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31 mars 2009

Quatre nuits avec Anna de Jerzy Skolimowski

quatrenuitsRéalisé par Jerzy Skolimowski
Année : 2008
Origine : Pologne
Avec : Artur Steranko, Kinga Preis
Durée : 87 minutes

FICHE IMDB

Résumé : Un homme espionne pendant quatre nuits sa voisine dont il est épris.

Réalisé par le polonais Jerzy Skolimovski (auteur de films tels que Le départ ; Deep end ; Travail au noir), Quatre nuits avec Anna est un film intimiste.

Il met en scène Léon, un homme qui a assisté au viol d'une jeune femme, Anna P. Ayant téléphoné à la police pour signaler ce viol, Léon a été incarcéré, ayant été considéré comme le coupable. Pourtant, il n'en n'est rien. Et ce qui est arrivé à Léon en prison est loin d'être sympathique. Tous ces événements, on les apprend progressivement par le biais de flashbacks qui sont quelque peu perturbants mais qui rendent bien compte des enjeux du film. Le réalisateur indique clairement de la sorte que Léon est une victime dans cette société. Son seul reproche est son incapacité à réagir.

Le départ du film montre Léon qui observe sa voisine, Anna. Pour cela, il se situe près d'un incinérateur où il travaille. Sa vie est particulièrement morne. Et ses conditions de vie et d'hygiène sont très limites. Léon ne mange et boit selon un rythme qui répond au rythme de vie d'Anna.

En fait, Léon est obsédé par sa voisine. Depuis qu'il a assisté à ce viol, étrangement il est tombé amoureux de cette jeune femme. Mais Léon n'est pas pour autant un pervers. Cet homme timide, qui ne dit quasiment rien (le film comprend d'ailleurs peu de paroles), ne cherche qu'à être auprès d'Anna. Il ne lui veut aucun mal.
Lorsque celle-ci sera endormi, Léon va s'introduire chez elle. A aucun moment, Léon a des idées malveillantes. D'ailleurs, chacun de ses passages donne lieu à des scènes tout à la fois drôles et pathétiques. Léon ne fait qu'observer une femme qu'il aime. Selon les circonstances, pour ne pas se faire remarquer, il se planque sous le lit ou alors il se dépêche de rentrer chez lui, c'est-à-dire juste en face de sa voisine.

L'acteur qui joue le rôle de Léon est vraiment très bon ; il donne vie à son personnage. Il est très crédible dans le rôle difficile qu'il interprète à l'écran.
On appréciera la scène de l'anniversaire d'Anna que tente de se réapproprier Léon. A tel point que Léon achète une bague à Anna qu'il lui mettra au doigt lors d'un de ses passages. Léon est en fait dans son monde. Il pense qu'il fait partie de la vie d'Anna.

Si tout cela est très excessif, c'est tout de même caractéristique d'une société où les gens se sentent cruellement seuls et doivent faire avec leur solitude. D'ailleurs, Anna n'est-elle pas elle-même seule ?
Le film de Jerzy Skolimowski n'est pas d'un accès très facile. Surtout, l'ambiance du film est assez pesante. Les endroits où se déroule l'action sont des paysages peu accueillants. Il ne semble y avoir aucune vie là-dedans. On se croirait dans des lieux post-seconde guerre mondiale.

Et pour en ajouter un peu plus, le réalisateur polonais filme souvent des paysages froids, et de nuit. Car une grande partie de l'action se déroule dans une quasi obscurité. Léon vient souvent voir la femme qu'il aime, muni d'une lampe.
Le constat que dresse Jerzy Skolimowski n'est pas vraiment des plus réjouissants. D'autant que l'on sait, et Anna elle-même lorsqu'elle assistera au deuxième jugement de Léon, que celui-ci n'est pas coupable.

Oui mais voilà, comme souvent, on s'en prend aux faibles, à ceux qui ne peuvent pas se défendre. Le portrait que fait le réalisateur polonais de la justice est sans équivoque. Il en va de même de la police dont l'objectivité est des plus conternantes.

