31 mars 2008
Anatomie de l'enfer de Catherine Breillat
Anatomie de l'enfer
Réalisation : Catherine Breillat
D'après son livre Pornocratie, éditions Denoël
Avec : Amira Casar, Rocco Siffredi.
France, 2003, 1h17.
Le cinéma de Catherine Breillat (Une vraie jeune fille, Romance, A ma soeur ...) semble être intimement lié au scandale de par la teneur des sujets abordés tournant autour de la sexualité, de sa représentation. En effet, dès sa première réalisation celle-ci voyait son film « une vraie jeune fille » ( réalisé en 1976) frappé du sceau infamant de l'interdiction aux moins de 18 ans, assimilant son oeuvre à un film pornographique, bloquant sa sortie en salle jusqu'en 2000 !
Cependant, le sexe, chez Breillat, n'est jamais synonyme de plaisir, d'épanouissement. Il est le lieu où l'homme et la femme s'affrontent dans une joute qui semble venir de la nuit des temps et dont la finalité serait la domination de l'autre et par extension du monde.
La pornographie, chez Breillat, n'est pas là où l'on s'attendrait à la voir : malgré l'exposition de scènes explicites dans ses films, cette pornographie repose d'avantage dans la mise à jour de ce que la société cache par tradition, ceci étant vécu sur le mode de l'exhibition, donc de l'indécence.
Anatomie de l'enfer ne déroge pas à la règle : le discours de Breillat sur la sexualité est toujours présent, visant à démontrer la responsabilité de l'homme dans le comportement sexuel féminin, dans l'élaboration d'une morale qu'elle n'a de cesse de réfuter puisque essentiellement phallocratique.
La nouveauté réside plutôt dans l'esthétique employée ainsi que dans le ton, radicalement plus extrême que dans ses précédentes réalisations, ce qui se donne à voir ici n'hésitant pas à briser les tabous les plus primitifs.
L'histoire, minimaliste, vise à l'universalité et à l'intemporalité.
Tout débute dans une boite de nuit où les corps se laissent aller au rythme de la musique, les pulsions surgissant sans contrôle. C'est dans ce lieu, hors du temps qu'elle ( Amira Casar) et lui ( Rocco Siffredi) se rencontre. Lui est homosexuel, elle est sur le point de se suicider. Après l'avoir sauvé, elle lui propose un marché : la regarder comme aucun homme n'a eu l'occasion de la regarder, contre de l'argent. Ainsi commence une étrange relation qui va les réunir pendant quatre nuit dans l'intimité d'une maison abandonnée.
Catherine Breillat va pousser dans Anatomie de l'enfer plus loin la logique de son système habituel. Le discours se fait ici démonstration implacable, relayé par une esthétique des plus travaillée et aboutie rapellant par instant les peintures auquelles le film fait référence. Le dépouillement esthétique lié au minimalisme de la trame servent ainsi d'écrin au discour, celui-ci étant mis en valeur par les acteurs, certes, mais également par une voix off qui n'est autre que celle de Catherine Breillat, ce qui constitue également une nouveauté : pour la première fois, la réalisatrice prend ouvertement la parole, livrant sans doute son film le plus intimiste et personnel.
L'universalité et l'intemporalité du propos sont marqués par divers procédés : les principaux protagonistes du film ne sont jamais nommés, restent de parfaits inconnus l'un pour l'autre, mais également pour le spectateur, alors qu'il sera appelé à pénétrer dans leur intimité. Un autre procédé, de mise en scène pure celui-ci, est l'utilisation d'un lieu unique : une vieille maison surplombant la mer. Cette mise en scène donne au film des allures de tragédie grecque où le dépouillement esthétique renforce le sentiment d'intemporalité.
L'anonymat des protagonistes, s'il renforce cette universalité, contribue également à nous renvoyer aux origines du monde, ce que l'isolement des personnages suggère.
Si Catherine Breillat réfute la présence de toute notion sociologique dans son film, elle n'hésite pourtant pas à légitimer son discours ( par le biais d'Amira Casar) par des démonstrations d'ordre ethnologique, sociologique et psychologique, dans le droit sillage de Totem et tabou, de Sigmund Freud. La référence est évidente lors de l'évocation des menstruations et du regard que les sociétés jettent sur la femme à ce moment là. Les menstrues, jugées impures et devenant tabou, vont rendre la femme elle-même, par extension, objet de tabou, donc d'interdit et d'exclusion. Certaines sociétés interdisant aux femmes de rester en présence des hommes pendant leurs « périodes », celles-ci se voient confiner à l'écart dans une « maison des femmes » où l'homme, en retour, n'a pas le droit de pénétrer.
Le tabou, mot d'origine tahitienne, est à l'origine un interdit « sacré » dont la transgression entrainerait un châtiment surnaturel. Le caractère religieux de l'interdit est présent dans le discours de Breillat, le tabou basé sur le sang menstruel, comme sur la femme à ce moment là, relève du péché originel, un péché qui ne reposerait que sur la peur et l'incompréhension d'un mécanisme dont l'intimité échappe à la compréhension, et donc à l'acceptation de tout spectateur, même si, justement, cela relève de ce que l'on préfère taire et cacher. Le sexe, les menstruations n'étant pas un sujet de conversation, et encore moins un sujet à exposer.
Si le religieux est présent dans le discours et la dénonciation de Breillat, il l'est de manière diffuse , se référant presque, là aussi, aux origines de la religion, où celle-ci, encore archaïque, est obligée de dresser des interdits fondamentaux, ce de manière arbitraire.
Lénine voyait en l'Eglise un organe de pouvoir et de domination des masses.
Breillat, elle, y voit, également, un instrument de domination « sexiste », où l'homme l'emporterai sur la femme, contrainte à la soumission et dévouée à une morale qui lui est étrangère.
Le discours est ici relayé par les acteurs, qui, malgré les dialogues, se réduisent à des corps. À ce titre, on pourrait parler de dialectique des corps tant leur simple présence et mise en scène est symbolique et chargée de sens. À la fragilité d'Amira Casar s'oppose la force de Rocco Siffredi. Pourtant, ici, la logique est inversée car c'est Lui qui, par contrat, est soumis à ses volontés.
La fragilité, soulignée par la caméra au point d'en devenir symbolique et représentative de la soumission de la femme, devient une force désarmant la puissance de l'homme, obligé d'écouter ce qui devient complainte de la femme sur sa condition, visant à éveiller l'homme sur ses responsabilités.
L'esthétique très aboutie souligne l'archaïsme suggéré par la situation, notemment par le biais du cadre minimaliste, du grain de photographie employé renforçant l'idée de tableaux vivants, certaines toiles étant ouvertement citées comme l'origine du monde de Courbet.
Le film s'appuie également sur un symbolisme diffus : la maison isolée au bord de la mer devient un microcosme, dans lequel on pénètre par un perron soutenu par quatre pilliers, or le contrat durera quatre nuits. Les correspondances sont donc bien présentent et tendent à ritualiser les actes, à les sacraliser.
Le fait que le film, et le contrat, ne se déroule que la nuit n'est pas anodin : cela renvoie à l'idée non formulée mais sous-jacente, que la situation vécue par les femmes, ce combat, se perd dans la nuit des temps. La nuit renvoit également au refoulé, à l'inconscient et plus largement à ce que l'on veut cacher, mais qu'il s'agit pourtant bien d'exprimer et de (dé) montrer, acte à l'appui.
Or, l'inconscient n'est pas réellement le propos du film: celui-ci réside plutôt dans ce qui nous censure, à savoir le surmoi. Là encore, Catherine Breillat inverse la logique, mettant en lumière les incohérences et la force catratrice d'une morale dont le surmoi est le dépositaire et le protecteur. Cette morale étant caduque, le surmoi ne peut être qu'un instrument de soumission partial et injuste, brimant des pulsions jugées impures parce que mal connues.
La ritualisation des actes va permettre la transgression de tabou admis sans raison valable parfois. La scène du sang des menstruation est significative à cet égard : après avoir disserté sur le tabou existant sur le sang des menstrues et les femmes pendant cet épisode, Amira Casar et Rocco Siffredi partageront un verre d'eau mêlé à du sang, acte « justifié » par le fait que dans certaines tribus, les guerriers boivent le sang de leurs ennemis pour prendre leur force. Bien entendu, on assiste, ici, à une perversion de ce type de rituel, puisqu'il n'y a pas eu de victime. Mais Catherine Breillat nous montre qu'il en va tout autrement : les premières victimes, ce sont les femmes, même si le combat est feutré et semble symbolique. Le partage du verre atteste de cette guerre des sexe, et agit comme une hypothétique offrande en hommage à la paix et au partage, partage ouvrant les portes de la connaissance de l'autre et de sa condition, ce que recherche le personnage d'Amira Casar ( et Catherine Breillat, biensûr), la force de l'autre, l'ennemi, se réduisant à sa connaissance.
