Lady_Snowblood Réalisé par Toshiya Fujita
Titre international : Lady Snowblood / Blizzard from the netherworlds
Année : 1973
Origine : Japon
Durée : 97 minutes
Avec : Meiko Kaji, Toshio Kurosawa, Daimon Masaaki, Eiji Okada, Ko Nishimura,...

Fiche IMDB


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé de ne le lire qu'après avoir vu le film.

Tiré d’un remarquable manga de Kazuo Koike, l’auteur des célèbres Baby Cart, Crying Freeman ou encore Hanzo the razor, Lady Snowblood retrace le parcours sanglant d’une jeune femme, Yuki (interprétée par la sublime Meiko Kaji, l’héroïne des quatre premiers films de la géniale série La femme-scorpion / Sasori), condamnée dès sa naissance à ne vivre que pour la vengeance.

La première scène du film baigne déjà dans une atmosphère mortuaire, qui ne quittera plus le métrage : vêtue d’un kimono rayé en blanc et en noir, le visage pâle, presque fantômatique, une jeune femme tue sans émotion une poignée d’hommes qui tentent de l’agresser. Ainsi apparaît pour la première fois Shurayuki, dite Yuki, damnée de l’existence, errant dans le seul but d’accomplir une vengeance familiale, ne laissant derrière elle que des cadavres morts dans des geysers de sang, Blanche-Neige infernale ne semant que la mort sur son passage (le titre original du film, Shurayukihime, est d’ailleurs un jeu de mot sur Shirayukihime, « Blanche-Neige » en japonais).

Se déroulant au début de l’ère Meiji, au moment où l’Empereur a décidé de constituer un système militaire plus fort pour développer la puissance du Japon et permettre son ouverture sur le reste du monde, Lady Snowblood commence alors que le système traditionnel des samouraïs touche à sa fin, remplacé par le recrutement volontaire ou forcé d’hommes, afin de donner naissance à une armée. Ceux qui se sont acquittés d’une taxe élevée peuvent toutefois échapper à cet enrôlement, ce qui oblige évidemment les plus pauvres, déjà écrasés par l’injustice du système impérialiste, à intégrer l’armée nationale, ceux qui ne veulent pas s’enrôler étant recrutés de force. C’est dans ce contexte particulièrement explosif et instable, impliquant inexorablement corruption et trafic de tous genres, que le mari d’une jeune femme prénommée Sayo, venant tranquillement exercer son métier de professeur dans un village, tout de blanc vêtu par malchance (les gens pensent que ce sont des hommes vêtus de blanc qui viennent chercher les appelés), est sauvagement assassiné par quatre individus qui en profiteront également pour violer longuement Sayo, en même temps qu’ils manipuleront les habitants du village pour justifier leur geste : cet homme tué n’était qu’un envoyé du gouvernement, ce gouvernement injuste qui les écrase.

Née dans une prison de Sayo, condamnée à perpétuité pour avoir éliminé l’un des quatre tueurs qui ont odieusement et injustement assassiné son époux et désireuse de se venger des trois personnes restantes, Yuki sera élevée dans la haine et deviendra un instrument implacable, une véritable machine à tuer. L’originalité de Lady Snowblood tient dans cette idée de transmission de la vengeance : Sayo n’a que faire d’avoir un enfant et de lui prodiguer un amour maternel ou même juste de l’affection, ce qui l’intéresse est seulement d’en faire son bras vengeur. Cet enfant devient donc un moyen. Par le biais de flashbacks incessants, le spectateur découvre progressivement la sombre tragédie qui a touché Sayo, un peu à l’instar des fabuleux westerns de Sergio Leone, et suit pas à pas la vengeance fomentée par une Sayo totalement aveuglée et prête à tout pour que justice soit rendue. Humiliée, abusée, trompée, Sayo va appliquer les mêmes principes et jouer de son corps, ce pur objet sexuel idéal pour tromper les hommes. Après avoir exploité tous les hommes de la prison, elle donnera enfin naissance, en mourant, à l’objet de sa haine : Yuki.

