans une absence de dialogues. L’amour émane au-delà des mots. La gestuelle des personnages principaux parle d’elle-même. Comment ne pas être sensible à la complicité de Monica et Aldo lorsqu’ils se rendent ensemble tous les jours au travail ? Comment ne pas succomber aux regards de tendresse où l’on lit le désir ardent de l’autre ?

Même quand les vents sont contraires, nos protagonistes restent unis. La scène où Aldo nettoie Monica lors d’un bain commun est signifiante : c’est une façon pour cet homme d’accepter le choix de son épouse de se prostituer par la purification. Les deux acteurs principaux, qui incarnent Monica et Aldo à l’écran, font preuve d’un jeu épatant de naturel offrant une crédibilité sans faille à leur couple. Au pessimisme plombant de la vie quotidienne le cinéaste érige en contrepoids le bastion de sentiments sincères et purs. Comme souvent au cinéma, l’amour semble vouloir être plus fort que tout.

Melaza constitue une chronique sociale pertinente magnifiée par une romance atypique, dont la fébrilité parvient à nous toucher durablement.

Critique parue à l'origine sur le site avoir-alire.com à l'adresse suivante :
https://www.avoir-alire.com/melaza-la-critique-du-film

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05 août 2019

Donnie Darko de Richard Kelly

donniedarko1Titre du film : Donnie Darko

Réalisateur : Richard Kelly

Année : 2002 (version restaurée en 2019)

Origine : Etats-Unis

Avec : Jake Gyllenhaal, Jena Malone, Drew Barrymore, Patrick Swayze, Maggie Gyllenhaal, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Middlesex, Iowa, 1988. Donnie Darko est un adolescent de seize ans pas comme les autres. Introverti et émotionnellement perturbé, il entretient une amitié avec un certain Frank, un lapin géant que lui seul peut voir et entendre.

 

Petit film culte, Donnie Darko a bénéficié en cet été 2019 d’une nouvelle sortie en salles par l’éditeur Carlotta, plus de 17 ans après sa sortie initiale (2002). L’occasion est belle de faire le point sur un film lynchien à souhait.

Quelques mots d’abord sur son réalisateur, Richard Kelly, peu prolixe avec seulement trois longs métrages à son actif à ce jour. Cinéaste doué, peut-être trop ambitieux, il a décontenancé le public et la critique avec son second long métrage, l’étonnant Southland tales regroupant deux têtes d’affiche improbables : The Rock et Sarah Michelle Gellar. Depuis ce film, Richard Kelly n’a tourné que le film fantastique The box il y a maintenant dix ans (2009).

Donnie Darko n’en reste pas moins son film le plus intéressant, un petit bijou avec plusieurs degrés de lecture.

Il convient de noter que Donnie Darko dispose actuellement de deux montages différents : la version normale sortie en salles en 2002 et un director’s cut correspondant à une version allongée de vingt minutes. Il ne m’a pas été donné de voir le director’s cut mais comme on peut s’en douter celui-ci comporte des scènes allongées et forcément plus d’explications qui lèvent en partie le mystère de cette histoire étrange. Ce n’est donc pas la version à favoriser si l’on souhaite vivre pleinement l’étrangeté de Donnie Darko.

donniedarko2Car il faut bien le reconnaître ce film est une œuvre étonnante. Dès le départ, on est surpris en trouvant sur le bord d’une route un jeune homme, le fameux Donnie Darko, allongé sur une route (on songe alors au début du film Twin Peaks) et retrouvant ensuite chez lui sa maison endommagée à cause d’un réacteur d’avion tombé du ciel ! Ca démarre fort et ce long métrage n’aura de cesse de surprendre le spectateur. Toutefois, l’aspect circulaire de cette œuvre (le début et la fin se répondent clairement) donne des clés à tout un chacun.

