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30 mai 2008

La prisonnière par H-G Clouzot

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Réalisateur : H-G Clouzot, 1968
Origine : France
Durée : 105 minutes
Musique : Gilbert Amy, Mahler, Xenaris
Interprètes : Elizabeth Wiener, Laurent Terzieff, Bernard Fresson, Dany Carrell, Danièle Rivière
FICHE IMDB

"Je sais que La prisonnière va heurter, choquer, horrifier certains spectateurs. On criera à la provocation, au scandale. Pourtant, croyez-moi, la perversion existe, et pour la décrire sous son aspect opprimant et tragique, il me fallait aller aussi loin que possible, sans avoir peur de traumatiser le public."  Henri Georges Clouzot

Henri Georges Clouzot ( Le corbeau,Le salaire de la peur, Les diaboliques, Les espions) réalise en 1968 son dernier film : La prisonnière. Celui-ci est la matérialisation d'un projet de longue date, inachevé à ce jour : L'enfer, film mettant en scène Romy Schneider et Serge Reggiani dans un drame métaphorique et fantasmagorique sur la jalousie, thème repris par Chabrol en 1994.

Avec  La prisonnière, Clouzot met en scène son premier film en couleurs, sublimant par là-même le milieu dans lequel il situe son film, celui de l'art contemporain, ainsi que les oeuvres auxquelles il fait référence.Si l'oeuvre de Clouzot est généralement considérée comme sombre, lui-même déclarant s'intéresser au Mal, dans son dernier film, l'auteur semble puiser au coeur de cette noirceur pour en extraire un romantisme étincelant.

Dès le premier plan, le film semble placer sous un double patronage des plus étonnant : on y voit, en caméra subjective, un homme manipuler une petite poupée de caoutchouc se pliant au grés de ses désirs, de ses manipulations. Le filmage nous place, de manière très explicite en position de voyeur, la charge érotique de la scène étant des plus évidente. Il est a noter que le voyeurisme précité est exacerbé par la notion, plus implicite, de domination. Le fétichisme de la poupée ne manque pas de renvoyer au cinéma japonais, et à ses nombreuses oeuvres déviantes des années 60-70 que sont les pinku eiga, oeuvres à l'érotisme soft où les perversions et le sadisme envers les femmes sont le principal attrait érotique. L'autre « patronage » que l'on peut déceler est celui du film de Michael Powell : Le voyeur , dont le héros est un solitaire, passionné d'image jusqu'à l'obsession. Caméraman le jour, il est également photographe de charme clandestin.

Le film de Clouzot s'avère être la parfaite synthèse des deux styles, ce de manière très personnelle.

L'histoire y est presque liminaire, prétexte à la métaphore: Stanislas Hassler ( magnifique et inquiétant Laurent Terzieff), directeur d'une galerie d'art moderne, est un pervers qui se plait à photographier les femmes dans des poses humiliantes. Josée ( Elisabeth Wiener), le femme de Gilbert (Bernard Fresson), l'un des artistes révélé par cette galerie, découvre un jour le secret de Stan. D'abord intriguée, elle assiste à une séance de pose, puis se sent irrémédiablement attirée par la fascinante personnalité de l'esthète et devient son modèle à son tour. Bientôt nait entre eux un tendre et pur sentiment. Impuissant et masochiste, Stan s'enfuit...

Au coeur de  La prisonnière se révèlent de nombreux thèmes, dont ceux du désir et de la perversion, les plus apparents, avec en toile de fond la folie, proche de la schizophrénie.

Le désir, refoulé, est omniprésent dans  La prisonnière. Les raisons du refoulement sont elles-même multiples: la frilosité des moeurs de la société française, en 1968, n'est pas le moindre des facteurs, celle-ci découvrant alors une liberté sexuelle bien plus revendiquée que réalisée, une autre raison de ce refoulement est le masochisme et l'incapacité à exprimer ses sentiments.

Ce film de  Clouzot se présente sous la forme du triangle amoureux, propice à susciter la jalousie et à jouer le rôle de révélateur des comportements de chacun.
C'est à la sortie du vernissage de la galerie de  Stanislas que Josée va être amenée à prendre un verre chez ce dernier, Gilbert étant occupée à « peaufiner » sa publicité auprès d'une critique d'art peu farouche.
Elle découvre alors l'appartement d'un esthète, véritable amateur d'art ayant transformé son appartement en musée, et au détour de la conversation apprend la passion de Stan pour la photographie qu'il pratique en amateur : celui-ci lui propose même de voir ses travaux, portant principalement sur « les mots », l'écriture. Mais un incident va venir perturber la séance, puis de manière plus profonde la relation de Josée à Stan : la vision d'une photographie d'une femme nue, en posture de soumission. Cet incident, s'il ne manque pas de faire rire Josée, pour masquer son trouble, va faire se renfermer encore d'avantage un Stan bien mystérieux, désolé de l'incident, mais qui prend bien soin d'observer les réactions de Josée face à cet élément perturbateur des plus incongrus. La soirée s'interrompra donc de manière abrupte malgré la volonté de Josée de revoir cette photographie. Le caractère pervers de cette mise en scène sera même mis en lumière avant que les protagonistes se quittent, comme en témoigne le dialogue entamé par Josée:  «  est ce que cela ( ce type de photo, le trouble semble l'empêcher de nommer l'objet qui le provoque) vous plait ? »

  • Stan : «  et vous ? »

  • si cela me plaisais, vous en tireriez moins de satisfaction.

  • Vous êtes moins sotte que vous en avez l'air »

Les dialogues sont précis, ciselés et visant à l'essentiel. En quelques phrases,  Clouzot nous fait comprendre diverses choses: en premier lieu que l'incident n'a rien d'un accident, mais qu'il est certainement un acte prémédité, soigneusement mis en scène, afin de tester les réaction de Josée, et que celle-ci s'est montrer gênée et réceptive à la fois, et de surcroît qu'aucun des deux n'est dupe du jeu mené par l'autre, sans que cela soit explicitement formulé, d'ailleurs.

Josée peut ensuite retourner à son quotidien sans histoire. Gilbert est montré comme l'antithèse de Stanislas. Ce dernier est raffiné, cultivé, riche, ne perd jamais son sans froid. Gilbert, lui, est plus désordonné, sanguin et expansif. Tout les opposent, jusque dans leurs prénoms dont l'un semble de nature aristocratique et l'autre populaire.

Mais la soirée avec Stanislas ne manque pas d'avoir des répercussions sur Josée qui éprouve l'envie de revoir celui-ci, afin d'assister à une de ses séances photo. Elle avouera même en avoir parlé à Gilbert, car leur couple s'est fixé pour règle de tout s'autoriser à condition de ne rien cacher à l'autre, ce qui ne manquera pas de faire sourire Stanislas, tant cette « liberté » lui semble illusoire.
Il accèdera donc à la requête de Josée, très intriguée et curieuse de comprendre les motivations de ces jeunes modèles qui, moyennant finances, acceptent de se montrer nue dans des poses dégradantes, et sont prêtes à obéir en tout au photographe. La réponse de Stan est des plus laconiques:  « c'est si facile d'obéir. ».

Va s'engager alors devant les yeux de Josée une séance avec une modèle peu farouche ( Danny Carrel), qui confie simplement faire cela pour l'argent, afin de payer ses études d'esthéticienne. Stan se montre de plus en plus directif avec la modèle qu'il dénude selon un rituel bien particulier, faisant crépiter son flash avec frénésie. On peut voir, en montage alterné, le trouble de Josée qui se tord dans une transe littéralement sexuelle, jusqu'au paroxysme de la séance, Stan et la modèle atteignant eux même le point de non retour. La connotation éminemment sexuelle de cette scène illustre à merveille le voyeurisme, terme qui décrit un comportement ou une tendance « voyeuriste », c’est-à-dire basé sur l'attirance à observer l'intimité ou la nudité d'une personne ou d'un groupe de personnes dans des conditions particulières en cherchant à y éprouver une jouissance et/ou une excitation (délectation voyeuriste). Les pratiques voyeuristes peuvent prendre plusieurs formes, mais leur caractéristique principale est que le voyeur n'interagit pas directement avec son sujet, celui-ci ignorant souvent qu'il est observé. Le "voyeur" est souvent représenté observant la situation de loin, en regardant par une ouverture, un trou de serrure ou en utilisant des moyens techniques comme des jumelles, un miroir, une caméra, etc.  On parle aussi de scopophilie, ou pulsion scopique.Elle est définie par Sigmund Freud comme étant le plaisir de regarder. Il s'agit d'une pulsion sexuelle indépendante des zones érogènes où l'individu s'empare de l'autre comme objet de plaisir qu'il soumet à son regard contrôlant.