Elevée dans cette seule idée de vengeance, Yuki devient un robot tueur, une virtuose du sabre mais dénuée d'âme. N’ayant jamais bénéficié de l’amour d’une mère, ne faisant pas la différence entre le bien et le mal, ignorant tout des notions d’amour et de compassion, orpheline alors qu’elle doit accomplir un devoir (si on peut dire) familial, notre héroïne ne ressent aucune émotion, obsédée par cette haine inflexible qui l’empêche de s’intégrer dans la société.

Divisé en quatre chapitres bien distincts, Lady Snowblood possède une grande force narrative, dépourvu de tout effet superflu. Le film de Toshiya Fujita va s’intéresser essentiellement à la dualité qui va s’emparer de Yuki, prise entre sa soif absolue de vengeance et les conséquences irréversibles qu’un tel acte va entraîner, finalisant progressivement son humanisation à travers la découverte des émotions et de l’âme.

Dans un univers où toute morale a disparu, où les plus forts écrasent impitoyablement les plus faibles (ce qui rappelle encore une fois le contexte des westerns italiens), Yuki va être confrontée à deux personnages qui amorceront un changement chez elle et contribueront à son humanisation. Si Yuki ne connaît de sa mère Sayo que la haine qu’elle lui a transmise (Sayo étant morte en lui donnant naissance), deux des trois individus ayant participé à l’assassinat du mari de Sayo (le quatrième ayant déjà été tué par Sayo) ont pu fonder une famille.

Fujita va alors faire s’opposer deux conceptions des liens familiaux, qui vont avoir une influence sur Yuki, jeune femme sans famille, précipitant sa perte mais finissant par l’humaniser. Kobue, la fille de l’un des deux individus, fera ressentir à Yuki le cercle vicieux et infernal de la vengeance. Alors que son père a sombré dans la déchéance et l’alcoolisme, rongé peut-être par la culpabilité, Kobue a du lien filial une très haute idée et est prête à tout pour sauver son père, même à se prostituer. Pour elle, seul compte l’amour que son père lui a prodigué, et le passé de celui-ci n’a aucune incidence sur le lien très fort qui les unit. Ce père étant la seule famille qu’il lui reste, Kobue ne peut supporter de le perdre. Lorsque Yuki assassine froidement le père de Kobue, alors que Kobue, l’innocence-même, s’était fait connaître, la laissant seule au monde, Kobue développe elle aussi une haine inflexible à l’encontre de Yuki, le monstre qui l’a rendu orpheline. Engendrée dans la haine, guidée par la haine, Yuki, juge et bourreau, ne peut donc perpétuer que la haine, ignorant tout de la pitié et de l’amour.

En deuxième lieu, il y a Ryuhei, un écrivain-journaliste, fils du deuxième individu, qui a renié son père, soi-disant mort noyé dans le naufrage d’un navire (ce qui se révélera faux, puisque cet homme réapparaîtra). Ryuhei a toujours détesté cet homme qui n’a cherché qu’à profiter de l’instabilité du système pour s’enrichir. Ayant pris connaissance de la vengeance de Yuki, Ryuhei va très vite être fasciné par cette histoire et s’y impliquer directement, devenant le narrateur interactif de la destinée de Yuki. La structure en quatre chapitres du film fait écho au récit qu’en dresse Ryuhei sur papier, même si celui-ci ignore où cette histoire va le mener (d'où la difficulté pour lui d'écrire le quatrième chapitre), débouchant sur une mise en abyme intéressante qui permet le maintien d'un suspense constant. Complice indéfectible de Yuki, Ryuhei va l’aider dans sa quête tout en lui faisant découvrir l’amour, cet amour que Yuki n’a jamais connu ou ressenti. A son contact, Yuki apprend l'amour bien sûr, l’entraide, le soutien mais aussi la souffrance. De machine tueuse (il faut voir les scènes où une Yuki enragée constate avec horreur que certains des individus qu’elle recherche sont déjà morts ou se sont suicidés, et porte malgré tout un coup de sabre sur les corps ou la tombe), elle devient enfin humaine.

