Déjantés du ciné

19 août 2016

Frankenstein de Bernard Rose

franken1Titre du film : Frankenstein

Réalisateur : Bernard Rose

Année : 2016

Origine : Etats-Unis

Durée : 1h30

Avec : Xavier Samuel (le monstre), Carrie-Ann Moss (Elizabeth), Danny Huston (Victor), Tony Todd (Eddie), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : lorsque le Monstre se réveille dans un laboratoire scientifique, il ne sait pas qui il est : c’est encore un enfant dans un corps d’adulte. Il est innocent, mais la violence qu’on lui inflige lors de tests médicaux va lui faire découvrir l’existence d’un monde étrange, sombre et cruel. Blessé et livré à lui-même, il sillonne la ville, suscitant la crainte et l’effroi chez ses habitants.

 

C'est à Bernard Rose que l'on doit des films singuliers tels que Paperhouse (1988) et bien évidemment le célèbre Candyman (1992). Le voir aux commandes d'une version actualisée de Frankenstein est donc plutôt une bonne nouvelle.

En effet, il paraît primordial d'avoir un réalisateur doté d'idées très personnelles pour monter un projet sur un mythe ayant fait l'objet de moults adaptations : que ce soit la version humaniste de James Whale (1931), la version érotico-gore de Paul Morissey (Chair pour Frankenstein), les versions gothiques de la Hammer ou encore la version assez gore de Kenneth Branagh, Frankenstein est sans conteste une des histoires de monstres les plus populaires.

Dès lors, on se demande bien ce que pourra apporter la version de Bernard Rose. Avec toute l'affection qu'il a pour les exclus de la société, le cinéaste britannique a eu la bonne idée de se rapprocher de la version de James Whale, en la transposant à notre époque actuelle.

franken3Et ce réalisateur a changé de manière intelligente plusieurs données du mythe. Cette fois-ci, le monstre de Frankenstein n'est pas créé à l'aide de membres de différents morts. Non, cette fois-ci c'est l'avancée de la science qui a permis sa création.

A cet effet, tout au long de son film, Bernard Rose n'aura de cesse de s'interroger sur le lien entre le créateur et sa créature, à l'instar de Blade Runner. A la base, pour les croyants, c'est Dieu qui a créé les hommes. Si des chercheurs s'arrogent ce droit, c'est toute la chaîne de la nature qui est remise en cause. Bernard Rose fustige une science qui va loin dans ses expériences, dont les résultats peuvent s'avérer dangereux. C'est bien l'homme qui a créé ce monstre.

Pour autant, il ne faut pas s'y tromper. Si la star du film est le fameux « monstre » de Frankenstein, le véritable monstre c'est bien la société humaine. Ce que nous expliquait déjà jadis James Whale dans sa sublime adaptation de la nouvelle de Mary Shelley (1797 – 1851). Une société qui n'accepte pas ce qu'elle ne connaît pas. L'étranger est au cœur du film, puisque cet être non humain est pourchassé par autrui. Les meurtres qu'il commet ne sont qu'un processus d'auto-défense pour cette créature sans cesse rejetée par le monde qui l'entoure. Ses représailles sont violentes, mais sont finalement à l'image des attaques ou des rejets en règle des humains qu'il ne cesse de subir.

L'un des apports fondamentaux de cette version de Bernard Rose est d'avoir doté le monstre de l'intelligence d'un enfant, comme s'il venait tout juste de naître. L'idée est intéressante, puisqu'elle permet d'expliquer les réactions du monstre. Et puis, pour apporter une empathie envers notre « anti-héros », Bernard Rose a inclus une voix off, qui n'est autre que la réflexion du « monstre ». Le spectateur comprend alors ce qu'il ressent et quelles sont ses envies, ses déceptions. Le monstre, tel qu'il se décrit lui-même, a conscience de sa laideur extérieure et du fait qu'il n'est pas le bienvenu dans cette société. Plus que jamais, il s'interroge sur ses origines. « Qui suis-je ? » demande-t-il à plusieurs reprises.

franken2Avant d'obtenir l'explication qu'il souhaite, ce monstre va connaître un parcours douloureux, qui s'apparente clairement à un chemin de croix. D'ailleurs, la parenté avec le Christ paraît évidente, puisque, comme lui, il finit par ressusciter et comme lui, il va avoir un destin funeste. Et puis, de la même façon que le Christ, le monstre de Frankenstein trouve comme amis (ses seuls) des exclus de la société, des laissés-pour-compte. En trouvant du réconfort auprès d'un clochard aveugle (joué par Tony Todd, l'interprète de Candyman) ou en fréquentant une prostituée, le monstre exprime tout l'intérêt que le réalisateur a pour ces gens, considérés par certains comme de véritables parias.

A l'instar de Paperhouse ou Candyman, Frankenstein contient plusieurs scènes oniriques, fort réussies, qui sont tout bonnement la matérialisation des rêves du monstre. Preuve que cet être n'est pas seulement la création de savants fous. Il est bien doté d'une âme. Sinon, il ne pourrait pas rêver.

Xavier Samuel interprète d'ailleurs avec beaucoup d'émotion le rôle du monstre, demeurant presque aussi marquant que jadis Bela Lugosi. Il exprime parfaitement la souffrance d'un être rejeté. On appréciera également de retrouver l'actrice Carrie-Ann Moss, dans le rôle de la « mère » du monstre. Elle fait preuve elle aussi de beaucoup de sensibilité au niveau de son jeu.

Peu de défauts sont notables dans cette œuvre. Tout au plus on pourra reprocher à Bernard Rose des références trop appuyées au mythe original, avec par exemple l'utilisation des mêmes noms que la nouvelle de Mary Shelley. Il n'était pas franchement nécessaire que le créateur s'appelle Victor Frankenstein. A l'image du titre du film, le spectateur aurait pu faire aisément le lien.