Donnie Darko a vraiment quelque chose de fascinant. Le spectateur est sans cesse ballotté au sein d’un univers familier mais agrémenté de choses inattendues. Le plus étonnant est la présence d’un lapin géant, prénommé Franck, annonçant à Donnie Darko la fin du monde dans 28 jours, 6 heures, 42 minutes et 12 secondes. Donnie est le seul à voir Franck. Quel est cet être mystérieux et quel but poursuit-il ? Les agissements étranges de Donnie sont-ils liés à ce lapin géant ? On a l’impression de se situer dans une sorte de rêve (ou plutôt cauchemar) éveillé avec un zeste évident de fantastique (le lapin en référence à Alice au pays des merveilles ?).

Au niveau de l’étrangeté, Richard Kelly présente de manière générale une ville américaine lambda où tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Une école où il fait bon vivre, de belles villas aux jardins bien verts, des familles bourgeoises harmonieuses, sont autant de symboles de l’Amérique triomphante. Derrière l’apparat de cette vie idéale, quand on gratte le vernis, on aperçoit des choses beaucoup moins recommandables, à l’instar de Twin Peaks.

On peut penser que Richard Kelly s’en prend ouvertement à une société américaine puritaine que l’on peut juger comme désuète et fausse. Le réalisateur de Donnie Darko s’attaque également au cas des sectes. De façon ironique, il présente une sorte de prêcheur-professeur bidon qui ne jure que par l’amour pour combattre la peur.

Au passage, on constatera que si les thématiques développées dans le film sont très sérieuses, le ton employée est souvent humoristique voire sarcastique. De la sorte, Richard Kelly marque encore plus les esprits. L’épisode relatif aux schtroumpfs est symptomatique de la méthode Kelly : c’est drôle mais c’est surtout une façon de montrer que tout le monde n’est pas blanc comme neige. Les apparences sont souvent trompeuses… Et cette idée est clairement le fil conducteur du film.

donniedarko3Outre son scénario habile et les thèmes évoqués, Donnie Darko peut se targuer d’une BO de grande qualité où l’on reconnaît notamment Notorious de Duran Duran, Head over heels de Tears for Fears et une très belle reprise sur le plan émotionnel du Mad world de Tears for Fears.

Donnie Darko fut également un excellent tremplin pour lancer la carrière de son jeune acteur principal, Jake Gyllenhaal. Ce dernier est véritablement habité par son rôle. Très à l’aise, il incarne un Donnie Darko tout à la fois maladroit, étrange et même inquiétant par moments. Dans un rôle secondaire, Maggie Gyllenhaal joue la sœur de… Donnie.

Dans Donnie Darko, on retrouve avec plaisir trois acteurs bien connus : Drew Barrymore (E.T.), par ailleurs ici productrice exécutive du film ; Patrick Swayze (Dirty dancing), excellent dans le rôle du prêcheur et Noah Wyle alors en pleine gloire dans la série Urgences.

Pour son premier long métrage, Richard Kelly a donc signé un vrai coup de maître. Gageons que la ressortie de ce film culte le remette sous le feu de l’actualité cinématographique. Un nouveau film ne serait pas pour nous déplaire.

24 juillet 2019

Zoo d'Antonio Tublen

ZooafficheTitre du film : Zoo

Réalisateur : Antonio Tublen

Année : 2019

Origine : Suède

Durée : 1h35

Avec : Zoe Tapper (Karen), Ed Speleers (John), Antonia Campbell-Hughes (Emily), Jan Bijvoet (Leo), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : La vie conjugale de Karen et John a volé en éclats le jour où ils ont appris qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfants. Ils vivent depuis comme des zombies, emprisonnés dans la routine de leur quotidien et au bord de la rupture. Lorsque le monde est frappé par une pandémie qui transforme la population en morts-vivants, le couple s'enferme à double tour dans leur appartement en attendant les secours. Alors que le monde extérieur s'effondre, la promiscuité va les rapprocher et leur amour perdu renaître…


Reconnaissons-le d’emblée :
Zoo démarre de la même façon qu’un film vu 100 fois. C’est un huis-clos se déroulant dans une ambiance de fin du monde. Pas franchement original. En revanche, cela a le mérite de limiter le budget. En effet, le seul plan spectaculaire est un effet spécial numérique d’un avion encastré dans l’immeuble où résident nos deux principaux protagonistes. Cette séquence est d’ailleurs plutôt bien amenée : comme s’il s’agissait d’un tremblement de terre, on voit arriver un gros trou dans le plafond de la salle de bains.

