Rock'n roll overdose de Todd Phillips
Titre du film : Rock'n roll overdose
Titre original : Hated : GG Allin and the murder junkies
Réalisateur : Todd Phillips
Année : 1993
Origine : Etats-Unis
Durée : 52 minutes
Synopsis : Le film s'intéresse aux dernières années de la vie du punk rocker GG Allin.
Todd Phillips est surtout connu pour ses comédies bien lourdingues mais franchement marrantes telles que Retour à la fac et le désormais culte Very bad trip. En 1993, il a réalisé son premier long métrage, un film documentaire sur le punk rocker, GG Allin, dont il était fan.
Ce film narre les dernières années de GG Allin, à un moment où il était au creux de la vague sur le plan musical et pas au mieux sur le plan personnel. C'est le moins que l'on puisse dire. Car Rock'n roll overdose est un documentaire hallucinant qui montre un homme, GG Allin, qui se livre aux pires folies. Dès le départ, on est mis dans l'ambiance avec notre fameux punk rocker qui est nu sur scène et qui frappe des spectateurs. Ce n'est qu'un avant-goût car le reste est impressionnant.
Lors d'une autre scène, on le verra s'enfoncer une banane dans le cul devant des universitaires et inviter les participants à ôter leurs vêtements. Lors d'une autre séquence, on le voit déféquer sur scène, manger sa merde et chanter en même temps.A un autre moment, l'espace d'un instant, on aperçoit une photo où un fan suce le sexe de GG Allin. Le plus étonnant a certainement lieu lorsqu'une fille lui pisse dans la bouche et que GG Allin vomit ensuite tout ce qu'il avait précédemment mangé. La scène est très crade. Elle n'a pas été filmée par Todd Phillips mais par le frère de GG Allin, Merle. Pour le bon goût, évidemment, on repassera.
GG Allin fait dans la provocation, c'est une certitude. On ne sait pas jusqu'où peut aller sa folie. En tout cas, elle l'amène à rendre visite en prison au serial-killer Gacy. Aux dires d'un des fans de GG, leur sujet de conversation aurait été d'attacher des filles.
Mais GG Allin n'est pas seul à être très perturbé et incontrôlable dans ses faits et gestes. Son bassiste, Dino, joue aussi à poil sur scène et déclare : “Je suis paix et amour au milieu de la violence.” Pourtant, l'ami Dino est loin d'être un saint. Il a fait de la prison pour exhibitionnismme après avoir montré son sexe à une petite fille.
Ce documentaire prouve que GG Allin se trouve dans un environnement de gens dégénérés qui ne sont pas là pour le sortir du mauvais pas dans lequel il se situe. Conclusion : GG Allin est révolté contre tout. Il n'aime pas les gens et il le clame ouvertement en disant : “Je vous hais bande d'enculés”, alors qu'il est défoncé et boit une bière. Un fan de GG Allin, que l'on voit à plusieurs reprises dans le documentaire, confirme les dires de sa star : “Je crois que GG hait tout le monde.” Le film est d'ailleurs émaillé de plusieurs interviews : membres et ex membres du groupe ; frère de GG Allin (“GG n'a pas de place dans la société”) ; ex professeur, qui chacun à leur façon évoquent la personnalité très dérangé de GG Allin. Mais de manière plus générale, on peut aussi comprendre en partie les agissements de ce dernier, puisqu'il a vécu avec des gens vraiment pas très nets.
Rock'n roll overdose comporte notamment des extraits de concerts qui ont été tournés dans des conditions rudimentaires, avec une image très granuleuse ce qui accroît le côté foutraque de l'ensemble.
Au final, que penser de ce film. D'abord, c'est un documentaire unique. On imagine clairement qu'il est quasiment impensable dans notre société actuelle de pouvoir voir un tel film. Déjà, il faut avoir l'idée et le courage de le tourner. Ensuite, Rock'n roll overdose donne l'occasion au spectateur d'assister aux frasques d'un personnage hors-du-commun. On est abasourdi par les attitudes déviantes de GG Allin qui agit clairement comme un électron libre, en dehors du système. Le public de GG Allin a tout à la fois une relation d'attirance et de répulsion pour sa star. Car GG Allin peut être considéré d'une certaine façon comme le représentant d'une Amérique autre. Il est bon parfois de se rappeler que les Etats-Unis ne se limitent pas à Hollywood et à des jolies filles qui jouent les gravures de mode. C'est aussi un pays où des gens n'arrivent pas à s'intégrer dans le système et se retrouvent complètement en perdition.
A défaut d'être un grand film, Rock'n'roll overdose est une sorte OFNI (objet filmique non identifié) qui ne peut être regardé que par un public très averti. Car la plupart des scènes risquent de choquer, voire même d'écoeurer un public lambda. Il faut tout de même être conscient du spectacle pour le moins incroyable que l'on est amené à voir.
Modus anomali : le réveil de la proie de Joko Anwar
Titre du film : Modus anomali : le réveil de la proie
Réalisateur : Joko Anwar
Date de sortie du film : 15 mai 2013
Origine : Indonésie
Durée : 1h27
Avec : Rio Dewanto (John Evans), Hannah Al Rashid (une femme), Aridh Tritama (un garçon), Izzi Isman (une fille), etc.
Synopsis : Un homme se réveille en sortant de la terre au beau milieu de nulle part.
Quatrième film du jeune cinéaste indonésien Joko Anwar, Modus anomali : la proie du tueur a été désigné par le rédacteur en chef du magazine Mad Movies, comme un film transgenre. Il faut dire qu'il est difficile de ranger ce film dans une case bien déterminée : on est tout à la fois dans un thriller, dans un slasher, dans un film fantastique et dans un film de serial-killer. Il est clair que l'on ne peut ôter au réalisateur l'aspect original de son film.
Dès le début, on est plongé dans une ambiance étrange. On aperçoit un homme qui sort de terre au milieu de nulle part, dans une forêt. Se demandant bien ce qui lui arrive, cet homme entre dans une maison en bois où des indications l'invitent à visionner une vidéo. On songe alors à la saga des Saw. D'autant que la vidéo nous montre une femme qui se fait égorger en direct.
Et pourtant, on est bien loin du compte. Car jusqu'à la fin du film, la surprise va être de rigueur. Le principal personnage du film apprend qu'il est l'époux de la femme qu'il a vu se faire égorger, et qu'il a deux enfants. Il ne sait pas dans quelle galère il se trouve.
Et le spectateur n'en sait pas plus. Le réalisateur aime jouer avec son auditoire en disséminant ça et là des des pistes à suivre. Mais le film a toujours un coup d'avance et il est bien difficile de deviner ce qui va se passer.
Qui est cet homme sorti de nulle part ? Pourquoi l'a-t-on enterré ? Qui lui en veut et pourquoi ? Voilà autant d'interrogations que l'on est amené à se poser. Et on est loin d'être au bout de nos surprises. Au départ, on a l'impression d'être dans une sorte de survival avec notre personnage principal qui se sent épié en permanence (on voit à un moment donné un homme avec une machette) et qui se rend dans des endroits étranges, en pleine nature.
