Backstage

Réalisé par Emmanuelle Bercot
Titre international : Backstage
Année : 2005
Origine : France
Durée : 115 minutes
Avec : Isild Le Besco, Emmanuelle Seigner, Noémie Lvovsky, Valéry Zeitoun, Samuel Benchetrit, Edith Le Merdy, Jean-Paul Walle Wa Wana, Mar Sodupe, Louise Lamétrie, Claude Duneton,...

Fiche IMDB

Résumé : Lucie, 17 ans, est une adolescente "ordinaire". Sa mère, collectionneuse d'autographes, voue un véritable culte à un tas de vedettes et consacre tout son temps libre à ses activités de fan. Mais Lucie, elle, ne disperse pas ses sentiments. De star dans son coeur, dans sa tête, il n'y en a qu'une. Tout le monde le sait. Ses photos recouvrent les murs de sa chambre, les pages de son cahier de texte. Un jour, son destin va la conduire à pénétrer dans la vie de son idole.

Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d’avoir déjà vu le film avant d’en entreprendre la lecture.

Après deux court-métrages très réussis qui ont pour thématique commune l’adolescence et le difficile passage à l’âge adulte, Les vacances (1997) et La puce (1999), qu’elle a tournés tous les deux avec la lumineuse atrice française Isild Le Besco, et un premier long-métrage datant de 2001, Clément (que je n’ai hélas pas encore vu), la cinéaste française Emmanuelle Bercot réalise en 2005 un deuxième film particulièrement intéressant, Backstage, qui s’intéresse à la relation ambiguë entre une star et une jeune fan.

Loin des films insipides et mode du genre Bouge ! de Jérôme Cornuau ou encore Alive de Frédéric Berthe, Backstage est une fascinante étude de caractère, beaucoup plus proche du style des immenses Maurice Pialat ou  John Cassavetes, dans lequel Emmanuelle Bercot filme au plus près les relans de l’âme.

Le film commence par une scène qu’on dirait issue de Star à domicile, la célèbre émission de TF1 (qui a aujourd’hui disparu) : une chanteuse célèbre, Lauren Waks (jouée par Emmanuelle Seigner), vient dans une famille pour faire cadeau d’une chanson en direct à une jeune adolescente complètement fan de la star, Lucie (interprétée à nouveau par Isild Le Besco), à la demande de la fameuse émission et de la mère de la jeune fille.

Dans cette scène, l’esthétique clip de la télévision est portée à son paroxysme : paillettes, lumière aveuglante,… Mais déjà, la réaction de Lucie, qui s’enfuit et s’enferme dans sa chambre en pleurant comme une folle, laisse planer un certain malaise.

Ce malaise ne cessera de s’intensifier tout au long du film, à partir du moment où Lucie fugue de chez elle pour rencontrer son idole.

Sur ce canevas, Emmanuelle Bercot se livre à une description impitoyable de l’univers du show-business, où tout le monde vit à 100 à l’heure et devient complètement hystérique, où seules comptent les rapports de force et de domination, mais surtout la cinéaste va explorer la relation tortueuse qui va se nouer entre la chanteuse Lauren Waks et sa fan.

Cette relation est évidemment le cœur-même de Backstage. Au contact de sa star qui l’a acceptée et lui a ouvert son univers, Lucie va finir par se trouver, mais le chemin aura été extrêmement difficile. Emmanuelle Bercot décrit tout simplement une relation complexe qui va virer au vampirisme pur et dur, mais la cinéaste, sur un sujet somme toute peu original, a la bonne idée d’inverser le rapport star/fan. En effet, au fur et à mesure que la relation entre Lauren et Lucie se développe, le spectateur sent progressivement que Lucie va prendre le dessus sur son idole, finissant par la vampiriser, la rendant dépendante mais en même temps se rendant elle-même dépendante.

Lauren est présentée comme hypersensible, mais aussi égoïste : elle a fini par s’isoler complètement et a coupé les ponts avec tout le monde, même sa famille , ici représentée par le père de Lauren que celle-ci ne veut même pas recevoir chez elle. Cette relation ambivalente et destructrice, pour l’une comme pour l’autre, Emmanuelle Bercot va la filmer sous toutes les coutures, au plus près de la chair et des corps, et surtout de l’âme.

Mais la cinéaste va montrer que cette relation d’attraction/répulsion est nécessaire et même vitale pour les deux jeunes femmes. Tous les sentiments découlant de cette relation comme l’adulation, la jalousie, l’amour, le désir sexuel, la haine, le chantage affectif, l’autodestruction, sont abordés de manière frontale dans ce psychodrame étourdissant, où la réalistarice démontre que ce sont justement ces heurts et ces antagonismes qui vont permettre à Lucie de se trouver et de devenir adulte. Emmanuelle Bercot démontre en fait que tout rapport fort se forge dans la douleur, que ce soit l’une ou de l’autre. Et c’est bien cette douleur, cette expérience de la souffrance, qui permettent aux gens d’évoluer, de trouver sa voie et évidemment de rentrer dans l’âge adulte.

Tour à tour victimes et bourreaux, ne pouvant vivre l’une sans l’autre (la relation entre les deux femmes est présentée comme une véritable addiction), les actrices Emmanuelle Seigner et Isild Le Besco livrent une performance impressionnante, à fleur de peau, toujours convaincantes et crédibles, à la fois immatures, drôles, vicieuses ou émouvantes.

En outre, on notera la présence au casting de la cinéaste française Noémie Lvovsky (auteur des magnifiques Oublie-moi, La vie ne me fait pas peur, Les sentiments ou dernièrement du jubilatoire Faut que ça danse !), qui est également excellente dans le rôle de la manager de Lauren.

Ponctué de signifiantes chansons décrivant l’état d’esprit des deux protagonistes (et chantées par Emmanuelle Seigner elle-même), Backstage est une surprise inattendue du cinéma français, qui donne l’occasion à Emmanuelle Bercot de dresser le portrait attachant mais sans fioriture d’une jeune adolescente en crise, issue d’un milieu modeste, au départ bercée d’illusions et débordant d’amour (ce qui s’exprime par l’idolâtrie qu’elle éprouve pour une star), mais que le contact avec le rêve et l’illusion d’une vie soi-disant meilleure va faire grandir en lui permettant de s’accepter.

A ce titre, la scène finale est particulièrement poignante : elle montre Lucie revenue dans son milieu social, qui se rend compte que finalement la relation ambiguë mais privilégiée qu’elle a entretenue avec Lauren Waks a eu des répercussions bien évidemment sur elle, puisque cette relation lui a permis de se trouver, mais que cette relation a eu aussi des conséquences sur Lauren, qui ne l’oubliera sans doute jamais (la belle chanson finale dédiée à Lucie).

Emmanuelle Bercot offre un film certes dur mais extrêmement poignant, jamais caricatural, qui est aussi une étude profonde des affres de l’adolescence et de la difficulté d’assumer la célébrité. Les deux portraits peints par la jeune réalisatrice possèdent une force peu commune, dont la justesse de ton et l’absence de concessions ne peuvent laisser le spectateur indifférent. Au final, Backstage s’avère être une remarquable réussite sur un sujet certes déjà traité mais rarement de façon aussi crue et radicale.