Stan, de par son attitude autoritaire et directrice, par sa fascination pour l'image et la représentation correspond tout à fait au profil du voyeur, de même que josée qui se surprend à être troublée par le spectacle de la séance où la modèle s'offre corps et âme à Stan, à ses ordres.
L'expérience que vit Josée est à mettre en parallèle avec son travail auprès d'une télévision où on la voit regarder les rushes d'un reportage sur des femmes soumises au désir de leur partenaire, ce qui ne fait que susciter son incompréhension au départ, mais semble guider sa relation avec Stan. C'est tout naturellement qu'elle voudra devenir son modèle, Stan resserant de plus en plus son emprise sur elle, la manipulant au gré de ses désirs. Curieusement, l'expression du désir est absente du personnage joué par un Laurent  Terzieff au regard hypnotique. Seule le personnage de Josée se morfond d'amour, son regard trahissant un émoi grandissant, qu'elle choisit d'exprimer par une soumission proche de la dévotion, faute de pouvoir exprimer ses sentiments d'autre manière.

Mais le silence et la froideur de Stan vont la forcer à sortir de sa réserve, provoquant une situation de conflit entre Josée et Gilbert.
Stan découvrant l'amour de Josée, et incapable de le recevoir, va fuir cette dernière qui tentera de mettre fin à ses jours en provoquant un accident de voiture.

La notion de triangle amoureux choisie par  Clouzot pour illustrer son propos se décline sous plusieurs formes: tout d'abord le triangle que forme Gilbert, Josée, et Stan, mais aussi celui formé par Josée, Stan, et ses modèles ( lors des séances auxquelle Josée assiste), ainsi que celui formé par le(s) modèles(s), Stan, et son appareil photo, médiateur et support de ses pulsions voyeuristes, ce dernier remplaçant avantageusement, mais dans un tout autre but, la caméra de Peeping tom de Michael Powell . En effet, là où la caméra semble devoir traquer une peur que le « héros » du film  Le voyeur  n'est pas en mesure de surmonter et qu'il a érotisé, l'appareil photographique de Stan vise à immortaliser sa domination, et les effet de celle-ci sur ses modèles. Le triangle amoureux, s'il permet d'illustrer ce qui pourrait n'être qu'un drame de la jalousie, et une histoire d'amour contrarié, celui de Josée principalement, est également l'occasion pour clouzot de traiter de la perversion, et plus spécifiquement du voyeurisme, en détournant toutefois le sens de celui-ci : alors que le voyeur prend plaisir à observer l'intimité d'une personne qui ignore être surveillée, nous assistons ici à des situations où la personne mise en situation de voyeur, le spectateur le premier, ignore ce qu'il va voir. Le cas le plus significatif est celui de la première séance qui émeut tant Josée : Stan, le véritable chef d'orchestre, prend un malin plaisir à pousser les limites d'une Danny Carrel décidément dévouée à son photographe. Clouzot note avec une grande précision les jeux de regard qui vont s'instaurer: ceux de Josée observant le déroulement de la scène, et visiblement très troublée , ce qui la force à partir dans la précipitation, devant ce débordement pulsionnel qu'elle ne s'explique pas. De même, on peut voir les regard de Stan pour son modèle, biensûr, mais aussi envers Josée afin de voir l'effet de la séance sur celle-ci. Enfin, on notera les regards du modèle envers l'impassible Stan dont la carapace commence à se fissurer, et en direction de Josée, venue «  se renseigner ». Les regards ne cessent donc de se croiser les uns les autres, le modèle allant jusqu'à s'observer dans un miroir installé par Stan pour corriger ses poses, mais qui devient un moyen pour celle-ci de jouir de sa propre image et de sa propre soumission, dans un mouvement auto érotique spéculaire, permis par le miroir lui-même. L'érotisation du regard propre au voyeurisme joue donc à plusieurs niveaux, un seul personnage ( Stan) tirant les ficelles d'un jeu dont il ignore tout des effets, même s'il en devine, et en souhaite, à priori, certains. A ce titre, il est intéressant de noter la disposition, et la décoration si particulière de l'appartement de Stan: tout, dans celui-ci, renvoie au primitif, à l'archaïsme. En effet, en qualité de collectionneur, Stan à littéralement transformé son appartement en musée, lui conférant ainsi une ambiance des plus déroutante, mais les références à l'art primitif y sont nombreuses, à commencer par les tableaux de Dubuffet, se réclamant de l'art primitif, et de nombreuses statues, de masques, indiens ou africains. L'appartement semble être l'antichambre des pulsions obsessionnelles de Stanilas, le reflet de son inconscient, l'expression de son moi refoulé, où le tabou n'a plus droit de citer, et où son moi social peut enfin lâcher prise.

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Une conversation entre Josée et ce dernier nous apprendra que Stan est convaincu que tout le monde est voyeur, à des degré divers, ce que nous offrent les médias étant un dérivatif socialement admis de nos instincts les plus archaïques et les plus refoulé. Le personnage de Stan se montre volontiers secret, cynique et distant dans ses rapports aux autres, à la limite de l'asociabilité est en opposition totale avec le personnage de Josée croyant en l'amour et qui semble bien naïve. Si Clouzot avait annoncé un film sur la perversion,  La prisonnière n'en reste pas moins un drame amoureux remarquable d'intensité, où la véritable perversion consisterait finalement dans la froideur de Stan incapable de recevoir l'amour que lui voue Josée, et qui préfère prendre la fuite, craignant, on le découvre plus tard, ses véritables sentiments pour cette dernière.

Un autre thème plus suggéré, mais néanmoins présent, et corolaire de la perversion est celui de la folie, une folie intimement liée à l'amour que Josée voue à Stan, un amour que Clouzot nous dépeint d'emblée comme impossible, tant les personnalités de Josée et de Stanilas sont opposées, de même leurs conceptions de la vie et de l'amour. Josée, en effet, ne conçoit pas l'amour sans l'exclusivité du couple, tout en s'accordant avec Gilbert une certaine « liberté » contractuelle, ce qui dénote déjà une position quasi schizophrénique, son idéal de l'amour se confrontant à la réalité des sentiments autrements plus volatiles qu'elle ne le souhaiterait. Sa « schizophrénie » va aller plus loin avec Stan, notemment lorsqu' elle prendra plaisir à devenir, dans une démarche qu'elle déclarera volontaire plus tard, une modèle soumise à ses fantasmes de photographe, puis une partenaire soumise, afin de s'attirer les faveurs de celui-ci.
Le glissement vers la folie, esquissé par Josée, va se marquer plus brutalement après la fuite de Stan qui n'accepte pas ses propres sentiments. En effet, après son accident, une scène, qui n'est pas sans rappeler celle du fameux Personna de Ingmar Bergman, nous montre le désordre mental dans lequel se trouve Josée. Cette scène, exceptionnel par son montage, qui rappelle certaines des oeuvres précitées dans le film, au montage saccadé, à l'image torturée nous plonge au coeur de ce qu'il convient d'appeler un délire, reprenant des images vécues par Josée, Clouzot les recombine dans un savant mélange, dont l'aboutissement sera, à l'instar de Personna, la recomposition d'un visage à partir des deux êtres aimés : Gilbert et Stan, qui se seront justement affrontés au cours de ce délire. La visite de Gilbert à l'hôpital va d'ailleurs être lourde de signification: Josée n'aura de cesse de l'apeller Stan, ayant, semble-t-il occulté, refoulé tout souvenir de Gilbert.