On a droit à l'épisode de la cabane où John Evans s'enferme dans un coffre puis on assiste à la recherche de ses enfants.
Et puis dans la dernière partie du film, on se dirige vers autre chose. Il est impossible de deviner la fin. Et si elle peut paraître de prime abord bien particulière, il faut reconnaître qu'elle a sa logique puisque John Evans est à la recherche de son identité et des raisons qui l'ont menées en pleine forêt.
A la fin, le film retombe bien sur ses pieds (on pourrait même dire que la boucle est bouclée puisque l'on repart pour une deuxième histoire qui ressemble carrément à la première que l'on vient de vivre), avec une originalité certaine, dans un cinéma de genre qui est pourtant souvent ultra balisé.
En plus d'un scénario subtil et bien vu dans l'ensemble, le film bénéficie de plusieurs autres qualités. La photographie du film est superbe. Le directeur photo a très bien su tirer parti de l'environnement naturel dans lequel a été tourné Modus anomali. Quel plaisir que d'observer cette nature qui vit : on voit des insectes au tout début du film, puis on observe ces très beaux paysages forestiers. Et il faut bien reconnaître que la forêt est une source naturelle de peur. Alors forcément quand on voit que le film comporte une bonne partie de scènes de nuit, cela entretient clairement le climat d'angoisse voulu par le réalisateur.
Qu'il s'agisse de séquences de jour ou de nuit, le résultat à l'écran est d'autant plus impressionnant que ce long métrage a été tourné en seulement 8 jours.
Deuxième qualité : l'interprétation du film. L'acteur Rio Dewanto, qui joue le rôle de John Ewans, est particulièrement crédible. Cet acteur interprète très bien son personnage. Il a sans nul doute de l'avenir au niveau de sa carrière.
Et puis dernier avantage, qui a déjà été évoqué précédemment, le film est transgenre et ne peut donc pas être rangé dans un type de film en particulier. On va de surprise en surprise et l'ambiance de ce long métrage est pour le moins étrange. Si le terme est souvent galvaudé, on peut raisonnablement affirmer que Modus anomali a une atmosphère quasi lynchienne. On est vraiment souvent dépaysé et on navigue à vue, avec le sentiment que le réalisateur se plait à jouer avec le spectateur.
Au final, si Modus anomali : le réveil de la proie est un film surprenant, il constitue une bonne surprise. Son réalisateur, Joko Anwar, est un cinéaste à suivre de près.
The collection de Marcus Dunstan
Titre du film : The collection
Réalisateur : Marcus Dunstan
Année de sortie : 2012 (aux Etats-Unis)
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h22
Avec : Josh Stewart (Arkin), Emma Fitzpatrick (Elena), Randall Archer (The collector), etc.
Synopsis : Un tueur en série enlève la fille d'un homme riche qui engage alors une armée de mercenaires afin de la retrouver.
Scénariste de la franchise Saw depuis le quatrième épisode (autant dire les plus mauvais épisodes...), Marcus Dunstan est un jeune cinéaste qui a connu une ascension rapide. En 2009, il met en scène de manière efficace – à défaut d'être original – The collector, un film où un psychopathe prend un plaisir certain à séquestrer ses victimes de manière très méthodique.
Avec The collection, il signe la suite de The collector. C'est d'ailleurs le seul point de comparaison que l'on peut faire entre les deux films, car d'un point de vue qualitatif c'est le jour et la nuit. Sans compter qu'à la base The collector n'est pas non plus un chef d'oeuvre...
De son côté, The collection parvient haut la main à intégrer la catégorie “nanar”. Petit rappel pour les néophytes : un navet est un mauvais film pas sympathique alors qu'un nanar est lui aussi un mauvais film mais il est sympathique.
Autrement dit, The collection cumule à un tel niveau les fautes de goût qu'il en devient un film d'horreur involontairement drôle.
Tout y passe dans ce long métrage : la mise en scène est hachée, la distribution joue comme un pied, le scénario est totalement préivisible et surtout les scènes sont irréalistes et s'enchaînent de façon abracadabrantesques.
Commençons par la mise en scène. L'ami Marcus Dunstan a pris le parti de nous livrer un ersatz de Saw. C'est bien simple, du début à la fin de The collection, on a l'impression d'assister à un clip géant qui dure plus d'une heure trente minutes. Du coup, à notre grand désarroi, à force de contempler des scènes “cut”, on ne voit pas grand chose et les plans deviennent quasi illisibles. Les diverses scènes d'action sont tellement hachées que l'on ne parvient pas à distinguer clairement ce qui se passe à l'écran. Du coup, même certaines bonnes idées sont annihilées par cette surcharge de plans. Cela étant, les bonnes idées de Marcus Dunstan sont àn relativiser. Car le réalisateur ne s'est pas franchement foulé en repompant ce qu'il avait déjà vu et en l'adaptant à sa sauce. Ainsi, la première séquence marquante du film, qui a lieu dans une boîte de nuit, et qui est marquée par un massacre à grande échelle, puise clairement son inspiration dans le mésestimé Hellraiser 3. Sauf que si dans le film d'Anthony Hickock la séquence est particulièrement gore, dans The collection, la mise en scène chaotique fait que l'on assiste à une séquence horrifique aseptisée, puisque l'on ne voit pas grand chose. Les amateurs des Saw y trouveront leur compte. Quant aux autres, il ne leur restera plus que leurs yeux pour pleurer. Eh bien non, car le camarade Marcus a décidé de faire les choses en grand.
Si la mise en scène est pathétique, le scénario est du même niveau. Et là, il y a franchement matière à rigoler. Pour donner quelques exemples savoureux, au début du film, un homme parvient à échapper aux griffes du fameux tueur en série. Etant gravement blessé, il fait logiquement un passage par la case hôpital. Pourtant, son état de santé ne l'empêche pas de prêter main forte à une équipe de mercenaires chargée de retrouver la fille d'un homme riche, qui a été kidnappée par le collector. Cet homme a une faculté de récupération qui force le respect. Et encore on a rien vu car il va même se battre avec l'ennemi public numéro un, sans donner sa langue au chat. Loin de là ! Toujours au rayon des scènes irréalistes, on se demande bien comment le collector est parvenu à garder des dizaines de victimes en vie, au même endroit et pendant longtemps. C'est qu'il faut tout de même donner à manger et à boire à tous ces gens. Le collector est tout de même loin d'être un philanthrope.
Quand aux pièges qui sont omniprésents dans le film, le psychopathe a eu de la chance de ne jamais s'être pris les pieds dedans, tant ils sont nombreux. Et puis le collector doit disposer de sacrés moyens pour tous ces pièges. Mais bon passons, il y a encore mieux. La façon dont le “gentil” réussit à se remettre puis à se démettre le bras pour se libérer, rendrait presque jaloux un certain Mel Gibson qui a oeuvré dans L'arme fatale. Dans le genre plus c'est gros plus ça passe, un des séquences finales est à ne rater sous aucun prétexte. Ainsi, l'héroïne du film parvient à se sauver des flammes avec l'autre gentil en jouant le pompier de service avant que les portes ne s'ouvrent juste quand il faut. Tout se succède à merveille pour nos héros avec un facteur chance à son summum. En rentrant chez eux sains et saufs, il ne leur reste plus qu'à jouer à l'euro million.