La forme choisie, celle du huis-clos, souligne la force du propos entretenant une gravité qui convient parfaitement à l'aspect rituel que prennent les actes.
Le cadrage, lui, est serré, étouffant, ne laissant aucune échappatoire devant l'implacable démonstration. Si le propos est fort et défendable, le manque de contradiction est pour le moins contestable.
En effet, breillat, qui dans sa démonstration n'épargne pas cette morale établie par les hommes, et par extension les hommes eux même, ne leur donne jamais la parole, donc jamais le moyen de se défendre.
Si le cinéma est un art où la notion de point de vue est importante, il est toutefois préjudiciable de se montrer partial, le propos, et le cinéma de Breillat devenant aussi dictatorial que ce qu'il dénonce.
La soumission suggérée de Rocco Siffredi est, en elle même, déjà une perversion de la notion même de soumission, puisqu'ici elle est le fruit d'un contrat qui repose sur un échange: accepter de voir pour de l'argent.
Certes, à la fin du film, cet argent n'a plus de valeur au yeux du personnage masculin, au point qu'il l'abandonne dans un bar avant de revenir dans la maison réellement abandonnée cette fois.
Mais c'est pourtant ce même argent, qui avant de perdre toute valeur aux yeux de notre « héros », va rendre possible ce contrat.
Malgré ces quelques remarques, anatomie de l'enfer est un film très abouti, sans doute le plus théorique et le plus personnel de Catherine Breillat.
De plus, ce film semble marquer un aboutissement dans la forme et le propos, dans la mesure où il est jusqu'au boutiste, au point qu'il semble être une charnière dans l'oeuvre de la réalisatrice qui depuis est allée dans un autre direction artistique en adaptant une oeuvre littéraire : une vieille maitresse, plus posé dans la forme et le fond.
29 mars 2008
Juno de Jason Reitman
Réalisé par Jason Reitman
Année : 2007
Origine : Etats-Unis
Durée : 96 minutes
Avec : Ellen Page (Juno MacGuff), Michael Cera (Paulie Bleeker), Jennifer Garner (Vanessa Loring), Jason Bateman (Mark Loring)...
Résumé : Une jeune fille de 15 ans tombe enceinte et décide de faire adopter son futur enfant.
Réalisé par Jason Reitman (auteur de Thank you for smoking), Juno est une sorte de teen-movie. Prenant le ton de la comédie, le film évoque pourtant des sujets graves et très contemporains.
Juno Mc Guff (interprétée par une très convaincante Ellen Page) est une adolescente de 16 ans qui décide du jour au lendemain de coucher avec un bon copain à elle, le très sérieux Paulie Bleeker (Michael Cera). Et ce qui devait arriver arriva, elle se retrouve enceinte.
C'est par son sujet même que le film diffère dès le départ de la masse des teens-movies. En effet, on a jamais vu dans un teen-movie une héroïne enceinte. Toute la force et l'originalité du film de Jason Reitman, remarquablement écrit, est de faire rire le spectateur sur un sujet très sérieux. Ellen Page incarne parfaitement cette adolescente qui se cherche et va finir par se trouver par le biais de sa grossesse. Le réalisateur nous montre une jeune fille qui est avant tout éprise de liberté. D'ailleurs, c'est certainement la raison qui conduit Juno à décider assez rapidement (après avoir enlevé l'éventualité d'avorter) de faire adopter son enfant. Elle comprend très vite qu'elle n'est pas à un âge et dans une situation (elle est en classe de première) qui lui permettent d'avoir un enfant. C'est ainsi qu'elle trouve avec son amie Leah un couple riche, les époux Loring, Vanessa (Jennifer Garner) et Mark (Jason Bateman), qui cherchent à adopter un enfant. Juno Mc Guff va les voir souvent tout au long de sa grossesse et pense que ce seront de bons parents pour l'enfant qu'elle porte.
Juno est un film qui réserve beaucoup de surprises et évite tous les clichés du genre. On ne peut qu'apprécier la relation qui s'établit entre Juno et Paulie Bleeker. Ces deux adolescents, qui se révèlent assez originaux (et quelque peu à la marge par rapport à des adolescents de leur âge) chacun de leur côté, connaissent des moments difficiles dans leur relation mais celle-ci est pleine de tendresse, comme le révèle la fin du film. C'est avant tout une belle histoire entre deux jeunes qui s'aiment mais qui n'ont pas pu prévoir ce qui leur est arrivé.
Le personnage de Juno est également intéressant car il est révélateur d'une société qui a perdu ses repères sur le plan familial. Dans la famille de Juno d'abord, celle-ci vit avec son père et avec sa belle-mère ainsi qu'avec une demi-soeur. Juno s'aperçoit que partout où elle passe les adultes ont bien du mal à s'aimer : c'est ainsi qu'elle assiste à la séparation entre Vanessa et Mark. Juno va ensuite voir son père et lui demande s'il n'est pas possible d'aimer quelqu'un toute une vie. Cette question fondamentale montre tout l'amour que porte en elle Juno, un amour pour autrui qui ne cessera d'augmenter.
Le personnage de Juno montre également la difficulté de certains adultes à devenir père. Dès le départ, Paulie Bleeker semble hors du coup ce qui est normal car c'est encore un adolescent. Mais Mark Loring n'est pour sa part plus un adolescent. Pourtant, le fait d'être père semble passer après ses préoccupations quotidiennes : son travail, sa musique ou encore le visionage de films. Au passage, on peut faire un parallèle entre le fait que Mark montre à Juno Mc Guff le film The wizard of gore (de Herschell Gordon Lewis, le pape du gore justement), qui est une manière pour lui de refuser l'idée d'être père, et le fait que Paulie appelle Juno à de nombeuses reprises ma magicienne, une façon d'être tendre mais aussi qui indique que Juno accepte quant à elle d'aller jusqu'au bout de sa grossesse. Une grossesse qui est finalement pour elle le passage de l'adolescence à la vie adulte.
Si le film bénéficie de dialogues très drôles, il réserve aussi de beaux moments d'émotion, notamment à la fin où l'on voit que Juno a tenu sa promesse et est devenue une nouvelle personne. Elle est désormais réconciliée avec tout le monde et notamment sa belle-mère et son meilleur ami, Paulie. Le dernier plan du film, qui montre Juno et Paulie ensemble (avec un travelling arrière qui élargit progressivement l'horizon) est d'une grande tendresse et est symptomatique de la volonté de liberté de l'héroïne du film.
Comédie traitant de sujets particulièment sérieux, Juno est à des années-lumière des teen-movies type American pie. Ici, on a droit au portrait très attachant de personnes qui ne cherchent qu'à vivre. Bénéficiant de très bons dialogues et d'un casting excellent, Juno est une belle réussite. On attend avec impatience le prochain film de Jason Reitman.
27 mars 2008
La saveur de la pastèque de Tsai Ming-liang
Réalisé par Tsai Ming-liang
Titre international : The wayward cloud
Année : 2005
Origine : Taïwan
Durée : 114 minutes
Avec : Lee Kang-sheng, Chen Shiang-chyi, Lu Yi-ching, Yang Kuei-mei, Sumomo Yozakura,...
Résumé : La sécheresse est telle à Taïwan que la population est invitée à remplacer l'eau par le jus de pastèque. Elle, c'est en volant l'eau des toilettes publiques qu'elle subsiste. Lui, c'est en montant sur les toits, la nuit tombée, qu'il tente de se rafraîchir en se baignant dans les citernes d'eau de pluie. Solitaires, assoiffés, épuisés par la chaleur et le désir, ils se retrouvent pour mieux se perdre dans l'excitation torride et la saveur de la pastèque.
Révélé en 1994 par le tétanisant Vive l’amour (Lion d’Or au festival de Venise 1994), monument de pessimisme, le cinéaste taïwanais d’origine malaise Tsai Ming-liang est sans aucun doute l’un des observateurs actuels les plus fins de la solitude urbaine et du mal de vivre dans une société froide et déshumanisée. Son regard quasi-entomologiste est d’une précision redoutable, même s’il pense que tout espoir n’est pas perdu, comme le prouve son dernier film en date sorti en 2007, le génial I don’t want to sleep alone. Depuis ses débuts, à la fin des années 1980 (le très insolite Les rebelles du dieu néon), Tsai crée une œuvre unique, rigoureuse et cohérente.