Au final, Quatre nuits avec Anna est un film d'amour, mais malheureusement il s'agit d'un amour unilatéral. La timidité de Léon fait que celui-ci n'osera jamais aller vers cette femme qui semble être son unique raison de vivre.

Mélange de Kafka (dans ce récit étrange où tous les événements semblent aller contre Léon qui est la victime au sein de ce système) et de Kieslowksi (dans l'incapacité du voyeur à dire qu'il aime sa voisine, ce que fera pourtant Léon mais ça sera trop tard), Quatre nuits avec Anna est un film d'auteur bien mis en scène mais qui ne plaîra pas à tout le monde. A voir en connaissance de cause.

Posté par nicofeel à 09:02 - Drame - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 mars 2009

The duchess de Saul Dibb

duchessRéalisé par Saul Dibb
Année : 2008
Origine : Royaume-Uni
Avec : Keira Knightley, Ralph Fiennes, Charlotte Rampling...
Durée : 110 minutes

FICHE IMDB

Résumé : La vie d'une duchesse, mariée à un homme qui ne l'aime et éprise d'un autre.

Réalisé par l'anglais Saul Dibb, The duchess est un drame romanesque en costumes. Adaptation d'un roman (qui se base sur des faits réels) d'Amanda Foreman devenu un best-seller Outre-Manche, The duchess raconte l'histoire d'une femme, Georgiana Spencer (Keira kgnightley) qui s'est mariée très jeune avec le duc de Devonshire (Ralph Fiennes). Ne pouvant donner des enfants mâles à son époux, elle doit faire avec les relations extra-conjugales de ce dernier. Pour tenter de vivre sa vie, elle s'engage en politique où elle soutient la candidature de Charles Grey, jeune homme du parti libéral qu'elle a connu quelques années plus tôt.

The duchess est un film qui retrace parfaitement l'ambiance et les moeurs de l'Angleterre du XVIIIème siècle. Et pas seulement en raison des costumes, des beaux décors et de la musique classique (du Beethoven, du Bach, du Vivaldi) que l'on entend tout au long du film. The duchess évoque parfaitement la société anglaise de cette époque où la liberté est extrêmement limitée.
La liberté est unilatérale : l'homme a tous les droits. La femme n'existe que par rapport à l'homme. La femme est avant tout celle qui va porter en elle la descendance de l'homme.

Le personnage peu sympathique du duc de Devonshire (incarné par un Ralph Fiennes aux antipodes des rôles romantiques qu'il interprète habituellement) est à ce propos un pur produit de son époque. Il ne s'est marié et ne souhaite qu'une chose de son épouse : qu'elle lui donne une descendance, mâle de surcroît. Dès ses premiers minutes, le film fait état d'une sorte de pacte qui est conclu entre le duc de Devonshire et la mère de Georgiana (jouée par Charlotte Rampling). Cette dernière s'engage oralement à ce que sa fille donne un fils au duc de Devonshire. C'est la condition pour que le mariage ait lieu. Dans cet entretien qui dénote des personnages d'une extrême froideur où le sentiment n'a pas sa place, la mère de Georgiana se porte garante de sa fille.

Et le film va s'attacher à nous étayer cette idée d'une société où la femme n'existe que par rapport à l'homme. Pourtant, à l'instar de son personnage d'Elizabeth Bennet dans Orgueil et préjugés (très beau film de Joe Wright), Keira Knightley incarne une femme qui cherche l'amour et qui est éprise de liberté.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle elle participe activement à la campagne du jeune Charles Grey (joué par un Dominic Cooper un peu fallot). Georgiana est d'ailleurs très lucide sur la notion de liberté, comme lorsqu'elle s'adresse pour la première fois au libéral mister Fox. Dans un discours d'une grande justesse, elle lui demande ce qu'est la liberté si tout le monde n'y a pas droit. Elle prend l'exemple du droit de vote qui est limité. Elle met cet exemple en parallèle avec celui d'un mort : un homme mort peut-il être moyennement mort ?