Pour que le spectacle soit total, il est nécessaire d'avoir un casting de troisième zone. Et là non plus on n'est pas déçu, tant les acteurs jouent tous plus faux les uns que les autres. Aucun des acteurs n'émerge. On ne les sent pas impliqués et ils pourraient jouer n'importe quel autre rôle de la même façon. Pour l'anecdote, on peut noter que l'un des membres de mercenaires esquisse un large sourire au moment de rentrer dans l'antre du tueur. Au moins, à défaut de livrer une prestation correcte, les acteurs se sont visiblement bien amusés.
Au final, que dire de The collection ? Film impersonnel, qui souffre cruellement d'un manque d'originalité et d'une mise en scène trop hachée, ce long métrage n'en demeure pas moins une pépite pour les amateurs de nanar. En effet, le film bénéficie d'un rythme alerte et surtout les scènes sont tellement ratées qu'elles en deviennent hilarantes.
Evidemment, pour ceux qui n'apprécient pas les nanars, il vaut mieux passer son chemin.
The place beyond the pines de Derek Cianfrance
Titre du film : The place beyond the pines
Réalisateur : Derek Cianfrance
Année : 2013
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h20
Avec : Ryan Gosling (Luke), Bradley Cooper (Avery Cross), Eva Mendes (Romina), Rose Byrne (Jennifer), etc.
Synopsis : Luke est un motard talentueux qui décide de braquer des banques pour subvenir aux besoins des siens.
Remarqué avec son drame romantique Blue Valentine, Derek Cianfrance est de retour avec son nouveau film : The place beyond the pines.
Il choisit d'ailleurs le même acteur principal, à savoir Ryan Gosling, qui bénéficie d'une popularité grandissante depuis sa prestation dans l'excellent Drive. Comme par hasard, son rôle n'est fondamentalement pas éloigné de celui qu'il incarne dans le film de Nicolas Winding Refn. Après avoir été un as de la conduite de voiture, il est cette fois-ci Luke, un motard de tout premier plan. Comme dans Drive, c'est un “bad guy” au grand coeur. Il braque des banques pour assurer son quotidien mais surtout pour offrir un avenir à sa belle et à son jeune fils dont il ignorait jusqu'à présent l'existence. En assistant à la première partie du film, on ne peut s'empêcher de penser que le réalisateur ne s'est pas franchement foulé, se contentant de reprendre dans les grandes lignes des éléments de Drive.
Eh bien pas du tout. Le réalisateur Derek Cianfrance parvient même à prendre complètement de revers le spectateur. Au bout de moins d'une heure de film, notre héros décède, victime d'un policier appliqué, joué par Bradley Cooper, qui a utilisé un peu rapidement son arme de service. Au passage, on notera que c'est la première fois que Ryan Gosling meurt dans un film. Comme quoi, même quand on est très prisé à Hollywood, on peut accepter de décéder à l'écran.
La suite du film met à l'honneur le personnage interprété par Bradley Cooper, à savoir Avery Cross, qui a été blessé dans sa traque, et est devenu un héros. Cette deuxième partie du film est très différente de la précédente. On n'est plus dans le film de gangster mais dans le film policier. On peut même rapprocher cette partie au célèbre Serpico. En effet, Avery se rend compte que ses camarades policiers sont de véritables ripoux qui utilisent des méthodes totalement illégales pour résoudre leurs enquêtes et pour in fine satisfaire leurs intérêts personnels. On est loin des policiers intègres vus chez James Gray (La nuit nous appartient). Ici, la police est gangrénée par des brebis galeuses qui font la loi. Avery ne se retrouve pas dans ce système et il va prendre le parti de dénoncer ses camarades corrompus. Toutes ces actions sont courageuses et démontrent que certaines personnes peuvent être intègres. Toutefois, il convient de relativiser ce point de vue par rapport à Avery Cross. Car il a beau avoir de très bons côtés, il n'en demeure pas moins qu'il doit son statut de “héros” à une bavure policière dont il arrangé la réalité à sa façon. Par ailleurs, la dénonciation de ses collègues de travail lui a permis d'asseoir une nouvelle carrière professionnelle. A compter de cette époque, il a par ailleurs été plus préoccupé par sa carrière que par sa famille. En cela, le réalisateur Derek Cianfrance indique avec beaucoup de justesse que ses personnages ne sont ni blancs ni noirs. Ils ont tous de bons côtés et des zones d'ombre.
Luke (Ryan Gosling) n'est finalement pas moins légitime dans ses actions qu'Avery Cross. Après tout, il cherche surtout à constituer une cellule familiale alors que son tueur est rapidement grisé par l'envie de réussir sur le plan professionnel. Cette seconde partie du film, toute en subtilités, est sans aucun doute la meilleure. Le film aurait pu se terminer là avec un Avery Cross au sommet sur le plan professionnel mais cruellement seul sur le plan personnel.
Mais Derek Cianfrane en a décidé autrement et a souhaité inscrire son film dans la durée, en insistant par la suite sur une relation (improbable à la base) entre le fils de Luke et d'Avery Cross. Si le fait de placer The place beyond the pines au coeur d'une saga familiale n'est pas une mauvaise idée en soi, reste que le film s'essouffle sérieusement. Les raisons sont multiples : des protagonistes moins charismatiques (le fils d'Avery Cross est un toxicomane excécrable, proche d'une caricature) ; le fait que les deux premières parties ont été riches sur le plan émotionnel et que cette troisième partie peine à apporter sa pierre à l'édifice. La fin est certes très belle et clôt admirablement le film, il n'empêche que cette partie est trop longue. C'est un peu dommage car on a l'impression que Derek Cianfrance a tellement voulu impressionner le spectateur qu'il a fini par se prendre un peu les pieds dans le tapis.
Toujours au rang des déceptions, on peut citer des rôles féminins qui n'ont guère de consistance. Eva Mendes et Rose Byrne sont des actrices fort sympathiques et qui jouent plutôt bien, mais leurs personnages respectifs ne sont pas réellement marquants.
En dépit de ces points négatifs, The place beyond the pines n'en demeure pas moins un long métrage globalement réussi, et ce en raison de qualités multiples : la mise en scène est brillante (meilleure que dans Blue Valentine), comme l'atteste la première scène du film ; les acteurs principaux sont charismatiques ; la musique ambiante de Mike Patton apporte un vrai plus ; le film comprend différentes parties qui ne sont pas prévisibles et les thèmes développés sont riches, notamment sur le plan de la morale.
En somme, à défaut d'être une oeuvre incontournable, ce nouveau film de Derek Cianfrance mérite que l'on s'y attarde. Gageons que ce cinéaste saura gommer les quelques défauts aperçus dans ce film pour livrer la prochaine fois un long métrage de grande qualité.
Mariage à l'anglaise de Dan Mazer
Titre du film : Mariage à l'anglaise
Réalisateur : Dan Mazer
Année : 2013
Origine : Royaume-Uni
Durée : 1h37
Avec : Rose Byrne (Nat), Rafe Spall (Josh), Simon Baker (Guy), Anna Faris (Chloe), Stephen Merchant (Danny), etc.