Sorti au cinéma en 2005, La saveur de la pastèque peut être vue comme l’aboutissement de deux des précédents (et magnifiques) films de Tsai Ming-liang, The hole (1998) et Et là-bas quelle heure est-il ? (2001), en même temps qu’un objet formel déroutant, décalé mais qui peut choquer par son extrême frontalité. Tsai Ming-liang reprend tous ses thèmes favoris (déjà abordés dans les deux opus cités mais aussi dans les géniaux Vive l’amour et La rivière) : l’incommunicabilité, la solitude urbaine, le manque affectif, la baise mécanique, mais il les porte à incandescence avec ce film d’une puissance phénoménale, saupoudré d’un humour burlesque rafraîchissant typique du cinéaste et d’une profonde mélancolie.
La trame tient en peu de mots : Taïwan est sous le coup d’une très forte sécheresse (sécheresse déjà évoqué dans The hole) et l’eau, devenue très rare, se trouve remplacée par le jus de pastèque. Un jeune homme (Lee Kang-cheng, l’acteur fétiche du cinéaste et son alter ego), le même sans doute que celui de Et là-bas quelle heure est-il ? , devenu acteur porno, tourne avec une actrice japonaise un film pornographique à l’étage au-dessus de l’appartement d’une jeune femme (la jolie Chen Shiang-chyi, elle aussi actrice fétiche de Tsai), également la même que celle de Et là-bas quelle heure est-il ? , qui se morfond dans la solitude, en proie à un désir charnel exacerbé par la sécheresse du climat.
Dès le premier plan, le propos de Tsai apparaît : c’est un long plan-séquence cadré sur un espace froid où se croisent la jeune femme et l’actrice porno japonaise portant une pastèque, sans qu’elles échangent un seul mot. Déjà sont évoquées, en un seul plan redoutable, la solitude des âmes, la déhumanisation de la société et l’incommunicabilité. Tout le film ne cessera de ressasser ces thématiques chères au cinéaste par une succession de scènes imprévisibles, dérangeantes ou burlesques, mais toujours empreintes d’un profond malaise.
Comme dans The hole, des séquences musicales exaltant le bienfait de la baise seront insérées pour apporter un peu de couleurs et de gaieté à toutes ces séquences dépressives. Tsai Ming-liang multiplie avec une aisance qui laisse pantois les scènes insolites. La longueur des plans et la rigueur des cadres mettent à jour une société délétère et devenue mécanique, où les gens sont totalement livrés à eux-mêmes, se contentant de larver sans but précis et de promener leur profond ennui.
Comme à son habitude, Tsai livre un film quasiment muet : par exemple la seule parole prononcée par l’héroïne (lancée au héros) pendant tout le film est « Vous vendez toujours des montres ? », parole qui fait bien sûr le lien avec Et là-bas quelle heure est-il ? et auto-citation du propre cinéma de Tsai. Cette absence presque totale de dialogues (à l’exception des râles de plaisir) permet de mieux dévoiler des personnages qui n’arrivent plus à communiquer, que cela soit par la parole ou bien par le corps. La plupart du temps, ce plaisir, cette jouissance, ne peuvent se trouver que dans la masturbation, donc encore seul. Quand il y a rapport sexuel entre deux personnes, il reste strictement mécanique, à l’instar de toutes les scènes (surtout la dernière, frappante) entre le héros et l’actrice porno.
L’exiguïté des espaces renforce encore ce sentiment de solitude absolue qui touche chacun des protagonistes, condamnés à errer encore et encore, à déambuler tels des zombies à travers une ville presque fantôme. Le nombre de plans où Tsai bouche complètement l’horizon est impressionnant, que cela soit dans les scènes d’ascenseur, de palier, ou encore les scènes se déroulant en ville, et même la scène où les deux héros essaient pour la première fois de laisser vraiment libre cours à leur désir sexuel dans le magasin de DVD pornos, entraînant un véritable sentiment d’étouffement.
Le spectateur, comme les deux héros du film, ne peut ainsi se raccrocher à aucun échappatoire, si ce n’est à travers les scènes musicales qui agissent comme la seule ligne de fuite. D’ailleurs, ces séquences flamboyantes, oniriques, où Tsai déploie des trésors d’inventivité, sont encore plus originales que celles de The hole. Elles deviennent une bouchée d’air frais (pour le spectateur et pour le couple), un espace enfin respirable. La plus belle me semble être celle où les deux héros, lui habillé en femme et elle en homme, se retrouvent coincés au milieu d’une myriade de parapluies.
Cependant, dans ce monde mécanique, asséché mais d’une moiteur extrême, où le jus de pastèque a remplacé l’eau, le désir sexuel devient exacerbé. A ce titre, Tsai filme magnifiquement les corps, comme à son habitude, avec une sensualité qui n’appartient qu’à lui : tous les plans sur les corps de Lee Kang-sheng et Chen Shiang-chyi sont très érotiques, sans jamais sombrer dans la vulgarité, aussi bien dans les scènes de masturbation que dans les scènes hétérosexuelles. Le spectateur ressent alors lui aussi ce désir qui submerge les protagonistes. D’ailleurs, le cinéaste utilise toujours la pastèque de manière inventive, comme un véritable instrument érotique, voire un fœtus (la séquence curieuse de l’accouchement de la pastèque) pouvant marquer une nouvelle naissance.
Tsai, généreux malgré la noirceur du propos, permet une histoire d’amour qui peut encore naître entre deux êtres. Si les premiers rapports entre les deux héros sont maladroits, parfois burlesques (l’hilarante séquence des crabes, notamment), parfois touchants ou poétiques, au fur et à mesure, malgré l’absence de dialogue entre eux, une véritable complicité parvient à naître, complicité qui s’exprime avant tout par le langage des corps, c’est-à-dire le seul lien qui peut encore réunir des êtres. C’est alors que l’anthologique scène finale peut arriver. Cette scène dérangeante, extrême, est en effet, malgré une frontalité qui pourra faire fuir plus d’un spectateur, un début d’espoir. En dépit de la séparation des deux héros, encore renforcée par des scissions dans le cadre, un contact réel, frontal, a enfin lieu entre eux. Tsai peut alors faire exploser ce cadre et réunir son couple de héros, dans une séquence d’une audace folle.
Œuvre étrange mais terriblement attachante, La saveur de la pastèque synthétise admirablement tous les thèmes chers à Tsai Ming-liang, alternant avec un culot monstrueux sexe et burlesque, fantaisie et mélancolie, comédie musicale et pornographie. Tsai saupoudre le tout d’une pincée de poésie insolite et conclut son métrage avec une scène finale qui restera longtemps dans les mémoires. Dérangeant, insolite, c’est assurément l’une de ses œuvres les plus abouties, foisonnant d’idées et portée par des acteurs en état de grâce et une mise en scène d’une très grande rigueur, ouvrant la voie à son film suivant qui est peut-être son plus beau à ce jour : le sublime I don’t want to sleep alone.
26 mars 2008
Le grand saut de Joel Coen
Réalisé par Joel Coen
Titre original : The Hudsucker proxy
Année : 1994
Origine : Etats-Unis
Durée : 111 minutes
Avec : Tim Robbins (Norville Barnes), Jennifer Jason Leigh (Amy Archer), Paul Newman (Sidney J. Mussburger), Charles Durning (Waring Hudsuker), Bruce Campbell (Smitty)...
Résumé : Un jeune homme un peu simplet devient du jour au lendemain PDG d'un des plus grands groupes industriels américains.
Avec Le grand saut, Joel Coen (qui a été aidé pour le scénario du film par son binôme de toujours à savoir Ethan Coen, mais aussi par Sam Raimi) réalise une comédie à la fois drôle et touchante.
Assez différent des autres films des frères Coen (The big lebowski, Fargo, Miller's crossing), Le grand saut est à mon sens un film qui d'une part dans sa veine satirique dénonce la toute puissance du capitalisme et d'autre part dans sa veine humaniste rend hommage à un cinéma humaniste que l'on reprocher de Frank Capra.
