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Un film de Patrice Chéreau
(France, 1h30, 2005)
Avec Isabelle Huppert, Pascal Greggory, Claudia Coli, Thierry Hancisse, Chantal Neuwirth, Thierry Fortineau, Louise Vincent…

Musique: Fabio Vacchi

Scénario : Patrice Chéreau et Anne Louise Trividic d’après la nouvelle « Le Retour » de Joseph Conrad .

FICHE IMDB








Après intimité et son frère, patrice Chéreau livre son film sans doute le plus abouti, tant la maitrise esthétique rejoint l'ampleur de la réalisation.

Gabrielle se déroule à Paris dans la grande bourgeoisie du début du 20e siècle.Gabrielle et Jean Hervey vivent dans une maison aristocratique où ils donnent, tous les jeudi, des soirées prisées par le Paris mondain.

En apparence, Gabrielle et Jean coulent des jours heureux, confortablement installés dans la vie comme dans leur relation.

Le film s'ouvre sur Jean et ne suis que son point de vue pendant un certain temps.

Jean rentrant du travail et noyé dans la foule parisienne, pense au bonheur qui est le sien, à sa réussite sociale, à sa femme, dont le charme, la distinction et l'éducation sont autant de facteurs de satisfaction, qui viennent couronner l'ensemble de ses succès.

C'est par le biais d'une voix off introspective que l'on découvre donc le couple Hervey, et l'une de ses habitudes: l'organisation dans leur demeure de soirées mondaines tous les jeudi.

De cette scène d'ouverture, nous glissons justement au coeur de l'une de ces soirées, nous permettant de découvrir l'univers du couple Harvey, un univers où le bon mot et le respect des apparences est de mise.

Patrice Chéreau s'est toujours intéressé au théâtre, au point d'avoir mis des pièces de théâtre en scène. Ici, cet intérêt se traduit par l'utilisation de dialogue volontairement théâtralisés, stigmatisant ainsi une société ( celle du début du 20e siècle, mais également  la société bourgeoise) conservatrice et recroquevillée sur des principes rétrogrades. Le verbe est ici ciselé avec une grande précision: tous les dialogues de la première scène de soirée semblent renvoyer au couple Hervey et préfigurer sa déchéance à venir, lui qui semble si uni depuis dix qu'il apparait exemplaire.

En effet, au cours de cette soirée, les invités ( des artistes, des journalistes et critiques de théâtres) dissertent sur le jeu de théâtre, mais également sur la notion de secret,  d'apparence, pour en arriver à la conclusion apparemment anodine que l'on ne peut jamais prétendre connaitre quelqu'un, puisque son intimité nous échappe. Ces propos, proférés dans un cadre précieux où le luxe côtoie la superficialité, contiennent quelque chose de terriblement prophétique.

Dans sa première partie, visant à la  présentation des personnages et de leur milieu, la caméra de Chéreau se montre d'une mobilité exceptionnelle, virevoltant entre les personnages, comme pour en dresser le portrait par petites touches, comme un peintre le ferait de la pointe du pinceau.

C'est dans la douceur de cette vie bourgeoise, et par un beau soir d'été, qu'une simple lettre va faire basculer l'univers et l'assurance de Jean: celle-ci lui annonce le départ de Gabrielle qui le quitte.

Le bouleversement qui s'opère, brutal et radical, dans la vie de Jean va se traduire sur le plan esthétique.

La caméra si mobile va désormais figer les personnages dans un cadre qui va se révéler de plus en plus étouffant. La photographie elle-même va s'en trouver changée : le noir et blanc, utilisé dans la  scènes d'ouverture, et qui avait déjà fait place à une photographie couleur tirant sur les tons jaunes, vieillissant et ancrant encore plus les soirées dans un monde relevant d'un passé révolu, va faire place à des tonalités plus sombres, épousant l'intimité du drame vécu par Jean, vivant ce qu'il ne pouvait même concevoir : la rupture avec son épouse dont il ne voyait que les qualités.

Jean sombre donc dans une profonde tristesse que n'interrompra que le retour de Gabrielle. Dès lors, l'abattement laisse place à la colère, et le film devient un huis-clos entre deux acteurs formidables : Isabelle Huppert et Pascal Greggory, impressionnants de présence.