Heureusement, ces menus défauts n'annihilent pas le plaisir à voir ce long métrage qui aurait mérité amplement une sortie en salles.

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08 août 2016

American nightmare 3 : elections de James DeMonaco

americannight1Titre du film : American nightmare 3 : elections

Titre original : The purge : election year

Réalisateur : James DeMonaco

Année : 2016

Origine : Etats-Unis

Durée : 1h50

Avec : Frank Grillo (Sergent), Elizabeth Mitchell (Charlie Roan), Mykelti Williamson (Joe Dixon), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Une sénatrice américaine se lance dans la course à l'élection présidentielle en proposant l'arrêt total de la Purge annuelle. Ses opposants profitent alors d'une nouvelle édition de cette journée où tous les crimes sont permis pour la traquer et la tuer...

 

American nightmare 3 : elections constitue le troisième volet de la saga American nightmare. Après un premier opus convaincant et un second sentant bien trop le réchauffé, que vaut ce troisième épisode ? Clairement, on tient là le meilleur de la série.

On se retrouve à nouveau avec cette idée terrifiante : pour juguler la violence, les autorités américaines – désignées comme les nouveaux pères fondateurs - ont décidé qu'une fois par an, pendant 12 heures, toutes les activités criminelles seraient légalisées. Cet événement se nomme la purge (titre du film en anglais). Tout simplement.

L'attrait de ce troisième volet tient à deux raisons : un scénario plus élaboré que les précédents films et des considérations tout à la fois sociales et politiques bien senties.

americannight2Dans American nightmare 3, on se situe en 2025, à quelques semaines de l'élection présidentielle comme dans la vraie vie en cette année 2017. Pure coïncidence ? On a du mal à y croire. Surtout que le point de vue du réalisateur James DeMonaco paraît assez clair. Il critique à tout-va cette société fictionnelle (on espère qu'elle le reste à jamais) où la purge est un dessein politique et économique. La purge permet à des riches de s'en prendre à des pauvres. Surtout, elle donne une légitimation à une société américaine ultra sécuritaire, manifestement pas remise des attentats du 11 septembre 2001. De là à y voir un lien avec le programme de l'actuel candidat républicain à l'élection présidentielle, Donald Trump, il n'y a qu'un pas, que chacun peut franchir.

Les nouveaux pères fondateurs profitent de la purge pour s'en prendre à une femme, bien placée d'après les sondages, pour obtenir la présidence des Etats-Unis, à l'instar d'Hillary Clinton à notre époque actuelle. Cette femme, c'est la sénatrice Charlie Roan, une partisane de la suppression de la purge. On comprend donc qu'elle ait beaucoup d'ennemis qui souhaitent mettre fin à ses jours.

A l'instar d'un film de Carpenter – on pense par moments à Assaut – American nightmare 3 comporte plusieurs scènes d'action bien « carrées » où Charlie Roan fait l'objet de toutes les attentions. Ce long métrage évite d'être redondant, défaut constaté dans American nightmare 2. En effet, les lieux d'action sont très différents et on assiste à de nombreux retournements de situation. On suit avec intérêt les événements vécus par Charlie Roan et son garde du corps. La mise en scène et la photographie du film sont bien plus soignées que dans les précédents opus. On voit très bien ce qui se passe et il y a une continuité au niveau des séquences.

Dans ces scènes d'action, on regrettera uniquement quelques ralentis, totalement inutiles, et une volonté de donner à la purge un côté spectacle, qui n'est pas franchement le bienvenu. On aurait préféré au contraire plus de tension. Mais ces défauts restent heureusement mineurs.

americannight3D'autant que les qualités du film ne se limitent pas à un bon scénario et à une critique ouverte de la politique. C'est aussi un long métrage s'interrogant constamment sur les aspects sociétaux de la purge. Car la légitimation du crime donne lieu à des dérives graves. C'est tout sauf anodin si l'un des personnages du film déclare que la purge « c'est Halloween pour les adultes ». Cette déclaration est symptomatique du mode de pensée de nombre d'Américains. Contrairement à ce que pensent certains, la violence n'est pas un jeu que l'on peut pratiquer librement comme dans un jeu vidéo ou en regardant un film. Légitimer la violence, voire même la rendre nécessaire (la journée de la purge) est le résultat d'une société qui s'enfonce progressivement dans un système archaïque et totalitaire. Exit la démocratie.

On a l'impression de se retrouver dans une sorte d'Hostel où des riches payent pour massacrer des gens, juste pour leur plaisir personnel. Dans cet ordre d'idée, dans American nightmare 3, on évoque un début de tourisme criminel avec des étrangers venant en masse du monde entier, lors de la journée de la purge, pour tuer gratuitement des gens. L'idée fait vraiment froid dans le dos. Car in fine la purge est détournée de son objet initial : à la base, elle était justifiée par la volonté de faire baisser la criminalité. Ici, elle transforme la société américaine en gigantesque safari où l'homme peut satisfaire ses plus bas instincts en tuant ses congénères. Et comme souvent, ce sont les pauvres et les faibles qui en payent le prix fort.

Au niveau de la distribution, la tendance est également à la hausse. Alors que ce genre de série B ne s'illustre généralement pas au niveau de la qualité de ses acteurs, ce film horrifique nous fait mentir. Frank Grillo est excellent dans le rôle du garde du corps, toujours déterminé à aider la sénatrice en danger, et prêt à sécuriser le moindre de ses déplacements. Quant à Elizabeth Mitchell, elle incarne une convaincante Charlie Roan, femme engagée dans ses choix. Elle fait preuve dans ce film de beaucoup de détermination mais révèle aussi ses peurs, ce qui la rend d'autant plus humaine.