Le scénario du film pourrait d'ailleurs être celui d'un film de Capra. Le grand saut se déroule en 1958. Le film raconte l'ascension très rapide d'un homme un peu simplet qui devient du jour au lendemain PDG de l'une des plus importantes sociétés américaines. Norville Barnes (interprété par Tim Robbins) est cet homme qui a été choisi par le conseil d'administration de la société Hudsucker pour prendre les rênes de la société suite au suicide de Waring Hudsucker, le fondateur et président de la société du même nom. On comprend dès le départ dans le film que le but des administrateurs est de mettre un homme simple d'esprit (de surcroît un homme de l'Amérique profonde, celui-ci étant originaire de Muncie) à la tête de la firme afin de faire chuter le cours des actions de la société et de les racheter ensuite à un prix plus bas. Le scénario du film fait alors inmanquablement penser à Mr Smith au Sénat, où James Stewart représentait l'homme du peuple, un peu simplet, qui avait été propulsé du jour au lendemain sénateur, et ceci afin d'être un pion au sein de l'échiquier politique.
Mais comme pour Mr Smith au Sénat, le personnage de Norville Barnes se révèle au bout d'un moment un personnage gênant. Car si Norville Barnes a des idées saugrenues, bizarrement elles finissent par marcher. Ainsi, c'est lui qui a l'idée du hula hoop puis du frisbee. Le moment où se déroule le film n'est d'ailleurs pas anodin. En effet, c'est en 1958 que le jeu du cerceau du hula hoop a été créé et est devenu rapidement un énorme succès. Le créateur du hula hoop, qui est Richard Knerr a eu l'idée de multiples concepts tout au long de sa vie, dont celui du frisbee. Joel Coen fait donc coïncider l'histoire de son personnage avec l'Histoire. Cette histoire du cerceau (et la base du cercle dans le film, qui est destiné aux enfants, mais qui prouve surtout que le personnage principal agit et pense souvent comme un enfant) donne lieu à de nombreuses scènes humoristiques dans le film.
Autre point commun du grand saut avec des films de Capra tels que Mr Smith au Sénat ou L'extravagant Mr Deeds : le personnage féminin principal. Jennifer Jason Leigh joue le rôle d'Amy Archer, une journaliste qui s'infiltre dans la vie privée et professionnelle de Norville Barnes. A l'instar de l'actrice Jean Arthur qui jouait aussi une femme journaliste dans les deux films de Capra cités précédemment, Jennifer Jason Leigh est celle qui va comprendre la première le plan machiavélique des administrateurs de la firme Hudsucker. Comme Jean Arthur, elle va finir par aider le personnage principal et va aimer cet homme un peu benêt certes, mais ô combien humain, avec ses qualités et ses défauts.
Le parallèle entre ce film et l'oeuvre de Capra va encore plus loin. En effet, lorsque l'on voit au début et à la fin du film un personnage qui est sur le point de se suicider et qui est sauvé par un ange, on pense au chef d'oeuvre de Capra, La vie est belle. Dans ce film, le personnage joué par James Stewart est lui aussi sauvé par un ange qui lui montre alors comment aurait été la vie des gens qu'il a cotoyés si ceux-ci ne l'avaient pas connus. La différence avec le film de Capra est que Le grand saut insiste plus sur le côté économique, matérialiste des gens. L'ange est là pour montrer que dans la vie l'argent ne fait pas tout, l'amour des autres est beaucoup plus important.
On notera d'ailleurs qu'en filigranes, Le grand saut rappelle un moment douloureux de l'histoire des Etats-Unis à savoir la crise des années 30 et notamment le jeudi noir (24 octobre 1929) avec le cours des actions qui s'est effondré aux Etats-Unis mais surtout des millions de personnes qui se retrouvent ruinées et au chômage. Sauf qu'ici les actions de la société Hudsucker s'effondrent pour des raisons préméditées (le milieu des finances, qui ne s'embarrasse pas de pratiques pour le moins douteuses, est passé à la moulinette par Joel Coen) et que si Warring Hudsucker se suicide au début du film (de façon très burlesque), ce n'est pas pour des raisons économiques puisque sa société est alors florissante et à son apogée.
Il est utile de rappeler que le film ne se déroule pas en 1929 mais en 1958, durant la présidence d'Eisenhower (1953-1961). Joel Coen a voulu dénoncer le milieu des finances tout en prenant de la distance avec un événement historique tragique, qui a durablement marqué les Etats-Unis.
Au final, le film critique de manière assez cynique la société américaine (critique qui vaut toujours actuellement). Le film ne se contente pas de s'en prendre au milieu des finances, les médias et notamment la presse, toujours à la recherche de scoops, sont visés. Mais là où le film est moins réussi et moins marquant qu'un film de Capra, c'est que Joel Coen a privilégié le côté humoristique (de manière pas toujours très fine au demeurant, avec des personnages proches de la caricature) ce qui a minoré dans le même temps l'émotion que procure le film.
A mon sens, Joel Coen n'a pas assez insisté sur les rapports amoureux entre Norville Barnes et Amy Archer. Le film est un peu déséquilibré, jouant un peu trop la carte du cynisme et de l'outrance humoristique.
En somme, Le grand saut est un film atypique intéressant mais mineur dans la filmographie des frères Coen.
25 mars 2008
The intruder de Roger Corman
Réalisé par Roger Corman
Titre original : The intruder
Année : 1962
Origine : Etats-Unis
Durée : 84 minutes
Avec : William Shatner, Frank Maxwell, Beverly Lunsford, Robert Hemardt, Leo Gordon, Charles Barnes, Charles Beaumont,...
Fiche IMDB
Résumé : Membre d'une organisation d'extrême droite, Adam Cramer part propager ses idées réactionnaires dans une petite ville du Sud Ouest des USA...
Roger Corman est considéré comme l’un des papes de la série B, voire Z, américaine, et a réalisé plus d’une cinquantaine de films à budget très limité dans tous les genres imaginables. On lui doit notamment le très culte La petite ,boutique des horreurs, l’amusant L’attaque des crabes géants ou l’étonnant polar Mitraillette Kelly, avec Charles Bronson. C’est aussi un producteur boulimique qui a révélé les talents, excusez du peu, de Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Jonathan Demme, Monte Hellman, Jonathan Kaplan, George Lucas ou encore Joe Dante.
En 1962, Corman décide de s’attaquer à un film dont le sujet lui tient particulièrement à cœur : The intruder, film qui sera hélas un échec cinglant à sa sortie et relèguera le cinéaste américain à la réalisation de séries B ou Z d’ambition plus modeste (même s’il y a des réussites certaines, comme le cycle qu’il a consacré à Edgar Allan Poe, dont certains films sont devenus des classiques de l’épouvante gothique, tels La chute de la maison Usher ou encore Le masque de la mort rouge).
Basé sur un sujet explosif, surtout à l’époque : le racisme des blancs à l’égard des noirs dans le sud des Etats-Unis (où ce racisme était exacerbé), The intruder est un véritable brûlot, n’hésitant pas à aborder frontalement le problème.
La première scène du film voit arriver un inconnu (incarné par un William Shatner habité) dans une ville du sud des Etats-Unis, dont on saura un peu plus tard le nom : Adam Cramer, sinistre personnage qui, sous des airs de citoyen modèle et honnête, cache, ne cherche qu’à obtenir le pouvoir, quitte pour cela à attiser les pulsions les plus enfouies des gens.
Cramer se révèle au fur et mesure être un individu froid et calculateur, prêt à tout pour arriver à ses fins. Dans cette ville du sud des Etats-Unis où les tensions racistes sont sur le point d’éclater, suite à la promulgation de la loi pour la déségrégation, Cramer va faire naître un mouvement dont il perdra le contrôle. Si Cramer déclare appartenir à un mouvement d'extrême-droite, la Patrick Henry Society (qui fait certainement écho à l'organistaion d'extrême-droite John Birch Society) et agir en tant que tel, le spectateur ne sait jamais pas vraiment (et ne saura jamais) si celui-ci est raciste ou non. En revanche, il devine assez vite quelles sont ses intentions : profiter de la faiblesse des gens pour servir son propre intérêt.
Mais manipuler les gens peut avoir de très fâcheuses conséquences, et Cramer en fera les frais. Certes plutôt habile dans ses discours racistes, assénés à grands coups de slogans propagandistes, Cramer est en revanche beaucoup moins doué pour contenir une foule en délire. Aveuglé par sa soif de pouvoir, quitte à faire accuser à tort des noirs pour des crimes qu’ils n’ont pas commis, il crée en fait une situation de crise, où la violence exacerbée par des discours réactionnaires, enfouie, ne demande qu’à exploser.
