Né à Berlin le 20 décembre 1963, Jörg Buttgereit fait partie de ces réalisateurs undergound  dont l’œuvre est sujette à controverse. Il y a les pro et les anti Buttgereit. Et pour cause, en seulement quatre longs métrages, le réalisateur allemand
a créé une œuvre qui ne peut laisser personne insensible.

nekromantikDVD

C’est en 1987 que Buttgereit réalise son premier long métrage, Nekromantik, une œuvre particulièrement malsaine qui pourtant pose de vraies questions. Nekromantik est comme son titre le laisse supposer un film sur la nécrophilie. Il montre une femme prenant plaisir avec son compagnon dans des actes nécrophiles. Mais le film n’est pas simplement un brûlot censé choquer, il s’interroge sur les relations entre romantisme et nécrophilie.

der_todeskingEn 1989, Buttgereit réalise Der Todesking (le roi des morts), qui constitue probablement avec Schramm, son dernier film, son œuvre la plus aboutie à ce jour. Le film est divisé en sept segments qui sont reliés par un cadavre en décomposition (le cadavre pouvant représenter l’Homme). Chaque scène évoque une journée différente de la semaine. Le point commun de ces scènes est qu’elles traitent toutes du suicide. Une œuvre difficile à voir mais qui pose là encore de nombreuses questions.

En 1991, Buttgereit revient avec la suite de son Nekromantik, précisément Nekromantik 2. Le film est interdit dans plusieurs pays et vaut à son auteur de nombreux problèmes judiciaires. On va jusqu’à demander au juge la destruction du film ! Cependant, Buttgereit gagne devant les tribunaux, qui reconnaissent d’ailleurs le côté artistique de son œuvre. Ce qui permet à Buttgereit de faire constater avec un certain plaisir qu’il est enfin devenu officiellement un artiste ! Le film en lui-même reprend la même thématique que Nekromantik, sauf que cette fois-ci le plaisir de la nécrophilie est exclusivement vu du côté féminin.

En 1993, Buttgereit réalise son dernier long métrage à ce jour. Il s’agit de Schramm, un film qui montre le quotidien sordide d’un « serial-killer » qui est amoureux de sa voisine, laquelle est une prostituée. Un film incroyablement abouti qui s’intéresse une nouvelle fois au côté sombre de l’homme, lequel pourrait pourtant s’avérer être monsieur tout-le-monde.

Buttgereit

Jörg Buttgereit n’a plus tourné depuis Schramm. En 1996, il s’est fait remarquer en réalisant les effets spéciaux du film comico-horifique gay Killer Kondom, distribué aux Etats-Unis par la firme indépendante Troma (Toxic Avenger, Sergeant Kabukiman, etc.)
Cela fait donc près de 15 ans que l’on attend un nouveau film de la part de ce réalisateur qui certes est underground mais qui a toujours soigné ses films aussi bien d’un point de vue technique que musical et qui a toujours fait preuve d’une réelle réflexion ; ce qui n’est pas toujours le cas de nos voisins teutons, comme le montrent les films d’Andreas Schnaas et d’Andreas Bethmann, qui cherchent avant tout pour le premier à montrer du bon gore qui tâche et pour le second des scènes érotiques mâtinées d’horreur. C’est pourquoi le monde de Buttgereit mérite que l’on s’y intéresse, au détour de plusieurs thématiques permettant de relier ses différents films.

1) Buttgereit et le romantisme :

Le réalisateur allemand Buttgereit fait preuve dans tous ses films d’un romantisme qui se rapproche du vaste mouvement artistique qui marqua l’Europe du XIXème siècle. En effet, l’âme du romantique est celle d’un homme qui aspire à un monde nouveau, et qui exalte une sorte de paradis perdu. C’est exactement ce qui se passe pour les héros buttgereitiens. Ceux-ci semblent souvent errer comme des âmes en peine, à la recherche d’un monde qui n’existe pas ou qui n’est plus à leur goût.
On notera d’ailleurs que les enfants, qui sont finalement au commencement du cycle de la vie, apparaissent dans les deux œuvres les plus abouties de Buttgereit : Der Todesking (au début et à la fin du film, une petite fille évoque la personne du roi des morts en le dessinant ; au générique de fin, on voit le portrait de plusieurs enfants qui font suite à l’évocation du roi des morts) et Schramm (l’enfance de Lothar Schramm étant évoquée à plusieurs reprises). Ces enfants sont là pour montrer que les personnages buttgereitiens sont désormais des adultes qui ont quitté le monde de l’enfance et doivent faire avec ce monde qui ne leur convient que très peu. Le spleen et la solitude qui caractérisent l’être romantique sont très présents dans l’œuvre de Buttgereit.