En synthèse, American nightmare 3 est sans conteste le meilleur opus de cette saga initiée en 2013. La charge contre la politique est pertinente, tout comme son volet sociétal. Voilà un film bien plus intelligent qu'il n'y paraît au premier abord. A voir.

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28 juillet 2016

Bastard de Powell Robinson et Patrick Robert Young

bastard1Titre du film : Bastard

Réalisateurs : Powell Robinson et Patrick Robert Young

Année : 2015

Origine : Etats-Unis

Durée : 1h22

Avec : Rebekah Kennedy (Betty), Ellis Greer (Hannah), Tonya Kay (Rachael), Dan Creed (West), Will Tranfo (Jake), Burt Culver (Michael), Ryan Shoos (Tanner), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Des psychopathes tuent des innocents se trouvant sur leur route. Avant d'être eux-mêmes la proie d'autres tueurs...

 

Les films d'horreur sortant au cinéma ou en DVD sont légion chaque année. Dès lors, il n'est pas facile de faire preuve d'originalité ou tout simplement de tirer son épingle du jeu.

Totalement inconnus au bataillon, les réalisateurs Powell Robinson et Patrick Robert Young se sont sans doute rappelés cette idée, lorsqu'ils ont mis en scène Bastard, leur premier long métrage.

Ce film est clairement l'oeuvre de fans de films d'horreur, tant certaines références paraissent évidentes. Toutefois, Bastard ne croule pas sous ces références et fait même preuve d'une certaine originalité.

bastard2On appréciera ainsi le début du film avec ce duo de psychopathes Hannah et West, qui détroussent sans vergogne des chauffeurs libidineux et autres pervers, ayant la bien mauvaise idée de croiser leur route. On songe immédiatement aux tueurs de la lune de miel. On s'attend alors à un road-movie horrifique avec des morts s'amoncellant au fur et à mesure du parcours de nos amoureux fous. On imagine bien les séquences à venir, ce qui n'est pas sans nous déplaire. D'autant que le film fait preuve d'un dynamisme, qui ne va jamais se démentir.

Pourtant, le film va rapidement prendre un autre tournant. Ce serait sous-estimer la capacité des réalisateurs que de les limiter à un road-movie horrifique. Leurs ambitions sont plus importantes et les deux compères se révèlent bien plus astucieux qu'il n'y paraît. Bastard est à sa façon une sorte de film-choral. Outre ce duo de psychopathes que l'on ne voudrait pas croiser dans la vie, ce film développe plusieurs histoires en parallèle, finissant par se rejoindre : tel un policier homosexuel au bout du rouleau, vivant une histoire contrariée. Et puis on a surtout la description de deux jeunes, Jake et Betty (frère et sœur ?), venant de quitter le cocon familial pour des raisons obscures (abus sexuel, violence ?). On a réellement peur pour eux quand on voit qu'ils sont pris en auto-stop par Hannah et West.

Tout ce beau monde décide de se ressourcer dans un endroit paisible, une résidence tenue par une jeune femme, Rachael, qui n'a pas l'air non plus d'être au-dessus de soupçon.

A la manière d'un pur slasher, les réalisateurs Powell Robinson et Patrick Robert Young mettent en scène un tueur masqué, qui va d'abord s'en prendre à des inconnus avant de jeter son dévolu sur tout notre joli monde. L'un des attraits du film consiste alors à se demander, comme dans un Cluedo, l'identité du tueur qui exécute sans pitié ses victimes. Les fans de films d'horreur apprécieront sans nul doute la violence des meurtres et la générosité du gore qui a cours. Certes, on ne se situe pas dans Massacre à la tronçonneuse, mais certaines mises à mort se révèlent tout à fait marquantes.

bastard5Et puis ce n'est tout de même pas fréquent que l'on voit certains psychopathes se faire attaquer par d'autres psychopathes. Dans un film où la réflexion n'est pas fondamentalement de rigueur, les cinéastes ont peut-être un message à faire passer. Si au premier abord, tout paraît aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, quand on gratte le vernis les choses se révèlent bien différentes. La société a engendré nombre de personnes dérangées, faisant payer leur mal-être à leurs congénères. La société américaine a beau être l'une des plus développées au monde, elle comporte beaucoup de psychopathes et rednecks que l'on préfère éviter au quotidien.

Entre des scènes d'horreur bien sèches et « carrées », une multiplicité d'acteurs et une intrigue digne d'un bon slasher, Bastard a de quoi tenir la route. Toutefois, le film paye ses excès. Sur une durée relativement réduite – à peine plus d'1h20 – les réalisateurs ont voulu en mettre plein la vue au spectateur. Au détriment du scénario dont la crédibilité laisse par moments franchement à désirer. On pourra ainsi ergoter contre des facilités scénaristiques, à l'image de cette scène où une prisonnière regarde une vidéo comportant des images violentes, dont on se demande bien comment elles ont pu être filmées. Certes, il s'agit d'une scène choc en lien avec ce qui arrive à la prisonnière, mais tout de même. Dans le même ordre d'idée, le film laisse franchement à désirer dans sa séquence finale, avec des coïncidences vraiment tirées par les cheveux. Mais après tout, le final annonce un épisode 2 de Bastard que l'on attend avec un certain intérêt.

Car ces défauts n'entament pas le plaisir que l'on prend à regarder ce film d'horreur faisant preuve d'une réelle générosité dans ses scènes gores et d'un esprit ludique tout à fait plaisant. Bastard aurait mérité de sortir sur grand écran.

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17 juillet 2016

La tortue rouge de Michael Dudok de Wit

latortuerougeTitre du film : La tortue rouge

Réalisateur : Michael Dudok de Wit

Année : 2016

Origine : France

Durée : 1H20

FICHE IMDB

Synopsis : À travers l’histoire d’un naufragé sur une île déserte tropicale peuplée de tortues, de crabes et d’oiseaux, La Tortue rouge raconte les grandes étapes de la vie d’un être humain.

