Exotica Réalisé par Atom Egoyan
Titre original : Exotica
Année : 1994
Origine : Canada
Durée : 103 minutes
Avec : Bruce Greenwood, Mia Kirshner, Don MacKellar, Elias Koteas, Arsinée Khanjian, Sarah Polley,...

Fiche IMDB

Résumé : Christina est effeuilleuse à l'"Exotica", un club de striptease dirigé par Zoé, une femme à poigne. Elle entretient une étrange relation avec un des habitués, Francis, contrôleur des impôts le jour, tandis qu'Eric, animateur dans le club, est secrètement amoureux d'elle.


Exotica est le premier film vraiment accessible d’Atom Egoyan, cinéaste canadien d’origine arménienne qui compte à son actif des films aussi magistraux que Family viewing ou The adjuster, dans lesquels il a déjà mis en place son univers et ses thèmes : le corps, les racines, l’identité, le désir et surtout le regard.

Exotica décrit les relations complexes et ambigues entre différents personnages qui semblent tous liés. C’est aussi le nom de la boîte de nuit où se déroule la majeure partie de l’action du film. On y suit les trajectoires de Francis Brown (Bruce Greenwood, parfait, vu également dans le magnifique De beaux lendemains du même Egoyan), contrôleur fiscal ; de Thomas Pinto (Don MacKellar), homosexuel trafiquant d’oiseaux exotiques et toujours à la recherche d’êtres exotiques ; de Christina (Mia Kirshner, une révélation), strip-teaseuse à l’Exotica qui entretient une relation trouble avec Francis ; d’Eric (l’excellent Elias Koteas, vu dans The adjuster d’Egoyan et Crash de David Cronenberg), disc-jockey de l’Exotica et ancien amant de Christina ; enfin Zoé (Arsinée Khanjian, la femme dans la vie d’Egoyan, interprète de la quasi-totalité de ses films), patronne de la boîte, enceinte d’Eric et mère ou amante de Christina (on ne sait pas trop). On peut également citer Tracey (Sarah Polley, la future héroïne de De beaux lendemains et du ludique Existenz de David Cronenberg), fille de Harold (le frère handicapé de Francis), qui joue la baby-sitter de Francis, alors que celui-ci n’a à première vue pas d’enfant.

Exotica est un film véritablement hypnotique, au rythme lancinant, sensuel comme un déhanchement. Les lumières bleues et rouges éclairent une sorte de jungle luxuriante, étouffante, décor principal du night-club, semblant surgi de nulle part, entre rêve et cauchemar, dessinant une atmosphère irréelle, au son d’une musique aux accents orientalisants (la musique de Mychael Danna est à ce titre fascinante). Les danseuses se déshabillent et s’offrent au regard des clients, mais tout contact est interdit. On regarde, mais on ne touche pas.

Exotica a la forme d’un film-puzzle envoûtant, qu’Egoyan a filmé comme un strip-tease. Il se livre au regard du spectateur progressivement, les éléments de l’histoire lui étant révélés au fur et à mesure et suscitant ainsi son attente en créant une sorte de suspense intérieur. En effet, quels sont donc les liens mystérieux qui unissent chacun des protagonistes ?

Egoyan nous fait surtout comprendre que nous sommes en fait tous des voyeurs indiscrets, cherchant coûte que coûte à connaître les secrets des autres. Ainsi, dès le début du film, on peut voir Thomas à la douane qui est épié par d’autres personnes dissimulées derrière une vitre sans tain. Le nombre de scènes similaires est important. A chaque fois, Egoyan épouse le point de vue d’un des personnages qui regarde un autre personnage, le spectateur étant également en position de voyeur qui regarde un protagoniste épiant lui-même un autre protagoniste (on retrouve des scènes quasiment identiques chez De Palma).

Mais ce voyeurisme n’est jamais complaisant, car le spectateur regarde la plupart du temps quelqu’un qui souffre en regardant quelqu’un d’autre. Le décor de l’Exotica, constitué de danseuses qui s’offrent au regard et d’un nombre incalculable de miroirs ou de vitres, devient par ce biais un terrain idéal pour Egoyan. Si les personnages et les spectateurs sont tous voyeurs, ils sont également tous exhibitionnistes : le jeu de miroir est en effet évident entre l’écran de cinéma et la salle et entre les danseuses et les clients. Egoyan exhibe son histoire comme les filles exhibent leurs corps, les spectateurs venant se fondre dans les images. Le titre du film fait certes référence au nom de la boîte de nuit, mais également aux fantasmes et aux pulsions refoulées, qu’on peut qualifier d’exotiques, des personnages comme des spectateurs.