Les actes des personnages de ses films attestent d’ailleurs de ce romantisme. Dans Nekromantik 2 notamment, l’héroïne en vient à faire abstraction du présent et à vivre uniquement sur le passé puisqu’elle ne peut imaginer vivre sans son ami récemment décédé. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle pratique la nécrophilie.
Dans Schramm, le romantisme du héros est également bien réel. En effet, Lothar Schramm est amoureux de sa voisine, ou en tout cas de l’image qu’il se fait d’elle. Malgré le cerveau particulièrement dérangé qui est le sien, il ne fait que penser à sa voisine, sans jamais lui faire du mal, même lorsqu’il la drogue afin de l’endormir. Sa voisine bénéficie d’une sorte d’aura qui ne se démentira jamais tout au long du métrage.
Dans Der Todesking, le romantisme est aussi un thème très présent. En effet, la motivation de ces suicidés laisse apparaître qu’il s’agit de personnes seules, au bout du rouleau, qui n’ont plus la force de vivre dans un monde dans lequel elles ne veulent plus faire partie. Le spleen vécu par ces personnes atteint un point paroxysmique par rapport aux autres métrages de Buttgereit.

D’autant que dans les autres métrages, la sexualité apparaît comme un point central.

2) Buttgereit et la sexualité :

Chez Buttgereit, la sexualité est un thème majeur qui apparaît de manière récurrente dans ses films. Pour autant, la sexualité revêt deux aspects principaux : elle est soit renfermée (Schramm, Der Todesking) soit déviante (les deux Nekromantik).
Dans tous les cas, le résultat est le même : elle montre une frustration, aussi bien de l’homme que de la femme.
La sexualité renfermée apparaît dans Schramm par la vision du quotidien de son héros principal, Lothar Schramm (joué par l’excellent Florian Koerner Von Gustorf) qui a peur de l’acte sexuel. D’ailleurs, tout au long du métrage, il est assailli par de nombreuses visions cauchemardesques explicites : un vagin dévorateur ou encore son sexe qu’il cloue pouvant signifier son incapacité à faire l’amour à une femme. Car Schramm, qui est amoureux de sa voisine, une prostituée (la « girl next door » Monika M), n’arrive pas à lui déclarer sa flamme. S’il se laisse inviter par elle dans un restaurant pour se faire remercier des services qu’il lui a rendus, il fait un blocage quand il s’agit de dire à cette femme tout ce qu’il pense d’elle. Il n’arrive qu’à fantasmer sur elle. Son caractère troublé l’amène par ailleurs à la droguer, lorsque celle-ci se trouve chez lui, afin de l’endormir. Pour autant, Lothar Schramm ne lui fait aucun mal. Il la déshabille, l’insulte en la traitant de pute (ce qu’elle est effectivement dans sa vie professionnelle, mais qui fait le tapin sans doute plus par nécessité que par choix), afin de faire ressortir toute la frustration qui est en lui. Une frustration qu’il a besoin d’extérioriser d’une façon ou d’une autre comme le prouve une scène du début du film où on le voit en train de forniquer avec le tronc d’une poupée gonflable. Cette scène particulièrement tordue et pourtant si vraie montre en fin de compte un homme qui se sent très seul et ne sait pas comment faire pour communiquer avec les gens qui l’entourent. Son livre de chevet est d’ailleurs très clair : « Tortured love. »

Dans Der Todesking, la sexualité n’est jamais vraiment traitée de manière aussi frontale que dans Schramm. Il s’agit plutôt d’un thème sous-jacent. En effet, le thème principal de ce film est le suicide. Mais la sexualité n’est jamais loin. En effet, c’est notamment l’absence de sexualité qui fait que ces gens seuls, dont le quotidien est morne et triste, décident d’en finir avec la vie. Deux journées, donc deux segments de Der Todesking, sont à rapprocher. Le segment du mardi montre un homme qui regarde un film qu’il a loué au vidéo-club du coin et qui tue sa femme d’un coup de pistolet dès que celle-ci rentre au foyer, avant de se pendre. Quant à l’autre segment, celui du mercredi, il montre un homme parlant de sa femme à une autre femme située sur un banc, à côté de lui. La jeune femme lui donne un pistolet et celui-ci se fait sauter la cervelle. Dans les deux cas, le segment du mardi et du mercredi, montrent des gens qui n’arrivent plus à communiquer avec leurs conjoints respectifs, et donc a fortiori qui n’ont plus de rapports sexuels avec. La frustration sexuelle est sans nul doute bien réelle et explique en partie leur geste irréparable.

