La_petite_J_rusalem Réalisé par Karin Albou
Titre international : Little Jerusalem
Année : 2005
Origine : France
Durée : 96 minutes
Avec : Fanny Valette, Elsa Zylberstein, Bruno Todeschini, Hédi Tillette de Clermont-Tonerre, Sonia Tahar, Michaël Cohen, Aurore Clément,...


Fiche IMDB

Résumé : La banlieue parisienne, un quartier de Sarcelles appelé La Petite Jérusalem, car de nombreux juifs y ont émigré. Laura a 18 ans. Elle est tiraillée entre son éducation religieuse et ses études de philosophie qui la passionnent et lui offrent une autre vision du monde. Alors que sa soeur Mathilde tente de redonner vie à son couple, Laura succombe à ses premières émotions amoureuses. Cette confrontation au désir va bouleverser leurs certitudes.


Ce texte contient des spoilers, il est donc conseillé d’avoir vu le film avant d’en entreprendre la lecture.

Premier long-métrage (sorti en 2005 au cinéma) de la cinéaste française Karin Albou, La petite Jérusalem (nom du quartier juif de Sarcelles) est une réussite incontestable. Le film s’intéresse à une famille juive habitant la petite Jérusalem, en particulier aux états d’âme d’une jeune fille juive prénommée Laura, interprétée avec conviction par la charmante Fanny Valette (qu’on a revue récemment dans le beau film d’Emmanuel Mouret, Changement d’adresse), partagée entre son éducation religieuse et ses études philosophiques, mais aussi à ceux de sa sœur, Mathilde (la toujours impeccable Elsa Zylberstein), juive convaincue confrontée à une crise de couple avec son mari, joué par l’excellent Bruno Todeschini.

Dès le magnifique premier plan du film, le problème qui hante Laura est déjà posé. Une communauté juive avance lentement le long d’une rivière. Elle semble totalement repliée sur elle-même, enfermée dans des rites du passé. La caméra s’attarde ensuite sur une jeune fille (on apprendra ensuite qu’il s’agit de Laura) qui fixe le ciel, les yeux déjà tournés vers l’extérieur, puis par un mouvement de grue semblant épouser le regard de Laura, la caméra s’élève progressivement pour dévoiler la banlieue de Sarcelles aujourd’hui. Tout est déjà dit par ce plan : Karin Albou montre une Laura se sentant prisonnière d’une éducation religieuse passée, étriquée, dans le monde actuel et qui aimerait réussir à s’en détacher pour pouvoir voler de ses propres ailes.

Laura, renfermée, se réfugie dans ses études philosophiques (en particulier Kant) afin de dresser un mur entre elle et la religion juive, pratiquée par sa mère, sa sœur Mathilde et son beau-frère (Todeschini). Elle bride en fait un désir, une sensualité qui ne demande qu'à éclater, une féminité qui ne demande qu'à s'épanouir, ce qui arrivera grâce à sa rencontre passionnelle avec un sans-papier algérien. Sa sœur Mathilde, imprégnée du discours religieux, va être amenée à renier certains de ses principes afin de sauver son couple et par là-même apprendre à désirer et à donner du plaisir. A travers une quête initiatique marquée par la pensée, la croyance, la découverte de l’amour et la découverte de la chair, Karin Albou livre une étude remarquable de la féminité sous toutes ses formes.

La mise en scène épurée, pudique mais d’une très grande sensualité (voir les superbes plans sur la découverte du corps, aussi bien celui de Mathilde que celui de Laura), épouse magnifiquement l’état d’esprit des deux sœurs, différentes mais semblables. En effet, si au départ celles-ci se font une idée totalement opposée sur la religion juive, elles vont toutes deux être amenées à renier certains principes qu’elles s’étaient forgées : Laura va devoir remettre en question certains principes philosophiques qu’elle jugeait irréfutables, tandis que Mathilde va devoir passer outre certains principes religieux qu’elle jugeait tout aussi absolus.

En fait, toutes deux vont devoir apprendre à relativiser leurs théories (philosophiques ou religieuses) pour enfin s’intéresser à elles et à leur désir. Et aussi apprendre à donner et à se donner. Justement, cette découverte du désir, du corps, Karin Albou, par une sensibilité toute féminine, parvient à la rendre réellement palpable : d’ailleurs, tous les plans, qui ne sombrent jamais dans la complaisance, débordent de sensualité.

En outre, la réalisatrice dresse un portrait particulièrement émouvant et subtil de la mère de Laura et Mathilde, croyante, superstitieuse, et résignée à la fin du film, mais aussi aimante et dont le remarquable visage reflète le passage du temps, le vécu, son vécu.

Par ailleurs, Karin Albou aborde plus lointainement de nombreux autres problèmes. Le choc des religions (ici juive et musulmane) qui entraîne de violentes répercussions (l’incendie de la synagogue, le passage à tabac du mari de Mathilde), évoque inévitablement le conflit israélo-palestinien (c’est aussi une allusion à différents pillages religieux, notamment de synagogues, ayant eu lieu récemment en France).

On peut remarquer également que chaque famille croyante, qu’elle soit d’origine juive ou musulmane, reste enfermée dans ses principes religieux : je pense notamment à la scène qui se déroule chez la famille de Djamel, le jeune algérien dont est tombée amoureuse Laura, où celle-ci est rejetée car n’étant pas de religion musulmane.

Par contre, le problème de l’immigration irrégulière n’est qu’effleuré. Mais Karin Albou a surtout voulu s’intéresser au parcours de ces deux sœurs, qui vont finir chacune par trouver leur voie. Mathilde, son mari et leurs quatre enfants décident de partir s’installer en Israël, accompagnée de la mère, tandis que Laura décide de rester à Paris pour se prendre enfin en charge toute seule et voler de ses propres ailes.

Au final, La petite Jérusalem se révèle un film passionnant, oscillant constamment entre pudeur et sensualité, théorie et désir, amour et chair, quête philosophique et quête spirituelle, porté par de brillants acteurs et réalisé de manière sobre et épurée.

Karin Albou confronte encore une fois le judaïsme et l’Islam dans son nouveau film : Le chant des mariées, qui est sorti au cinéma le 17 décembre 2008. Après la belle réussite de La petite Jérusalem, j’ai hâte de découvrir ce deuxième long métrage, d’autant qu’il se déroule durant la sombre période de la seconde guerre mondiale.