 

La tortue rouge est un film d'animation singulier, déjà par sa production qui regroupe une équipe internationale. En effet, son réalisateur, Michael Dudok de Wik est néerlandais, alors que la Française Pascale Ferran a été engagée comme co-scénariste. Et puis, en producteur artistique, il y a Isao Takahata des studios Ghibli, dont on sent notamment la patte au niveau du dessin.

Quant à l'histoire, elle prend la forme d'un conte. Un naufragé débarque sur une île déserte, où il parvient à survivre. Il cherche désespérément à quitter l'île mais une force mystérieuse l'en empêche. 

Proche de la folie, il s'en prend à une tortue qui finit par se transformer... en une jolie jeune femme.

Voilà quelque chose de tout à fait étonnant. A croire que la tortue géante avait tout prévu et qu'à l'instar de Circé, elle était bien décidée à garder auprès d'elle son naufragé. Tout est un peu merveilleux dans cette histoire.

latortuerouge4Mais la tortue rouge n'est pas spécifiquement un film d'animation pour enfants. Au contraire. Il s'agit d'une histoire riche sur le plan thématique et forte sur le plan émotionnel. On a ainsi une belle réflexion sur le cycle de la vie. Au début du film, l'homme est seul, puis il rencontre une une femme avec qui il a un enfant. De manière logique, l'enfant grandit, quitte le nid familial et les parents vieillissent ensemble.

Dans ce conte assez contemplatif, on est bercé au gré du temps qui passe, matérialisé par le jeu des couleurs avec des lumières changeantes. Par des vagues apaisantes (sauf quand le temps devient plus menaçant), nos protagonistes voguent sur le cycle de la vie. La tortue rouge constitue une magnifique leçon de vie. Sa fin est tout à la fois belle et dramatique. Cela n'est pas un hasard si son réalisateur, Michael Dudok de Wit, a choisi une tortue. Cet animal vit longtemps, parfois bien au-delà d'un être humain. Cela lui confère un côté quasi éternel. Après tout, les tortues étaient déjà présentes lorsque les dinosaures étaient présents sur Terre.

Ce film d'animation permet aussi d'être transporté vers un ailleurs, pour quitter provisoirement notre quotidien. En effet, il contient de nombreux rêves que font nos protagonistes. Ils sont souvent l'occasion d'une évasion, que ce soit dans les airs, ou en quittant l'île par la mer. Ce film se veut plus que jamais universel dans ses diverses thématiques. Pour preuve, il ne contient aucun dialogue (juste quelques cris) et est donc accessible au monde entier.

Un des thèmes majeurs du film, déjà évoqué dans d'autres productions Ghibli, reste clairement cette ode à la nature. L'homme naufragé vit en harmonie avec celle-ci. Dans cette fable écologique où la nature est luxuriante, l'homme a tout à disposition auprès de lui : il se nourrit en respectant la nature, il fait avec les moyens dont il dispose. Les petits crabes voleurs (côté humoristique du film) sont ses amis, à tel point qu'il les a quasiment domestiqué. Quant au fils du naufragé, il a un rapport particulier avec les tortues géantes (après tout sa mère n'est-elle pas à la base une tortue géante), qui vont l'aider à plusieurs reprises. Sur ce sujet de la nature, on peut penser que le tsunami – constituant un des moments forts du film – est une façon pour le réalisateur de rappeler qu'à force de maltraiter notre planète, on en paye le prix fort.

latortuerouge5Terminons cette analyse de La tortue rouge en évoquant le design. On a ici des dessins réalistes, qui oscillent entre tradition et modernité. Ainsi, certains décors ont été réalisés au fusain, à l'ancienne. On songe bien évidemment à l'influence d'Isao Takahata et à son dernier film, Le conte de la princesse Kaguya, avec un design qui s'en rapproche. Toutefois, même si les images de synthèse sont ici prohibées, ce film profite tout de même de l'apport des nouvelles technologies avec certains éléments dessinés au crayon numérique, comme le radeau ou les tortues.

Au final, La tortue rouge se révèle un très beau film d'animation à l'approche très adulte, et qui devrait ravir un grand nombre de personnes, tant ses considérations paraissent universalistes. C'est sans conteste l'un des films majeurs de cette année 2016. Que la sagesse et la longévité de la tortue vous accompagnent au quotidien ! 

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06 juillet 2016

Prison de cristal d'Agustin Villaronga

prison de cristal1Titre du film : Prison de cristal

Réalisateur : Agustin Villaronga

Année : 1986

Origine : Espagne

Durée : 1h50

Avec : Gunter Meisner, David Sust, Marisa Paredes, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Un docteur nazi obsédé par les jeunes garçons est rongé par ce sentiment coupable et se jette dans le vide du haut d'un toit. Quelques années plus tard, alors qu'il est réduit à vivre attaché à un appareil respiratoire, une de ses victimes apparaît dans l'habit d'un infirmier...

 

Datant de 1986, Prison de cristal d'Agustin Villaronga est un film purement horrifique, dans toute sa splendeur. Ce long métrage est à réserver à un public hautement averti car son contenu est particulièrement dérangeant.

Il n'y a qu'à voir le synopsis du film avec un ancien bourreau nazi, le docteur Klaus, qui est enfermé dans une prison de cristal, suite à une tentative de suicide, qui l'a rendue fortement handicapée. Un jeune homme décide de l'assister pour ses soins quotidiens, alors que ses desseins sont très différents...

Tout le film est basé sur la confrontation perverse entre le docteur Klaus et Angelo, ange exterminateur surgi du passé qui va le placer en face de sa monstruosité.

prison de cristal 4Si ce long métrage utilise par moments les codes du thriller à la Hitchcock et à la Argento, il devient de plus en plus oppressant et complexe. En dehors de rares scènes en extérieurs, le film est un huis-clos malsain.