Corman montre la toute-puissance de mots incontrôlés qui, digérés par une foule en délire, haineuse, peut provoquer des dérives inimaginables. Il suffit que quelques individus de la foule lancent le mouvement pour que tout le reste du groupe suive, pris dans une sorte d’hystérie collective. Ceux qui refusent de suivre le mouvement général sont inexorablement broyés, mis de côté ou tout simplement éliminés. C’est le mouvement de foule qui devient une entité quasi-indépendante des individus, formant un véritable monstre en marche d’une puissance phénoménale, écrasant tout sur son passage.
Ce monstre créé est totalement incontrôlable, et Cramer ne peut rien faire face à sa création, si ce n’est se fondre lui aussi dans le mouvement général. Une utilisation intelligente de slogans propagandistes par un orateur doué, des gens frustrés qui se dans une situation désespérée, prêts à tout gober pour s’en sortir, enfin l’étincelle qui fait tout exploser : ces trois conditions réunies suffisent à faire naître le fascisme ordinaire, ce que Corman montre parfaitement dans The intruder.
Pur individualiste dominateur et arrogant, Cramer est un personnage narcissique (il faut voir la scène où Cramer fait chavirer une jeune femme mariée, dans le seul but de tester son pouvoir sur elle) et détestable. Veul, lâche et n’assumant pas ses responsabilités, Cramer fait inévitablement penser à un autre sinistre personnage marquant de Corman : Mitraillette Kelly, interprété par Charles Bronson, dans le film éponyme. Même soif de pouvoir et même lâcheté…
Face à cette montée de haine et de violence, seuls quelques personnes résistent… Corman n’en fait d’ailleurs pas des martyrs : ce sont juste des gens tout à fait ordinaires qui font appel à leur bon sens, mais qui pèsent malheureusement bien peu devant la folie incontrôlable de la foule.
Renforcé par une mise en scène resserrée, concise et dénuée de tout effet superflu, The intruder est un modèle d’efficacité qui ne peut que susciter le dégoût des spectateurs devant des actions aussi abjectes. Le film de Corman est en outre un des premiers films américains à prendre ouvertement parti pour les noirs. Si le film est clairement antiraciste, c’est surtout une dénonciation virulente des dérives fascisantes, dérives hélas très fréquentes à l’époque et même encore aujourd’hui (mais ce fascisme a pris d’autres formes).
Le célèbre film d’Arthur Penn, La poursuite impitoyable, réalisé en 1966 (soit quatre ans après le film de Corman), traite d’un sujet similaire et doit sans doute énormément à The intruder.
Même si le film se clôt sur une note plutôt positive, démontrant qu’une prise de conscience est possible (mais par l’intermédiaire de personnes de bon sens), The intruder fait véritablement froid dans le dos. Plus de quarante ans après sa réalisation, le film n’a rien perdu de sa clairvoyance et de son efficacité.
L’échec public du film (totalement immérité) obligera malheureusement Corman à revoir ses ambitions à la baisse et à retourner vers le cinéma de série B de genre. Mais The intruder a incontestablement ouvert la voie aux grands films politiques américains de la fin des années 1960 et des années 1970, comme ceux de John Frankenheimer ou d’Alan J. Pakula.
Pierre angulaire de l’œuvre de Corman, The intruder est un film à découvrir absolument, ne serait-ce que pour la puissance implacable de sa démonstration. Par ailleurs, William Shatner dans le rôle ingrat de Cramer y démontre de solides capacités d’acteur. En tout cas, ce film fait taire les personnes qui pensent que Corman n’a réalisé que des oeuvrettes de série B ou Z. Pamphlet politico-social d’une rare acuité, The intruder est assurément l’un des tous meilleurs films de Corman, à ranger avec Mitraillette Kelly ou L’affaire Al Capone au rang des chefs d’œuvre incontestables de son auteur.
24 mars 2008
Men behind the sun de Tun Fei Mous
Année : 1988
Origine : Hong-Kong
Durée : 105 minutes
Avec : Wang Gang, Wu Dai Yao, Wang Run Shen...
Film controversé s’il en est, ce Men behind the sun, également connu sous le titre de Camp 731, ne peut en tout cas laisser indifférent devant les atrocités montrées à l’écran, le tout sur un ton documentaire rendant encore plus glauque et réalistes les méfaits de ces japonais dignes cousins des "scientifiques" nazis !
En effet, le script suit, vers la fin de la seconde guerre mondiale, les activités macabres et expérimentales de soldats et de scientifiques japonais ayant installé un camp de prisonniers dans la Manchourie chinoise annexée, afin d'y créer des armes bactériologiques et chimiques en se servant de chinois et de russes captifs comme cobayes.
Après un petit rappel géographique et historique des faits et lieux, le métrage suivra en parallèle l'arrivée dans ce fameux "Camp 731" d'un nouveau responsable des opérations et de nouvelles recrues, des gamins à peine adolescents qui vont devoir s'acclimater des conditions rudes de vie dans ces lieux, amenant même un trio à essayer de s'évader sans succès puisqu'ils se feront reprendre et l'un d'eux périra même.
Mais rapidement, le métrage va plus ou moins reléguer au second rang ces jeunes dont nous ne suivrons que quelques entraînements éreintants et d'autres situations plus légères ( notamment lorsqu'un des jeunes se liera d'amitié avec un jeune chinois vivant en dehors au travers d'un jeu de balle ), pour s'intéresser aux expériences toutes plus cruelles les unes que les autres de ce tortionnaire qui n'hésitera pas par exemple à casser des doigts congelés, à arracher la peau d'une femme dont les mains ont été gelées puis ébouillantées, quant ce ne sera pas un homme qui sera placé dans un caisson pour voir sa réaction si on en augmente la pression, entraînant une descente d'organe épouvantable, pour une succession de séquences malsaines et dérangeantes, filmées sur un ton neutre et détaché.
Mais l'entrée en guerre des U.S.A. et les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki finiront par avoir raison du bellicisme du Japon et amènera les dirigeants du "Camp 731" à chercher à effacer dans le sang les vestiges de leur actes immoraux et abjects, lors d'un dernier acte également bien barbare.
Alors que penser devant un tel spectacle qui, sous couvert de dénoncer les horreurs commises par de japonais vraiment peu éloignés de leurs cousins germaniques du moment aussi bien au niveau des expériences terribles que d'un nationalisme qui sera exacerbé lors du final, mettra en avant des séquences extrêmement dérangeantes et flirtant même avec le "snuff", notamment lors de scènes cruelles mettant en scène des animaux qui eux seront vraisemblablement véritablement sacrifiés pour le film, avec ce chat jeté dans une fosse où grouillent d'innombrables rats qui vont bien entendu se charger d'occire dans le sang cette pauvre bête, ou encore ces mêmes rats qui seront incendiés dans la dernière partie et que nous verrons courir enflammés.
Mais le métrage laissera également planer le doute sur une autre séquence, l'autopsie d'un jeune enfant, celui-là même qui avait sympathisé avec une des jeunes recrues, montrant ainsi bien le peu de sentiments faits par ces bourreaux qui ne manqueront pas de demander à ce jeune soldat d'amener son ami dans le camp pour l'éviscérer afin de recueillir ses organes, avec un tel réalisme écoeurant que l'on pourrait être amené à penser que…
Alors, après de telles abominations, d'autres idées morbides et plus farfelues, comme ces bombes de porcelaine qu'ils voudront faire éclater dans un champ où des chinois seront crucifiés pour voir le résultat sur le corps humains, paraîtront moins efficientes, mais cela n'empêchera pas d'autres situations de se montrer effroyables, comme lorsque le métrage s'égarera dans les sous-sols du camp où les cadavres sont négligemment brûlés dans un four.
Si certains ne manqueront pas de taxer ce Men behind the sun de film crapuleux, honteux et largement complaisant, on ne pourra quand même pas négliger l'impact évident qu'il génère, surtout que la réalisation sans aucune fioriture ni artifice quant il s'agit de montrer les méfaits commis donnera à l'ensemble un aspect documentaire volontairement travaillé, jusque dans les détails relatifs aux avancements des opérations sur le front de la guerre, sans aucune pudeur ni tabous, et parvenant sans équivoque à dénoncer les aberrations engendrées par cette guerre, même si l'on sait que le gouvernement chinois a participé au financement du film.
L'interprétation est convaincante, sans aucun surjouage qui aurait pu nuire à la crédibilité globale du film, et même l'interprète du détestable Dr. Shiro Ishii brillera par une sobriété toute aussi dérangeante.
