Judo Réalisé par Johnnie To
Titre international : Throw down
Année : 2004
Origine : Hong Kong
Durée : 95 minutes
Avec : Louis Koo, Aaron Kwok, Cherrie Ying, Tony Leung Ka-fai, Cheung Siu-fai, Jack Kao,...

Fiche IMDB

Résumé : Autrefois champion mythique de judo, Sze-To a depuis longtemps abandonné le monde du sport de manière inexplicable. Criblé de dettes, il s'est désormais bâti une triste réputation d'alcoolique sans aucun avenir. Les seuls à croire encore en lui sont Tony, passionné de judo et bien décidé à affronter l'ex-champion et Mona, apprentie chanteuse qui rêve de percer... Sze-To retrouve alors l'envie de se battre. Mais c'est en donnant un nouveau sens à sa vie qu'il acceptera, enfin, de remonter dans l'arène...


« Je suis Sugata Sanshiro, tu es Higaki », c’est sur cette phrase chantée que s’ouvre Judo, étrange film que le prolifique cinéaste hongkongais Johnnie To a réalisé en 2004 en hommage à l’immense cinéaste japonais Akira Kurosawa et notamment à son célèbre La légende du grand judo (1943).

Entre les magnifiques polars urbains qui ont fait sa renommée, tels The mission, Running out of time, PTU ou encore Loving you, et les comédies sentimentales qu’il tourne pour le marché local, telles le sympathique Yesterday once more, Johnnie To réalise parfois des œuvres inclassables et très personnelles à la croisée des genres, comme l’incroyable Running on karma. Présenté en compétition officielle au festival de Venise 2004, Judo, mélange étonnant de film d’arts martiaux, de polar urbain, de comédie et de drame (voire de fantastique, par la présence de séquences irréelles à la limite de l’onirisme), en fait assurément partie.

Judo s’intéresse à trois loosers à la dérive, errant nonchalamment dans les rues de Hong Kong : Tony (Aaron Kwok), jeune judoka n’ayant pour seul bagage qu’un sac à dos et qui ne pense qu’à se mesurer à d’autres personnes dans le but d’affronter Sze-To ; Sze-To (Louis Koo), ancienne gloire du judo qui a sombré dans la déchéance ; et enfin Mona (la belle Cherrie Ying), jeune aspirante actrice et chanteuse sans domicile fixe et qui recherche désespérément un emploi.

Si Tony et Mona ont un objectif, aussi superficiel soit-il, dès le début du film, Tony voulant à tout prix un combat contre Sze-To et Mona rêvant de devenir une actrice reconnue, Sze-To est un être pathétique, vivant au jour le jour, gérant n’importe comment un night-club et passant son temps à tenter de dérober de l’argent à des mafieux puis à le jouer dans un tripot, afin de gagner de quoi éponger ses dettes. Véritable épave humaine, ivrogne et irresponsable, Sze-To a abandonné toute fierté, refusant de se prendre en main.

Comme le constate si justement Jean-Pierre Dionnet dans sa présentation du film sur le DVD, Judo peut être vu comme une sorte de variation moderne du splendide mélodrame de Minnelli, Comme un torrent, film de 1958 dans lequel les trois protagonistes interprétés par Frank Sinatra, Dean Martin et Shirley MacLaine parviennent à s’en sortir en se serrant les coudes. En effet, c’est en se soutenant mutuellement que les trois héros de Judo retrouveront un sens à leur vie.

Dans une très belle scène du film, lorsque Mona et Sze-To demandent à Tony les raisons de sa recherche incessante de nouveaux adversaires pour se battre, celui-ci répond qu’il est atteint d’une maladie incurable qui le rend progressivement aveugle et qu’il veut combattre le plus de personnes possibles avant sa complète cécité. Tony révèlera par la suite qu’il a menti et que sa soi-disant maladie n’était qu’un prétexte pour se motiver et continuer à défier des combattants. Cette séquence, qui semble à première vue de mauvais goût, démontre tout simplement que le goût pour la bagarre de Tony et son désir de se mesurer à Sze-To ne sont qu’un leurre. En fait, Tony n’est que l’instrument (c’est d’ailleurs ce que Tony a toujours voulu, comme le spectateur le constatera à la fin du film) qui permettra à Sze-To de retrouver sa volonté de vivre et de redevenir le légendaire judoka qu’il avait été.

Car To ne traite finalement que de volonté dans Judo, à savoir cette volonté inflexible qui humanise les personnages, qui leur permet de transcender leur statut d’archétypes. Tony et Mona s’attachent dès le début à leurs volontés, que ce soit une volonté indirecte pour Tony (comme on vient de le voir, la volonté de Tony n’est pas tant de se mesurer à Sze-To que de le sortir de sa déchéance) ou une volonté directe pour Mona, qui croit obstinément à son rêve de devenir actrice ou chanteuse reconnue.

D’ailleurs, Mona est peut-être le personnage le plus attachant de Judo. Visiblement aussi piètre actrice que chanteuse, elle croit malgré tout en sa destinée, en dépit des échecs successifs en tant qu’actrice (ou chanteuse) qu’elle a connus d’abord à Taïwan, puis à Hong Kong. A la fin du film, elle embarquera pour le Japon pour un futur incertain, caressant toujours ses rêves de gloire et de renommée. L’important n’est finalement pas de réussir mais de croire en sa réussite. Mona possède donc une volonté tout aussi indéfectible que celle de Tony.