Synopsis : Le mariage rapide entre deux tourtereaux tourne au vinaigre.
Auréolé de plusieurs prix au festival internation du film de comédie de l'Alpe d'Huez 2013, Mariage à l'anglaise débarque en France.
Mariage à l'anglaise est une nouvelle comédie romantique. Dans un genre ultra balisé, le réalisateur Dan Mazer a tenté d'apporter un certain renouveau en dynamitant les codes du genre, et surtout le scénario auquel on est généralement habitué. Ainsi, le film fait toutes les choses à l'envers par rapport à une comédie romantique classique.
Ici, on débute par le coup de foudre entre les deux tourtereaux qui se conclue immédiatement par le mariage. Sauf que ce dernier est un signe du destin et un présage de ce qui va arriver par la suite. En effet, le prêtre a les pires difficultés à célébrer l'union. C'est une façon de montrer au spectateur que l'idylle va s'estomper rapidement. Et c'est bien ce qui se passe. Le film met en scène la belle Nat, une femme classe qui dispose d'une situation professionnelle aisée, qui s'est mariée avec Josh, un romancier sans éclats qui aime s'amuser et faire l'imbécile dans les soirées où il va. Ces deux êtres – qui ont eu un coup de foudre – n'ont manifestement pas de points communs et c'est ce que s'attache à évoquer le film, avec beaucoup d'humour. En fait, dans Mariage à l'anglaise (dont on préférera le titre I give it a year, beaucoup plus explicite par rapport au sujet du film), on assiste à des problèmes de couple post-mariage. Eh oui, tout le monde n'est pas fait pour vivre avec n'importe qui. Nat et Josh l'apprennent à leurs dépens. Nat ne supporte pas le côté extraverti de son mari alors que celui-ci n'apprécie pas le côté “coincé” de sa femme.
On voit bien que les heures sont comptées dans ce couple. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si lors de leur mariage, leurs proches leur ont signalé qu'une grande partie du chemin sera parcourue s'ils parviennent à passer le cap d'un an de mariage.
Mariage à l'anglaise est surtout une comédie et les séquences qui s'y prêtent sont nombreuses. Il y a d'abord le montage du film qui est bien vu avec un démarrage montrant que tout se passe bien : c'est le coup de foudre, on s'aime, on se marie et on va en lune de miel. Mais la suite est beaucoup moins rose et les scènes chez une sexologue donnent lieu à des répliques savoureuses. En matière de répliques, on est également bien servi avec le témoin de mariage de Josh, Danny, qui n'hésite pas à déclarer les pires insanités, toujours dans le registre sexuel. En plus, avec son air de pervers ce personnage est franchement hilarant à chacun de ses passages. Certaines scènes sont aussi très drôles, en mettant en scène des animaux : on a par exemple le chat qui est assis tranquillement sur le canapé et qui se fait insulter par Josh quand ce dernier tente de faire une diversion (“ cet espèce de petit enculé”) ; on a aussi une colombe qui n'est pas loin de se faire zigouiller pendant que l'un des protagonistes fait une déclaration d'amour à Nat.
A cet effet, l'une des autres originalités du film est d'éviter le classique triangle amoureux pour au contraire créer une histoire à quatre personnages. Il y a ainsi Nat qui est attiré par l'un de ses clients, le beau et richissime Guy, tandis que Josh reprend contact avec son ex, la sympathique Chloé. En jouant sur ces rapprochements alors que Nat et Josh sont mariés, Mariage à l'anglaise devient presque une anti comédie romantique. J'utilise bien l'adverbe presque car ce film reste bel et bien une comédie romantique. La seule différence est que les personnes choisissent d'autres âmes soeurs que celles que l'on voit au départ du film. Vers la fin du film, la déclaration menant au divorce est à cet égard hilarante puisqu'elle est en tous points à l'opposé de ce que l'on a l'habitude de voir.
Pour autant, Mariage à l'anglaise ne joue pas toujours la carte de l'originalité. Le film reprend aussi des recettes déjà vues ailleurs. On peut citer entre autres choses les scènes qui ont lieu chez les beaux-parents et qui tournent mal ; les photos explicites du couple (qui ne sont pas sans rappeler la fin de Very bad trip) ou encore les séquences “bonus” à la fin du film, de plus en plus utilisées désormais. Malgré tout, Mariage à l'anglaise conserve sa propre identité, avec notamment un ton comique mélangé à une crudité des propos qui s'allient à merveille.
Quelques mots sur la distribution. Pour son premier grand rôle principal, Rose Byrne est plutôt convaincante en jouant une jeune femme quelque peu coincée qui reste à la recherche de son âme soeur. Rafe Spall qui interprète Josh, est très différent d'elle et lui rend bien la pareille. Autour de ce couple, gravitent le beau et classieux Simon Baker, parfait en tant que séducteur romantique. Anna Faris qui joue un personnage libre et quelque peu timide, est bien dans son rôle.
Au final, Mariage à l'anglaise est une comédie romantique très drôle qui a le mérite de sortir des sentiers battus. A défaut d'être le film de l'année 2013, cela demeure une très bonne surprise qui détend bien le spectateur. La crudité de certains propos laisse tout de même le film à réserver à un public averti. Il ne serait pas judicieux de venir en famille pour regarder ce long métrage.
Home sweet home de David Morley
Titre du film : Home sweet home
Réalisateur : David Morley
Année : 2013
Origine : Canada
Durée : 80 minutes
Avec : Meghan Heffern (Sara), Adam MacDonald (Frank), Shaun Benson (le psychopathe), etc.
FICHE IMDB
Synopsis : Un jeune couple se retrouve agressé par un psychopathe à son domicile.
Après une première incursion dans le genre avec Mutants (2009), un film de virus, le Français David Morley est de retour avec un “home invasion movie” intitulé tout bonnement Home sweet home.
Le film a été présenté en compétition officielle au festival Hallucinations collectives à Lyon, en présence de son réalisateur.
Le scénario de Home sweet home est assez simple : un psychopathe s'introduit dans la maison d'une gentille petite famille. Il s'installe tranquillement dans la maison de ses futures victimes pour ensuite les séquestrer.
Evidemment, avec un tel script, il est difficile d'être original dans un genre au demeurant ultra balisé. Le Français David Morley n'a d'ailleurs pas cherché à faire dans le sensationnel puisqu'il s'agit avant tout pour lui d'une commande.
Pour autant, même si David Morley doit composer avec les codes du genre (un tueur masqué ; une jeune femme retenue prisonnière qui parvient à s'échapper, etc.), il a plusieurs idées qui rendent son long métrage tout à fait intéressant, à défaut d'être novateur. Ainsi, on apprécie qu'il prenne son temps pour installer son film.
Comme pour faire un pied de nez aux nombreux films d'horreur actuels qui ne cessent d'être dans la surenchère la plus gratuite en montrant un maximum de meurtres et de plans gore, Home sweet home débute au contraire de manière très calme.