Et ce n’est pas le seul mérite de ce film. Loin s’en faut. Alors qu’au début du film le ton est ironique et que l’on a l’impression que l’on va avoir droit à un énième film de zombies mélangeant comique et survival en huis-clos, il ne s’agit en fait que d’un prétexte. Le véritable sujet du film est celui de l’étude d’un couple. Le réalisateur Antonio Tublen nous révèle progressivement le passé douloureux de Karen et John : la femme a perdu son enfant et cela a créé une séparation nette dans la relation avec son conjoint. Cette perte a engendré la routine, l’indifférence, le couple n’ayant plus rien à se dire. Dès les premiers plans du film, on comprend que quelque chose ne va pas.

Tout l’enjeu va être de resserrer Zoo sur les problèmes du couple et sur la reconquête de la femme par le mari (réapprends-moi à t’aimer dit-elle). Alors qu’au départ l’homme paraît fade et la femme pas sympathique pour deux sous (jalouse, faisant preuve de petitesse), le film devient véritablement émouvant.

Zoo1Le film ne se contente pas de cette étude d’un couple. Il met également en avant le comportement que l’on adopte pour survivre. A cet égard, son titre énigmatique, Zoo, prend tout son sens. Il est lié à la sensation d’être en cage (le huis-clos, la routine de la vie) et au fait que l’on peut agir tel un animal pour survivre.

L’intrusion d’un deuxième couple, des voisins, est caractéristique de cet état de fait. Comment réagirait-on dans un environnement hostile, avec des rations limitées ? Dans leur cas, Karen et John son suspicieux. Le soupçon voire la paranoïa sont à l’œuvre. Il y a un malaise constant, même si le réalisateur fait preuve d’humour noir. Une relation malsaine se met en place avec une relation dominant – dominé (l’accueil ne se fait pas gratuitement, il justifie des contre-parties).

L’intrusion de ces voisins est toutefois très intéressante dans la mesure où elle marque une évolution dans le comportement de John. Au départ très attentiste, il finit par transgresser ses principes. Tout cela lui permet de regagner le cœur de sa belle car il reprend sa vie en main. Il met fin à la routine et à la légalité « rigoriste » dans laquelle il s’était installé jusque-là.

De la même façon, l’effraction commise chez Karen et John va à nouveau resserrer les liens de ce couple, dans une situation extrême.

Mine de rien, Antonio Tublen narre une belle histoire d’amour, en évoquant au départ l’usure du couple, la routine pour arriver un couple fusionnel qui va tout faire l’un pour l’autre. On aboutit à la fin à un amour absolu, qui n’est pas sans rappeler Zombie honeymoon ou Thirst. Il convient tout de même de noter que l’on est ici bien plus proche du film d’auteur que du film de genre. Le pitch fantastique n’est qu’un prétexte à développer la renaissance d’un amour moribond chez un couple.

Zoo2En plus de son scénario astucieux et de sa mise en scène appliquée, Zoo doit sans conteste sa réussite à ses deux acteurs principaux : Zoe Tapper dans le rôle de Karen et Ed Speleers dans celui de John sont franchement très bons. Ils forment un couple crédible. On arrive à projeter des émotions sur eux. On croit à cette histoire d’amour, les regards ne trompent pas.

En somme, Zoo est un film bien plus subtil que ce que l’on pourrait imaginer au départ. C’est avant tout une superbe histoire d’amour, qui étudie avec beaucoup de pertinence la psychologie d’un couple. Ce film aurait sans conteste mérité d’être en compétition officielle au dernier festival international du film fantastique de Gérardmer, au lieu d’être relégué dans du « hors compétition ». Quoi qu’il en soit, l’essentiel est là : on a affaire à une œuvre marquante et de grande qualité.

Posté par nicofeel à 18:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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