    On ne saurait passer sous silence le milieu dans lequel se déroule l'action: celui de l'art contemporain, et plus particulièrement de l'art cinétique, tant l'esthétique de celui-ci semble imprégner le film de Clouzot.L'art cinétique et optique est un courant artistique fondé sur l'esthétique du mouvement. Il est principalement représenté en sculpture où l'on a recours à des éléments mobiles. Mais l'art cinétique est également fondé sur les illusions d'optique, sur la vibration rétinienne et sur l'impossibilité de notre œil à accommoder simultanément le regard à deux surfaces colorées, violemment contrastées. Dans ce dernier cas de cinétisme virtuel, on parle de Op Art.  Marcel Duchamp, en vidéo semble avoir ouvert la voie à ce mouvement, se basant, lui, essentiellement sur des illusions visuelles, relayant par là même tout un pan des travaux de la psychologie expérimentale de l'époque qui cherchait à comprendre le fonctionnement de certains mécanismes cognitifs,tel la vue, par exemple.

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Gilbert, lui, illustre par son travail de sculpteur d'avantage l'Op Art  popularisé par les travaux de Victor Vasarely, dont les peintures suggéraient le mouvement. On voit notemment, dans  La prisonnière, Gilbert travailler et présenter à Stan une sculpture de « rotation de cubes sur un axe ». Hormis cette référence très explicite à l'art cynétique, Clouzot semble s'être joué des codes de cette nouvelle école qu'il n'hésite pas à brocarder par ailleurs: le vernissage de la gallerie de Stanislas est un joyau de cynisme. Les artistes y sont présentés soit comme des gens superficiels, en dehors de toute considération matérielle, et sans prise avec le réel en définitive, soit comme des gens à l'égo démesuré faisant scandale de la mauvaise exposition de leur oeuvre ( à l'image d'un énergumène très agité qui n'est autre que Pierre Richard, venu faire une apparition comme tant d'autres: Claude Piéplu, Michel Piccoli, Dario Moréno, Charles Vanel). Les références aux codes et à l'esthétique de l'art cinétique sont en effet multiples:  on peut voir Bernard Fresson observer les jeux d'ombres et de lumières se découpant sur les gens au rythme du métro, observer les illusions d'optiques provoqués par sa main devant une robe à carreau, etc... tout devient prétexte à l'expérimentation visuelle, mais surtout de son point de vue, Clouzot nous réaffirmant par là-même le statut d'artiste de Gilbert, seul capable de saisir au milieu de la foule la beauté de ces images fugaces qui vont pour le plus  grand nombre s'évanouir, autant d'impressions rétiniennes auxquelles nous sommes soumis sans y prêter attention. Clouzot ira même jusqu'à intégrer les codes de ce mouvement artistique pour s'en servir à son tour et nourrir son cinéma : nous pourrons voir, notamment, une scène de « poursuite » amoureuse entre Josée et Stan, se déroulant dans un cimetière de bateaux, où les carcasses permettront au réalisateur de se jouer des verticales et des horizontales pour composer des plans en trompe l'oeil, que n'aurait pas renier l'art cinétique. Cette scène fait par ailleurs écho à une autre poursuite, sur les toits parisiens, entre Gilbert venu demander des comptes, et Stan, où l'architecture fournit autant de prétexte à Clouzot pour jouer avec l'oeil de ses spectateurs, et leurs nerfs, le tout sur un ton décomplexé, proche du ludique.

On le voit  La prisonnière est d'une grande richesse, certainement le plus conceptuel de son réalisateur, mais qui est d'un abord relativement simple de part la force de son intrigue, de par la beauté de ses plans, et par le caractère ludique de ceux-ci.

Posté par peepingtom21 à 11:18 - Drame - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

28 mai 2008

Malabimba, the malicious whore d'Andrea Bianchi

Malabimbaaffich2Réalisé par Andrea Bianchi
Année : 1979
Origine : Italie
Durée : 87 minutes
Avec : Katell Laennec, Patrizia Webley, Mariangela Giordano...

FICHE IMDB

Réalisé par Andrea Bianchi, honnête artisan du cinéma d’exploitation italien, auteur notamment du plutôt sympathique "Le manoir de la terreur" ou du giallo érotique "Nue pour l’assassin", ce "Malabimba, the malicious whore" offre un démarquage assurément tourné vers l’érotisme de "L’exorciste", mais en étant jamais vulgaire grâce à une ambiance troublante de tous les instants.
Le script suit la possession d’une adolescente par l’esprit d’une de ces ancêtres complètement dépravée, qui va plonger la jeune fille dans un univers lubrique et vulgaire.

La séquence introductive prend place dans le château familial où se confinera l’action du métrage, pour nous faire suivre une séance de spiritisme au cours de laquelle les membres d’une famille aidés par une extralucide, au lieu d’invoquer l’âme de l’épouse défunte du maître des lieux, vont réveiller un esprit démoniaque qui va d’abord se manifester en débraillant les personnes présentes pour bien démontrer son avidité sexuelle (les chemisiers s’ouvrent, tout comme les braguettes…) avant de s’élancer dans les couloirs du manoir, pour essayer de posséder sans succès l’esprit d’une bonne sœur qui après quelques trémoussements réussira à revenir à elle, avant de s’en prendre à la chambre de la jeune Bimba et vraisemblablement d’investir son corps.

Cette première mise en situation aura le large mérite d’être instantanément captivante et séduisante, par l’atmosphère très gothique qui se reflétera de ce château quand même lugubre que l’esprit maléfique va traverser en semant désordre et fracas de façon très graphique et auditive avec ces grognements et ce souffle rauque accompagnant la séquence, pour ainsi plonger tout de suite le spectateur dans l’ambiance.
L’intrigue va alors mettre en avant ses différents personnages en pleine discussion pour mettre en avant la disgrâce financière de cette famille en apparence aisée mais endettée au point de faire songer au propriétaire, Andrea, un homme veuf, de vendre les lieux, au grand désarroi de sa mère qui le verrait plutôt épouser la femme de son autre fils grabataire (mais très riche), la pulpeuse Nais, ceux-ci vivant également sur place.
Mais rapidement, les signes de la présence maléfique vont opérer autour de la jeune Bimba, adolescente esseulée dans ce château, par un buisson renfermant un serpent, puis surtout lorsque la demoiselle va au cours d’un repas se mettre à proférer des insanités à caractère sexuel à la surprise générale.

Ensuite, le métrage va développer conjointement des situations liées aux relations ambiguës qui vont lier les différents protagonistes, nous amenant à découvrir les penchants masochistes de Nais (qui sera violentée par un amant) puis sa nouvelle liaison avec Andrea, tout en privilégiant bien entendu la possession de la jeune Bimba, qui va devenir une véritable obsédée sexuelle s’adonnant au voyeurisme (élément bien pratique pour relier les différentes sous intrigues) ou n’hésitant pas à se dévêtir lors d’une soirée donnée au château (faisant de la sorte écho à une célèbre scène de "L’exorciste"), mais surtout en s’offrant une puberté exacerbée par des masturbations montrées de manière assez explicites, détournant par exemple à l’occasion un nounours en peluche de son rôle purement amical, quand ce ne sera pas son propre père qu’elle cherchera à embrasser sur la bouche, avant de pratiquer une fellation sur le pauvre frère invalide cloué dans son lit, pour une autre séquence profondément dérangeante et troublante.
Finalement, ce sera la nonne du château qui se révélera être la seule personne capable d’aider Bimba, mais en payant largement de sa personne, lors d’un final terriblement douloureux (la défloraison) et vicieux.

Alors bien sûr, le métrage alignera de multiples séquences érotiques très osées, mais celles-ci s’inséreront de manière naturelle à l’ensemble, nous renseignant ainsi de la sorte aussi bien sur le degré d’avilissement de la malheureuse héroïne que sur la perversion plus humaine des membres cupides ou dépravés de cette famille. En plus, ces scènes lascives et remarquablement mises en avant par le réalisateur, donnant le sentiment au spectateur d’être lui aussi voyeur, seront toujours troublantes, du fait de l’âge bien jeune de Bimba, passant d’une innocence presque enfantine à une luxure diabolique révélant ses charmes naissants sans aucune pudeur.