Le réalisateur Agustin Villaronga connaît visiblement très bien ses classiques et, comme Michael Powell, il place constamment le spectateur dans une position de voyeur pour le moins inconfortable. Et ce d'autant plus que les horreurs perpétrées par les deux hommes impliquent des enfants. La dimension pédophile est très prégnante, et nullement dissimulée. A la différence d'un film de Michael Haneke, il n'y a pas de refuge moralisateur et les terrifiantes scènes ne sont pas filmées en hors champ.

La thématique principale du film est très lourde puisqu'il s'agit ni plus ni moins que d'une réflexion sur la transmission du Mal, ainsi que la fascination de la mise à mort. Le film pose bien l'horreur du mimétisme du Mal et non d'une thématique vengeresse tel que évoqué dans La jeune fille et la mort de Polanski. Les différents meurtres commis répondent à un rituel évident, et à ce plaisir qu'ont ces bourreaux de jouir de la mort d'autrui. Quelque part, ce film est encore plus malaisant puisqu'il confronte le spectateur à la part la plus sombre de son âme.

Le film ne comporte pas tellement d'images chocs mais il frappe par la dureté de ces situations.

Prison de cristal prend d'ailleurs une résonance particulière, puisqu'il traite sous couvert du nazisme, des ravages du régime franquiste, thème souvent relaté par les cinéastes espagnols.

Ce long métrage reste méconnu du grand public. A tort car c'est œuvre forte qui mérite d'être découverte. A regarder toutefois en connaissance de cause, dans la mesure où Prison de cristal est aussi marquant qu'un Martyrs de Pascal Laugier.

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25 juin 2016

10 Cloverfield lane de Dan Trachtenberg

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Titre du film : 10 Cloverfield lane

Réalisateur : Dan Trachtenberg

Année : 2016

Origine : États-Unis

Durée : 1H43

Avec : Mary Elizabeth Winstead (Michelle), John Goodman (Howard), John Gallagher Jr. (Emmett), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Une jeune femme se réveille dans une cave après un accident de voiture. Ne sachant pas comment elle a atterri dans cet endroit, elle pense tout d'abord avoir été kidnappée. Son gardien tente de la rassurer en lui disant qu'il lui a sauvé la vie après une attaque chimique d'envergure.

 

Huit ans après le found footage Cloverfield (2008), le producteur J.J. Abrams remet le couvert avec 10 lane Cloverfield. Si les deux films entretiennent une parenté évidente au niveau du titre, le parallèle s’arrête là.

Car au côté spectaculaire et dynamique de Cloverfield, s’oppose assez nettement le côté intimiste et psychologique de 10 lane Cloverfield.

Par ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il ne s’agit pas ici d’une suite directe de Cloverfield. Ce long métrage joue de prime abord la carte du mystère avec une jeune femme, Michelle, victime d'un accident de voiture assez grave, après avoir été percutée par un autre véhicule. A son réveil, elle est enfermée dans une pièce isolée. Un homme, Howard, se présente rapidement à elle. Il lui aurait sauvé la vie, car le monde extérieur serait en proie au chaos, suite à une attaque chimique de grande ampleur rendant l’air irrespirable.

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Dès le départ, 10 Cloverfield lane donne envie d’en savoir plus. Howard est-il effectivement l’homme bienveillant qu’il déclare être ou s’agit-il d’un dangereux psychopathe ? Le monde extérieur a-t-il réellement changé, au point d’être devenu invivable ? Telles sont les questions légitimes que l’on se pose, et dont les réponses n’interviendront que progressivement.

S’il est daté de 2016, 10 Cloverfield lane s’inscrit dans la droite lignée de films de science-fiction des années 50, tels que La guerre des mondes (1953) et L’invasion des profanateurs de sépultures (1956). A cette époque, la paranoïa de la population américaine était vivace face à la menace du danger nucléaire. Howard est manifestement dans cet état d’esprit, ressassant en permanence l’idée que le monde est en proie à la désolation. Est-il en plein délire ou a-t-il raison ?

Sur ce point, comme sur les autres, le réalisateur Dan Trachtenberg entretient constamment le suspense.

Surtout, 10 Cloverfield lane se révèle particulièrement prenant puisque son héroïne, Michelle, ne croit pas une minute au côté philanthropique de son hôte. Elle cherche coûte que coûte à s’évader du bunker où elle a élue résidence. Ce long métrage s’avère un huis clos oppressant, où le spectateur ne sait pas vraiment sur quel pied danser, au regard du caractère trouble d’Howard et de l’absence de certitudes quant à la situation du monde.

A cet égard, John Goodman livre une prestation impressionnante dans le rôle d’Howard, un ancien marine, qui inspire des sentiments très partagés. L’actrice Mary Elizabeth Winstead est également tout à fait crédible dans le rôle de Michelle, une jeune femme un peu paumée, qui prend progressivement de l’assurance. Quant à John Gallagher Jr, il interprète le rôle d’Emmett, le troisième membre de ce curieux ménage à trois.

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On ne s’ennuie pas une minute devant ce film qui délivre progressivement les tenants et aboutissants de cette histoire. Avant d’en arriver au climax, il s’établit une sorte de jeu de poker menteur, chacun gardant de son côté la vérité ou des secrets gênants.

Le huis clos psychologique est particulièrement réussi. Cela n’est pas la seule source de satisfaction. On notera ainsi que 10 Cloverfield lane prend une trajectoire très différente dans son dernier quart d’heure, par le biais d’un twist valant largement le détour, et alimentant certaines thèses évoquées dans le film. La surprise est tout de même de mise, et le spectateur ne peut que se satisfaire de ce virage à 360 degrés bienvenu. Reste donc à comprendre l'affiche ambiguë du film : « un monstre peut avoir plusieurs visages ».