Dans les deux Nekromantik, la sexualité est plus déviante et perverse. En effet, le maître-mot de ces films est la nécrophilie. Or, ce terme désigne une perversion sexuelle se manifestant par la recherche du plaisir avec un cadavre. Les deux femmes qui jouent dans ce diptyque, respectivement Beatrice M et Monika M, ne sont en effet contentées sexuellement qu’en faisant l’amour avec des cadavres. Dans Nekromantik 2, il ne s’agit d’ailleurs pas de n’importe quel cadavre. Il s’agit précisément de la dépouille de son ex-petit ami, qui a décédé peu de temps auparavant (en fait le personnage principal de Nekromantik 1). Monika M pousse le vice à garder ce squelette en lui adjoignant la tête et le sexe de son actuel petit ami qu’elle vient de tuer. Mais au bout du compte, s’il s’agit d’un vice, il y a malgré tout dans cet acte sexuel un véritable acte d’amour. Car en pratiquant ce plaisir pervers, elle entend avant tout pratiquer le sexe avec son ancien amour, aujourd’hui décédé. D’ailleurs cet ancien amour, qui était le personnage principal de Nekromantik 1, joué alors par Daktari Lorenz (connu également pour composer seul ou en partie les bandes originales des films de son pote Buttgereit), avait lui aussi des mœurs sexuelles très particulières. Incapable de prendre du plaisir avec une prostituée, il la tue, réussit alors à lui faire l’amour et surtout à jouir. La jouissance est d’ailleurs un autre thème fondamental lié à la sexualité. Daktari Lorenz, qui joue le rôle d’un certain Robert Schmadtke, a beaucoup de mal à jouir de plaisir.
C’est pourquoi il en arrive à des considérations extrêmes, en décidant de se suicider et d’obtenir avant de mourir une jouissance ultime procurée par sa souffrance de l’instant. Car il faut bien voir que si les attitudes sexuelles particulièrement perverses des personnages principaux de Nekromantik 1 et 2 sont à elles seules répréhensibles (car il y a mort d’homme), elles ont le mérite de montrer la souffrance vécue par ces gens. Des personnes qui pourraient être les voisins de tout un chacun, des personnes qui sont avant tout des êtres fragiles, dont la société ne se préoccupe absolument pas.

3) Buttgereit et la société contemporaine :

Comme on a pu s’en rendre compte précédemment, Buttgereit dépeint dans chacun de ses films un univers à la fois glauque et pessimiste.
Malgré le côté dérangeant que peut constituer la vision des films du réalisateur allemand, il faut rappeler que celui-ci s’intéresse avant tout à montrer des personnes marginales qui veulent exister, des laissés-pour-compte par la société (un peu comme le réalisateur Henenlotter, qui pour sa part utilise parfois le côté humoristique, ce qui n’est pas jamais le cas chez Buttgereit).
Si la société ne fait rien pour personne, le pire peut arriver. Et c’est ce que critique ouvertement le réalisateur allemand.
Lui qui n’a de cesse de montrer que la solitude peut devenir in fine un fardeau insurmontable.

Ainsi, dans Nekromantik, le personnage principal, qui perd son travail et dans la foulée sa petite amie, perd aussi très rapidement les quelques repères sociaux qui pouvaient encore le raccrocher à la société. En effet, que faire quand on n’a plus de famille, plus de travail et plus d’amis ? A défaut d’apporter des réponses, Buttgereit a le mérite de poser la question.
Dans Schramm, la solitude du héros est encore plus visible. On voit tout au long du film un être anti-social, et pourtant profondément humain. Lothar Schramm est un homme meurtri, dont le traumatisme remonte visiblement à son plus jeune âge, comme le montrent les séquences en flash-back avec des personnes qui semblent être sa sœur (rapports incestueux ?) et sa mère, qui renvoient à une pureté originelle aujourd’hui disparue. Lothar Schramm semble avoir perdu sa famille ou en tout cas avoir coupé les liens avec celle-ci. On remarquera d’ailleurs que la figure du père brille par son absence.
Dans Der Todesking, la solitude qui accable tous ses personnages atteint un niveau paroxysmique. En effet, chacun d’eux, pour des raisons diverses, décide d’en finir avec la vie.

