A_history_of_violence

Réalisé par David Cronenberg
Titre original : A history of violence
Année : 2005
Origine : Etats-Unis
Durée : 96 minutes
Avec : Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris, William Hurt, Ashton Holmes, Peter MacNeill, Stephen MacHattie, Greg Bryk,...

Fiche IMDB

Résumé : Tom Stall, un père de famille à la vie paisiblement tranquille, abat dans un réflexe de légitime défense son agresseur dans un restaurant. Il devient alors un personnage médiatique, dont l'existence est dorénavant connue du grand public. Alors qu'il essaie de retrouver une vie normale loin des feux de l'actualité, un certain Carl Fogarty débarque convaincu d'avoir reconnu en Tom celui avec qui il a eu autrefois de violents démêlés...


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'en entreprendre la lecture.

Après le mystérieux et introspectif Spider, réalisé en 2002 et avec Ralph Fiennes, le grand cinéaste canadien David Cronenberg (auteur des cultissimes Videodrome en 1982 ou encore Faux semblants en 1988) met en scène A history of violence, qui se présente de prime abord comme un thriller de facture classique, genre nouveau pour Cronenberg.

Ce film est d’ailleurs une commande, mais Cronenberg transforme celle-ci en une œuvre personnelle fidèle à ses obsessions, à savoir traquer l’inconnu en nous.

Dès la première scène, magistral plan-séquence qui nous présente deux hommes mystérieux en train de se parler, tout est déjà dit : sous l'apparence tranquille et calme de la scène, une menace sourde se fait sentir, provoquant un certain malaise qui se confirmera par une conclusion brutale et sans concession, tétanisant le spectateur.

A history of violence est tout à l'image de cette impressionnante scène : Cronenberg va traquer la bête qui est en chacun de nous. Un peu comme chez David Lynch ou Dario Argento, mais de manière différente, Cronenberg nous dit que les apparences sont trompeuses ; que personne n'est ce qu'il paraît être et que l'être humain est beaucoup plus complexe. D’ailleurs, sous l’apparence classique mais trompeuse du thriller, le réalisateur offre un film d'une noirceur abyssale qui transgresse de l’intérieur les codes du genre et réfléchit sur la notion-même de violence.

Le cinéaste canadien prend son temps pour nous décrire la vie d'un couple modèle américain (formidablement interprété par Viggo Mortensen, fiévreux et ambigu, et Maria Bello, complètement habitée), parents de deux enfants. Le spectateur est d'autant plus surpris, voire terrifié, par la violence et la brutalité du geste de Tom (Mortensen) envers les deux truands, qui claque comme un uppercut. Ce geste va entraîner un nombre incalculable de conséquences tragiques qui vont complètement dérégler la mécanique de la cellule familiale.

Le style de Cronenberg est sans fioriture, sec et brutal, notamment dans ses scènes de violence, ce qui rompt avec la violence souvent chorégraphiée et donc abstraite des films aujourd'hui. En outre, Cronenberg n'a pas peur de distiller un humour très noir, ce qui peut surprendre mais permet en même temps de casser quelque peu le ton très sombre du film, incluant ainsi une certaine distance du cinéaste par rapport au métrage. Par ailleurs, après la première scène de violence avec Tom, le film va jouer sur la surenchère, s’enfonçant inexorablement dans la spirale infernale de la violence, les scènes de violence suivantes devenant de plus en plus brutales et sèches.

Mais c’est surtout la violence contenue en Tom qui va avoir des répercussions terribles sur sa famille, sur sa femme en premier lieu qui se demande si elle n'a pas épousé un monstre mais aussi sur son fils, garant de la non-violence qui va finir par y tomber. Connaît-on vraiment les gens ? Peut-on faire table rase de son passé ? Peut-on lutter contre sa part sombre ? La violence est-elle héréditaire ? Tout est-il pardonnable ? Voici les questions fondamentales que pose A history of violence, tout en gardant le style fluide d'un thriller nerveux.

A ce titre, les deux scènes de sexe entre Tom et son épouse sont particulièrement intéressantes, loin d'être complaisantes ou inutiles. La première montre Maria Bello déguisée en pom-pom girl, excitant dans cette tenue le désir de Tom. Cette mise en scène du fantasme est gaie, sensuelle, chaude et parfaitement tranquille, le couple redevenant à cet instant un couple d'adolescents. En revanche, la deuxième scène de sexe dans l'escalier est beaucoup plus brutale et violente. C'est le désir bestial qui domine, prenant le pas sur la mise en scène douce du fantasme innocent de la première scène, ce qui est d’ailleurs peut-être un autre fantasme, totalement opposé au premier ? Cette deuxième scène apparente presque la scène à un viol, mais qui serait consenti, à l’instar de la séquence de Les chiens de paille (1971) de Sam Peckinpah, film dans lequel l'épouse de Dustin Hoffman interprétée par la belle Susan George se fait violer, mais où le spectateur se met à douter fortement de sa conduite et en vient à se demander si cette jeune femme aguicheuse n’a pas mérité ce qu’on lui inflige….

Il apparaît en fait clairement que les deux scènes précitées sont les deux faces d'une même médaille, tout comme l'apparente gentillesse de Tom qui peut se transformer en un instant en une formidable machine à tuer. Au final, A history of violence est un film purement cronenbergien, mais non dénué d'un certain humour, notamment par la sécheresse des scènes de violence limite gore. A ce titre, il faut absolument voir la scène dans laquelle le frère de Tom, le truand interprété génialement par le grand William Hurt, se fait mettre littéralement à la porte de chez lui ! Séquence hilarante et pourtant d'une très grande cruauté.

Enfin, la magistrale scène finale montre Tom (ou Joey) qui rentre à la maison et se retrouve face à sa femme et ses deux enfants. Cette scène est totalement muette, ne jouant que sur le jeu de regards. Et pourtant, le spectateur comprend tout, acceptant de pardonner à Tom-Joey, tout comme sa famille le fait. Cependant, malgré ce pardon, un malaise plane encore et nous poursuit longtemps après la vision du film.

En tout cas, Cronenberg donne une nouvelle fois la pleine mesure de son immense talent, jouant magistralement avec les zones d'ombre l’ambiguité en chacun de nous, et sa capacité incroyable à se renouveler, tout en restant fidèle à sa thématique. A history of violence est l’œuvre d’un cinéaste maîtrisant pleinement sa mise en scène et l’adaptant parfaitement au sujet du film. C’est un film qui s’impose par son évidence et sa limpidité, souvent jubilatoire, parfois très drôle mais non dénué de profondeur, laissant planer un malaise constant dans la tête du spectateur.

Cronenberg prouve par ce film qu'il reste bel et bien l'un des plus grands cinéastes contemporains, aujourd'hui au sommet de son art. Il a d’ailleurs retrouvé Viggo Mortensen pour son dernier film à ce jour, le tout aussi réussi Les promesses de l’ombre (2007) où il subvertit une nouvelle fois les codes du thriller, cette fois-ci mafieux, pour les intégrer à son univers.