L'incompréhension de Jean fait place aux reproches, le verbe se fait cruel et la photographie, qui ne cesse de se faire le reflet de sentiments écorchés, exacerbés, devient de plus en plus sombre.

Jean, que l'on voyait si sûr de lui et qui affichait une assurance indéfectible quand à sa situation, son mariage, lui pour qui tout semblait se dérouler si bien que les choses en devenaient presque prévisibles, puisque rien ne devait dévier de la trajectoire qu'il leur connaissait, va voir sa belle assurance s'effriter devant le délitement de sa relation, délitement présenté de manière frontale par Gabrielle qui semble se faire ici la voix qui brise les tabous et les codes, le mariage en cette époque reposant sur des arrangements,surtout dans les milieux bourgeois,  l'amour n'ayant que peu de prises.

Or, c'est au nom de l'amour bafoué que Jean va basculer, se révéler fragile,lui, qui au début du film, se déclarait heureux de la possession de Gabrielle, comme un collectionneur le serait de sa plus belle pièce.

Gabrielle, de son côté, semble plus cynique, ou réaliste, consciente que l'amour n'a jamais été présent dans le couple. Elle ira d'ailleurs jusqu'à dire: « si j’avais su que vous m’aimiez, je ne serai pas revenue… » , son retour n'aurait eu que peu d'impact sur la vie d'un couple dont on découvre avec un Jean médusé à quel point il était réglé par les codes sociaux.

L'amour de Chéreau pour le théâtre, qu'il a si souvent mis en scène, peut se retrouver à travers quelques effets de mise en scène, justement. L'un d'eux s'articule autour de la table de réception. Celle-ci est filmée une première fois, vide, dans un large mouvement circulaire mystérieux, mais qui prend tout son sens dans la suite du film. En effet, les réceptions données par le couple Hervey sont le reflet d'une société bourgeoise où le maintient est de mise, où l'on affiche sa réussite, son esprit et ses relations. Tout y est codé, à l'image de ce qu'il convient de nommer le moi « social », celui que l'on donne à voir aux autres, en société. Cette société, ce microcosme que représente les réceptions, devient donc le pendant du théâtre de la société, le lieu où celle-ci peut s'exprimer, tout en s'affichant.

La table serait donc la scène de ce théâtre où se jouent les réputations ( des gens, comme des réceptions elle-même), et les réceptions ne seraient que des représentations de la société. La photographie y est délicieusement désuette, très claire, mais d'une teinte légèrement jaunâtre. Les décors y sont très riches et précieux, les réceptions étant le reflet de l'opulence ( donc de la réussite sociale) du couple Harvey.

À l'inverse, les scènes de huis-clos, d'affrontement entre Jean et Gabrielle, plus intimistes, sont également plus sombres, l'esthétique, si elle est toujours soignée, y est nettement plus dépouillée. Sur le plan symbolique, on peut faire de ce film une lecture psychanalytique. En effet, les scènes intimistes, filmées en clair obscur, où toute la frustration de Jean remonte, ou les non dis ressurgissent, correspondent à l'inconscient et à tout ce qu'il contient de refoulé, tandis que les scènes de réceptions, de par leur exposition publique et  le respect des conventions qu'elles véhiculent, correspondent d'avantage au surmoi, l'instance de la censure et de l'interdit, permettant justement la vie sociale par le respect des conventions.

Le film  prend alors une toute autre signification: on  y voit le parasitage de la censure et de la vie sociale par l'inconscient, qui trop longtemps frustré, prend peu à peu le pas sur la vie sociale, le surmoi n'arrivant plus à censurer les débordements. Jean, dans sa jalousie maladive, va perdre pied, flirter avec la folie, au point de se déshonorer lui-même, d'afficher sa faiblesse en public.

Hors, en début de film, on peut le voir parler de sa femme comme d'un bien précieux, la notion d'amour étant curieusement absente de son discours. La lettre et la menace de rupture de Gabrielle semblent avoir fait prendre conscience à Jean de l'amour qu'il porte à sa femme, à moins qu'il n'essaie de se convaincre de cet amour, dont Gabrielle elle-même est la première étonnée.

