Lady_vengeance Réalisé par Park Chan-wook
Titre international : Sympathy for Lady vengeance
Année : 2005
Origine : Corée du Sud
Durée : 112 minutes
Avec : Lee Yeong-ae, Choi Min-sik, Go Su-hee, Kim Bu-seon, Kim Shi-hoo, Kwon Yea-young, Lee Dae-yeon, Lee Seung-shin,..


Fiche IMDB

Résumé : Geum-ja, une belle jeune fille, devient un personnage public lorsqu'elle est accusée de l'enlèvement et du meurtre d'un garçon de 5 ans. Ce crime atroce obsède les médias. Geum-ja passe aux aveux et est condamnée à une longue peine de prison. Elle va consacrer ses 13 ans d'enfermement à la préparation méticuleuse de sa vengeance contre son ancien professeur Mr. Baek...


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d’avoir vu le film avant d’en entreprendre la lecture.

Lady vengeance, réalisé en 2005, est le dernier volet de la trilogie que le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook a consacré à la thématique de la vengeance, après les très réussis Sympathy for Mr Vengeance (2002) et Old boy (2003). C’est aussi le film le plus éprouvant et le plus le plus extrême de cette intéressante trilogie.

Le film suit la parcours d’une belle jeune femme, Geum-ja, interprétée par la surprenante Lee Yeong-ae (déjà vue dans le très beau JSA que le même Park Chan-wook a réalisé en 2000), de sa sortie de prison, où elle a purgé injustement une peine de 13 ans pour un meurtre d’enfant qu’elle n’a pas commis, à la mise en scène de sa vengeance, mûrement préméditée.

Mais Lady vengeance s’intéresse avant tout à la faute et l’expiation, deux actions infernalement entremêlées et dont les conséquences sont hélas sans fin. Très proche d’une tragédie grecque, comme les deux précédents opus, mais beaucoup plus intériorisé que ceux-ci, Lady vengeance commence de manière plutôt calme : néanmoins, la violence sourde qui habite Geum-ja et la dévore de l’intérieur, qui se fait sentir au début par petites touches, s’affiche de plus en plus clairement, jusqu’à éclater dans une scène particulièrement atroce.

La structure du film, très complexe, superpose le présent et le passé de l’héroïne (ou plutôt l’anti-héroïne), c’est-à-dire le kidnapping de l’enfant, son meurtre odieux et l’incarcération de Geum-ja, vibrant hommage aux films Women in prison, notamment à la série de films La femme-scorpion (la célèbre Sasori immortalisée par Meiko Kaji) dont les meilleurs volets ont été signés par Shunya Ito, monument de cinéma pop.

Cette structure heurtée est à l’image de la personnalité fortement schizophréne et fragmentée de Geum-ja, qui se maquille d’ailleurs les yeux en rouge pour mener à bien cette vengeance, ce qui contraste avec la pureté virginale de ses traits, et la représente comme un ange déchu. Devenue froide et inhumaine, Geum-ja cherche la rédemption dans sa vengeance, mais elle se rendra compte, trop tard, que la rédemption dans cette voie ne peut être qu’illusoire. Et que l’expiation d’une faute est sans fin… Que la lumière ne revient pas de cette façon…

Toutes les scènes se déroulant au sein de la prison sont empreintes d’un humour à froid typique du cinéaste et parfois d’une très grande cruauté, Park Chan-wook prenant bien soin d’identifier toutes les détenues et leurs crimes (le nom de chacune des incarcérées s’affiche en toute lettre sur l’écran), afin de montrer que ces femmes sont des êtres de chair et de sang.

Durant cette période, notre héroïne se montre petit à petit d’une froideur et d’une cruauté sans équivalent, extrêmement calculatrice, malgré l’image respectable et angélique (comme son physique) qu’elle essaie de donner à son entourage et son soi-disant chemin vers la pénitence (notamment exprimée par la scène où la tête de Geum-ja, dans sa case, est entourée d’une lumière artificielle l’apparentant à un ange qui aurait trouvé la lumière), pénitence qu’elle ne cessera de bafouer.

L’entrée en scène de sa fille, adoptée à son incarcération par des parents australiens et ne parlant qu’anglais, fait contrepoids à l’âme complètement asséchée et la violence intérieure de Geum-ja et permet à celle-ci de faire état d’un peu d’humanité, hélas pas suffisamment pour la faire renoncer à cette vengeance insensée qui est devenue sa seule raison de vivre et peut-être le seul moyen de sa rédemption (du moins le croit-elle…) pour expier ses fautes. Comme le dit elle-même Geum-ja à sa fille : « A petit péché, petite expiation et à grand péché, grande expiation ».

A ce titre, une scène est particulièrement remarquable entre Geum-ja et sa fille : elle a lieu lorsque Geum-ja, qui a à sa merci le véritable coupable du crime, le professeur Baek (interprété par un très convaincant Choi Min-sik, le héros de Old boy et du superbe Ivre de femmes et de peinture de Im Kwon-taek), pour lequel elle a été condamnée, lit à haute voix un lettre écrite en anglais par sa fille. Cette scène, en split-screen, met au même niveau le sentiment de vengeance que Geum-ja éprouve envers Mr Baek et le sentiment de vengeance qui anime la petite fille envers sa mère, démontrant que le sentiment de vengeance à tous les niveaux est un fardeau inutile qui ne sert qu’à empoisonner et détruire des vies humaines et qui est hélas un cercle vicieux et sans fin, encore une fois comme dans la tragédie grecque.

