La_v_rit__nue Réalisé par Atom Egoyan
Titre original :
Where the truth lies
Année : 2005
Origine : Canada
Durée : 107 minutes
Avec : Kevin Bacon, Colin Firth, Alison Lohman, David Hayman, Rachel Blanchard,...

Fiche IMDB

Résumé : En 1959, Lanny Morris et Vince Collins sont les comiques les plus célèbres des Etats-Unis. Ils sont à l'apogée de leur gloire mais la découverte d'une jeune fille morte dans leur suite va modifier leur vie à jamais. Quinze ans après l'étouffement de l'affaire, Karen O'Connor, jeune journaliste ambitieuse, décide de revenir sur les détails de cette enquête mais elle ne se doute pas encore des secrets qu'elle va exhumer.

Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant de procéder à la lecture de cet avis.

Alors que son dernier film à ce jour intitulé Adoration vient d’être présenté en compétition officielle au festival de Cannes cette année 2008 et qu’il a été tièdement accueilli (mais il faudra bien évidemment voir le film avant de se forger un avis), le cinéaste canadien d’origine arménienne Atom Egoyan a réalisé en 2005 La vérité nue, film qui se situe dans sa filmographie après l’intéressant Le voyage de Felicia en 1999 et l’inégal mais passionnant Ararat en 2002.

Faux thriller rétro (malgré de très belles reconstitutions de l’Amérique des années 1950 et des années 1970), La vérité nue s’intéresse à un duo célèbre de comiques, Lanny Morris (Kevin Bacon, impeccable) et Vince Collins (Colin Firth, remarquable) ressemblant comme deux gouttes d’eau au tandem Jerry Lewis / Dean Martin, qui se retrouvent impliqués dans une sombre affaire de meurtre dans les années 1950. En 1972, une jeune journaliste aux dents longues, Karen O’Connor (Alison Lohman, excellente, innocente et perverse à la fois), revient sur cette affaire non élucidée afin de trouver la vérité…

La vérité nue peut sembler de prime abord beaucoup plus aseptisé que les autres œuvres d’Egoyan (il est d’ailleurs évident que ce film est le plus accessible de son auteur), par sa structure-même de thriller alambiqué, érotique et vénéneux, genre film noir hollywoodien. Heureusement, il n’en est rien. Comme à son habitude, Egoyan va chercher ce qui se trouve derrière les apparences trompeuses, derrière ces images trop clinquantes pour être réelles.

De nouveau, Egoyan a recours à une construction complexe, alternant les différents points de vue des trois protagonistes principaux et les flashbacks par le biais d’un montage alternant le passé (1950) et le présent (1972). Karen veut à tout prix faire éclater la vérité, mais quelle vérité ? Et pour quelle raison ? Le spectateur est entraîné malgré lui dans une trame retorse qui finit par le perdre complètement, un peu à l’instar du célèbre Citizen Kane d’Orson Welles, autre grand cinéaste s’interrogeant sur les notions de vérité et de mensonge.

Derrière la façade du rêve hollywoodien et de ses paillettes (la réussite du duo de comiques) se cache une bien plus sombre réalité (la face cachée du rêve), Egoyan poursuit sa réflexion sur notre perception des images. La soi-disant vérité est bien celle que chaque protagoniste perçoit, mais elle ne cesse de s’échapper par des chemins beaucoup plus tortueux qui sont ceux de leur esprit (et de l’esprit du spectateur).

Le cinéaste canadien va donc nous révéler petit à petit les morceaux de son puzzle (structure qu’affectionne particulièrement Egoyan, qu’il a déjà utilisée dans ce qui est sans doute son chef d’œuvre à ce jour, Exotica), en surface pour respecter les règles du thriller genre whodunit, mais surtout pour révéler la personnalité complexe des protagonistes.

Rien n’est ce qui paraît être, semble nous dire le cinéaste, proche en cela des cinémas de Lynch et de Cronenberg. Au fur et à mesure que l’intrigue semble s’éclaircir, elle devient de plus en plus alambiquée et finalement de moins en moins compréhensible. Car ce qui intéresse Egoyan n’est pas tant la résolution de son thriller mais bel et bien les raisons des agissements de ses trois héros. Le spectateur reçoit par bribes les informations que veut bien lui donner le cinéaste et se rend compte que cette fameuse vérité ne cesse de lui échapper, de la même façon qu’elle échappe à Karen.