Le tueur – dont on ne saura jamais les motivations (ce qui peut avoir comme conséquence de rendre ce long métrage encore plus terrifiant pour le spectateur lambda) – prend possession des lieux en allumant la télévision, en installant divers objets, en verrouillant toutes les fenêtres et en neutralisant les systèmes de communication, de telle sorte qu'il devient quasi impossible de sortir de la maison une fois que l'on y est rentré.
En cela, la maison, dont on découvre progressivement les différentes pièces, devient indirectement un personnage à part entière du film.
On est loin du nid douillet que laisse entendre le titre du film (Home sweet home). On se demande surtout comment les protagonistes vont faire pour échapper au psychopathe qui a jeté son dévolu sur eux.
Cela fait l'objet de la deuxième partie du film. Evidemment, elle est bien plus démonstrative que la première. Cela étant, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, les scènes sanglantes ne sont pas nombreuses. Elles en sont d'autant plus marquantes. Elles bénéficient d'ailleurs de SFX tout à fait probants.
La deuxième partie du film, même si elle est plus attendue, avec notamment un jeu du chat et de la souris qui se met en place entre le psychopathe et l'héroïne, apporte néanmoins quelques éléments originaux. On songe ainsi au fait que l'agresseur attend patiemment que sa victime se réveille et tente de s'évader ou encore lorsqu'il joue tranquillement au basket, comme pour mieux brouiller les pistes.
Mine de rien, avec Home sweet home, on se situe dans un film d'ambiance, qui maintient une tension permanente. On est ici dans un huis-clos “à mi-chemin entre Halloween et Funny games”, comme l'indique de manière pertinente David Morley.
Ce film est aussi l'occasion pour son réalisateur d'affuter ses armes. On voit que la mise en scène est bien plus soignée que dans Mutants. Le film est très maîtrisé sur le plan technique : les plans séquence et notamment les travellings sont utilisés à bon escient. De manière plus générale, le film est très fluide et n'est pas du tout “cut”. C'est bien entendu avec une telle mise en scène que l'on parvient à maintenir le spectateur sous pressions.
Côté distribution, les deux acteurs qui interprètent l'infortuné couple sont probants dans leurs rôles respectifs. L'actrice Meghan Heffern a d'ailleurs un joli minois qui n'est pas sans rappeler Zooey Deschanel. Sa tenue de cheerleader devrait ravir le public masculin d'Home sweet home. Quant au tueur, incarné par Shaun Benson (vu récemment dans le film Populaire), il a l'apparence de monsieur tout le monde, ce qui est d'autant plus malaisant pour le spectateur. Il joue bien le rôle de ce personnage qui applique méthodiquement le plan qu'il a organisé. Le sang-froid dont il fait preuve le rend d'autant plus dangereux.
La fin du film donne lieu à une révélation – le fameux twist – sur l'identité du tueur qui est plutôt crédible.
En synthèse, si Home sweet home investit un champ horrifique qui a déjà donné lieu à de très nombreuses productions, le film parvient à tirer son épingle du jeu grâce à une mise en scène efficace et quelques idées qui sont bien vues. On attend donc avec intérêt le prochain long métrage de notre compatriote David Morley.
The pervert's guide to cinema
Réalisé par : Sophie Fiennes
Presenté par :Slavoj Zizek
Genre : documentaire.
pays : Royaume uni
Année : 2006.
" Le problème n'est pas que notre désir soit ou non satisfait. Le problème est de savoir quel est notre désir. Il n'y a rien de spontané ni de naturel dans les désirs humains. Nos désirs sont artificiels. On doit nous apprendre à désirer. Le cinéma est l'art ultime de la perversion. Il ne vous donne pas ce que vous désirez, il vous dit comment désirer. ".
Partant de cette assertion, Slavoj Zizek, philosophe marxiste et psychanalyste d’obédience lacanienne, d'origine slovène, nous entraîne dans une vertigineuse analysedu cinéma et de ses liens avec nos pulsions les plus intimes.
Très éclectique, Zizek illustre ses propos par des extraits de films aussi divers que Possessed (1931) de Clarence Brown, Dogville (2003) de Lars von Trier, en passant par Duck Soup (1933) de Leo McCarey et The Matrix (1999) de Andy and Lana Wachowski. Il convoquera même Pluto dans Pluto's Judgement Day (le jour du jugement dernier de Pluto, 1935) de David D. Hand, un animé réalisé pour Disney. Zizek, iconoclaste, semble prendre un malin plaisir à prendre à contre-pied son auditoire. Si de nombreuses références sont faites, comme des concessions obligatoires, à Alfred Hitchcock, dont il reconnaît volontiers le retentissement sur le cinéma contemporain, et qu'il établit des ponts évidents entre le cinéma de Hitchcock et celui de Lynch, il est plus inhabituel de s'appuyer sur Matrix ou Dune, pour développer une réflexion basée sur la réalité de nos fantasmes dans le cinéma.
Non content de dérouter, peut-être, par le recours à des extraits de films à priori inattendus dans un tel exercice (comme en témoignent la présence d'extraits de Star Wars ou Alien, la résurrection), Zizek n'hésite pas à proposer des conclusions choc propres à bousculer nos conceptions préétablies. Ainsi pose-t-il la terrible question : et si les images projetées constituaient non pas nos fantasmes refoulées, comme cela est généralement admis, mais constituait plutôt la réalité de notre personnalité, conclusion permettant de mieux cerner l'impact de certaines images sur certaines personnes, et d'en saisir le retentissement.
Zizek, visiblement amateur de cinéma, s'exprime avec sa fougue traditionnelle et nous communique sa passion, se mettant en scène, avec le regard complice de la caméra de Sophie Fiennes, dans les décors même où on été tourné les films qu'il évoque.
Loin d'être un exercice fastidieux, « a pervert's guide to cinema » se révèle ludique, Zizek, par la seule force de sa personnalité et de son propos, nous maintenant en haleine au cours des 2h30 de ce documentaire qui fait aimer le cinéma.
Camille Claudel 1915
Réalisateur :Bruno Dumont
Acteurs : Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent, Robert Leroy
Genre : Biopic
Nationalité : Français.
Synopsis : Hiver 1915. Internée par sa famille dans un asile du sud de la France – là où elle ne sculptera plus – chronique de la vie recluse de Camille Claudel, dans l’attente d’une visite de son frère, Paul Claudel.
Bruno Dumont, cinéaste réputé pour l'intransigeance de son cinéma, signe avec Camille Claudel 1915 un nouveau portrait de femme d'une grande intensité.
Inspiré du roman Une femme de Anne Delbée, le métrage retrace 3 jours de la vie de Camille Claudel au sein de l'asile de Montdevergues, en Dordogne, dans l'attente de la visite de son frère Paul.
En ouverture du film, un carton présente aux spectateurs quelques indications biographiques rudimentaires, afin de situer l'action, permettant au réalisateur de s'affranchir des contraintes d'un biopic classique.
Dès les premiers plans, nous retrouvons la rudesse et l’exigence du cinéma de Dumont : nous voyons l'héroïne prostrée, mutique, conduite au bain, le visage marqué par la dureté d'une colère intériorisée.
