legrandsaut

Réalisé par Joel Coen
Titre original : The Hudsucker proxy
Année : 1994
Origine : Etats-Unis
Durée : 111 minutes
Avec : Tim Robbins (Norville Barnes), Jennifer Jason Leigh (Amy Archer), Paul Newman (Sidney J. Mussburger), Charles Durning (Waring Hudsuker), Bruce Campbell (Smitty)...

FICHE IMDB

Résumé : Un jeune homme un peu simplet devient du jour au lendemain PDG d'un des plus grands groupes industriels américains.

Avec Le grand saut, Joel Coen (qui a été aidé pour le scénario du film par son binôme de toujours à savoir Ethan Coen, mais aussi par Sam Raimi) réalise une comédie à la fois drôle et touchante.

Assez différent des autres films des frères Coen (The big lebowski, Fargo, Miller's crossing), Le grand saut est à mon sens un film qui d'une part dans sa veine satirique dénonce la toute puissance du capitalisme et d'autre part dans sa veine humaniste rend hommage à un cinéma  humaniste que l'on reprocher de Frank Capra.

Le scénario du film pourrait d'ailleurs être celui d'un film de Capra. Le grand saut se déroule en 1958. Le film raconte l'ascension très rapide d'un homme un peu simplet qui devient du jour au lendemain PDG de l'une des plus importantes sociétés américaines. Norville Barnes (interprété par Tim Robbins) est cet homme qui a été choisi par le conseil d'administration de la société Hudsucker pour prendre les rênes de la société suite au suicide de Waring Hudsucker, le fondateur et président de la société du même nom. On comprend dès le départ dans le film que le but des administrateurs est de mettre un homme simple d'esprit (de surcroît un homme de l'Amérique profonde, celui-ci étant originaire de Muncie) à la tête de la firme afin de faire chuter le cours des actions de la société et de les racheter ensuite à un prix plus bas. Le scénario du film fait alors inmanquablement penser à Mr Smith au Sénat, où James Stewart représentait l'homme du peuple, un peu simplet, qui avait été propulsé du jour au lendemain sénateur, et ceci afin d'être un pion au sein de l'échiquier politique.

Mais comme pour Mr Smith au Sénat, le personnage de Norville Barnes se révèle au bout d'un moment un personnage gênant. Car si Norville Barnes a des idées saugrenues, bizarrement elles finissent par marcher. Ainsi, c'est lui qui a l'idée du hula hoop puis du frisbee. Le moment où se déroule le film n'est d'ailleurs pas anodin. En effet, c'est en 1958 que le jeu du cerceau du hula hoop a été créé et est devenu rapidement un énorme succès. Le créateur du hula hoop, qui est Richard Knerr a eu l'idée de multiples concepts tout au long de sa vie, dont celui du frisbee. Joel Coen fait donc coïncider l'histoire de son personnage avec l'Histoire. Cette histoire du cerceau (et la base du cercle dans le film, qui est destiné aux enfants, mais qui prouve surtout que le personnage principal agit et pense souvent comme un enfant) donne lieu à de nombreuses scènes humoristiques dans le film.

Autre point commun du grand saut avec des films de Capra tels que Mr Smith au Sénat ou L'extravagant Mr Deeds : le personnage féminin principal. Jennifer Jason Leigh joue le rôle d'Amy Archer, une journaliste qui s'infiltre dans la vie privée et professionnelle de Norville Barnes. A l'instar de l'actrice Jean Arthur qui jouait aussi une femme journaliste dans les deux films de Capra cités précédemment, Jennifer Jason Leigh est celle qui va comprendre la première le plan machiavélique des administrateurs de la firme Hudsucker. Comme Jean Arthur, elle va finir par aider le personnage principal et va aimer cet homme un peu benêt certes, mais ô combien humain, avec ses qualités et ses défauts.

Le parallèle entre ce film et l'oeuvre de Capra va encore plus loin. En effet, lorsque l'on voit au début et à la fin du film un personnage qui est sur le point de se suicider et qui est sauvé par un ange, on pense au chef d'oeuvre de Capra, La vie est belle. Dans ce film, le personnage joué par James Stewart est lui aussi sauvé par un ange qui lui montre alors comment aurait été la vie des gens qu'il a cotoyés si ceux-ci ne l'avaient pas connus. La différence avec le film de Capra est que Le grand saut insiste plus sur le côté économique, matérialiste des gens. L'ange est là pour montrer que dans la vie l'argent ne fait pas tout, l'amour des autres est beaucoup plus important.

On notera d'ailleurs qu'en filigranes, Le grand saut rappelle un moment douloureux de l'histoire des Etats-Unis à savoir la crise des années 30 et notamment le jeudi noir (24 octobre 1929) avec le cours des actions qui s'est effondré aux Etats-Unis mais surtout des millions de personnes qui se retrouvent ruinées et au chômage. Sauf qu'ici les actions de la société Hudsucker s'effondrent pour des raisons préméditées (le milieu des finances, qui ne s'embarrasse pas de pratiques pour le moins douteuses, est passé à la moulinette par Joel Coen) et que si Warring Hudsucker se suicide au début du film (de façon très burlesque), ce n'est pas pour des raisons économiques puisque sa société est alors florissante et à son apogée.

Il est utile de rappeler que le film ne se déroule pas en 1929 mais en 1958, durant la présidence d'Eisenhower (1953-1961). Joel Coen a voulu dénoncer le milieu des finances tout en prenant de la distance avec un événement historique tragique, qui a durablement marqué les Etats-Unis.

Au final, le film critique de manière assez cynique la société américaine (critique qui vaut toujours actuellement). Le film ne se contente pas de s'en prendre au milieu des finances, les médias et notamment la presse, toujours à la recherche de scoops, sont visés. Mais là où le film est moins réussi et moins marquant qu'un film de Capra, c'est que Joel Coen a privilégié le côté humoristique (de manière pas toujours très fine au demeurant, avec des personnages proches de la caricature) ce qui a minoré dans le même temps l'émotion que procure le film.

A mon sens, Joel Coen n'a pas assez insisté sur les rapports amoureux entre Norville Barnes et Amy Archer. Le film est un peu déséquilibré, jouant un peu trop la carte du cynisme et de l'outrance humoristique.

En somme, Le grand saut est un film atypique intéressant mais mineur dans la filmographie des frères Coen.