Le cheminement de Yuki trouve son accomplissement dans le quatrième et dernier chapitre du film, monument de lyrisme exacerbé, théâtralisé à l’extrême (ce qui fait encore écho à la structure quasi-interactive du film, contribuant de nouveau à sa mise en abyme et créant ainsi une tension remarquable). Véritable boucherie stylisée, cet ultime chapitre rassemble tous les protagonistes du film et scelle leurs destins, bouclant ainsi ce cercle infernal dans un climax d’anthologie. Il se déroule dans un lieu unique représentant la volonté d’ouverture du Japon au monde occidental : une immense salle de bal où sont réunis notables japonais (dont le père de Ryuhei s’étant fait passer pour mort) et diplomates occidentaux, représentant quelque part la fin d’une période (le système traditionnel des samouraïs) et le début d’une autre (le système libéral), mais aussi la fin des chambaras (films de sabre japonais) classiques pour des œuvres plus noires et violentes.

Le sacrifice final de Ryuhei, dans un ultime acte d’amour, pour que Yuki parvienne à tuer son père (le dernier membre vivant des assassins du mari de la mère de Yuki), devient déchirant, puisque Yuki doit transpercer Ryuhei pour atteindre son père, donc tuer l’objet de son amour pour atteindre l’objet de sa haine, révélant parfaitement le côté dual et à double tranchant de la vengeance. Si elle est parvenue à son objectif (qui n’était pas tant le sien que celui d'une mère qu'elle n'a jamais connue), ce dernier meurtre ne lui aura rien apporté, sinon la perte d’un être cher et surtout la douleur de la perte. Yuki comprend enfin, à ce moment, l’inutilité de la vengeance et peut alors accepter la dernière conséquence de son cheminement comme une rédemption, celle d’être tuée par Kobue, cette jeune fille aimante dont elle a assassiné le père, détruit la vie et ainsi attisé une haine tout aussi radicale que la sienne. Le cercle de la vengeance est sans fin et ne peut entraîner que la vengeance, détruisant tout sur son passage.

Le dernier plan du film, magistral, présente Yuki, sans doute mortellement poignardée par Kobue, agonisant dans une neige immaculée tâchée de sang, mais esquissant pour la première fois un sourire en regardant le soleil sortir enfin des ténèbres. Dans cet ultime plan, le spectateur ne voit plus un robot mais bien une jeune femme ayant apaisé ses démons, tandis que la très belle chanson-titre du film, interprétée par Meiko Kaji elle-même, « The flower of carnage » (reprise dans la bande originale du célèbre Kill Bill de Tarantino, film qui doit beaucoup à Lady Snowblood) s’élève et clôt magnifiquement Lady Snowblood. Endoctrinée dès sa naissance, Yuki a trouvé une âme, elle est enfin devenue humaine et comprend que la vengeance n’est qu’un poison et ne peut perpétuer que la haine. On retrouve dans ce schéma la thématique de très beaux films récents comme Sympathy for Mr Vengeance de Park Chan-Wook, SPL de Wilson Yip ou encore dernièrement Shotgun stories de Jeff Nichols.

Sommet incontestable de l’exploitation japonaise, monument incontournable du film de sabre japonais, Lady Snowblood est un authentique film-culte qui n’a rien perdu de sa force et de sa beauté. Tourné dans un scope majestueux en 1973 par Toshiya Fujita dans un style furieusement pop aux couleurs éclatantes, peu avare de débordements sanguinolents et de cadrages propres au manga, alternant brillamment ultra-violence et poésie, action et mélancolie, Lady Snowblood est surtout une très belle réflexion sur la vengeance, doublée d'une oeuvre crépusculaire et tragique nimbée de critique sociale. Au son de « The flower of carnage », le spectateur assiste à un spectacle total, un concentré d’émotions brutes dans lesquels la très charismatique Meiko Kaji dans le rôle-titre fait des merveilles. Le film aura une suite (que je n’ai hélas pas vue) et continue d’inspirer des cinéastes tels que Quentin Tarantino (qui a rendu un très bel hommage à Lady Snowblood dans Kill Bill) ou Park Chan-Wook (dans son sombre Lady Vengeance). A découvrir de toute urgence.