Malgré ce sursaut d’humanité, la vengeance de Geum-ja est inéluctable et va déboucher sur une scène impressionnante, l’une des plus longues et des plus atroces que le cinéma nous ait donnée, d’une violence physique et psychologique absolument inouïe. Une scène qui donne le vertige, voire la nausée au spectateur et qui prouve, par l’absurde, l’inutilité de la vengeance et le cercle vicieux et infini qui en découle : c’est la scène où Geum-ja, qui a renoncé à tuer de ses mains Monsieur Baek, coupable de multiples meurtres d’enfants, réunit tous les parents des victimes et les pousse à participer activement au meurtre du véritable coupable, Monsieur Baek donc.

Park atteint ici un point de non-retour qui révulse littéralement le spectateur puisqu’il l’oblige à suivre ce meurtre atroce et pensé, construit et prémédité de bout en bout par Geum-ja. C’est d’ailleurs une séquence qui peut paraître très embarrassante par son ambiguité, mais qui possède un impact certain.

Cela dit, que le spectateur ne se trompe pas (surtout s’il se remémore les deux précédents films du cinéaste) : l’excès, la démesure et la monstruosité de cette mise à mort, pensée et mise en scène par Geum-ja, prouve clairement par l’absurde le grotesque de la situation et par là-même l’inutilité de tout sentiment de vengeance. D’une barbarie impressionnante, cette scène culmine dans le fait que Geum-ja oblige Monsieur Baek à écouter, sans droit de réponse, sa sentence de mort. Un par un, les parents vont le blesser à l’arme blanche, pour que chaque crime qu’il a commis soit expié et jusqu’à ce que mort s’ensuive. D’ailleurs, lorsque ceux-ci versent dans un seau tout le sang répandu dans cette mascarade sur le plastique protégeant le sol, ce sang n’en finit pas de couler, car c’est non seulement le sang de Monsieur Baek, mais aussi le sang des parents devenus bourreaux.

En outre, la scène suivante, dans laquelle Geum-ja (enfin démaquillée, mais loin d’être purifiée) se trouve en présence du fantôme du petit garçon qu’elle n’a pas tué mais pour le meurtre duquel elle a été condamnée, celui-ci lui cloue littéralement le bec, la laissant réfléchir à la monstruosité de son acte. Celui-ci était-il nécessaire ? La question reste donc en suspens…

En tout cas, ce partage de la vengeance est particulièrement odieux, d’autant plus que Geum-ja, comme l’exprime la voix off appartenant à sa fille, a utilisé les parents des victimes comme des instruments, à ses propres fins, et les a même payés pour cela. Le scène suivante du partage du gâteau servant à célébrer l’exécution de Monsieur Baek fait évidemment écho à ce partage de la vengeance.

Mais le sentiment d’expiation a perdu toute saveur, toute signification, les parents et Geum-ja restant complètement repliés sur eux-mêmes, inertes. La rédemption tant recherchée est en effet loin d’être au rendez-vous… Non, la libération de l’âme n’a pas eu lieu. Non, la rédemption n’a pas été atteinte par ce crime abject. Et non, Geum-ja n’a pas expié. Elle n’aura jamais fini d’expier et devra porter à tout jamais ce crime comme un fardeau. Comme elle le dit d’ailleurs elle-même dès la première rencontre avec sa fille, leur séparation sera sa croix.

Pourtant, un léger espoir, malgré tous les évènements, survit. En effet, la rancune de sa fille à l’égard de Geum-ja semble s’être amenuisée. La scène finale, qui se déroule sous la neige purificatrice, où Geum-ja et sa fille sont réunies, sans doute une dernière fois avant le départ de celle-ci pour l’Australie, laisse un sentiment incertain, mais peut-être un début de paix… Cette paix que le crime monstrueux de Monsieur Baek n’aura pas permis d’atteindre, l’amour de sa fille pourra peut-être la lui donner…Et le spectateur interprètera ces adieux selon sa sensibilité…

Au final, Lady vengeance conclut en beauté la trilogie de Park Chan-wook. C’est le plus radical et le plus heurté des trois films, le moins aimable aussi car le plus ambigu, patchwork de scènes étranges, surréalistes, intimistes, violentes et choquantes, mais qui démontre le savoir-faire étonnant d’un cinéaste qui n’aime rien de mieux que cultiver l’ambiguité et qui finit de nous prouver l’extrême complexité du sentiment de vengeance. La dualité entre bien et mal, ange et démon, péché et expiation, amour et haine a rarement été aussi malmenée, le personnage de Geum-ja étant une parfaite incarnation de tous ces sentiments ambivalents, ange lumineux et noir, souvent contradictoire, complètement schizophrène, comme le film, mais surtout ange déchu qui cherche par tout moyen une rédemption qui ne peut être qu’illusoire.

Lady vengeance demeure un choc émotionnel unique, une expérience limite et douloureuse sur le fil du rasoir qui n’en finit pas d’interroger le spectateur sur les contradictions du monde. C’est un fascinant cinéma de l’excès, qui confirme que Park Chan-wook est un des cinéastes contemporains les plus excitants, mais non exempt d’une certaine ambiguité morale.

Le cinéaste sud-coréen a depuis changé de voie et a offert en 2007 un très intéressant Je suis un cyborg, film étrange, inégal mais attachant. Il est actuellement en train de tourner un film de vampires, Thirst, que j’attends donc avec une certaine impatience…