Et bien entendu, en lorgnant dans sa seconde partie vers la "nunsploitation" avec cette bonne soeur pervertie à son tour pour sauver Bimba, la métrage se dotera d’un caractère offensif et provocateur évident.
Par contre, on pourra regretter les quelques inserts hardcore, visiblement rajoutés à des fins bassement mercantiles après le montage du film, pour quelques gros plans sans intérêt.
L’interprétation est extrêmement convaincante, portée par la jeune Katell Laennec (dont ce sera la seule apparition cinématographique) époustouflante de crédibilité dans le rôle envoûtant et émouvant de Bimba, tandis que Patrizia Webley sera vraiment efficace en charmeuse perverse. La mise en scène d’Andre Bianchi sera efficace, adaptée pour soigner aussi bien les décors que la beauté des séquences.

Donc, ce "Malabimba, the malicious whore" sera véritablement troublant, passionnant et son mélange des genres se manifestera de façon cohérente et en même temps audacieuse et sordide !

Posté par Nicore à 11:53 - Erotique - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

24 mai 2008

Croix de fer de Sam Peckinpah

CroixdeferaffCroix de fer de Sam PECKINPAH
Film anglo-germano-yougoslave, 1977
Durée : 113 minutes
Acteurs principaux : Steiner (James Coburn), Stransky (Maximilien Schell), Brandt (James Manson), Kiesel (David Warner)...
FICHE IMDB

Résumé : En 1943 sur le front russe, pendant la Seconde Guerre mondiale, lors de la retraite de la péninsule de Kouban. L'histoire raconte le conflit entre un officier prussien fraîchement débarqué convoitant la croix de fer, et un chef de peloton aguerri, cynique mais compatissant et apprécié de ses hommes. L'histoire se déroule plus spécifiquement peu après Stalingrad lors de la retraite allemande de la péninsule du Kouban vers la Crimée.

Nous sommes en 1978 et Peckinpah est au soir de sa carrière ; après Croix de fer, son dernier grand film, le réalisateur ne tournera plus que 2 films.
Évidemment, il y a 30 ans, tourner un film du côté nazi n'enchantait pas les studios hollywoodiens pourtant toujours (avec un peu de retard) présent pour dénoncer les guerres (les sentiers de la gloire). Donc, après avoir trouvé un financement en Europe, Peckinpah va réaliser son film en ex-Yougoslavie avec un budget assez mince mais suffisant au vu du résultat.

Dès le départ, le générique nous assome un uppercut et prévient le spectateur que ce film sera différent des autres. Ce générique fait défiler des images de guerres d'archives en noir et blanc avec en musique des sons oscillant entre des chants d'enfants en allemand et la fureur des bruits de canon. D'ailleurs, le sigle "directed by Sam Peckinpah" est inscrit lors d'un arrêt sur image où une bombe explose dans un chant. En un plan, tout est dit : Peckinpah va donner sa version radicale du film de guerre.

Sûrement pour troubler le spectateur, Peckinpah a choisi de faire ce film du côté nazi. Il est encore plus déroutant quand on voit l'absence d'exactions commis par les nazis, surtout lorsque l'on sait que la Wechmact a commis les pires atrocités en URSS. En fait, il choisit de montrer des soldats de base bataillant seulement pour survivre, voire même n'être né que pour ça car, le héros du film (Steiner), après un court passage à l'hôpital militaire, revient aussitôt rejoindre ses camarades "de jeux".

Comme d'habitude avec Peckinpah, une violence graphique et visuelle éclate à l'écran. La guerre est filmée comme un ballet avec quelques effets classiques (ralenti principalement, isolement de sons comme une mitrailleuse...). On est surpris par la rapidité du montage ; les images s'enchaînent, on passe d'un combat aux corps à corps à une explosion puis retour à une discussion radio etc.... le tout sous une musique assourdissante d'explosion et de bruits de balles. Ces scènes de guerres, très intenses, peuvent durer plusieurs minutes. De récents films de guerre comme Indigènes ont encore beaucoup à apprendre de Croix de fer sur comment on filme des scènes de combat.
Le souci d'authenticité est poussé à l'extrême : beaucoup d'acteurs sont allemands ou yougoslaves. Il y a un grand soin porté aux détails (armes et chars d'époque....) et certains combats sont filmés caméra à l'épaule comme si on y était.

L'histoire est relativement simple : Stransky, capitaine de famille aristocrate prussienne et non membre du parti nazi, veut sa croix de fer (distinction suprême dans l'armée allemande depuis 1813) par tous les moyens, même les plus détestables (mensonges, faire tuer ses camarades). 
A son opposé, Steiner, caporal et véritable chien de guerre, est le héros du film. Tout au long du métrage, on suit sa survie d'abord lors des attaques russes contre les positions allemandes puis lors de la bataille en retraite (véritable débandade). Steiner est un soldat respecté par ses pairs et qui ne commettra pas d'exactions, contrairement à ses amis qui n'attendent que cela (tuer l'enfant russe au début ou violer les jeunes russes).
Steiner permet au réalisateur de faire un film anarchique. Le héros est antimiliaire ("je dégueule sur touts les officiers"), anticlérical ("Dieu est un sadique"), révolutionnaire (anti-aristocrate) et même anti-nazi. Évidemment et heureusement, la guerre n'est nullement glorifié à la différence de nombreux films de l'époque, les soldats ne font que survivre.
Le réalisateur est également pessimiste sur l'avenir avec cette réponse à "qu'est ce que nous ferons quand on sera vaincu ?",  "on préparera la prochaine guerre".

Radical par son réalisme et sans concessions dans ses propos, Peckinpah a signé un grand film de guerre, un peu oublié aujourd'hui. Comme l'avait dit Samuel Fuller (ancien soldat et grand réalisateur américain), dans ses mémoires "tout bon film de guerre doit être antimilitaire" et, à ce titre, Croix de film est un excellent film de guerre.
Depuis, peu de réalisateurs ont osé filmer la guerre côté allemand, à l'exception du méconnu  Stalingrad de Joseph Vilsmaier qui montre un aspect encore plus désespéré de la débâcle allemande sur le front russe.

Posté par Tchopo à 22:05 - Guerre - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 mai 2008

Teeth de Mitchell Lichtenstein

teeth1Réalisé par Mitchell Lichtenstein
Année : 2007
Origine : Etats-Unis
Durée : 96 minutes
Avec : Jess Weixler, John Hensley, Hale Appleman, Lenny von Dohlen, Vivienne Benesch, Ashley Springer...

FICHE IMDB

Résumé : Une adolescente s'aperçoit qu'elle dispose d'un vagin muni de dents.

Seconde réalisation du peu connu Mitchell Lichtenstein, Teeth est une comédie horrifique assez originale. Et pour cause. On suit les déboires de la jeune Dawn, une adolescente qui vit dans une ville bien rurale (très forestière) des Etats-Unis. Elle essaie de contenir sa sexualité naissante en étant une membre particulièrement active du club de chasteté de son lycée. Suite à une mésaventure avec un garçon dont elle était tombée sous le charme, elle se rend compte que son vagin a des dents ! D'où le titre du film puisque le terme anglais teeth signifie dents.
Mélangeant avec une réussite certaine critique sociale, drame, humour et horreur, Teeth est par son idée centrale, le fameux vagin denté, dans la droite lignée de curiosités que constituent des films comme Killer condom (1996) de Martin Walz où l'on se retrouve avec un pénis tueur ou Penetration angst (2003) de Wolfgang Buld, avec un vagin qui fait disparaître ses victimes.
Teeth brasse pour sa part une multitude de thèmes.
D'abord, à l'instar de la firme indépendante Troma (qui a donné naissance à des oeuvres contre le nucléaire comme les Toxic avenger ou les trois Class of nuke'em high), le film est particulièrement critique à l'égard du nucléaire. D'ailleurs, lors du premier plan du film, la caméra nous montre deux immenses tours d'une centrale nucléaire, qui sont disposées en plein milieu de la nature, juste à côté de la ville où se déroule l'action du film. En évoquant à de nombreuses reprises ces deux tours, le réalisateur laisse entendre que le côté monstrueux de la jeune Dawn serait lié à cette centrale nucléaire. Mais le danger du nucléaire n'est pas la seule critique du film.
Mitchell Lichtenstein s'en prend également au puritanisme des Américains. Dawn participe à de nombreuses réunions où elle fait valoir l'importance de rester chaste. Elle prône l'abstinence avant le mariage (the promise c'est-à-dire la promesse, comme il est inscrit lors de ces réunions). Elle-même répète à plusieurs reprises le terme pureté lorsqu'elle est proche de céder à la tentation de l'amour charnel. On ne peut également qu'être étonné quand, dans une scène, on voit que les étudiants du film voient une représentation du pénis de l'homme alors que le vagin de la femme est caché par un sticker. On se croirait retourné à des temps moyen-âgeux.
Ce refus du sexe se retrouve d'ailleurs dans la spécificité de Dawn qui dispose d'un vagin denté. Dawn devient malgré elle un véritable monstre. On peut d'ailleurs faire un parallèle entre elle et la Gorgone (Méduse) qui est évoquée à plusieurs reprises dans le film (Dawn lit un livre sur la Grèce antique où l'on voit le visage de la Méduse ; à un autre moment on assiste à un extrait de The gorgon , le film de Terence Fisher daté de 1964). Dawn comme la Méduse peuvent être considérées comme de véritables castratrices. D'après le mythe de la Méduse, celui qui croise son regard est immédiatement changé en pierre. Quant à Dawn, avec son vagin denté, elle sectionne à plusieurs reprises les pénis d'hommes qui souhaitent abuser d'elle. Il est à ce propos intéressant de noter que l'héroïne, qui est d'abord horrifiée par sa découverte, finit par s'accomoder de son vagin denté, lequel lui permet de disposer d'une arme très efficace contre des hommes mal attentionnés.