La société n’apporte aucune solution concrète quant à ces problèmes fondamentaux. Il ne suffit pas d’avoir une politique de l’emploi ou d’édicter chaque jour des lois à respecter, il faut avant tout penser à l’être humain afin que celui-ci ne soit pas marginalisé.
Si Buttgereit traite de sujets aussi sensibles que la nécrophilie, le suicide et l’étude d’un serial-killer au travers de ses films, c’est bien parce qu’il sent que la société doit changer.

A sa façon, il remet en cause le fonctionnement même de celle-ci. Ce n’est pas pour rien qu’il cite au début de Der Todesking une phrase du célèbre assassin Pierre-François Lacenaire (1800-1836) : « Ce qui me tue reste mon secret. » En effet, Lacenaire, qui avait ri avant d’être guillotiné, avait clairement remis en question les institutions punitives de son époque. Devant l’absence de choix qu’offre la société pour vivre en paix, une solution possible demeure le suicide, qui est d’ailleurs une victoire contre la mort et surtout une victoire contre Dieu.

4) Buttgereit et la religion :

Si Buttgereit est loin de croire dans les vertus d’une société qui ferait tout pour le citoyen, il émet encore plus de doutes quand à l’existence de Dieu.
La vision de ses différents longs métrages prouve que celui-ci ne croit absolument pas en Dieu.
D’ailleurs, tout ce qui est interdit par la religion est évoqué de manière explicite dans les films de Buttgereit. Des sujets tels que le meurtre (présents dans ses quatre longs métrages), le suicide (Nekromantik 1, Schramm) et la nécrophilie (Nekromantik 1 et 2), ne peuvent qu’être bannis par les autorités ecclésiastiques.
D’autant qu’à sa façon, Buttgereit n’hésite pas à blasphémer, au travers de symboles ô combien explicites.
Dans les 2 Nekromantik, les rapports sexuels entre un homme et une femme, prônés par l’Eglise, sont remplacés par des rapports entre un homme ou une femme et un mort (ou entre les trois à l’instar de Nekromantik 1). Nekromantik 2 va d’ailleurs encore plus loin dans le blasphème puisque l’héroïne n’hésite pas à déterrer le cadavre de son ex-ami afin de l’avoir à nouveau à ses côtés. Cet homme est donc censé ne pas pouvoir trouver le repos éternel auquel il aspire.

schramm

 

Dans Schramm, Lothar Schramm tue chez lui deux témoins de Jéhovah après que ceux-ci lui aient demandé s’il croyait en Dieu. La réponse est donc extrêmement claire et limpide… A un autre moment du film, Lothar Schramm rêve (mais est-ce seulement un rêve ?) qu’il se cloue le sexe, ce qui rappelle sans nul doute la crucifixion du Christ. La fin de Schramm est également anti-christique : Lothar Schramm, arrivé au seuil du paradis, est accueilli par Dieu le père (la figure du père étant absente tout au long du métrage) -ce qui ne semble pas très étonnant, puisque Buttgereit a précédemment comparé son personnage à Jésus-Christ - qui le gifle. On peut penser que Dieu juge Lothar Schramm des actes qu’il a commis sur terre et l’interdit de la sorte de regagner le paradis.
Le paradis, il en est également question dans Der Todesking. En effet, la religion catholique interdit aux gens de se suicider. Sinon le paradis ne leur sera jamais offert. En tout cas, cet argument est valable pour les chrétiens et autres croyants. Car Buttgereit est plus proche de la personne athée que du croyant. Surtout que le suicide étant l’action de se tuer soi-même volontairement, il permet d’après le réalisateur à l’homme de faire un choix. A cet égard, un des personnages de Der Todesking qui apparaît dans le segment du vendredi, lit une lettre où il est notamment écrit : « Je meurs donc je suis. » Quant au segment du jeudi, il montre un pont filmé sous divers angles. Sur l’écran défilent le nom, l’âge et la profession de nombreuses personnes qui se sont suicidées du haut de ce pont : un gynécologue, un étudiant, un propriétaire terrien, un chômeur, un boursicoteur, une femme au foyer, etc. Buttgereit montre le côté universel du suicide qui peut toucher tout le monde ; la religion n’y changeant rien.
La vision du monde de la part de Buttgereit est clairement anti-christique. D’autant que son film, qui montre 7 façons de se donner la mort durant les 7 jours que comporte la semaine, vient inexorablement en opposition avec les 7 jours qu’a mis Dieu pour créer le monde. Le cinéma de Buttgereit est d’ailleurs rempli d’oppositions pour le moins originales.

