18 juin 2008
Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin
Réalisé par Arnaud Desplechin
Année : 2008
Origine : France
Durée : 150 minutes
Avec : Catherine Deneuve, Jean-Paul Roussillon, Mathieu Amalric, Emmanuelle Devos, Anne Consigny, Melvil Poupaud, Chiara Mastroianni, Laurent Capelluto, Hippolyte Girardot, Emile Berling...
FICHE IMDB
Résumé : Une famille est réunie pendant les fêtes Noël en raison la maladie de la mère.
Après avoir réalisé Rois et reine en 2004 qui avait été marqué par un succès critique et un certain succès public, Arnaud Desplechin nous revient avec ce conte de Noël. Présenté au festival de Cannes 2008, ce film reste dans la droite lignée de la thématique centrale de Desplechin, à savoir l'étude de la famille et la confrontation de l'Homme face à la maladie.
Dans Rois et reine on avait droit à des relations conflictuelles entre un frère, Ismaël (joué déjà par Mathieu Amalric) et sa soeur, Elizabeth. Ici encore, les relations entre frère et soeur sont très difficiles. Une nouvelle fois prénommée Elizabeth, la soeur (jouée par Anne Consigny) ne peut pas supporter son frère. Dans Rois et reine, on s'était débarrassé du frère en le faisant interner à la demande d'un tiers ; dans Un conte de Noël ce sont les dettes et les malversations de Henri, le fameux frère, qui amènent Elizabeth à éponger ses dettes mais à demander en échange à ne plus avoir à le revoir dans le cadre familial.
Ces relations de haine entre frère et soeur sont d'une incroyable intensité. Le film est de ce point de vue très réaliste. Le spectateur est pour sa part aux premières loges de ce drame familial. On se croirait dans un film qui aurait comme influences majeures Maurice Pialat et de John Cassavetes.
Dès lors, quelles raisons ont bien pu amener Arnaud Desplechin a décider d'appeler son film Un conte de Noël ? D'abord, de façon assez évidente, parce que l'action principale du film se déroule durant les fêtes de Noël, dans sa ville natale de Roubaix. Par moments, on a l'impression que le cinéaste filme Roubaix comme s'il filmait un lieu aussi important que Paris. Mais surtout, si le titre du film est un conte de Noël , c'est parce que un événement grave va amener les membres de la famille Vuillard à être réunis pendant ces fêtes, y compris Henri, le personnage ostracisé par sa soeur.
Juste avant qu'Henri ne décide de se rendre dans la demeure familiale, celui-ci envoie une lettre à sa soeur Elizabeth où il s'interroge sur les raisons qui ont poussé cette dernière à le haïr et surtout il lui fait comprendre que même si son acte est impardonnable, il faudra bien faire avec. La mise en scène de Desplechin est à cet instant parfaite : on voit Mathieu Amalric, qui joue le rôle d'Henri, qui s'exprime sur un fond noir et se retrouve face au spectateur pendant que sa soeur lit sa lettre. Le réalisateur a en fait usé du même procédé que dans Rois et reine où l'on voyait le père s'exprimer au sujet de sa fille, Nora (jouée par Emmanuelle Devos) à qui était destinée la lettre. Mais la lettre a ici encore une autre intensité car dans Rois et reine le père venait de décéder. Au contraire dans Un conte de Noël la lettre préfigure le retour d'Henri. L'ironie du sort veut d'ailleurs qu'Henri, celui qui est détesté par sa soeur mais également par sa mère soit amené à jouer un rôle fondamental dans ce drame familial qui prend des allures de tragédie grecque. Henri revient pour ces fêtes de Noël voir toute sa famille et notamment sa mère qui vient d'apprendre qu'elle risque d'avoir une leucémie si elle ne subit pas la greffe d'une moelle compatible. Tous les membres de la famille Vuillard ont alors fait des tests juste avant cette réunion familiale. Le destin veut que ce soient justement les deux personnages déconsidérés qui se retrouvent compatibles : Henri, le fils banni et Paul (jouée par Emile Berling), le fils d'Elizabeth, qui a des problèmes psychiatriques. Henri règle ses comptes avec tout le monde, se montre particulièrement cynique (« toi tu ne comptes pas » dit-il à l'époux de sa soeur) et apparaît comme un véritable personnage décadent, qui donne l'impression d'en vouloir à tout le monde.
Desplechin se plaît à nous montrer des gens qui se haïssent (on est loin du ton du film Drôle de frimousse dont Desplechin nous montre des extraits) sans que l'on connaisse les raisons de cette haine.