La vision des hommes dans le film est d'ailleurs peu reluisante : Brad, le « demi-frère » de Dawn, détestable à de multiples reprises (aucune considération pour ses parents ou pour sa copine) souhaite surtout coucher avec elle. Quant à son premier petit copain, le lycéen Tobey, il veut lui aussi coucher avec, quitte à la violer. Un autre étudiant, le jeune Ryan est prêt pour sa part à la droguer pour ensuite gagner le pari de coucher avec celle qui prône l'abstinence au sein de son lycée. On en arrive à avoir aucun ressentiment par rapport aux horribles événements dont ces hommes vont être les victimes. A fortiori, le métrage mélange assez judicieusement des scènes d'horreur avec un humour noir savoureux. Le sectionnement de pénis, de doigts d'un gynécologue donnent lieu aux rares scènes gore du film. Le clou du spectacle a sans aucun doute lieu quand un des protagonistes perd son pénis et que celui-ci est ensuite mangé par un chien ! Lors du générique de fin du film, le réalisateur signale de façon amusante qu'aucun homme n'a été blessé durant le tournage du film !

Plus sérieusement, Teeth est également le très beau portrait d'une adolescente qui a du mal à devenir une femme et qui est tiraillée entre l'idée de sortir avec des jeunes de son âge (comme le montre notamment une scène où elle fantasme en se touchant et en imaginant que le jeune Tobey lui fait l'amour) et celle de rester vierge. Dawn reste une  héroïne pure, quasi virginale : elle déclare au gynécologue qu'elle va voir qu'elle n'est pas sexuellement active. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si elle représentée à plusieurs reprises en blanc et si on la voit prendre un bain moussant (voir l'affiche du film). Ce blanc est évidemment l'opposé du rouge, à savoir le sang des victimes de Dawn.
Dawn peut également être vue comme la représentation de la vengeance de la Femme. Alors que cette dernière a été dans l'Histoire victime de l'Homme à plusieurs reprises et que chaque année de nombreuses femmes sont violentées et même violées, Dawn est « l'ange de la vengeance ». A ce propos, il est intéressant de noter que Dawn, dans une des premières scènes où elle prend conscience de l'existence de son vagin denté, est apeurée et se lave comme si elle avait été victime d'un viol. Mais c'est au contraire elle qui détient le pouvoir. Elle arrive d'ailleurs progressivement à le contrôler et à s'en servir quand elle le souhaite, principalement en regardant sa victime (autre parallèle que l'on peut donc faire avec la Méduse). Sous son air timide, angoissée, frêle, assez renfermée, Dawn cache son terrible secret. Jess Weixler interprète parfaitement toute la subtilité du personnage principal du film. On peut considérer que ce personnage est le symbole de la revanche de la femme. Le côté féministe du film est évident.
Enfin, la mise en scène très classique (mais à aucun moment télévisuelle) de Mitchell Lichtenstein contribue à intégrer son histoire dans un environnement tout ce qu'il y a de plus banal. L'incroyable peut survenir n'importe où et n'importe quand.   
Film qui joue sur plusieurs tableaux (drame, horreur, comédie), Teeth comporte également plusieurs degrés de lecture.  Il serait donc dommage de passer à côté de Teeth.

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16 mai 2008

Be with me de Eric Khoo

resize Réalisé par Eric Khoo
Titre international : Be with me
Année : 2005
Origine : Singapour
Durée : 93 minutes
Avec : Ng Sway Ah, Sanwan Bin Rais, Theresa (Po Linh) Chan, Samantha Tan, Ezann Lee,...

Fiche IMDB

Résumé : Un mariage d'histoires construites autour des thèmes de l'amour, de l'espoir et du destin. Les personnages de Be with me mènent des vies séparées, mais sont liés par un même désir : vivre auprès de l'être aimé.


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'entreprendre la lecture de cet avis.

Réalisé en 2005 par le jeune cinéaste singapourien Eric Khoo et découvert la même année au festival de Cannes, Be with me est un très beau long métrage qui traite avec beaucoup de finesse d’une thématique universelle : la solitude urbaine des êtres humains qui ne peut se guérir que si les gens acceptent de se tourner vers les autres personnes.

Admirablement structuré, Be with me se compose de trois histoires tissées autour de l’amour et reliées par une vieille femme remarquable de volonté, Theresa Chan (qui existe réellement dans la vie et qui interprète dans le film son propre rôle), qui influera sur les protagonistes du film et leur permettra de reprendre espoir.

La première histoire s’intéresse à un vieil homme, véritable cordon bleu, qui ne parvient pas à faire le deuil de sa femme et s’enfonce dans un isolement de plus en plus total.

La seconde décrit la vie morne et ordinaire d’un homme disgracieux et quasi-autiste, agent de sécurité qui s’éprend passionnément d’une superbe jeune femme, tout droit sortie du papier glacé d’un magazine, qui travaille dans le même établissement que lui et qui ne partage pas cet amour.

La troisième évoque l’amour fou et encore une fois unilatéral qu’une jeune fille prénommée Jackie éprouve pour sa meilleure amie, Samantha.

Minimaliste mais allant à l'essentiel, totalement dénué de cynisme et quasiment muet, Be with me est une œuvre éblouissante. Si les thèmes traités ne sont pas nouveaux, ils sont portés à incandescence par la mise en scène limpide et acérée d’Eric Khoo. En effet, rarement le spleen urbain et sentimental lié à la solitude des grandes villes (ici Singapour, mais cela pourrait être n’importe quelle autre mégapole) n’a été abordé de manière aussi déchirante, aussi épurée.

La simplicité de la mise en scène du cinéaste, dénuée de tout effet de style inutile, presque musicale, permet au spectateur de pénétrer profondément dans les âmes des personnages. Les gros plans sont notamment d’une telle puissance émotionnelle que toute parole devient superflue.

Pour chacune des trois histoires, Khoo adapte sa mise en scène : austérité et rigueur absolue pour la première qui renforce le sentiment de solitude totale ; traitement subtil de l’énorme différence entre rêve et réalité qui finit par déboucher sur la tragédie pure et dure pour la deuxième ; chronique douce-amère des émois adolescents pour la troisième.

A chaque fois, Khoo touche juste, en plein cœur. Mais les trois intrigues ont des points communs : en effet, tous les personnages rêvent de vivre avec l’être aimé, pour pallier à leur solitude, mais n’osent pas, ou alors maladroitement, aller vers l’autre et s’ouvrir à lui. Par ailleurs, Be with me fait également le constat actuel, un peu à l’instar du magnifique The world de Jia Zhang Ke, de la virtualité des relations humaines, qui aujourd’hui isole encore plus les êtres.

L’omniprésence des téléphones portables et de Internet, soi-disant outils de communication, ne débouche au final que sur l’incommunicabilité, ou alors sur des relations qui ne peuvent être qu’éphémères, aussi rapidement oubliées qu’elles sont nées.