Au final, grâce à un scénario astucieux et à une atmosphère générale pesante, 10 Cloverfield lane dépasse son statut de simple série B. Ce thriller psychologique, mâtiné de fantastique, vaut largement le coup d’œil.

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15 juin 2016

Elle de Paul Verhoeven

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Titre du film : Elle

Réalisateur : Paul Verhoeven

Année : 2016

Origine : France

Durée : 2h10

Avec : Isabelle Huppert (Michèle), Laurent Lafitte (Patrick), Anne Consigny (Anna), Charles Berling (Anna), Virginie Efira (Rebecca), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d'une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d'une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu.

 

Avec Tricked (2012), Paul Verhoeven s’intéressait à un père de famille infidèle, manipulé par d’autres personnes. Ce film mettait en avant une société très libre où les gens n'ont pas d'interdits.

S’inscrivant dans la continuité de cette œuvre, Elle (2016) dresse le portrait de Michèle, une femme forte, de tempérament, qui ne respecte personne autour d’elle et agit uniquement en fonction de ses désirs. Cette femme célibataire est un jour agressée à son domicile. Mais elle ne prend pas l’attitude d’une victime. Au contraire.

De façon rationnelle, elle cherche à régler son compte à son agresseur. Tout cela peut paraître finalement assez logique.

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Pourtant, ne comptez pas sur Verhoeven pour mettre en scène un long métrage classique. Le réalisateur de Basic instinct s’amuse à détourner les codes du thriller et à jouer de sa supposée passion pour la violence et le sexe, qui lui colle à la peau.

De manière plus générale, comme c’est le cas dans nombre de ses films, Verhoeven en profite pour s’attaquer aux travers de notre société contemporaine. Dans un monde où tout va très vite et où les valeurs morales s’estompent de plus en plus, le champ des possibles s’ouvre à tous. Et ce n’est pas forcément le meilleur de l’être humain qu’il nous est donné de voir.

Michèle entretient ainsi une relation particulièrement ambiguë avec son agresseur. On est dans une sorte de traque mais on ne sait pas précisément qui traque l’autre. On est dans un jeu du chat et de la souris, dans du dominant-dominé avec un côté sado-masochiste, avec l’étrange sensation que cela n’est pas pour déplaire à Michèle.

Cette dernière n’est d’ailleurs pas vraiment frileuse dans sa relation avec autrui : elle a pour amant le mari de son associée (qui au passage est sa meilleure amie) ; elle séduit son voisin qui est pourtant lui aussi un homme marié et elle semble sans limites à de nombreux points de vue. Autour d’elle gravitent toute une panpolie de personnages complètement zinzins : sa mère, très âgée, fréquente un gigolo pour assouvir ses désirs ; son père est un psychopathe en puissance, emprisonné après des faits macabres ayant fait la une des journaux. Verhoeven décrit une société d’amoraux et de névrosés – violeurs, personnages adultérins, psychopathes – agissant sous le seul principe de leur bon-vouloir. Aucune barrière morale ne semble en mesure de les arrêter. Comme le dit très justement Michèle, « la honte c’est pas un sentiment suffisamment fort pour commettre quoi que ce soit ».

Le film montre de manière évidente que derrière le vernis de gens respectables, se dissimulent des gens torturés et pervers.

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Au passage, le cinéaste égratigne sans vergogne la religion. Il se moque de ces gens se faisant passer pour de bons chrétiens, alors que sommeille en eux ou dans leur entourage de véritables psychopathes, prêts à commettre des actes horribles. L’aspect volontairement comique de certaines scènes n’a d’autre but que de désacraliser une religion servant à beaucoup de paravent. L’habit ne fait pas le moine, c’est le moins que l’on puisse dire.

Verhoeven ne se limite pas à constater l’aspect sans foi ni loi de notre société. Il s’intéresse également aux causes. Au premier rang desquelles il place les jeux vidéo. Cela n’est pas un hasard si Michèle dirige une société de jeux vidéo. En favorisant la violence et le sexe, ces jeux influencent de manière néfaste les gamers, en leur faisant croire que les pratiques vécues dans le jeu sont transposables dans notre monde contemporain. Nullement cathartique, ce déchaînement de violence et de sexe exacerbe des sentiments, qui devraient être au contraire jugulés.

En plus de thématiques fort riches, Elle bénéficie d’acteurs principaux de qualité. Dans le rôle de Michèle, Isabelle Huppert déploie toute la diversité de son jeu d’actrice, avec un naturel assez impressionnant. Quant à Laurent Lafitte, si son personnage est moins exubérant, il n’en reste pas moins tout à fait ambigu, voire inquiétant.

Au final, Elle apparaît comme un drame psychologique, bien plus fin qu’il n’y paraît. Le jury de Cannes a manifestement manqué de discernement, en lui accordant aucun crédit. C’est sans doute le côté direct de cette œuvre qui a laissé sur le carreau les festivaliers.

A 77 ans, Verhoeven se porte bien et n’a pas changé d’un iota. Il vilipende avec toujours autant d’à-propos une société à la dérive. Vivement son prochain film.

05 juin 2016

Julieta de Pedro Almodovar

julieta1Titre du film : Julieta

Réalisateur : Pedro Almodovar

Année : 2016

Origine : Espagne

Durée : 1h39

Avec : Emma Suarez, Adriana Ugarte, Daniel Grao, Rossy de Palma, etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Julieta s’apprête à quitter Madrid définitivement lorsqu’une rencontre fortuite avec Bea, l’amie d’enfance de sa fille Antía la pousse à changer ses projets. Bea lui apprend qu’elle a croisé Antía une semaine plus tôt. Julieta se met alors à nourrir l’espoir de retrouvailles avec sa fille qu’elle n’a pas vu depuis des années. Elle décide de lui écrire tout ce qu’elle a gardé secret depuis toujours.