La mise en scène du réalisateur est tout simplement adaptée au propos du métrage, impartiale et posée, mais ne reculant devant aucun gros plan vomitif.
Les effets spéciaux sont par contre plutôt mitigés car, en effet, certaines mutilations resteront primaires et porteuses de trucages presque visibles, qui trancheront avec l'extrême réalité d'autres séquences déjà évoquées.
Donc, ce Men behind the sun restera une œuvre définitivement différente, difficilement supportable et même insupportable selon les sensibilités, mais qui aura le mérite de s'acharner à montrer une réalité peu souvent avancée ! Défendre l'indéfendable, pourquoi pas !
22 mars 2008
It's a free world de Ken Loach
Réalisé par Ken Loach
Année : 2007
Origine : Royaume-Uni
Durée : 96 minutes
Avec : Kierston Wareing, Juliet Ellis, Leslaw Zurek...
Résumé : Une femme travaillant dans une agence de recruement est licenciée. Elle décide alors de créer avec une amie sa propre agence, en utilisant des travailleurs immigrés.
FICHE IMDB
Chef de file du cinéma britannique qui s'intéresse aux problèmes que connaît notre société, Ken Loach a obtenu en 2006 à Cannes la consécration suprême avec la Palme d'Or pour Le vent se lève.
Le cinéaste britannique nous revient avec It's a free world... (titre ô combien ironique), qui constitue l'un de ses meilleurs films comme vous allez pouvoir le constater.
It's a free world nous montre une jeune femme, Angie (interprétée par Kierston Wareing) qui travaille pour un cabinet de recrutement londonien. Elle est dépêchée dans un pays d'Europe de l'Est pour recruter de nouvelles personnes selon leurs compétences. Mais à cause d'une altercation qu'elle a avec l'un des supérieurs hiérarchiques, elle se fait virer lorsqu'elle rentre à Londres. Elle décide alors de fonder sa propre agence de recrutement avec sa colocataire, Rose. Elle trouve alors à diverses entreprises de la main d'oeuvre étrangère. Mais bien vite on constate qu'Angie ne se montre pas mieux que son cabinet de recrutement par les méthodes qu'elle utilise.
It's a free world est avant toute chose une dénonciation en règle des pratiques quelque peu douteuses pour ne pas dire immorales d'agences de recrutement qui profitent du fait que des immigrés ont besoin d'un travail pour se faire de l'argent sur leur dos (la scène initiale où les gens commencent par donner de l'argent au recruteur, alors qu'ils n'ont pas encore de travail, est sans équivoque). Cette question est d'autant plus actuelle qu'on sait qu'un grand nombre d'immigrés se rendent chaque année en Angleterre afin d'y trouver un travail. Mais leur destin est souvent loin d'être un long fleuve tranquille.
Ces immigrés, qui ont quitté leur pays d'origine pour cause de chômage, se retrouvent dans un pays dont ils ne connaissant souvent pas la langue et où ils des problèmes évidents pour récupérer des papiers afin d'être en règle sur le territoire britannique.
C'est justement sur le dos de ces pauvres personnes qu'Angie et Rose voient leur nouvelle société de recrutement prendre un certain essor.
Ken Loach n'a de cesse de nous montrer une héroine (Angie) qui va de plus en plus loin dans ses pratiques : au départ elle souhaite seulement se retrouver un job. A la fin, elle en vient avec sa collègue Rose à employer des gens à des niveaux plus bas que le SMIC local ; elle ne déclare pas aux impôts la TVA et autres bénéfices ; elle sous-loue des appartements aux personnes à qui elle trouve un travail saisonnier ; elle se retrouve à dénoncer des gens qui vivent dans des espèces de bidonvilles afin de trouver un endroit pour dormir à de nouveaux travailleurs.
Pourtant, au-delà de ces pratiques immorales et douteuses, on ne déteste pas Angie. Car elle est un produit de la société qui cherche avant tout à survivre. Elle qui dit à de nombreuses reprises qu'on l'a toujours arnaqué, voudrait pour une fois avoir sa chance. Cette mère célibataire voudrait que son fils soit fière d'elle. Et lors d'une scène qui montre toute la nuance d'Angie : on la voit en train d'aider une famille d'immigrés, en allant jusqu'à les loger chez elle pour la nuit.
Mais évidemment on finit toujours à un moment donné à être rattrapé par son destin. Et lorsque Angie est elle-même victime d'une arnaque, elle se doit retrouver une grosse somme d'argent. La fin du film, qui fait écho à la scène d'ouverture, montre que finalement rien n'a évolué pour l'héroine. Ou plutôt les choses ont même empiré pour elle (de recruter des gens pour obtenir une promotion elle en arrive à recruter des gens pour sauver sa peau).
Au final, It's a free world est une totale réussite de la part de Ken Loach. Celui-ci traite d'un sujet très important et se montre d'ailleurs particulièrement vindicatif quant à la façon dont son pays (ou plutôt certains employeurs peu scrupuleux) traite les ressortissants immigrés. Dans le même temps, il dresse un portrait tout en nuances d'une femme elle-même prise dans ces événements. La prestation de l'actrice principale, Kierston Wareing, est tout bonnement époustouflante.
21 mars 2008
Christmas de Abel Ferrara
Réalisé par Abel Ferrara
Titre original : R-Xmas
Année : 2001
Origine : Etats-Unis
Durée : 85 minutes
Avec : Drea de Matteo, Lillo Brancato, Lisa Valens, Ice T, Victor Argo,...
Fiche IMDB
Résumé : En 1993, à New York, un couple de jeunes et riches immigrés s'apprête à célébrer Noël. Elle est d'origine portoricaine, tandis que lui est d'origine dominicaine. S'ils ont réussi professionnellement c'est grâce au métier à haut risque qu'ils exercent : ils sont trafiquants de drogue...
Ce texte contient des spoilers : il est donc préférable de le lire seulement après avoir vu le film.
Christmas est peut-être le film le plus élégant d’Abel Ferrara. Il se déroule évidemment à New York, ville fétiche de Ferrara (tout le monde se souvient de l’incroyable Bad lieutenant ou de son premier film [si on excepte son film pornographique, 9 lives of a wet pussy cat], le dérangeant Driller killer).
Le film suit les déboires d’un couple de dealers latinos la nuit de Noël.
La flamboyante Drea de Matteo (l’une des héroïnes de la fameuse série télévisée de David Chase, Les Sopranos) interprète avec beaucoup de conviction l’épouse (Ferrara ne lui a même pas donné de prénom), tandis que l’excellent Lilli Brancato Jr campe le mari (sans nom également). Ils sont parents d’une adorable petite fille, Lisa et vivent au sein de la communauté latino de New York.
Christmas se présente sous la forme d’un conte de Noël. D’ailleurs, son titre original est R-Xmas, le R pouvant signifier our, c’est-à-dire notre Noël. A la suite d’une sorte de guerre des gangs entre latinos et noirs, le mari se fait kidnapper par une bande de noirs, dont le chef est interprété remarquablement par le rappeur Ice T. Le spectateur va alors suivre durant toute la veille de Noël les démarches de la femme (Drea) afin de récupérer son mari.
Abel Ferrara n’a pas son pareil pour filmer les rues de New York et les différents groupes ethniques qui s’y croisent (il suffit de se reporter aux précédents films de Ferrara, tels China girl ou The king of New York). Il montre sans la moindre concession le quotidien d’un couple de dealers, qui tente de marier business et vie de famille, sous les yeux même de la famille (ou plutôt la familia) qui accepte cette situation, voire qui les aide à dealer.
Le ton quasi-documentaire de Ferrara ancre le film dans la plus banale des réalités quotidiennes, sans jugement ni mépris. D’ailleurs, toutes les scènes exposant le partage et la distribution de la drogue frappent par leur réalisme, sans la moindre notion de spectaculaire : Ferrara nous montre bien qu’il s’agit d’un véritable travail, au même titre que des emplois qu’on pourrait trouver plus respectables.
Le film est tout en mouvement : il débute dans les quartiers chics de New York, où le spectateur suit les pérégrinations du couple à la recherche d’un cadeau pour leur fille. La ville brille de mille feux, illuminée par les clignotements des lumières de Noël. Christmas est à l’image de ces scintillements : c’est un film tout en glissements, en fondus, en clignotements, des lumières des quartiers chics à celles des ghettos, il paraît vivre de lui-même.