Elizabeth déteste son frère mais on ne sait pas pourquoi. Si Henri semble avoir des problèmes psychologiques (il n'arrête pas de repenser à sa femme décédée, Madeleine alors qu'il vit avec Faunia, jouée par Emmanuelle Devos ; ce qui donne un aspect très hitchcockien au film, en renvoyant évidemment à Vertigo), Elizabeth n'est pas en reste. Elle paraît très perturbée, malgré sa réussite professionnelle. Elle donne l'impression de s'être coupée de toute sa famille alors que ça n'est pas elle qui a été bannie. Celle qui souhaite être la fille modèle ne peut pas sauver sa mère, comme elle n'avait déjà pas pu sauver son jeune frère, Joseph. Son destin semble inexorable. Pourtant, comme elle le dit à son père Abel (joué par Jean-Paul Roussillon), « mais je n'ai pas toujours été triste ». On ne sait pas pour autant quels ont pu être les événements fondateurs du changement dans l'attitude d'Elizabeth. Comme beaucoup de secrets de famille, le film laisse de nombreuses zones d'ombre.
Il lui arrive cependant de lever certains mystères. Comme lorsque l'on apprend le fameux pacte qui a été effectué entre Ivan (joué par un excellent Melvil Poupaud, incroyable de naturel), le cousin Simon et Henri et qui a décidé lequel d'entre eux allait pouvoir convoiter la belle Sylvia (jouée par Chiara Mastrioanni). La vie de tous ces personnages et leurs rapports sont pour autant loin d'être idylliques et la révélation du secret va accroître ce sentiment. Sylvia est particulièrement agacée qu'elle n'ait pas eu le choix de sa vie. Il y a comme un sentiment de gâchis.
Les rapports peuvent être particulièrement violents de manière verbale, notamment entre une mère et son fils. Lors d'une scène qui se déroule de nuit en extérieur, on voit Catherine Deneuve, qui joue le rôle de Junon, la mère, qui déclare sans ambages à Henri qu'elle ne l'aime pas et qu'elle ne l'a jamais aimé. Ce désamour semble réciproque. Cette scène est d'autant plus forte que tout au long de son film Arnaud Desplechin n'a de cesse d'avoir sa caméra au plus proche des personnages. Pourtant, les liens de sang existent bel et bien et malgré le côté excessif de son personnage (qui insulte sa famille, se saoûle la gueule), Henri accepte de donner sa moelle pour sauver sa mère. C'est peut-être ça le conte de Noël ? Malgré tout le désamour qui perdure entre ces personnages, il leur reste un esprit de famille, en tout cas un lien de sang qui ne peut être effacé.
D'ailleurs, une très belle scène réunit la mère de famille, Junon, avec son fils Henri et son petit-fils, Paul, durant la messe de minuit. Cette scène est chargée de symboles. En effet, elle rassemble dans un lieu religieux la mère malade avec ses deux sauveurs potentiels. Cette scène préfigure la fin du film. Ici, Junon va recevoir lors de cette célébration le corps et le sang du Christ. A la fin du film, elle va recevoir le corps et le sang de son fils, qui va lui permettre de survivre. Alors que la messe de Noël marque la naissance du Christ, elle marque ici la seconde naissance de Junon. D'ailleurs, cette dernière ne déclare-t-elle pas dans le film qu'il lui paraît normal qu'elle reprenne ce qui lui est sorti du ventre.
Mais l'oeuvre positive d'Henri ne s'arrête pas là. En effet, comme dans Rois et reine où Mathieu Amalric expliquait à son fils « spirituel » dans une très belle scène finale sa conception de la vie ; ici Mathieu Amalric transmet son expérience à son neveu, Paul. Il lui dit qu'il est guéri, en lui faisant comprendre qu'il n'est pas malade mais que la maladie est sa mère Elizabeth. La transmission entre générations est une thématique centrale dans l'oeuvre de Desplechin.
Un conte de Noël est aussi une histoire placée sous le signe divin. D'abord, plusieurs des personnages ont des prénoms ou biblique (Abel) ou mythologique (Junon). Ensuite, Desplechin se plaît à nous montrer des extraits des dix commandements de Cecil B. Demille, notamment lorsque Moïse est sur le point de faire traverser la Mer Rouge aux Juifs. Le caractère divin est on ne peut plus clair. Pour reprendre une des citations de Desplechin dans son film, ce n'est peut-être pas un « nouveau monde » (on voit à plusieurs reprises l'affiche du film de Terence Malick) qui s'ouvre aux Vuillard mais une nouvelle vie.
Au final, difficile de faire la fine bouche devant un tel film. Peut-être est-il trop (bien) écrit, ce qui le rendra assez indigeste pour certaines personnes. Le film n'est évidemment pas à conseiller aux gens qui ont le blues car c'est tout de même une oeuvre assez déprimante. On est loin des contes de Noël !
Film d'une grande intelligence, d'une grande maturité et qui est jouée par des acteurs parfaits (avec notamment un Mathieu Amalric qui crève l'écran), Un conte de Noël est, à n'en pas douter, un des films essentiels de l'année 2008.
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