En outre, Khoo a l’idée magistrale d’introduire un quatrième personnage, réel, Theresa Chan, exemple de volonté face à l’adversité, qui va faire le lien entre tous ces personnages fictifs en quête d’amour et peut-être leur permettre de reprendre espoir. La structure du film, avec l’introduction de Theresa Chan, se révèle alors au spectateur : Khoo va mêler de manière extrêmement subtile fiction et documentaire et progressivement effacer la frontière entre les deux.

En s’inspirant de l’autobiographie de Theresa Chan, femme réellement sourde et aveugle, mais qui a finalement fini à force de volonté par trouver sa place au sein du monde, et en la faisant intervenir dans le métrage tout en nous traçant son parcours en voix off, le cinéaste donne une nouvelle dimension à son film, qui va avoir des répercussions sur ses personnages et le spectateur.

C’est alors que la véritable thématique de Be with me apparaît : la notion d’espoir. En effet, le film, très dépressif au début, devient avec l’introduction de Theresa Chan, un hymne à la vie et à la volonté qui parvient à bout de tout. De magnifiques scènes montrant Theresa Chan en train d’apprendre à des enfants comment tisser, sculpter, ressentir, permettent au spectateur d’ouvrir les yeux sur la beauté incroyable de la vie. Ce qui est le plus important est de ressentir, nous dit le cinéaste, et Khoo applique formidablement ce principe en axant sa mise en scène sur les sensations, les sentiments, débouchant sur une véritable approche sesorielle.

A partir de l’introduction de Theresa Chan, tous les personnages du film, comme transformés à son contact, vont alors tenter d’aller vers l’autre : l’agent de sécurité finit par rédiger une lettre pour déclarer son amour à sa bien-aimée ; le vieil homme, après avoir lu l’autobiographie de Theresa Chan, accepte de lui préparer à manger et finalement de la rencontrer, donc de sortir de sa solitude et de faire le deuil de son épouse morte ; enfin Jackie après sa tentative de suicide (et après avoir jeté son portable) est recontactée par son amie Samantha.

Bien évidemment, Khoo nous dit aussi que la vie, si elle est un don de Dieu, n’est pas forcément simple et qu’il y a donc aussi des victimes du destin, ce destin sur lequel parfois aucune prise n’est possible. Ainsi, l’agent de sécurité, en portant sa lettre, meurt tragiquement car Jackie, en voulant se suicider, lui est tombée dessus. Cette mort, qui est bien sûr tragique et injuste pour l’agent, car non voulue, permet malgré tout à Jackie de se mettre à espérer de nouveau.

Be with me se conclut d’ailleurs par une note d’espoir : espoir pour le vieil homme qui a retrouvé une raison de vivre en la personne de Theresa Chan et espoir également pour la jeune Jackie, sauvée de la mort.

Au final, Be with me est à la fois un constat implacable de la solitude des êtres, perdus dans une vie urbaine de plus en plus mécanique et déshumanisée, une dénonciation de la difficulté à communiquer dans une société de plus en plus dominée par les nouvelles technologies qui ne font que séparer les hommes au lieu de les rassembler, un film pudique et poétique sur l’amour, même s’il est parfois éphémère ou fantasmé, dont on a tous besoin, mais aussi un ode à la vie et à la volonté et un remarquable témoignage de la vie d’une femme exceptionnelle, Theresa Chan, sourde et aveugle mais qui a fini par trouver sa place grâce à son courage et sa tenacité.

La fiction et la réalité finissent par se confondre et par s’entrechoquer dans un film humaniste et universel d’une beauté renversante qui finit par abolir la frontière entre les deux. Be with me est aussi un formidable message d’espoir qui pousse les êtres humains à faire un pas vers les autres et qui les amène à ressentir réellement les choses. De personnages de fiction, les protagonistes deviennent alors des êtres de chair.

En tout cas, ce film bouleversant donne vraiment envie de suivre la suite de la carrière d’Eric Khoo, qui présente d’ailleurs son nouveau long métrage au festival de Cannes cette année 2008.

Posté par locktal à 11:19 - Drame - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 mai 2008

Psycho beach party de Robert Lee King

psychobeachRéalisé par Robert Lee King
Année : 1999
Origine : Etats-Unis
Durée : 95 minutes
Avec : Lauren Ambrose, Thomas Gibson, Nicholas Brendon, Kathleen Robertson, Charles Busch, Matt Keeslar, Beth Broderick...

FICHE IMDB

Résumé : Durant l'été 1962, alors qu'elle est en vacances à Malibu Beach, la très timide et complexée Florence Forrest découvre avec une amie le cadavre d'une jeune spectatrice dans un drive-in. Un serial killer rôde…


Psycho beach party est un film qui épouse différents genres : c'est à la fois une comédie et une sorte de film d'horreur. Plus spécifiquement, il s'agit d'un mélange de slasher (film où on retrouve un psychopathe qui massacre à tour de bras des victimes, principalement des étudiants)  et de film de plage avec pour relier les deux une bonne dose de franche déconnade.
En effet, les situations comiques prennent toujours le dessus.
Il faut dire qu'il y a de quoi rire dans ce sympathique petit film.
Le réalisateur a visiblement voulu faire une comédie comme on n'en fait pas aujourd'hui : les acteurs débitent des paroles d'une totale niaiserie et leurs sujets de prédilection tournent autour de la question du sexe. On voit bien qu'ils se sont totalement impliqués dans ce film et leur jeu fait plaisir à voir.
Certains ne sont d'ailleurs pas des inconnus : dans le rôle de l'étudiant un peu à côté de la plaque, on retrouve Matt Keeslar, vu un an auparavant dans Splendor de Gregg Araki ; dans celui de Rhonda, la jeune femme paraplégique, on retrouve Kathleen Robertson, vu également dans Splendor et connue pour sa participation dans la série Beverly Hills.

Les répliques dans le film peuvent paraître lourdes et même parfois débiles mais elles sont particulièrement amusantes lorsqu'elles sont prises dans leur contexte :
"Ma copine attend une saucisse chaude." (Lars)
" Sa Surfitude va mener ses ouailles à la baille. " (Kanaka)
" Comment m'identifier à la Martienne à tête de rat ? […] Ma chérie, même Lassie écrirait mieux avec son cul. " (Bettina Barnes)
" Tu me la visses, cette ampoule, oui ? " (Madame Forrest)
Il n'y a pas que le jeu des acteurs qui prête à rire. Les décors ou plutôt les effets spéciaux sont également quelque chose. Ainsi, les scènes de surf qui sont ridicules au premier abord sont en fait à mourir de rire : l'effet de plaquer le personnage sur un décor de vague est tellement gros (mais à près tout, n'est-ce pas voulu ?) qu'on en rigole forcément.
D'autant que la bande originale du film qui est constituée de rock sixties (surf music et rock garage) est très entraînante.
D'autres scènes donnent lieu à des moments d'hilarité : Je pense notamment aux deux surfeurs homos qui se battent n'importe comment sur la plage.
On peut penser aux surfeurs eux-mêmes qui se prennent pour les rois des mers et qui n'ont visiblement pas grand chose dans le ciboulot. Le réalisateur critique à sa façon la culture de l'apparence, très chère aux Américains et ici aux surfeurs qui pensent à se muscler et à glander mais qui n'ont pas un Q.I. très élevé.
Mon moment préféré du film étant la danse sur la plage qui donne lieu à un véritable duel.C'est peut-être quelque part une parodie de Grease.

L'intrigue elle-même est totalement décalée. En effet, le serial killer ne s'en prend qu'aux gens particuliers : la fille assassinée au drive-in avait un bec-de-lièvre, le premier surfeur qui est tué souffrait de psoriasis, le second surfeur qui est tué n'avait qu'une seule couille et enfin le tueur a réglé le cas d'une handicapée en fauteuil roulant.
Avant de s'en prendre à notre héroïne qui se révèle être également particulière puisqu'elle souffre d'un dédoublement de personnalité. En temps normal elle est Florence Forrest, une jeune fille coincée et extrêmement timide. Par contre, lorsqu'elle voit de nombreux cercles, elle se transforme en Ann Bowman, une femme dominatrice que personne ne peut stopper.
Ajoutez à cela que le serial killer vous révèle à la fin qu'il a grandi avec une mère aveugle, un père sourd et des sœurs, vous comprendrez pourquoi ce film n'est pas à prendre au premier degré.
Et ce d'autant plus que le capitaine de police chargé de l'enquête est un travesti !