Les scènes du film, sous leur côté tranquille et calme, se révèlent beaucoup plus vénéneuses, étranges ou mystérieuses, dévoilant la face cachée de l’usine à rêves, un peu comme le génial Mulholland drive de Lynch et donc l’autre côté du miroir. Le spectateur comprend progressivement que tous les personnages sont manipulateurs et égoïstes, enfermés dans leur propre perception de la réalité, chacun obéissant à une logique propre (on est bien chez Egoyan !).

Karen, faussement candide, veut faire éclater la vérité pour protéger en fait Lanny, dont elle est tombé amoureuse lorsqu’elle était petite et atteinte de polyomélite, car Lanny lui a redonné la force de se battre contre cette maladie. Ce souvenir originel conduit toutes ses actions et Karen, indestructible, est prête à tout, même à nuire à Vince.

Mais Lanny a une perception toute différente : il n’a rien à faire avec Karen mais il ne peut exister sans Vince, qui est comme un protecteur. C’est pourquoi il est également prêt à tout pour le protéger (et peut-être est-il amoureux de lui ?).

Vince, sous son allure classieuse, ne peut vivre sans Lanny car il est amoureux de lui, tout simplement (mais lui ne le dissimule pas vraiment, à la différence de Lanny), et donc également prêt à tout pour le protéger.

C’est alors que la construction alambiquée d’Egoyan prend tout son sens. Quelle est la vérité ? Chacun des personnages étant prisonnier de l’idée qu’ils se font d’autrui, donc par extension prisonnier d’une image dont ils ne parviennent pas à se détacher, ils ne peuvent donc absolument pas percevoir la vérité nue. Et les conséquences tragiques finissent inéluctablement par naître de leur aveuglement.

Trop longtemps, Vince, Lanny et Karen ont vécu dans un rêve, dans une image, dans un reflet. Et cette image, ce reflet sont devenus leur réalité. Comment, dans ces conditions, se rendre compte qu’un quatrième personnage, cependant présent tout au long des faits, est intervenu, alors qu’ils sont enfermés chacun dans leur égoïsme respectif ?

Par ce canevas, Egoyan critique en fait tout simplement Hollywood, le pays des merveilles (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll est cité explicitement) et la mythologie trompeuse ainsi que l’image déformée que la soi-disant usine à rêves véhicule. Le spectateur passe ainsi de l’autre côté du miroir, comme les trois protagonistes, comme Alice aussi, cette Alice d’ailleurs concrètement incarnée par une chanteuse lancée par Vince.

Dans une scène magistrale de La vérité nue, Karen, droguée, voit son reflet déformé dans un miroir : ce reflet n’est pas elle mais cette fameuse Alice (au pays des merveilles ?)… Cependant, Karen se rend finalement compte que ce n’est pas son reflet en Alice qu’elle distingue dans le miroir, mais bel et bien Alice qui sort de derrière le miroir. Image ? Réalité ? C’est Alice au pays des merveilles mais c’est aussi l’Alice chanteuse un peu pute lancée par Vince. Le spectateur perd pied…

Sous son apparence lisse et aseptisée, un tantinet rétro, La vérité nue traque les faux-semblants. Where the truth lies, son titre original, a le mérite d’être plus clair que le titre français : oui, en effet, où la vérité ment, comment se retrouver ? La résolution finale ne changera rien à l’affaire : la part de mystère des trois protagonistes reste entière. En outre, la lumière éclatante dans laquelle baigne tout le film, agréablement rétro, de même que les magnifiques scènes érotiques, d’une grande sensualité, ne font que renforcer le mystère des personnages.

Film complexe et manipulateur, La vérité nue est une nouvelle réussite d’Egoyan, où celui-ci poursuit avec talent sa réflexion sur les images et sur des personnages prisonniers de celles-ci. C’est aussi un film sur les apparences trompeuses, comme l’est Hollywood, et sur le revers de l’usine à rêves. Fascinant jeu de miroir, le film révèle que la vérité n’est que celle que l’on perçoit, qu’elle ne cesse de nous échapper. Chacun des personnages en fera la cruelle expérience, ainsi que le spectateur, très heureux de se perdre dans les méandres du récit et des images… Dans tous les cas, La vérité nue est le film idéal pour pénétrer dans l’univers si riche du cinéaste.