Comme à son habitude, Dumont filme sans ménagement, avec un cadrage au cordeau, en plan fixe, composant des plans d'une grande beauté graphique d'où finissent par émerger l'émotion, comme principe de vérité des individus.
Dumont, bien documenté sur la vie de Camille Claudel, et en particulier sur la période de son internement, connaît également ce qui en constitue le mythe : Camille Claudel serait la victime expiatoire d'une société bourgeoise et phallocrate, n'admettant pas la licence de Camille, pas plus que son talent, volé et écrasé par Rodin, ce qui l'aurait précipité dans les abîmes de la maladie mentale. Mieux, elle n'aurait jamais été folle, selon certains.
Bruno Dumont n’ignore rien de cela, et se joue de cette image d’Épinal pour ne brandir qu'une chose : la notion de point de vue dans le cinéma, et dans l'art en général.
Il présente SA version de Camille Claudel, et l'on ne pouvait, ni ne devait, rien souhaiter d'autre.
Aussi, ne faut-il pas s’étonner de voir Juliette Binoche se fondre autant dans l'univers du réalisateur : son jeu se fait plus sobre, plus subtile, afin de pallier cette parole que Bruno Dumont rend si rare que sa valeur en est amplifiée. La maladie, fut-elle mentale, ne se raconte pas, ne se « dit » pas, elle se vit, se joue, se ressent. C'est aussi ce qui à conduit le réalisateur, dans sa volonté de reconstruire un univers le plus fidèle qui soit aux asiles psychiatriques du début du 20 siècle, à choisir de tourner avec les résidents d'une Maison d’accueil spécialisée, les seuls de nos jours à garder les stigmates physiques de leur maladie.
Juliette Binoche a donc pour partenaires des médecins et des infirmières (qui jouent le rôle des sœurs), ainsi que de réelles personnes présentant des troubles psychiatriques, et la caméra se pose sur les différents acteurs avec la même compassion, la même humanité.
Les rares gros plans ne visant qu'à saisir l'émotion, les déchirements et autres éclats au plus près, sans voyeurisme.
Dans cette univers aux frontières si étroites, Camille Claudel, qui est déjà internée depuis deux ans, ne supporte plus son enfermement. Elle ne s'estime pas malade et, par conséquent ne comprend pas les raisons qui la retiennent plus longtemps. Si Dumont nous montre clairement qu'elle est moins malade que ses congénères, et s'il va même jusqu'à nous faire douter à certains instants, certaines interrogations de Camille nous prouvent le contraire : elle souffre d'un délire de persécution et est persuadée que l'on veut l'empoisonner. S'il faut souligner le jeu de Juliette Binoche tout en finesse, en ruptures, entre faiblesse, instants de replis et fragilité et violentes réactions, il convient de souligner la justesse du regard du cinéaste sur la maladie : celle-ci n'est jamais soulignée ni accentuée, elle est présente de manière diffuse, comme si elle semblait guetter chacun de nous, et, surtout, comme si elle n'avait pas de véritable visage.
Camille Claudel, égérie de la liberté faite femme, de par sa relation avec Rodin (ici presque passée sous silence, comme en contre-pieddu film de Bruno Nuytten) et son génie artistique, est confrontée à un double enfermement que nous montre bien Dumont : celui, physique, et évident, de l'internement, l'autre plus insidieux de la maladie mentale.
Camille qui a tant de mal à supporter la compagnie des autres internés ne voit-elle en eux que sa propre folie ?
Seul l'espoir de sortir semble l'aider à vivre. Et l'annonce de la visite de son frère vient alimenter cet espoir et le consolider.
Comme d'habitude, le fil scénaristique de Dumont est ténu : dans le cas présent, il contribue à nous faire ressentir l'ennui de Camille.
La sobriété du cinéma de Dumont vient renforcer le sentiment de désolation intellectuelle,la solitude et la détresse que ressent Camille.
Malgré la présence des sœurs, malgré la présence d'une chapelle au sein de l'asile, celui-ci semble abandonné de Dieu, comme peut l'être Camille dans sa folie.
Même la scène de promenade n'apporte pas d'aération véritable : l’ascension d'un chemin pierreux sous le soleil écrasant de la Dordogne, balayée par le Mistral, prend des allures de montée au calvaire. Le retour n'est qu'un long enfouissement de Camille au plus profond d'elle-même.
Au sein de l'asile, deux lieux intriguent : la scène de théâtre, ou des malades viennent répéter Don Juan, et la chapelle, où vient se recueillir parfois Camille. Curieusement, ces deux lieux semblent se répondre.
À l’abandon apparent de la chapelle répond la vie du théâtre. Mais dans les deux cas, ce sont les « fous » qui prennent la parole et se mettent en scène.
Lors de l'un des recueillements de Camille au sein de la chapelle, l'une des pensionnaires joue le rôle du prêtre en interprétant un sermon à sa façon. Loin d'être une parodie de la religion, cette scène est plutôt une réappropriation de la religion, une restitution maladroite des préceptes qui sont inculqués au sein d'un établissement tenu par des religieuses.
De l'autre côté le théâtre apparaît comme un espace de liberté, du moins en apparence : Dumont, dont la mise en scène, et la direction d'acteur sont si rigoureuses, le sait bien. D'ailleurs, les « acteurs » de Don Juan ne sont pas ménagés par leur professeur de théâtre. Ainsi, la notion de liberté et d’évasion liée à une animation semble bien relative.
De plus, le choix même de la pièce interroge. Don Juan, cet éternel séducteur, « symbole » du libertinage, dans sa version la plus positive et littéraire, ne désigne-t-il pas ce besoin pathologique de séduire ? Comme si la seule proposition théâtrale qui pouvait être faite à des fous ne pouvait dépasser l'horizon même de la maladie. En extrapolant, Don Juan, par son trop plein d'amour ne serait-il pas le pendant « négatif » de la religion (Dieu est amour) ? La licence de Don Juan semble elle-même répondre à celle, suggérée, de Camille qui viendra assister aux répétitions pour tromper son ennui. En faisant se « confronter » ces deux univers, celui de la scène et celui de la chapelle, Dumont semble de surcroît nous suggérer que tout n'est que jeu, représentation et simulacre, sauf pour les malades de l'Asile qui vivent la réalité de leur maladie comme celle des rôles qu'ils endossent.
Presque en contrepoint de la vie de l'Asile, nous assistons à l'arrivée de Paul qui sillonne les routes à bord de sa voiture. Sa voix, off, nous fait partager ses pensées les plus intimes, ses inquiétudes, au sujet de la folie de sa sœur, et du risque qu'il encourt lui-même, se reconnaissant volontiers de nombreux traits de caractères communs à ceux de Camille. Au fil de son périple, nous le voyons marquer une halte dans un hôtel, où il s'installera, demi-nu, pour écrire, s'arrêtant parfois pour contempler le jeu de ses muscles. La scène, filmée de manière « crue » se révèle troublante par sa longueur, par l'étrange regard de Paul, tout abandonné à la cause religieuse et investi d'une mission.