En fin de compte, Psycho beach party est un petit film méconnu qui joue à plein le rôle de la comédie (raison pour laquelle il faut le prendre au centième degré) en prenant comme base le film de plage. Un film réussi qui détend et fait bien plaisir à être regardé.

Posté par nicofeel à 10:01 - Comédie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

08 mai 2008

Voici venu le temps des assassins de Julien Duvivier

voici_le_temps_des_assassinsVoici venu le temps des assassins de Julien Duvivier
1956, France
Durée : 113 minutes
Acteurs principaux : André Chatelin (Jean Gabin), Catherine (Danièle Delorme), Gérard (Gérard Blain)...

Fiche IMDB

Résumé :

20 ans après Pépé le Moko, Duvivier retrouve l'immense Jean Gabin qui tient à merveille le rôle d'un traiteur quinquagénaire, propriétaire d'un grand restaurant dans les Halles de Paris. Ce film est l'adaptation d'un des poèmes de Rimbaud (extrait des Illuminations)

Ce tournage en extérieur fait découvrir aux spectateurs d'aujourd'hui tout un Paris populaire disparu (au début des années 70) où se croisent maintes professions. C'est une partie du patrimoine français (le parlé parisien, l'art culinaire d'autrefois) qui est retracé dans ce film.

Sur la forme, le directeur de la photographie Armand Thirard créé une image noir et blanc contrastée ou le gris est fort présent. L'éclairage est quasiment toujours artificiel puisque le soleil est absent du film ; les scènes sont du matin, de la nuit et quand elles sont le jour, c'est une journée sans soleil nuageuse. Cette volontée manifeste illustre le propos du film : la noirceur de l'être humain.

Tout commence un beau jour où débarque la fille de l'ex-femme de monsieur Chatelain qui vient tout juste de décéder. On saura juste de cette "ex"  était infidèle et qu'elle a beaucoup fait souffrir son mari il y a plus de 20 ans.

Sous prétexte d'être sans argent et seule dans Paris, Chatelain l'a prend sous son aile et l'héberge puis lui offre un emploi. Aussitôt, on voit apparaître un classique triangle amoureux entre l'ancien, la jeune femme de 20 ans et un brave garçon qui fait un peu office de fils à ce restaurateur resté vieux garçon. On voit vite que la fille est désintéressée du beau jeune homme et préfère Chatelain. La seule raison de cet amour est évidemment de fuir la misère. Jusqu'à là, rien de bien répréhensible, combien de mariage ont eu lieu pour ce motif ?

Seulement, le film va doucement s'orienter vers la tragédie. On apprend assez vite que la mère de Catherine est toujours vivante même si son état est déplorable : elle vit en fait dans un hôtel insalubre cloîtré dans sa chambre en attendant sa drogue. Ce n'est pas le 1er film, dans les années 50, a montré les ravages de la drogue (voir razzia sur la chnouff toujours avec Jean Gabin).
Après un mariage contre vents et marées et par un jeu de malchances
, monsieur Chatelain va apprendre l'existence de son ex-femme. Alors qu'elle avait enfin fui la misère et sous les conseils de cette mère folle-à-lier, il ne reste plus qu'une solution pour Catherine : tuer son mari et hériter de sa fortune. Pour ce faire, il lui faut un complice et après avoir réussi à brouiller Chatelain et Gérard, elle entretient une liaison avec ce dernier uniquement pour le recruter afin de réussir son méfait à venir. Seulement, tout ne sera pas si simple et par son avalanche de détails sur les motivations des protagonistes et leurs histoires, la fin devient cauchemardesque.

Voici venu le temps des assassins
n'est pas à proprement parlé un film noir. Il en comporte quelques thématiques : la femme fatale usant d'un amant pour arriver à ses fins, l'immoralité, des éclairages assez sombres... mais ici nulle enquête policière. On est plus en présence d'un drame social réaliste où comment une jeune femme de la Province pour sortir de la misère est prête à tout.
Mention spéciale à l'actrice Danièle Delorme. Avec son visage angélique, elle montre tout son talent en montrant des expressions pouvant passer de la plus grande bonté à la plus grande folie meurtrière (voir ses élucubrations précédentes le meurtre à la fin du film)

On peut tout de même objecter une certaine mysoginie au réalisateur : seules les femmes sont diaboliques, les hommes ont le beau rôle quel qu'il soit, alors que certains comme l'homme d'affaires qui s'acoquine avec de jeunes actrices débutantes ou encore l'Italien, ne sont pas des enfants de coeur. Même le héros principal n'est pas si parfait que cela car, d'un point de vue moral, épouser la fille de son ex-femme est, tout de même, curieux surtout lorsque l'on connait cette dernière que depuis quelques semaines. L'amour rend aveugle, c'est sûr mais tout de même !
De plus, les malheurs qui arrivent aux protagonistes ont lieu surtout à cause de leur seule naïveté : Monsieur Chatelain et Gérard se brouillent en un rien de temps comme deux enfants dans une cour de récré pour plaire à la plus belle.

Surement choquant lors de sa sortie en 1956 par l'immoralisme des personnages, ce qui explique une abusive interdiction aux moins de 16 ans, la thématique a un peu vieilli et l'originalité du scénario n'est plus au rendez vous quant on sait que le cinéma américain a traité dès le début des années 40 du thème de la femme fatale-garce. 
Toutefois, Voici venu le temps des assassins  mérite d'être revu pour son esthétique, le formidable jeux d'acteurs et par sa noirceur assez inhabituelle dans le cinéma. Le réalisateur de Panique prouve encore une fois qu'il  reste le réalisateur le plus pessismiste que la France a eu).

Posté par Tchopo à 08:46 - Drame - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

04 mai 2008

August underground's penance de Fred Vogel

penanceaffichRéalisé par Fred Vogel

Année : 2007

Origine : U.S.A.

Durée : 84 minutes

Avec : Fred Vogel, Cristie Whiles, Shelby Vogel, Anthony Matthews...

FICHE IMDB

Après ses terribles August underground et August underground’s mordum, le réalisateur Fred Vogel pouvait-il aller encore plus loin dans l’horreur à tendance « snuff » ? Vraisemblablement non, puisque ce August underground’s penance, s’il gagne en netteté avec une image « propre », sera quand même légèrement moins déviant, tout en restant quand même sérieusement gratiné.
Le script suit le quotidien d’un couple de tueurs en série s’acharnant sur des victimes torturées et mutilées dans une cave.

Après une courte séquence introductive nous montrant un homme attaché et bâillonné tentant de s’enfuir avant d’être rattrapé et assassiné, replaçant ainsi tout de suite le spectateur dans le contexte, le métrage s’attachera à suivre le quotidien du tueur déjà vu dans les deux précédents films (et toujours interprété par Fred Vogel), mais cette fois-ci, celui-ci sera affublé d’une compagne avec laquelle il se filmera dans diverses activités quotidiennes banales ou souriantes (le ketchup), avant qu’une première incursion dans leur sous-sol ne vienne rappeler frontalement au spectateur qu’il est bien dans un August underground puisque nous verrons le tueur s’amuser avec une victime déjà salement amochée (avec quelques clous plantés dans le corps en sus de sa plaie à la tête) dans un décor sordide aux murs couverts de sang et de photos pornographiques.

Ensuite, l’intrigue alternera les va-et-vient dans cette cave nauséabonde pour nous faire suivre de multiples sévices, dont un éventrement extrêmement réaliste exposant clairement ces boyaux sanglants ou encore un fœtus extrait manuellement du ventre de sa mère quand ce ne sera pas un reste de cadavre que les meurtriers finiront de découper à la scie, avec d’autres séquences en « extérieur » plus anodines, avec au hasard une soirée entre amis pour sniffer de la coke ou nourrir un petit crocodile dans un vivarium avec une souris qui elle sera une vraie victime du film, ou encore une visite au zoo où notre couple pourra nourrir un énorme lion avec les membres d’une biche auparavant découpée chez eux, quand notre couple ne s’amusera pas à harceler de façon brutale et sarcastique un punk endormi sous un pont.