Pour Egoyan, l’important ne semble d’ailleurs pas être véritablement l’histoire qu’il raconte mais plutôt comment chacun arrive à vivre avec son mystère. Ainsi, les différents personnages du film se sont inventé des rituels pour arriver à survivre, comme Francis qui vient un soir sur deux à l’Exotica, demandant à chaque fois Christina. Christina danse et se dévêtit tous les soirs, habillée en collégienne, sur la célèbre chanson Everybody knows de Leonard Cohen, mais tout le monde sait évidemment qu’elle n’est pas une collégienne. Eric semble vivre sa passion pour Christina par procuration, en incitant les clients à la toucher, comme pour se guérir de cet amour. Thomas échange des billets de spectacle contre le spectacle de son désir en draguant des êtres appartenant à une autre race que lui (un noir, un indien, un latin), puis il cédera aux exigences traumatiques de Francis, lui-même prisonnier d’un désir régressif par personne interposée.

Ces rituels sont donc un moyen de cure psychanalytique pour chacun des personnages et sont de ce fait devenus indispensables pour panser leurs blessures, même si Zoé affirme le contraire à Francis, cette même Zoé qui a ravi la promesse d’un enfant à l’obligeance virile de son disc-jockey Eric.

Dans Exotica comme dans la majorité des films d’Egoyan, le désir s’assouvit dans le rapt d’une image. L’image est en fait un trompe-l’œil pour le spectateur, qui doit lui-même chercher la vérité des personnages, comme sa propre vérité, parmi les signes qui s’affichent sur l’écran. Ce thème est d’ailleurs récurrent dans l’œuvre d’Egoyan : on peut notamment le constater dans Next of kin, premier long métrage d’Egoyan, où le jeune héros, après avoir visionné la bande vidéo montrant la thérapie psychanalytique d’une famille, s’introduit au sein de cette même famille en prenant la place du fils disparu. Dans Family viewing, une famille éclatée, vivant dans un appartement saturé d’écrans de télévision et d’images vidéo, finit par se restructurer grâce à elles. Dans The adjuster, on suit des personnages piégés par toutes sortes d’images : vidéo, pornographiques, censurées, volées par un caméscope ou publicitaires.

Egoyan semble obséder par ces images et surtout par ce qu’elles provoquent en nous. Il se rapproche en cela des thèmes d’un Wim Wenders, par le fait de s’interroger sur le sens des images et sur la fascination qu’elles possèdent sur les spectateurs. Ce surpeuplement d’écrans, d’images, de miroirs, de vitres, de caméras, présent dans la plupart de ses films (ses films les plus récents, comme Ararat ou La vérité nue, ne font pas exception à la règle) finit par dégager un sentiment malsain.

Cela dit, Exotica reste à ce jour le film le plus émouvant d’Egoyan. On y trouve enfin un peu de chaleur, un peu de sentiment, c’est d’ailleurs ce que semblent finalement chercher les clients de l’Exotica, afin de pallier à leur solitude. Les films précédents d’Egoyan étaient en effet beaucoup plus froids, plus cliniques.

Dans Exotica, on sent que les divers protagonistes souffrent énormément, prisonniers de leurs désirs et de leurs secrets (on saura pourquoi à la fin du film), et on finit par s’attacher à eux, même à Eric, qui semble pourtant totalement néfaste. Pour Francis, il faudra faire le deuil d’une image qui le hante pour qu’il puisse redémarrer dans la vie. Pour Eric, il faudra qu’il révèle enfin le secret qui le ronge. Le dernier plan du film, apaisé, semble nous dire que les personnages sont guéris, mais le sont-ils réellement ? On ne sait pas, mais Egoyan laisse affleurer un léger espoir. La construction du film, avec une scène primitive qui se révèlera par bribes, crée une sorte de suspense intérieur dont le spectateur veut connaître le dénouement.

Exotica reste sans doute à ce jour le chef d’œuvre d’Egoyan. Comme le dit Eric : « Il nous faut vous rendre à vos solitudes. Mais rappelez-vous : nous restons à portée de rêves ».

Film-puzzle fascinant, hypnotique, où le spectateur se perd dans un labyrinthe de désirs, où les personnages semblent prisonniers d’un monde désincarné, errant à la recherche d’une réponse à leurs fantasmes, Exotica est un film à découvrir absolument. Laissez-vous simplement porter, vous ne serez pas déçus !