5) Les oppositions du cinéma de Buttgereit :

La première opposition du cinéma de Buttgereit est purement formelle. En effet, on peut constater que le réalisateur propose parfois des séquences en noir et blanc. Ces dernières sont là soit pour rappeler le passé (le début de Nekromantik 2, filmé en noir et blanc, a pour but de faire le lien avec le premier opus) soit pour montrer que l’on est dans un film à l’intérieur du film créé de toute pièce par Buttgereit (on pense au segment du mardi dans Der todesking où un homme loue une cassette vidéo et la regarde chez lui ; l’extrait de cette cassette étant une création exclusive de Buttgereit).
Mais ce n’est pas tant l’opposition de séquences en couleur et en noir et blanc qui a lieu dans les films de Buttgereit que l’opposition entre séquences réalistes et oniriques. Tout le talent de Buttgereit tient à sa capacité à montrer des choses complètement différentes à la base, qui au bout du compte se complètent à merveille. Ainsi, l’auteur allemand, qui n’a de cesse de montrer des personnages évoluant au sein d’un environnement morne, crade, sans aucun avenir, leur offre pourtant parfois (momentanément) une porte de sortie. Ainsi, les films de Buttgereit, qui sont souvent proches du documentaire, un documentaire froid où il n’y a aucune espèce de dramatisation ce qui rend le résultat encore plus déconcertant et désespéré (Der Todesking), comportent souvent des séquences en flash-back. Ces séquences évoquent parfois le passé des protagonistes comme c’est le cas de Lothar Schramm qui se rappelle souvent son enfance avec sa sœur notamment ainsi que sa mère. Il semble que la perte de ces êtres ou en tout cas l’absence de communication avec eux, soit en partie responsable de son état pour le moins instable.

Ces séquences, qui prennent aussi la forme de rêves, offrent également des moments de pur romantisme. Buttgereit fait preuve d’un onirisme et d’une poésie certaine lorsqu’il montre les séquences de danse entre Marianne (Monika M) et Schramm dans le film du même nom. Ces séquences, marquées par une musique douce et mélodieuse (utilisation du piano, d’un synthétiseur, de bruits du vent, etc.) sont réellement entraînantes et complémentaires avec le reste du métrage dans la mesure où elles signifient clairement que Lothar Schramm fantasme pour sa voisine. Il ne pense qu’à elle. Quant à la séquence au piano dans Nekromantik 2 vécue comme dans un rêve (il s’agit de la séquence musicale appelée Squelette délicieux), il s’en dégage là encore un romantisme certain qui permet de comprendre tout l’amour que l’héroïne a pour son ex-compagnon décédé.
Et c’est de là que découle une opposition fondamentale du cinéma de Buttgereit, comme d’ailleurs de nombreux autres réalisateurs, le lien entre amour et mort ou plus précisément le lien entre Eros et Thanatos. Buttgereit a un penchant certain pour les amours contrariés, les deux Nekromantik le prouvant sans ambiguïté. Cette opposition montre bien que la vie n’est pas un long fleuve tranquille et qu’en chacun de nous il peut sommeiller des penchants pour le moins particuliers.

Une des dernières oppositions fondamentales du cinéma de ce réalisateur allemand est le fait que la position dominant/dominé « habituelle » est renversée. Alors que l’on a coutume de dire que la femme est le sexe faible, Buttgereit dresse le portrait de femmes dominantes. Dans les 2 Nekromantik, ce sont clairement les femmes qui ont les cartes en main et qui font ce qu’elles veulent de leurs compagnons respectifs. Quant à Lothar Schramm, il est toujours prêt à aider sa voisine sur laquelle il fantasme en permanence. On notera d’ailleurs que c’est elle qui paie l’addition lorsqu’ils se rendent au restaurant. C’est donc la femme, a fortiori une prostituée, qui paie l’homme. Le renversement de perspective est intéressant dans la mesure où il prouve une fois de plus que Buttgereit n’a pas fait des films juste pour choquer son monde mais bien pour faire avancer les choses ou en tout cas pour apporter des éléments de réflexion quant aux changements qui restent à effectuer au sein de notre société. Rien que pour cela, merci monsieur Buttgereit.