Et cette volonté inflexible, Sze-To, au contact de Tony et de Mona, la retrouve au fur et à mesure. A partir de ce moment, il peut alors renouer avec son passé, reprendre contact avec son maître de dojo et avec le fils de celui-ci, le simplet Jin (qui est lui aussi animé d’une volonté inflexible, qui est d’assister à tout prix à un tournoi de judo, c’est d’ailleurs Jin qui fredonne la célèbre chanson de Sugata Sanshiro, n’importe où, que ce soit sur la scène d’un club ou dans un champ où se déroule un combat de judo), redevenir enfin lui-même et reprendre goût à la vie. Le tournoi de judo et le combat final contre Kang n’ont au bout du compte que peu d’importance, ce n’est pas une fin en soi, mais seulement un moyen.

C’est donc surtout dans cette volonté de fer, qu’elle soit déjà là (chez Tony, Mona ou Jin) ou retrouvée (chez Sze-To), qui donne foi en l’être humain, que Johnnie To se rapproche de l’œuvre humaniste du grand cinéaste japonais Akira Kurosawa (à qui Judo est dédié), par cette façon singulière et sensible de révéler la profonde humanité de Tony, Mona, Sze-To et Jin.

La référence à Kurosawa se retrouve aussi, de manière plus directe, dans les séquences d’entraînement et de combat, comme les scènes d’ouverture et de fin, situées dans un décor de hautes herbes presque irréel, où le spectateur distingue à peine la silhouette des combattants. On peut aussi noter un clin d’œil très explicite au sublime Barberousse de Kurosawa, lorsque le personnage de Kong (magistralement interprété par Tony Leung Ka-fai) démet les épaules d’autres combattants en utilisant chaque fois le même geste. Evidemment, la chanson de Sugata Sanshiro fredonnée par Jin tout au long de Judo est un pur hommage à La légende du grand judo que Kurosawa a réalisé en 1943.

Cela dit, dans Judo, Johnnie To ne livre pas qu’un film référentiel. Le cinéaste hongkongais laisse libre cours à son imagination et à sa science de la mise en scène pour offrir au spectateur un métrage iconoclaste, bourré d’humour et d’inventions. Le film a d’ailleurs un ton dérythmé, nonchalant, où To s’éloigne de la narration classique, à l’instar d’un Running on karma. Pas de dramatisation extrême, pas de climax de folie, au contraire un écoulement limpide, où toutes les scènes semblent avoir la même importance, comme dans la vie. Alors que le spectateur aurait pu s’attendre à un pur film martial, il n’en est rien. Magistralement chorégraphiées (par Yuen Bun, le chorégraphe des combats des superbes The blade et La légende de Zu, tous deux de Tsui Hark), les scènes de combat, très dynamiques, sont d’une redoutable efficacité mais ne constituent jamais le clou du spectacle, elles n’en sont qu’un prolongement.

D’ailleurs, To traite les scènes d’action de Judo de manière insolite, où elles découlent souvent directement d’un affrontement qui a lieu avant la séquence de combat proprement dite. Par le biais de savants éclairages qui opposent les personnages ou de joutes verbales intenses, le combat a en fait lieu avant la scène d’action, qui ne devient alors que la concrétisation, la conséquence logique de ce qui s’est passé avant.

A ce titre, la formidable scène du dialogue croisé autour des trois tables, qui a lieu dans le night-club de Sze-To, est tout à fait représentative de cette méthode. Cette séquence, où les contrechamps d’une table répondent aux champs d’une autre table qui répondent aux contrechamps de la troisième table, autour desquelles sont réunis tous les protagonistes du film, égare le spectateur dans une sorte de conversation non-sensique dans laquelle tous les protagonistes interviennent à tour de rôle, créant un incroyable flux d’énergie rappelant le cinéma de Blake Edwards et débouchant, dans une atmosphère à la limite de l’onirisme (qui fait penser au cinéma de David Lynch), sur un combat de judo impliquant tout le monde, filmé dans un ralenti figeant les mouvements, rapprochant l’affrontement d’un ballet de danse et renforçant encore l’idée que le spectateur se retrouve dans une sorte de rêve éveillé. L’action est tout autant dans le combat qui clôt la séquence que dans le dialogue croisé qui l’a précédée.

Par ailleurs, To réussit aussi des scènes touchées par la grâce et rappelant encore une fois le cinéma de Blake Edwards, où action et poésie sont si savamment entremêlées qu'elle ne font plus qu’une. Notamment dans la sublime séquence de poursuite entre les hommes de main du tripot de jeu dans lequel Sze-To et Mona ont dérobé de l’argent, et le couple formé par Sze-To et Mona, où la chaussure perdue par Sze-To dans sa fuite devient l’enjeu, cette chaussure perdue scellant la relation particulière (amitié ou amour ?) entre Sze-To et Mona. Dans une séquence postérieure, ce sera cette fois Sze-To qui récupérera la chaussure perdue par Mona et qui lui redonnera, juste avant que celle-ci parte tenter sa chance au Japon. Ce sont aussi ces types de scènes qui redonnent aux personnages leur humanité, qui en font des êtres de chair et plus des archétypes.

Enfin, la ville de Hong Kong est un personnage à part entière et est de nouveau magnifiquement mise en valeur par To, qui semble ne pas se lasser d’en filmer les moindres coins et recoins, avec un sens exceptionnel de l’espace.

Œuvre atypique, attachante, émouvante, burlesque et efficace, Judo est un très bel hommage au cinéma d’Akira Kurosawa, qui actualise intelligemment certains thèmes du maître japonais, tout en gardant une identité propre, démontrant que To ne reproduit pas toujours les mêmes schémas, comme certains lui reprochent parfois (ce sont souvent ceux qui n’ont vu de lui que ses polars). Parfois déroutant mais toujours passionnant, superbement mis en scène et interprété, c’est assurément l’un des tous meilleurs films de To en même temps qu’une de ses œuvres les plus personnelles.