Cette scène, comme tout le personnage de Paul, ainsi que ses paroles, ne peuvent qu'interroger sur la notion de folie, et les limites de celle-ci. La folie de Paul, son « illumination » religieuse, bien que socialement admise, surtout pour un homme de lettres de son rang (il est déjà ambassadeur à cette époque), ne semble devoir faire aucun doute à nos regards contemporains. Plus tard, nous le voyons s'arrêter pour discuter avec un prêtre. Tout en gravissant la pente douce d'une colline, Paul évoque son extase religieuse, et la mission qu'il fait sienne : vouer sa vie et son œuvre à la célébration du christianisme. Le prêtre est admiratif et conclura l'entretien par « nous attendons de vous que vous soyez un saint ». Paul porte cette attente, cette lourde croix serait-on tenté de dire avec conviction. L'ascension des deux hommes répond à l'ascension de Camille lors de la promenade. Là où il n'y avait que douleur, apparaît l'apaisement, la sérénité. Arrivé au sommet, le visage de Paul sera même baigné d'une douce lumière.
Mais le jeu des correspondance entre les scènes ne s'arrête pas là. En effet, la rencontre entre Paul et le prêtre renvoie également à l'une des scènes du début : le bref entretien entre Camille et le psychiatre. Le prêtre peut être vu comme une autorité, religieuse, muette et admirative devant le spectacle de l'extase (de la folie ?) de Paul. Contrairement au prêtre qui formule une attente démesurée et elle-même porteuse d'excès (nous attendons de vous que vous soyez un saint), le psychiatre est l'autorité médicale qui ramène Camille au principe de réalité, sans oublier d'écouter sa patiente.
La rencontre, tant attendue avec Paul, constitue le point d'orgue du film, ce n'est pas un mystère.
Celle-ci a lieu dans l'un des salons de l'asile. Le dépouillement si cher à Dumont nous fait toucher du doigt la tension palpable entre les deux personnages : Paul, malgré l'amour qu'il porte à sa sœur, se sent gêné, on le devine sur la défensive. Camille, elle, se sait en position d'infériorité, car elle est suspendue à la décision de sa famille, sa mère en particulier.
Là encore, quelques mots suffisent à faire naître le malaise, à faire sentir le poids de cette mère que l’on ne voit pas. Le père, protecteur, (Dieu?) n'est plus et Camille après avoir perdu la protection de Rodin se sent abandonnée, sans autre horizon que la maladie, l'asile et l'espoir de revoir sa famille. Un espoir fou, peut être sa folie se résume-t-elle à cela, mais qui contribue à l'aider à vivre de longues années internée.
Brutalement, Paul met fin à la rencontre, et part comme l'on fuit. Un court entretien avec le psychiatre lui apprendra que Camille pourrait envisager de regagner sa famille, ce qui ne sera pas le cas. L'autorité, médicale, ne peut rien contre la société et les gens « sains ».
Un dernier plan nous montre le visage de Camille illuminé par le soleil. Toutefois, contrairement à ces deux derniers films, Hadewijch et Hors Satan, le réalisateur ne sacralise pas son héroïne.
Camille Claudel 1915 s'impose comme une expérience d'immersion radicale, dans la folie, l'ennuie et l'univers asilaire.
Berberian sound studio de Peter Strickland
Durée :1h 32min
Réalisé par Peter Strickland
Avec Toby Jones, Cosimo Fusco, Eugenia Caruso
Genre : Epouvante-horreur
Nationalité : Britannique
Synopsis et détails
1976 : Berberian Sound Studio est l'un des studios de postproduction les moins chers et les plus miteux d'Italie. Seuls les films d'horreur les plus sordides y font appel pour le montage et le mixage de leur bande sonore. Gilderoy, un ingénieur du son naïf et introverti tout droit débarqué d'Angleterre, est chargé d'orchestrer le mixage du dernier film de Santini, le maestro de l'horreur. Laissant derrière lui l'atmosphère bon enfant du documentaire britannique, Gilderoy se retrouve plongé dans l'univers inconnu des films d'exploitation, pris dans un milieu hostile, entre actrices grinçantes, techniciens capricieux et bureaucrates récalcitrants. À mesure que les actrices se succèdent pour enregistrer une litanie de hurlements stridents, et que d'innocents légumes périssent sous les coups répétés de couteaux et de machettes destinés aux bruitages, Gilderoy doit affronter ses propres démons afin de ne pas sombrer…
À travers ce film, Peter Strickland, également musicien, rend un triple hommage : un hommage détourné aux films d'épouvantes italiens des années 70, un hommage à une profession trop souvent ignorée du grand public : la postproduction sonore, et un hommage à la musique expérimentale.
Le titre nous indique d'ailleurs clairement les intentions du réalisateur : Berberian est une référence à la cantatrice Cathy Berberian qui a posé les premiers jalons de la musique vocale expérimentale dans les années 50 ; elle fut marié à Luciano Berio, l'un des pionniers de la musique électro-acoustique. Cette référence n'est évidemment pas un hasard : la musique du film sera ponctuée de morceaux de bravoure, dont une performance vocale de Jean-Michel Van Schouwburg chargé de « doubler » le gobelin lubrique de ce qui semble être un giallo, genre en vogue dans les années 70 en Italie. De plus, le film, tant visuellement, avec ses nombreux plans sur les Revox et autres matériels audio composant le studio, véritable laboratoire de savant fou, que musicalement établit un lien constant avec la musique électro-acoustique et ses multiples propriétés. Gilderoy, ingénieur-son anglais guindé, discret, au physique ingrat parvient à séduire l'une des comédienne en lui révélant les secrets du mixage de sa voix.
Peter Strickland, en musicien, fait de la musique et de l'élément sonore (les bruitage) le ressort principal du film. Berberian Sound Studio, classé à tord, à mon sens dans la catégorie des films d'horreur et d'épouvante, prend le contre-pied des productions actuelles qui se perdent dans un jeu de surenchère d'effets nonsensiques. Berberian Sound Studio se révèle plutôt un film d'ambiance, où la tension naît de la musique, des effets sonores, et de leurs effets sur leur auditoire : les actrices, les bruiteurs, et Gilderoy, l'ingénieur-son qui est notre référent. Ce dernier se trouve tiraillé entre plusieurs problèmes : fraîchement débarqué d'Angleterre, il se trouve confronté à une autre culture, qu'il a parfois du mal à comprendre. De plus, bien que jouissant d'une grande réputation dans son domaine, il n'a jamais œuvré en dehors du style balisé du documentaire. Dès son arrivée, nous pouvons voir son malaise et son incompréhension lorsqu'il découvre une des scène du films sur lequel il doit travailler : il s'agit d'une scène de torture d'une jeune fille, soupçonnée de sorcellerie, par un prêtre.
Gilderoy, timidement, pose alors cette question à propos du film : « je croyais qu'il s'agissait d'une épopée équestre ».
La réponse du producteur est des plus laconique : « oui, elle est sur un cheval, à un moment, mais là, elle est descendue ». Peter Strickland manie donc l'humour à froid comme pour mieux souligner le cynisme du milieu rendu insensible et indifférent. Le portrait du milieu du cinéma n'est guère attrayant : Santini, le roi de l'épouvante, ne pense qu'à coucher avec ses actrices, au risque de mettre en péril son propre film, et ne respecte pas le travail des autres (il entre avec son chien en pleine session d'enregistrement), le producteur est cynique et désabusé, prêt à repousser les actrices dans leur retranchement pour obtenir ce qu'il veut. La secrétaire, beauté vénéneuse, semble jouer du peu de pouvoir dont elle dispose pour rendre la situation de Gilderoy kafkaïenne.
