Lisa_et_le_diable

Réalisé par Mario Bava
Titre original : Lisa e il diavolo
Titre international : Lisa and the devil
Année : 1972
Origine : Italie
Durée : 95 minutes
Avec : Elke Sommer, Telly Savalas, Sylva Koscina, Alessio Orano, Gabriele Tinti,
Alida Valli,...

Fiche IMDB 

Résumé : En 1972, Lisa, une jeune touriste allemande, visite la ville médiévale de Tolède. Mais, elle s'y perd. A la tombée de la nuit, elle demande à un couple en voiture de la raccompagner. Une panne les force à se rendre dans une grande maison habitée par une femme aveugle et son fils...

Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant de lire l'avis qui suit.

Par ailleurs, cet avis s'intéresse à Lisa et le diable, non à l'affreuse version remontée intitulée La maison de l'exorcisme (film dans lequel des scènes d'exorcisme ont été rajoutées tandis que d'autres scènes de Lisa et le diable ont été ôtées), qui est à éviter si possible, car elle dénature totalement le film de Bava.

Voici l’un des chefs d’œuvre de Mario Bava, où celui-ci a pu laisser libre court à ses fantasmes les plus profonds. Œuvre triviale et raffinée, fantasmatique et onirique, poème baroque et gothique, précis de décomposition où plane l’ombre de la mort, où le fantastique s’immisce par petites touches, surgit là où l’on s’y attend le moins, ce film est la quintessence du style de Bava, qui s’éloigne du giallo pour s’imprégner durablement dans l’esprit du spectateur.

On sort du film ébloui mais épuisé, égaré dans un récit labyrinthique à la limite du surréalisme, où les temps se confondent dans un même espace, rythmé par le fameux Concerto d’Aranjuez de Rodrigo. On pénètre dans un univers de pur fantasme, fasciné et effrayé à la fois par tant de beauté morbide, par tant de perversité.

La scène où Lisa (Elke Sommer), endormie, offerte, se fait lentement déshabiller puis où, nue et toujours endormie, allongée sans défense sur le lit, elle se fait faire l’amour par Maximilien, à coté d’un cadavre en putréfaction censé être Elena (la fille dont Lisa est la doublure), est d’une audace rare : elle provoque un sentiment de fascination et d’effroi, d’attraction et de répulsion. Bava l’a d’ailleurs filmée comme une véritable scène d’amour, d’autant plus sensuelle que Lisa est totalement démunie et que Maximilien se révèlera incapable de lui faire l’amour, parasité par le souvenir d’Elena. La scène pourrait être scabreuse, complaisante, elle se révèle d’une folle audace, d’où s’élève une émotion unique.

La manière dont Bava a réalisé cette séquence la transforme en une des rares scènes réellement nécrophiles de l’histoire du cinéma : Maximilien est filmé en train d’essayer de faire l’amour à une Lisa inerte, avec au premier plan le cadavre putréfié d’Elena.  En outre, Bava ne condamne pas Maximilien, il le présente comme un être transi d’amour, prisonnier d’une mère trop possessive qui lui ôte toute liberté (on n’est pas loin de Hitchcock en ce sens) et qui ne lui permet pas de différencier le bien du mal. De ce fait, Maximilien est un personnage tragique, presque innocent finalement.

Le film est irracontable, parasité par la mort, la putréfaction, le statisme. Il commence de manière inquiétante, mystérieuse, où plane l’ombre du diable, continue comme un giallo gothique (l’arrivée des protagonistes dans le manoir), où se ressent le poids du secret, puis se termine dans un pur délire onirique, où passé et présent se confondent et se rejoignent dans le même cadre. Bava ne présente finalement que des pantins réduits à n’être que des mannequins.

La galerie de personnages qu’il décrit est grotesque, à la limite de la caricature : Lisa, à la blondeur virginale, candide et innocente, victime idéale ; le valet (Telly Savalas, lugubre et malsain à souhait) ; Maximilien, torturé par le désir d’aimer et le désir de mort ; sa mère (la grande Alida Valli, actrice chez Visconti et Antonioni) aveugle mais omniprésente ; enfin le couple, caricature de la bourgeoisie (le mari, sa femme qui le trompe avec le chauffeur pour distraire son ennui).

Le fantastique se dessine par petites touches : l’apparition de l’homme qui confond Lisa avec la femme qu’il a aimée (Elena), le manoir sombre et glauque, les mannequins qui ont l’air vivants (clin d’œil à un autre film marquant de Bava, Une hache pour la lune de miel), les apparitions et disparitions des personnages que l’on retrouve sous forme de mannequins.

Bava nous manipule, joue avec nos nerfs, sans perdre la trame de son magnifique poème. « Nous sommes tous des morts en permission », disait Cocteau. Bava, avant Sixième sens de M. Night Shyamalan, avant Les autres d’Alejandro Amenabar, l’avait déjà compris. Carnival of souls d’Herk Harvey avait traité ce thème en 1960, mais Bava l’a porté à un point de maîtrise magistral. Il donne une nouvelle chance à Lisa de vivre, mais le passé se répète inlassablement.

C’est finalement l’histoire d’une morte qui veut échapper à son destin, mais qui finit par y revenir malgré elle. Elke Sommer, sublime, a rarement été filmée aussi amoureusement, ange blond immaculé, égaré, qui cherche par tous les moyens à échapper à son destin tragique. Bava la filme comme figée, déjà morte. Elle n’est plus qu’une image, une réminiscence du passé. Elle ne fait d’ailleurs que subir des évènements, comme une héroïne tragique. Dans ce décor mortuaire, sa blancheur pâle, son teint illuminent, réinjectent un peu de vie à tous les protagonistes qui l’entourent, déchaînent les passions. Cependant, elle aura beau se débattre dans ce théâtre de marionnettes, de toute façon elle est déjà morte.

La scène finale, inoubliable, est terrifiante : Lisa se réveille, nue, du lit mortuaire (déjà un cercueil), tout autour d’elle n’est que déchets, ruines, mort. Elle se lève, sort et semble revenir dans le cours normal du temps. Cependant l’ombre de la mort semble toujours planer : le regard des enfants jouant au ballon, dont une fillette qui qualifie Lisa de « fantôme », le lierre mortuaire de la demeure d’où Lisa sort, … Lisa prend l’avion, redevenant une femme moderne. Seulement l’avion, qui a décollé, semble dénué de toute vie. Lisa avance, la caméra la suivant pas à pas, traverse les allées de sièges des passagers, tous vides. Première surprise : elle retrouve, réduits à l’état de mannequins, tous les protagonistes du film, qui la regardent fixement, sans vie. Elle pénètre ensuite dans le cockpit, où elle discerne un homme. Celui-ci se retourne : c’est le valet démoniaque ! Lisa s’effondre et pousse un cri déchirant. Le plan suivant la montre transformée en mannequin, pliée en deux, inerte. La boucle est bouclée.

Film stupéfiant, d’une audace systématique, film mortuaire, nécrophile et pourtant d’une beauté absolue, Lisa et le diable reste un des plus grands films de Bava (peut-être même son œuvre la plus aboutie). Ce chef d’œuvre est hélas trop rarement diffusé. Un cinéma de la modernité, où la narration linéaire n’est plus.