Le récit lui-même semble inachevé, troué : il est aussi mouvant que les incessants trajets qu’effectue la femme (Drea). Cette intermittence du récit est encore accentué par l’entourage urbain : les lueurs de la ville, la pluie, les phares des voitures, les rétroviseurs ; tous ces éléments faisant littéralement clignoter le film, suprême élégance de la part de Ferrara, dont l’image cette fois-ci semble moins brouillonne.
On peut par exemple citer toutes les scènes où Drea de Matteo fait le trajet entre les quartiers chics et Harlem et où on voit New York se refléter entièrement sur les parois de sa voiture, à l’instar du beau clip que Ferrara a tourné pour la chanson California de Mylène Farmer, renforçant encore l’aspect clignotant du film. Les yeux étincelants de Drea ressortent alors davantage et le spectateur peut ressentir toute sa détermination. Au gré des trajets, les comptines musicales de Noël sont remplacées au fur et à mesure par les rythmes de hip-hop provenant du ghetto. Ferrara montre le contraste énorme qu’il existe entre Harlem et les quartiers riches.
Christmas se base sur le conflit entre les latinos et les blacks pour la distribution de la drogue et les limites des terrains. Le personnage d’Ice T, le chef des kidnappeurs (Ferrara nous révèlera plus tard qu’il s’agit d’un flic corrompu), semble répondre au personnage d’Harvey Keitel dans l’hallucinant Bad lieutenant, du même Ferrara. Le couple improbable qu’il forme avec la blonde Drea de Matteo est l’un des plus intrigants qui soit, Ice T cherchant uniquement à la convaincre d’abandonner le trafic et la distribution de drogue, ainsi que son mari. Ice T lui fait d’ailleurs jurer cette invraisemblable condition et libère alors le mari. Ferrara en fait un personnage ambigu, cherchant visiblement une sorte de rédemption. Il apparaît dans le film tel un ange rédempteur et disparaît aussi mystérieusement qu’il est apparu.
En outre, si la femme (Drea) lui fait cette promesse, le spectateur ne sait absolument pas si elle va la tenir ou non. Après la libération du mari, la famille semble recomposée. On peut notamment citer la scène où Lisa, la petite fille du couple, lui apporte le petit déjeuner au lit.
Le spectateur sait cependant que le couple continuera probablement de dealer. Comme elle le dit elle-même, la femme aime trop le confort et le luxe, la BMW et l’appartement splendide, leur niveau de vie. Si, au début du film, elle n’a pas encore conscience de ce qu’elle fait avec son mari, le contact du personnage d’Ice T lui aura au moins appris quelque chose : la vente de la drogue est dangereuse et sale. Seulement, est-elle prête à sacrifier son niveau de vie pour tenir cette promesse ? Rien n’est moins sûr. Le spectateur apprendra, par le biais des informations télévisées qu’Ice T était un policier corrompu qui s’est finalement fait appréhender par la police. La femme jette un regard, semble troublée puis replonge dans l’existence qu’elle a toujours menée, comme si rien ne s’était passé.
Christmas est l’un des meilleurs films d’Abel Ferrara. Il plonge le spectateur au cœur d’une réalité sordide qui se cache sous l’apparat du luxe et interroge le spectateur, par le biais du personnage d’Ice T, sur la notion de bien et de mal. Film d’une suprême élégance, dont le récit semble troué de toute part et totalement imprévisible quant à la suite des évènements, tout en mouvements et en clignotements, Christmas est l’un des films les plus achevés de son auteur, dont la poésie urbaine et les aspérités du récit ressortent à chaque nouvelle vision.
20 mars 2008
le retour des tomates tueuses de John De Bello
Le retour des tomates tueuses
Réalisateur: john De Bello
Origine : U.S.A.
Année:1988
Durée: 1H 38
résumé:un savant fou veut prendre sa revanche en créant une armée d'hommes tomates.
Premier film de Georges Clooney, alors abonné aux séries télévisées, cette suite de « l'attaque des tomates tueuses » ( 1978), du même réalisateur, un récidiviste, est ouvertement orientée vers la série B, voire le Z, si l'on tiens compte du budget.
Ce caractère affirmé rend les choses plus sympathiques pour ce qui pourrait tourner à la catastrophe tant le scénario brille par son indigence.
En effet, quelque années après la ( terrible) guerre liée au soulèvement des tomates, celle-ci sont interdites sur tout le territoire ( c'est à dire les Etats Unis). Un vétéran,Wilbur, héros de la guerre contre les tomates, à ouvert une pizzéria ( sans tomates, s'il vous plait !), dans laquelle il emploie son neveu Chad et Matt, un ami de ce dernier.
Or, Chad est amoureux de la belle Tara, vivant en recluse dans le manoir du professeur Gangreen ( prononcer gangrène). Celui-ci se livre, dans le secret de son laboratoire, à d 'étranges expériences dont la finalité nous est dès le départ délivrée : transformer des tomates en hommes afin de se constituer une armée pour dominer le monde ( scénario délirant digne d'un James Bond sous acide ).
Mais l'amour entre Tara et Chad va perturber les plans du professeur !!!
Dès le départ, le film affiche le côté burlesque, avec un humour certes pesant mais véritablement décontracté: nous somme sur un plateau d'émission proposant des films, émission fidélisant ses spectateurs par des jeux d'argent. Seulement, dans ce décor de pacotille, tout sonne faux : l'animateur semble sur le retour et ne plus croire en ce qu'il fait, le décor est ringard à souhait, la somme d'argent à gagner est ridicule ( 7 dollars 25 !). De plus, le tout est présenté avec une précipitation qui semble singer le dynamisme de grandes chaines commerciales ciblant un public jeune ( non, je n'ai pas cité MTV !), le tout accentuant le côté délicieusement pathétique de la scène.
Suite à cela, l'animateur commande la projection d'un film. Au bout de quelques images de scènes de plages visant à glorifier le bikini et propres à faire passer « alerte à Malibu » pour l'adaptation d'une oeuvre platonicienne, l'ordre est donné d'interrompre la projection: le film n'est pas celui qui était prévu.
L'humour, régressif et potache, n'hésite donc pas à céder à la facilité, ce qui n'est pas la moindre de ses qualités....
Le bon film est donc ajusté et la projection ( notre film) peut commencer.
« Le retour des tomates tueuses » s'ouvre sur un plan fixe ( clin d'oeil à la Hammer ??) du manoir inquiétant de Gangreen, éclairé par les éclairs. L'atmosphère qui pourrait être sinistre, ce qui est suggéré par ce plan, est désamorcée par le caractère fauché de l'esthétique, volontairement affiché : le manoir en question n'est qu'une sorte de tableau ( assez mal peint d'ailleurs).
Par là même, le film affiche son affiliation au Z en étalant son faible budget dans une mascarade irrévérencieuse digne d'un Ed Wood dans l'esprit.
La « force » du film réside dans son utilisation de la musique, propre à rythmer le métrage, certes, mais aussi à faire naître une ambiance. On pourrait même dire qu'elle revient en leitmotiv: en effet, celle-ci permet la transformation des tomates en humains. Seulement, si chacun semble avoir son propre thème musical pour devenir un individu plutôt qu'un autre, tous sont soumis au même thème ( du Mozart, pas moins !) pour revenir à l'état de tomate. La musique de Mozart devenant donc une menace pour Tara, ou une délivrance quand il s'agit des hommes de mains de Gangreen.Au-delà des métamorphoses induites par la musique, celle-ci n'a de cesse de rendre des hommages, parfois incertains, à de grands monuments du septième art : ainsi, une scène de deal de tomates est-elle soutenue par la musique du parrain, une scène de duel par la musique si identifiable de Morricone, etc...
Irrévérencieux en apparence, le film se fend donc d'une série d'hommage à priori inattendu.
Les gags eux-même, pour stupides et lourds qu'ils puissent paraitre, ne peuvent se réduire à cela, certains demandant une certaine attention pour être appréciés : l'exemple le plus flagrant est cette scène, en début de film, où l'on voit Matt faire une pizza pour un client qui lui demande de changer de chaine télévisée, or, il lance sa pâte en l'air avec le geste traditionnel du pizzaiolo , puis fait ce qu'on lui à demandé, sans plus se préoccuper de cette fameuse pâte. En fin de film, sans raison aucune, il reçoit celle-ci sur la tête !!
le réalisateur s'est donc amusé à joué avec les nombreux ressorts comiques qu'autorise le cinéma, et les preuves sont nombreuses.