Seul, Gilderoy, au milieu, semble apporter un peu de poésie, par ses bidouillages sonores à la simplicité parfois désarmante, en comparaison du « laboratoire » qui semble démesuré : avec une simple ampoule et une râpe, il parvient à « imiter » le bruit d'une soucoupe volante, renvoyant ainsi à des techniques de trucage cinéma plus anciennes et rudimentaire, basée sur le système D, qui ne semble déjà plus avoir grâce auprès du producteur : seule l'efficacité compte, et celui-ci ne semble guère goûter les expérimentations de son ingénieur.
Si Peter Strickland détourne habilement les codes habituels du film d'épouvante et d'horreur, notamment grâce à une subtile utilisation des contre-champs sur l'équipe d'enregistrement vibrant au rythme des images, que l'on ne verra jamais, il n'oublie toutefois pas de faire référence à ses même codes. Ainsi, les dialogues égrainent-ils la longue liste des ingrédients des giallo et autres films de genre en vogue dans les années 70 : des sorcières, des prêtres, un livre d'incantation, des scènes de tortures et de démembrements, des décapitations, un gobelin « lubrique » (en guise de clin d’œil ironique). Pour les nombreux connaisseurs, la simple évocation de ces divers « symboles » suffit à éveiller des images, et c'est précisément le souhait du réalisateur qui n'ignore pas la force du son, de la musique et de la parole sur notre imagination. S'inspirant du code des giallo, il est normal que la musique évoque les maîtres de la musique de giallo : les Goblins (créateurs de nombreuses Bandes sons pour Argento).
Berberian Sound Studio, qui vient d'obtenir le grand prix du festival Hallucinations collectives 2013, se révèle un film de genre original mais qui pourra se révéler décevant pour les amateurs « purs et durs » qui seraient en quête de sensation et d'images sanguinolentes. Mais l'expérience proposée par Peter Strickland est des plus intéressante et renouvelle de belle manière un genre malheureusement trop souvent limité à une démonstration d'effets spéciaux (pas toujours de bon goût).
Poetry de Lee Chang-Dong
Titre du film : Poetry
Réalisateur : Lee Chang-Dong
Durée du film : 2h19
Année de sortie au cinéma : 2010
Origine : Corée du Sud
Avec : Yoon Jung-Hee (Mija), David Lee (Wook), Kim Hira (le président), etc.
Synopsis : Une femme, qui commence à perdre la mémoire, doit affronter des drames.
Réalisateur humaniste qui n'a de cesse de faire état du mal-être de notre société contemporaine (Peppermint Candy en 2002, Oasis en 2003), Lee Chang-Dong nous revient avec un film auréolé du prix du scénario à Cannes.
A partir d'un sujet relativement conventionnel, avec cette dame de 67 ans qui s'occupe de son petit-fils, le sud-coréen Lee Chang-Dong livre un film particulièrement émouvant, en traitant de thèmes multiples.
Car si l'on pense que le film va traiter de poèmes, ce n'est finalement qu'un fil rouge ou plutôt une façon d'extérioriser la sensibilité de la principale protagoniste du film. Car l’héroïne du film est bien Mija, cette mamie qui va avoir l'occasion de découvrir que le monde n'est pas aussi beau qu'elle le pense. Ainsi, rapidement dans le film on comprend que son petit-fils, Woo, un collégien malpoli et pas très malin, est impliqué dans une histoire de viol collectif à l'origine du suicide d'une jeune fille. Et puis Mija doit également faire avec les différents pères dont les enfants sont concernés par cette histoire de viol, et qui souhaitent faire taire cette histoire en payant la mère de la fille suicidée. Et puis il y a le fait que Mija apprend qu'elle a la maladie d'Alzheimer ce qui explique pourquoi elle commence à oublier certains mots courants comme un portefeuille ou une gare routière.
Avec beaucoup de finesse, Poetry brosse le portrait de cette femme qui est déçue par le monde mais qui cherche malgré tout à apporter toute la bonté qui caractérise cette dame. A l'image de son aspect vestimentaire très soigné, Mija fait tout pour rendre de la justice ou de la gentillesse autour d'elle. Ainsi, Mija est celle qui va permettre au vieil handicapé dont elle s'occupe (thématique que l'on retrouve dans l'excellent Oasis) de retrouver une forme de dignité ; elle va tout faire pour récupérer de l'argent pour la mère de la fille suicidée, non pas pour que l'affaire cesse, mais pour que cette mère, qui dispose de revenus modestes, puisse mieux s'en sortir ; elle va dénoncer son petit-fils pour que celui-ci soit jugé. En somme, même si la poésie lui plaît beaucoup, elle permet surtout à Mija d'accepter un peu plus ce monde rempli de gens bien peu intéressants.
Les thématiques développées dans ce film sont riches et amènent le spectateur à s'interroger : entre autres, on a droit à une réflexion sur le suicide (début et fin du film), qui est décidément un élément prégnant dans les sociétés asiatiques, preuve évidente d'un malaise ; on a également à un développement autour de la dépendance (l'homme qui a du mal à faire tout seul des gestes quotidiens) et de la dégénérescence ; et puis évidemment le cinéaste pose des questionnement autour de la notion de la responsabilité et de la culpabilité.
Le propos de Lee Chang-Dong n'est pas pour autant le plus pessimiste qu'il soit permis de voir. En effet, il y a bien des gens, ou plus précisément des petites gens, qui méritent d'être connus, à l'instar de Mija. Il y a ainsi ce policier qui aime rigoler en faisant des poèmes salaces (ah le poème sur la douche !) mais qui dans le même temps s'est fait remarquer en dénonçant des policiers ripoux. Et puis il y a tout simplement la mère de la fille suicidée qui est une femme de faible condition et qui ne se plaint pas, malgré l'horrible événement dont elle a dû faire face.
Si la photographie du film est belle et que l'on apprécie particulièrement les beaux paysages naturels qui donnent une vraie respiration à ce long métrage, on retiendra plus particulièrement dans Poetry la distribution. En effet, l'interprétation est vraiment impeccable. Yoon Jung-Hee fait vraiment corps avec son personnage, on a clairement la sensation qu'elle est tout simplement Mija. Quant aux autres personnages qui gravitent autour d'elle, ils sont tous très convaincants.
Malgré sa durée relativement longue (2h19), Poetry est un beau film où l'on ne s'ennuie jamais. Au contraire. La fin, qui est constituée de plusieurs ellipses, permet au spectateur de se faire sa propre idée. Surtout ce poème récité en toute fin de film fait naître une véritable émotion.
Sans souligner outre mesure ses différentes scènes, Lee Chang-Dong a donc fait un film mélodramatique de très bon niveau. On attend donc avec une impatience non feinte le prochain film de ce cinéaste sud-coréen majeur.