 

Avec sa dernière œuvre, Pedro Almodovar est reparti bredouille du dernier festival de Cannes 2016. Pourtant, Julieta aurait sans doute mérité un autre sort. Car il s'agit clairement d'un très bon Almodovar.

Comme à son habitude, le cinéaste espagnol nous dépeint avec passion le portrait d'une femme forte. Ici, il s'agit de Julieta, une femme âgée d'une cinquantaine d'années, fâchée de longue date avec sa fille unique.

julieta3Almodovar aime les histoires de famille dramatiques, compliquées, et intenses sur le plan émotionnel. Julieta fait partie de celles-ci avec une héroïne dont on découvre le chemin de vie. Le montage du film est particulièrement efficace, avec de nombreux flashbacks évoquant le passé de Julieta. Utilisant quasiment les codes du thriller, Almodovar distille progressivement les éléments d'une intrigue mystérieuse. Le spectateur n'a de cesse de se prendre au jeu, avec un suspense savamment entretenu.

Tout commence dans les années 80 par une mystérieuse rencontre entre Julieta et un beau pêcheur. Cela n'est pas sans rappeler l'excellent Son de Mar de Bigas Luna, avec la passion comme leitmotiv. Et comme souvent dans ce genre de situation extrême, lorsque l'amour (Éros) est présent, la mort (Thanatos) n'est jamais très loin. Dans la catégorie mortifère, le film flirte par moments avec le fantastique, avec la disparition de personnages dans d'étranges conditions (cf l'homme du train).

Comme on le dit souvent, les réalisateurs ont l'habitude de refaire le même film. Dans le cas de Julieta, cette idée paraît évidente, tant Almodovar revisite des thématiques qui lui sont chères : portrait de femme forte ; sentiments exacerbés ; personnages torturés ; secrets enfouis qui marquent les protagonistes à jamais, comme si une chape de plomb leur était tombée dessus.

Personnage à fleur de peau, Julieta semble enfermée dans son passé. La culpabilité la ronge de l'intérieur et l'empêche d'avancer comme elle le souhaiterait. L’héroïne du film La piel que habito était emprisonnée physiquement par un ravisseur aux considérations pour le moins étranges. De son côté, Julieta est enfermée dans une prison mentale, dont elle ne pourra s'échapper, qu'à partir du moment où elle en aura fini avec son passé.

julieta6Dans ce maelström émotionnel qui laisse la part belle aux acteurs, la distribution se révèle de grande qualité. Emma Suarez, remarquée dès 1993 dans le sublime L'écureuil rouge de Julio Medem, est ici impeccable dans son rôle de femme torturée, hantée par son passé. Pour accroître à l'écran le côté déphasé de son héroïne, Almodovar intègre adroitement des éléments du passé dans le présent. Outre Emma Suarez, le film peut s'enorgueillir du jeu très naturel de Adriana Ugarte qui interprète le rôle de Julieta en tant que jeune adulte. Le bellâtre Daniel Grao jouant le rôle du ténébreux pêcheur n'est pas mal non plus. Tout comme Rossy de Palma, une des habituées du cinéma d'Almodovar, parfaite dans le rôle de l'oiseau de mauvaise augure, venant semer la zizanie au sein d'un couple heureux. Et puis, preuve de la réussite du film, un personnage féminin – celui de la fille de Julieta – est marquant par son absence.

Film d'une grande sensibilité, presque féminin par son approche (il s'agit d'une histoire de femmes), Julieta est sans conteste un Almodovar de très bon niveau. Il est donc fortement conseillé de se rendre dans les salles obscures pour ressentir à plein ce magnifique drame familial.

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26 mai 2016

Der fan de Eckhart Schmidt

Der-Fan-1024x554Titre du film : Der fan

Réalisateur : Eckhart Schmidt

Année : 1982

Origine : Allemagne

Durée : 1h32

Avec : Désirée Nosbusch

FICHE IMDB

Synopsis : Adolescente obsédée par le chanteur R, Simone arrive à passer une nuit avec lui. Si pour la popstar ce n'est qu'une aventure de plus, c'est pour Simone l'occasion de fusionner à jamais avec l'objet de son désir.

 

Présenté cette année au festival Hallucinations collectives, à Lyon, dans le cadre de la thématique « Les singulières », Der fan de Eckhart Schmidt constitue une curiosité du début des années 80.

Der-Fan-8-1024x576Le film dresse le portrait d'une adolescente qui est littéralement obsédée par un chanteur allemand à la mode, prénommé R. Der fan prend son temps pour poser le contexte avec cette cette jeune fille un peu rêveuse, peu assidue à l'école et ayant des problèmes de communication avec ses parents. Seule une chose l'intéresse : le chanteur R dont elle écoute en permanence la musique avec son wakman, et à qui elle écrit de nombreuses lettres d'amour. Elle a un souhait, qui tourne à l'obsession : rencontrer sa star.

Comme son titre l'indique, Der fan traduit la relation extrême d'une fan transie d'amour (son titre international est Trance) qui n'a pas de limites pour rencontrer la star de ses rêves et pour vivre avec cette dernière. La jeune Simone est impressionnante dans son idée fixe car elle n'accorde aucun crédit au regard des autres, que cela soit l'école, la famille, les camarades de classe, et tout son entourage. On peut considérer qu'il s'agit d'un film d'amour fou.

Le film se divise assez clairement en trois parties bien distinctes : la présentation de la situation, la rencontre avec R et un troisième acte pour le moins étonnant.

C'est en cela d'ailleurs que Eckhart Schmidt réussit son pari, en mélangeant subtilement les genres et en réservant au spectateur son lot de surprises. Car il faut bien le connaître que Der fan prend une tournure véritablement inattendue, même si elle s'inscrit quelque part dans un cinéma allemand déviant. Le film lorgne de plus en plus vers les codes du film d'horreur pur.