Si le film ne lève pas le voile sur ce sujet, secondaire, cela montre toutefois à quel point le mariage au début de 20è siècle n'est pas question d'amour, mais plutôt d 'arrangements, ce qu'à bien compris Gabrielle, mais qui rend la réaction de Jean plus incompréhensible encore.

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L'affrontement entre les deux protagoniste, relevant de l'intime, va prendre des proportion de drame humain pour Jean qui va littéralement se déliter sous les yeux du spectateur, pour n'être plus que l'hombre de cet homme fier et sûr de lui, que les autres voyaient en lui.

On peut littéralement parler de déchéance, la souffrance et l'incompréhension se lisant dans le moindre geste de Jean, dans son moindre regard, celui-ci devenant plus fiévreux à mesure que le film avance. Jean devient littéralement obsédé par cette rupture, ne comprenant pas pourquoi elle se produit, ce qui rend le questionnement plus douloureux encore.

Le parasitage de l'inconscient sur le «  moi social » atteint son comble lors de la deuxième scène de réception. Jean et Gabrielle agissent comme si de rien n'était, par respect des conventions, cultivant l'image du couple parfait, mais nous savons que la rupture est profonde, la tension palpable, prête à exploser à l'improviste, la présence de l'amant supposé rendant la situation plus conflictuelle encore.

C'est jean, qui n'aura de cesse de céder à sa jalousie, qui va peu à peu lever le voile, finissant par craquer lors du départ des convives, précipitant même celui-ci en installant un climat de malaise, à force de sous entendu de plus en plus explicite concernant Gabrielle et sa « trahison ».

Le parasitage de la vie ( scène) publique, par la vie intime atteint alors son comble, parachevant la folie naissante de Jean, malade de jalousie.

La notion même de parasitage est présente à plusieurs niveaux dans ce film : Chéreau semble avoir savamment distillé les ingrédients, rendant le film plus complexe, plus riche aussi. On peut, en effet, voir à plusieurs reprises, le parasitage de l'image par les mots, les plus importants, les plus significatifs, bien que prononcés par les acteurs ( parfois) finissant par dévorer littéralement l'image. Par ce procédé, Chéreau réaffirme l'importance du verbe, le mettant même en scène.

Un autre parasitage est présent dans le film : celui du cinéma par le théâtre. Celui-là est plus discret, reposant au départ par une écriture de dialogue pointue, à l'efficacité toute littéraire. Il apparait ensuite par des procédés de mise en scènes, les réceptions devenant un véritable théâtre, une scène à part entière où chacun vient jouer le rôle qui lui est imparti : Gabrielle celui de la bonne épouse et maitresse de maison, effacée derrière son mari, Jean, celui du mari, sans égard pour sa femme, dans la vie comme en société, sûr de lui car ayant une réussite sociale enviable affichant une humeur égale en toute circonstance, son avis faisant autorité, les invités, jouant eux le rôle de miroir du couple, lui renvoyant son bonheur et son aisance, partageant au final peu de choses avec lui, si ce n'est ce gout du luxe et de la réussite sociale. C'est la jalousie dévorante de Jean qui va porter un coup fatal à ce qui n'existait que dans un équilibre superficiel.

La frustration de Jean le pousse à renverser les codes établis, faisant jaillir ce qui relève de l'intimité dans la sphère sociale, provoquant le déséquilibre, l'incompréhension, puis la fuite, les convives ne pouvant que refouler à leur manière ce qu'ils ne peuvent intégrer.

Dernier basculement, le film se termine sur une phrase déchirant littéralement l'écran, sans appel : il parti et on ne le revit jamais, les mots l'emportant définitivement sur l'image, parachevant un parasitage déjà bien avancé, montrant que la folie de Jean n'a pas d'autre échappatoire que  la fuite.

Au final, Gabrielle est un film d'une grande beauté esthétique, dont la mise en scène est d'une redoutable efficacité, le plus maitrisé que j'ai pu voir de Patrice Chéreau, en bref, une superbe réussite.