La_vierge_des_tueurs Réalisé par Barbet Schroeder
Titre original : La virgen de los sicarios
Titre international : Our Lady of the assassins

Année : 1999
Origine : Colombie / France / Espagne
Durée : 101 minutes
Avec : German Jaramillo, Anderson Ballasteros, Juan David Restrepo, Manuel Busquets,...

Fiche IMDB

Résumé : Après une absence de trente ans, l'écrivain Fernando Vallejo revient à Medellin, où il a grandi. Il découvre une ville en proie à la violence, soumise à la mafia de la cocaïne. Dans un bordel de garçons, il rencontre Alexis, qui a seize ans. Originaire des quartiers pauvres, le jeune garçon tue sur commande...


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'entreprendre la lecture.

La vierge des tueurs est l’un des films les plus marquants de Barbet Schroeder, cinéaste d’origine française, proche du grand Eric Rohmer, naturalisé américain et auteur de films aussi différents et réussis que l’excellent More, le superbe documentaire Général Idi Amin Dada, le génial Maîtresse, l’intrigant Barfly, l’énigmatique Le mystère Von Bülow,l’excellent Kiss of death ou encore dernièrement le magistral documentaire qu'il a réalisé sur l'avocat Jacques Vergès, L'avocat de la terreur.

Tourné en espagnol à Medellin, en Colombie, où Schroeder a vécu entre 6 et 11 ans, La vierge des tueurs raconte l’histoire de l’écrivain homosexuel Fernando Vallejo (magistralement interprété par German Jaramillo) qui retourne à Medellin, ville de son enfance, où il rencontre dans un bordel de garçons Alexis (Anderson Ballesteros, très convaincant), jeune tueur à gage de 16 ans dont il tombe éperdument amoureux.

La vierge des tueurs est un film surprenant, excessif, d’un violence brutale et soudaine qui semble être sa seule loi. On y tue comme on y respire, comme Alexis, ange exterminateur qui tire sur tous ceux qui le dérangent, la plupart du temps dans l’indifférence la plus totale. Si ce comportement au début du film révolte Fernando, celui-ci finit par s’y habituer, comme le témoigne l’admirable scène où un homme vient de se faire tuer devant une femme hurlant comme une damnée à la vision du cadavre, par ailleurs l’une des rares scènes du film où l’entourage semble concerné par ce qui se passe. Fernando vient alors vers la jeune femme en lui ordonnant de se calmer, en lui faisant remarquer que cette situation est presque normale et qu’elle n’en fasse pas tout un plat.

Film d’une beauté stupéfiante, La vierge des tueurs nous fait pénétrer au cœur de Medellin, ville infernale où la vie et la mort semblent signifier la même chose. Il y a longtemps que le cinéma ne s’était pas intéressé au sort de la Colombie, le cinéma colombien étant lui-même presque inexistant et le spectateur semble découvrir un pays dont il ignore complètement les règles. Le film de Schroeder nous replonge dans ce pays chaotique, fou, où la mort est peut-être plus souhaitable que la vie.

Le spectateur suit pas à pas Fernando Vallejo dans les rues de Medellin et se rend compte que l’écrivain s’enfonce petit à petit dans une sorte de folie, à l’instar de la ville. Toutes les émotions y sont d’ailleurs exacerbées : la violence, la haine et même l’amour fou qui naît entre lui et Alexis. La société de consommation se résume à l’achat d’une chaîne hi-fi, d’une télévision, qui sont détruites dès qu’elles ne servent plus, comme si on se débarrassait d’un mouchoir. Il suffit de voir l’appartement de Fernando, presque vide. Comme il le dit lui-même, une table, un lit, quelques chaises, quelques verres et une bouteille suffisent, il n’a pas besoin de plus.

La folie de Fernando révèle cependant le désespoir profond qui l’habite, dissimulé sous son flot de paroles interminable, blasphématoire, inutile, qui travaille à mettre du sens dans une ville qui n’en a plus, forteresse vide et illusoire qui le raccroche au peu de civilisation qui existe encore. Cette parole est un acte de résistance vain, qui ne parvient à aucun moment à enrayer le destin et la tragédie inévitables qui suivront. Alexis semble être un exutoire, peut-être une porte de sortie, l’amour naissant entre lui et Fernando pouvant peut-être former une sorte de carapace les protégeant du danger.

Schroeder filme d’ailleurs toutes les scènes entre Fernando et Alexis comme une parenthèse qui ne peut hélas empêcher la violence de surgir, sourde et soudaine. Ensemble, Fernando et Alexis se promènent dans les rues de la ville, entrent dans les églises où trône une Vierge impuissante, cette même Vierge qui ne peut les réconforter. Rien n’y fait, la Vierge est inutile, comme le Dieu que critique férocement Fernando dans son flot de paroles ininterrompu.

De toute façon, le bonheur aura été de courte durée : Alexis est tué. Fernando, dans sa folie, replonge de plus belle. Il erre, tombe sur Wilmar, jeune garçon qui ressemble comme une goutte d’eau à Alexis. Une nouvelle histoire d’amour renaît, dans les mêmes conditions. Tout se répète, Wilmar ayant la gâchette aussi facile qu’Alexis. D’ailleurs, c’est Wilmar qui a tué Alexis. Lorsqu’il le révèle à Fernando, celui-ci veut se venger et le tuer, mais l’explication de Wilmar l’en dissuade : Alexis avait tué son frère. Tout recommence alors, les corps continuent de tomber, sous le regard de plus en plus indifférent de Fernando. Une nouvelle vie s’offre peut-être à lui avec Wilmar.

Mais il faut à tout prix quitter la ville, cet enfer ; quitter la Colombie ; renaître et revivre. Hélas, Wilmar meurt à son tour. Abattu, comme Alexis. Le flot de paroles de Fernando ne pourra rien changer : Medellin est perdue, la Colombie est perdue et il est impossible de les sauver. Il lui est également impossible de se sauver lui-même, comme il lui a été impossible de sauver Alexis et Wilmar, ces deux garçons si semblables qu’il a aimés d’un pareil amour. Fernando aura essayé deux fois. Deux fois, l’échec et la mort étaient à la clé. On pense énormément à Vertigo de Hitchcock en voyant le film : Scottie a lui aussi essayé de sauver Madeleine et Judy, il a lui aussi échoué deux fois.

Le dernier plan du film est magnifique. Après la mort de Wilmar, Fernando retourne dans son immense appartement vide. Désespéré, il tire le rideau de sa fenêtre. Fondu au noir et fin du film. Il n’y avait aucun espoir et il n’y a aucun avenir.

Film unique, stupéfiant, dont la folie n’égale que celle de ses personnages, La vierge des tueurs est un film magistral. Le spectateur aura rarement autant ressenti cette violence sourde, palpable mais soudaine qui est à l’image de Medellin. C’est également un émouvant film d’amour, d’une beauté sidérante, qui reste sans doute l’un des films les plus excessifs de Schroeder, cinéaste lui-même excessif, qui a filmé Medellin avec une hargne qui fait encore froid dans le dos. Enfin, film pessimiste, désespéré, où tout se répète inexorablement, où rien ne change, où l’enfer est la seule loi, sur lequel plane l’ombre d’une Vierge impuissante, La vierge des tueurs est un film étouffant, qui soulève à chaque nouvelle vision le cœur du spectateur, entraîné malgré lui dans ce tourbillon fou et pourtant si beau.