Der-Fan-12-1024x576Cela étant, ce long métrage repose intégralement sur les frêles épaules de la jeune actrice Désirée Nosbusch, alors âgée de seulement 16 ans. Elle accomplit une performance très convaincante, d'autant qu'elle est quasi mutique. La jeune Désirée Nosbusch incarne la « girl next door » des années 80 totalement en phase avec son temps, mais dont on devine progressivement qu'il y a une fêlure. Sous son regard angélique mais en même temps très énigmatique (on ne sait jamais ce qu'elle pense vraiment), se cache un feu qui ne demande qu'à s'embraser.

 

La musique électro, très années 80, rythme avec un certain charme la trame du film et revient en leitmotiv, une façon de rappeler que R est constamment dans les pensées de l’héroïne.

Voilà un film inédit à la lisière de plusieurs genres, qui constitue une rareté de grande qualité, et pour ne rien gâter, une œuvre surprenante. On n'a pas l'habitude de voir un tel film dans le cinéma allemand. Surtout qu'on est clairement situé dans le haut du panier au niveau qualitatif. Der fan mériterait clairement de sortir de l'ombre. Un éditeur de DVD – blu ray pourrait se pencher sur son cas.

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09 mai 2016

Marie et les naufragés de Sébastien Betbeder

marie1Titre du film : Marie et les naufragés

Réalisateur : Sébastien Betbeder

Année : 2016

Origine : France

Durée : 1H44

Avec : Pierre Rochefort (Siméon), Vimala Pons (Marie), Eric Cantona (Antoine), Damien Chapelle (Oscar), André Wilms (Cosmo), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : "Marie est dangereuse" , a prévenu Antoine. Ce qui n'a pas empêché Siméon de tout lâcher, ou plus exactement pas grand-chose, pour la suivre en secret.

 

De nos jours, il n'est pas fréquent de tomber sur des comédies originales. Et qu'elles puissent être françaises est encore plus rare. Quatrième long métrage de Sébastien Betbeder, Marie et les naufragés fait partie de cette catégorie de film.

Dès le départ, le spectateur est mis dans l'ambiance avec le personnage principal, Siméon, racontant sa vie passée dans un style proche d'un documentaire personnel, qui n'est pas sans rappeler le début du Fabuleux destin d'Amélie Poulain.

marie4Le réalisateur, Sébastien Betbeder, s'amuse à décrire des personnages paumés, qui se cherchent dans un monde qui leur est étranger. Tout part d'un portefeuille retrouvé par Siméon, lequel tombe immédiatement amoureux de la jeune femme à qui il appartient : une certaine Marie. Pour elle, il est prêt à tout et même si leur première rencontre n'aboutit à rien, il s'obstine. Ne sachant pas comment l'aborder, il va la prendre en filature.

Sébastien Betbeder joue à fond la carte de l'humour, notamment avec Siméon, jeune homme réservé, un peu gauche, papa d'une petite fille qui a une passion pour les cimetières !

Le film est d'ailleurs rempli de personnages hauts en couleurs. On a ainsi Antoine, l'ex amant contrarié de Marie, qui à son tour prend Siméon en filature. On a également Oscar, le colocataire d'Antoine, un apprenti musicien, qui a la particularité d'être somnambule. La palme du personnage original revient sans conteste à Cosmo, un compositeur à succès qui a changé de style musical du jour au lendemain, pour se lancer dans la musique électronique, avec des vêtements dignes du gourou d'une secte. Cosmo paraît complètement halluciné avec son histoire de réincarnation, qui lui a inspiré son hit La fille de l'eau.

Dans Marie et les naufragés, Sébastien Betbeder dresse le portrait d'aventuriers des temps modernes, qui n'hésitent pas à tout plaquer pour changer de vie. Au-delà de son ton comique et de son aspect décalé omniprésent, le film constitue une réflexion sur le temps qui passe (les personnages qui décrivent leur vie passée) et sur le fait d'être acteur de sa vie. La grande imagination dont font preuve plusieurs des protagonistes est peut-être pour eux une façon de s'évader du quotidien qui les entoure.

marie2D’ailleurs, Marie et les naufragés comporte comme thématique le processus de création : Antoine est un écrivain puisant son inspiration auprès des gens qu'il fréquente ; Oscar crée de la musique électronique, tout comme Cosmo.

De manière plus évidente, ce film est aussi une histoire d'amour – forcément atypique – entre les deux personnages principaux, Siméon et Marie.

Ce long métrage, loufoque et totalement décalé, donne la pêche au spectateur car il fait preuve constamment d'optimisme et de joie de vivre. On se régale lors de la séquence finale, où les corps se meuvent dans l'espace, sur une musique électronique inspirée. A cet égard, il convient de signaler que l'intégralité de la bande-son a été composée par Sébastien Tellier. Sa musique électronique contribue à l'émotion qui se dégage de ce film tout à la fois drôle et touchant.

Évidemment, Marie et les naufragés ne serait pas réussi sans une distribution de qualité. Le fils de Jean Rochefort, Pierre Rochefort, est une véritable révélation. Dans le rôle de Siméon, il se montre amusant, sensible et touchant. De son côté, Vimala Pons campe une mystérieuse Marie, qui paraît inaccessible et encore plus hallucinée que les autres « naufragés ». De son côté, Eric Cantona est très en forme dans le rôle de l'écrivain torturé. Quelques mots aussi pour un second rôle savoureux : André Wilms, inoubliable dans le personnage farfelu de Cosmo.

Au final, Marie et les naufragés est un OFNI (objet filmique non identifié) pour le moins surprenant et mystérieusement décalé. N'hésitez pas à regarder ce film pour vous changer les idées. 

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