Mais au-delà des séquences sanglantes et glauques de la cave, qui resteront le tronc commun de la trilogie de Fred Vogel, le réalisateur arrivera une nouvelle fois à choquer son auditoire, non plus en abusant de tortures plus ou moins gores et déviantes (même si…), mais au travers d’une séquence particulièrement dérangeante au cours de laquelle notre duo d’assassins va s’en prendre à une famille en pleine période de Noël, pour assommer le père à coups de marteau en pleine face, violer et tuer la mère et surtout nous faire partager l’agonie et le meurtre par strangulation de la petite fille de ce couple qui n’avait rien demandé à personne et dont les deux meurtriers vont aller jusqu’à violer l’intimité en ouvrant et saccageant les cadeaux disposés au pied du sapin, montrant bien ainsi leur inhumanité totale.

Pour bien se différencier des deux films le précédent, ce August underground’s penance pourra déjà s’appuyer sur une image d’une netteté contrastant complètement avec celle dégradée et floue choisie auparavant, laissant ainsi s’étaler devant la caméra les abominations avec une précision écoeurante, mais cela n’empêchera pas Fred Vogel d’opter à nouveau pour un style de mise en scène cherchant de manière affirmée et convaincante à faire croire à la véracité des faits exposés, même si cela implique à nouveau de brusques changements de sujets, au gré de ce que voudra bien filmer le couple.

Ensuite, pour la première fois dans la trilogie, le tueur sera accompagné dans son odyssée sanglante par une véritable petite amie tout aussi dépravée que lui, n’hésitant pas à se masturber pendant que son compagnon viole la mère au cours de la terrible séquence citée plus haut ou encore à s’amuser elle aussi avec une victime comme s’il s’agissait de son bébé, mais cette relation amoureuse « spéciale » (voir le coït violent dans les toilettes du concert) apportera également une dimension dramatique qui explosera dans le dernier acte du film tout en augmentant encore le malaise occasionné par ces deux assassins, par exemple lorsqu’ils s’emploieront à « nettoyer » la cave, mais l’aspect sexuel des déviances sera ici en partie mis de côté au profit d’une violence sanglante plus graphique.

Enfin, l’interprétation sera ici bien plus convaincante, avec notamment la jeune Cristie Whiles dont la détérioration psychologique s’associera à celle physique bien réelle et visible. Mais surtout, les effets spéciaux réalisé en grande partie par Fred Vogel (dont il ne faudra pas oublier qu’il a été à bonne école en travaillant avec Tom Savini) seront ici d’un réalisme étonnant et dérangeant en versant dans un gore nauséeux plus que volontaire et graphique, mais sans jamais tomber dans l’outrance.

Donc, ce August underground’s penance achèvera de manière largement appréciable cette trilogie définitivement « autre » et d’une extrême déviance, tout en étant quand même moins jusqu’auboutiste que August underground’s mordum, le plus frappé des trois films !

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01 mai 2008

Telepolis d'Esteban Tapir

Telepolis1Réalisé par Esteban Tapir
Titre international : The aerial
Année : 2007
Origine : Argentine
Durée : 95 minutes
Avec :
Alejandro Urdapilleta, Valeria Bertuccelli, Julieta Cardinali, Rafael Ferro, Raul Hochman...

FICHE IMDB

Résumé : Dans une ville imaginaire, les habitants ne peuvent plus parler et sont hypnotisés par la télévision.

Telepolis ou comment remonter le temps, en tout cas sur le plan cinématographique. Concrètement, Telepolis est un film insolite à notre époque. Film muet (ou presque) et en noir blanc, ce second long métrage de l'argentin Esteban Sapir nous ramène à l'heure de gloire du cinéma muet.

Faisant référence aussi bien au Metropolis (1927) de Fritz Lang (avec le background et  la dictature de cette ville imaginaire) qu'au voyage dans la lune (1902) de Georges Méliès (avec la lune à tête humaine et les hommes ballons), le film d'Esteban Tapir est une véritable expérience visuelle.

Mais au fait que raconte le film ? Que dans une ville, les habitants ne disposent plus de leur voix. Leurs relations ont lieu par le biais de mots que l'on voit à l'écran. La population mange les produits de la télévision. Elle regarde et consomme les produits qui passent à la télévision. Elle est complètement dépendante d'une télévision, laquelle est contrôlée par monsieur Télé. Les hommes sont comme hypnotisés par la télévision. Les grands cercles concentriques que diffuse la télévision prouvent cette volonté de dominer une population. Les personnages qui ne peuvent plus parler, sont de facto réduits au silence. Ce mot apparaît à de nombreuses reprises dans le film.

De manière plus générale, on comprend aisément que le réalisateur Esteban Tapir s'en prend au pouvoir de la télévision et donc des médias qui finissent par empêcher les gens de réfléchir par eux-mêmes où à tout le moins les influencent fortement. La critique envers la société de consommation est évidente. L'absence de rapports sociaux entre les gens est également une vision que l'on peut évoquer au vu de ce film.

Monsieur Télé agit comme un véritable dictateur qui souhaite devenir le maître du monde. Le côté dictatorial du film me fait personnellement penser au 1984 de George Orwell, même si le film est beaucoup moins sombre (il y a d'ailleurs un message d'espoir à la fin de Telepolis). Voire au nazisme avec des « méchants » qui sont toujours représentés en noir (la photo du film est d'ailleurs superbe).

A contrario on suit bien les pérégrinations d'une famille (le père, la mère, la petite fille) qui souhaite changer tout cela et faire acte de résistance. Cela passe notamment par le fait de permettre à un enfant aveugle, qui pour sa part peut parler (il est la seconde voix), de retrouver la vue. Il demeure assez vite compréhensible pour le spectateur que le salut du monde dépend de cet enfant. La scène où l'enfant est accroché sur une sorte de pentagramme n'est pas sans rappeler une scène très célèbre du Metropolis de Fritz Lang. 

La démarche du réalisateur Esteban Tapir est assez originale. Car son film constitue une sorte de conte. On a droit au début du film à un livre qui s'ouvre avec l'indication « Il était une fois... » et évidemment à la fin du film, le livre se referme. L'importance de l'enfant qui dispose quant à lui de la voix est fondamentale et s'inscrit parfaitement dans le registre du conte. D'autant que le réalisateur s'inspire de l'expressionnisme allemand. Cela donne lieu à des scènes très étranges : la première vision de l'enfant aveugle montre simplement une silhouette noire. A ce propos, de nombreuses scènes marquent une opposition entre le blanc et le noir. Esteban Tapir nous donne plusieurs autres oppositions et notamment entre des habitants qui ne peuvent plus parler et un enfant qui  peut parler mais se retrouve aveugle. La mère de cet enfant est aussi un personnage particulièrement énigmatique puisque l'on ne discerne jamais son visage. Cette femme, qui est particulièrement appréciée par monsieur Télé, a une attitude qui laisse penser qu'elle souhaite elle aussi se révolter.

Le film est traversé de fulgurances visuelles, qui en font une oeuvre unique : tel est le cas lorsque les membres de la famille que l'on suit dans le film se retrouvent dans les airs, comme de véritables hommes ballons. Le côté poétique du film est très clair et est formellement très réussi (cela peut faire penser d'une certaine façon aux clips de Michel Gondry). D'ailleurs, la suite de cette scène est très belle lorsque ces personnages gravissent des montagnes de mots et qu'ils se retrouvent ensemble dans un endroit étrange, où l'on découvre une gigantesque machine à écrire.

Rempli de trouvailles visuelles (le sens de la poésie du film) et d'une critique on ne peut plus clair de notre société actuelle, Telepolis n'est cependant pas une oeuvre parfaite. Le film d'Esteban Sapir souffre de quelques longueurs et par moments d'un manque évident de rythme.

Surtout, il faut bien penser que le film est avant tout destiné à des personnes qui acceptent de voir une oeuvre qu'on croirait sortie des années 20. On peut légitimement se demander pour quelles raisons le réalisateur nous offre à l'heeure actuelle un spectacle qui fait quelque peu désuet (même si le charme dégagé par certaines scène du film sont incontestables).

A défaut d'être hermétique, le film est tout de même difficile d'accès. Certes moins qu' un Guy Maddin, tout aussi inventif qu'Esteban Tapir mais dont le propos n'est pas toujours aisément compréhensible.

Posté par nicofeel à 11:43 - Inclassable - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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