Dans le même esprit sont tournés en dérision les aparté des comédiens envers le spectateurs, ceux-ci devenant extrêmement appuyés, au point d'en devenir grotesques. Les dialogues, bien entendu, sont au diapason, se moquant ouvertement des « codes » du cinéma grand public américain. Ainsi, lorsque Wilbur appelle des renforts, ses amis de régiment, la conversation est-elle des plus édifiante: « - Dan (l'expert en déguisement), réveille-toi, j'ai besoin de toi pour écraser la menace rouge !
des communistes, hein !!
pire que ça ! Des tomates !! »
bref, on le voit, tout est passé à la moulinette dans le plus pur esprit loufoque.
Le film, s'il rend un hommage musical à de nombreux films, oscille entre différents style: tour à tour comédie sentimentale, il se mue en film d'espionnage ou d'action en un clin d'oeil, tout en se moquant de gimmicks du genre.
Choisissant d'emblée de se moquer de son faible budget pour en faire une force, le film pousse la logique jusqu'à s'arrêter pour faute de budget manquant. La réponse apportée est l'introduction de publicité pour financer le reste du métrage, une solution inspirée du réel et de film autrement plus prestigieux ne bénéficiant pas du même budget que celui-ci. Inutile de dire qu'ici cet apport sera tout sauf discret, allant jusqu'à occulter les acteurs dans certaines scènes, ou à démonter le cours d'une action, tant son intrusion est agressive.
Cela pourrait n'être que parodique et se limiter à cela, mais de nombreux indices laissent à penser qu'il faut plutôt y voir un message d'alerte nous informant de ce qui peut devenir une dérive incontrôlable et hautement préjudiciable au cinéma.
« le retour des tomates tueuses », sous des aspects de grosse comédie se révèle un hommage au cinéma et aux travers qui le menace : ainsi voit-on à la fin du film une personne nous avertir qu'un film n'est réellement terminé qu 'après son générique, avertissement qui prend toute sa valeur puisqu'une scène nous montre des hommes tomates, que l'on croyait défaits, prendre le contrôle du plateau télévisé sur lequel le film à débuter pour annoncer l'interruption des programmes ainsi qu'une hypothétique suite au film.
Dans ce qui semble monté de bric et de broc, fini par se dégager une sorte de logique, les scènes se répondant, rien n'étant laissé au hasard ( le gag de la pizza qui retombe en fin de film en témoigne), les scènes se répondant, le film se terminant là où il a commencer, épousant la forme d'une boucle.
Sans faire de ce film ce qu'il n'est pas, à savoir un chef-d'oeuvre, force est de constater un certain respect du cinéma, dans le fond ( le discours tenu sur le respect des films et de leurs génériques, par exemple) comme dans la forme ( les hommages, certes appuyés, mais qui révèlent un certain amour du cinéma).
« Le retour des tomates tueuses » se révèle donc un moment de cinéma fort agréable, rendu culte par la première apparition cinématographique de George Clooney.
19 mars 2008
Shotgun stories de Jeff Nichols
Réalisé par Jeff Nichols
Année : 2007
Origine : Etats-Unis
Durée : 92 minutes
Avec : Michael Shannon, Douglas Ligon, Barlow Jacobs, Natalie Canerday, Glenda Pannell...
Résumé : La rivalité de demi-frères suite à la mort de leur père.
Shotgun Stories est le premier film de Jeff Nichols. Son film qui été
tourné en seulement 21 jours, est pourtant loin d'être bâclé.
Shotgun Stories se déroule dans dans une ville perdue dans le sud de
l'Arkansas. Dans cet endroit 3 frères : Son (interprétré par Michael
Shannon, vu notamment dans Bug de William Friedkin), Kid et Boy vivent
ensemble dans une maison (quasiment délabrée) suite au départ d'Annie,
la femme de Son. Son et Kid (qui vit habituellement dans une tente)
travaillent ensemble dans une exploitation de poisson tandis que le
rondouillard Boy (qui vit habituellement dans un van) se laisse quelque
peu vivre et n'a pas de travail. Un événement majeur va rapidement
survenir dans le film : il s'agit du décès du père de Son, Kid et Boy
qui leur est signalé par leur mère. Les 3 frères se rendent en retard à
la cérémonie et Son va faire un discours contre son père décédé, lequel
les a abandonnés pour refaire sa vie avec une autre femme . Cette femme
est d'ailleurs présente lors de la cérémonie avec ses 4 enfants qui
sont donc les demi-frères de Son, Kid et Boy. Histoire de montrer un
peu plus son dégoût à l'égard de son père décédé, Son crache sur le
cercueil de celui-ci. Ce moment, présent dès le début du film, marque
le début des hostilités entre Son, Kid et Boy d'un côté et de l'autre
côté les 4 frères Hayes, Cleaman, Stephen, John et Mark. On comprend
très vite que l'on va assister à un drame familial.
Jeff Nichols s'attache en fait à montrer par le biais de ce premier
film l'inutilité de la vengeance. Par le biais de plusieurs de ses
personnages, il nous dit très clairement que cela ne mène à rien. Et
c'est bien le cas. Mais pourtant, les intimidations sont multiples
entre Son, Kid et Boy et de l'autre côté les frères Hayes.
Car le réalisateur a beau laisser de nombreuses zones d'ombre, on
comprend aisément qu'il y a un lourd contentieux entre ces deux
familles (qui pourtant ne forment qu'une seule et même famille puisque
ce sont des demi-frères). Son, Kid et Boy ont un ressentiment envers un
père qui a les abandonnés et ont été élevés par une mère qui ne leur a
inculqués que la haine de leurs demi-frères.
Jeff Nichols filme à merveille la tension qui se met progressivement en
place en place dans cette ville perdue de l'Arkansas. Ce drame familial
est filmé dans un cadre naturel qui laisse la part belle aux paysages
ruraux : plaines de blé, régions de coton et étangs sont filmés
majuestueusement, le tout sous un soleil de plomb. Considéré comme un
digne héritier de Terrence Malick d'après l'affiche du film, Jeff
Nichols magnifie lui aussi les paysages américains et dresse un
portrait très juste de la condition humaine. La tragédie humaine se
fond dans l’immensité des paysages. On a l'impression que rien ne peut
arrêter ce drame.
Pourtant, Jeff Nichols montre bien dans son film que toutes ces
personnes ont une vie qui leur appartient et qu'ils feraient bien de la
vivre pleinement au lieu de ressasser un passé qui ne pourra de toute
façon pas changer : Son a une épouse (qui l'a momentanément quitté car
elle ne veut pas qu'il continue de jouer dans les casinos) et un fils ;
Kid est sur le point de se marier avec sa petite amie Cheryl ; de
l'autre côté Cleaman a lui aussi deux enfants et ses deux frères cadets
sont encore très jeunes.
En fait, il faut attendre l'inéluctable, à savoir la mort de plusieurs
protagonistes pour que certains personnages prennent conscience qu'il
est temps de passer à autre chose et de stopper cette violence qui ne
mène à rien.
On ne peut qu'apprécier toute la subtilité du film et le fait qu'un
personnage comme Boy, pourtant bien décidé à venger l'un de ses
frères(comme le prouve le moment où il décide de prendre une initiative
et d'acheter un fusil), comprend que la mort n'amène que la mort. Il
faut passer à autre chose mais surtout vivre. Le dernier plan du film
où la caméra recule et montre plusieurs des personnages en train de se
reposer avec le fils de Son à leur côté est une façon de dire qu'ils
ont compris que la vie doit continuer. Le passé est une chose, il faut
vivre le présent.
Le film Shotgun Stories illustre également à merveille l'ennui que
certaines personnes peuvent ressentir à habiter dans un lieu où les
occupations sont peu nombreuses. Son, Kid et Boy ont peu de moyens et
leurs occupations se limitent à aller pêcher, passer des moments
ensemble sans rien faire (ce qui donne lieu à des scènes d'unee grande
sensibilité car on comprend tout le côté fraternel de ces personnages),
à regarder des jeunes jouer au basket (c'est le cas de Boy). Sur cet
aspect des choses, le film fait penser à La dernière séance de Peter
Bogdanovic.
Bénéficiant de décors naturels qui sont magnifiés par son réalisateur,
d'acteurs qui sont tous très bons, d'une histoire forte, d'une
description sociale très juste de personnes qui n'ont rien ou presque
rien (Son, Kid et Boy), Shotgun stories est une découverte fort
intéressante. Son réalisateur est une révélation dont on attend
impatiemment son prochain film.