Si le parti libéral, alors parti d'opposition, n'est que pour une ouverture moyenne sur le droit de vote (auquel n'ont par exemple pas accès les femmes), on comprend aisément pourquoi la révolution (qui n'a pas encore eu lieu en France) est tant attendue par certains, notamment en Angleterre.
Avant cela, le duc de Devonshire peut continuer à profiter de son statut, qui fait de lui un homme riche et influent. En étant un homme, il s'autorise des choses qu'il refuse à sa femme. Ainsi, il lui impose la présence de sa maîtresse dans la demeure familiale. A contrario, la duchesse ne peut ni coucher ni même seulement voir l'homme qu'elle aime et qui l'aime. Une des réussites du film tient au déchirement provoqué par cette histoire d'amour impossible.

La duchesse se bat contre cette injustice mais face à cette société où les convenances sont primordiales et où l'homme est omnipotent, elle ne peut pas faire grand chose.
Il n'est pas déraisonnable de faire un parallèle entre la situation de la duchesse et celle de la princesse Lady Diana. En effet, l'une et l'autre ont dû vivre aux côtés d'un homme qu'elles n'aiment pas et qui ne les aiment pas. Par ailleurs, elles ont dû supporter une situation d'adultère qui est devenue quasiment naturelle. Ainsi, elles ont dû subir le même destin tragique (sans compter pour la duchesse de Devonshire des fausses couches, un viol de la part de son époux ou encore un enfant abandonné). En revanche, ces deux femmes étaient adorées à leurs époques respectives par le peuple. En somme, ce n'est pas forcément un hasard si Georgiana est l'arrière-arrière-arrière-grand-tante de Lady Di.

Comme Lady Diana, Georgiana devient l'héroïne bien malgré elle d'une véritable tragédie. Le film retranscrit parfaitement le côté très conservateur d'une Angleterre où le raison prend inmanquablement le pas sur les sentiments. De son côté, Keira Knightley continue à interpréter avec force des rôles de femmes au destin tragique, comme cela avait déjà été le cas dans le très réussi Reviens-moi de Joe Wright, sorti sur les écrans au début de l'année 2008. Aux côtés de Keira Knightley, on retrouve dans le film La duchesse un Ralph Fiennes dans un rôle peu enviable. Il interprète un homme qui n'a rien pour lui sur le plan humain. Il n'a de sentiment pour personne et il ne s'intéresse à rien de particulier, hormis son idée fixe d'avoir comme descendance des enfants mâles. Cependant, le personnage joué par Ralph Fiennes est bien le personnage dominant car il possède deux facteurs qui sont essentiels à cette époque : c'est un homme et il est riche. Ralph Fiennes est de son côté parfaitement crédible dans le rôle de cet homme égocentrique, lequel est représentatif des mentalités de cette période de l'Histoire.

Au final, The duchess est un drame humain bien réalisé qui bénéficie, outre d'un scénario compétent, d'une distribution solide, de beaux décors et d'une BO en parfaite adéquation avec le film. Ce film a par ailleurs gagné l'oscar des meilleurs costumes. T

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18 mars 2009

A history of violence de David Cronenberg

A_history_of_violence

Réalisé par David Cronenberg
Titre original : A history of violence
Année : 2005
Origine : Etats-Unis
Durée : 96 minutes
Avec : Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris, William Hurt, Ashton Holmes, Peter MacNeill, Stephen MacHattie, Greg Bryk,...

Fiche IMDB

Résumé : Tom Stall, un père de famille à la vie paisiblement tranquille, abat dans un réflexe de légitime défense son agresseur dans un restaurant. Il devient alors un personnage médiatique, dont l'existence est dorénavant connue du grand public. Alors qu'il essaie de retrouver une vie normale loin des feux de l'actualité, un certain Carl Fogarty débarque convaincu d'avoir reconnu en Tom celui avec qui il a eu autrefois de violents démêlés...


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'en entreprendre la lecture.

Après le mystérieux et introspectif Spider, réalisé en 2002 et avec Ralph Fiennes, le grand cinéaste canadien David Cronenberg (auteur des cultissimes Videodrome en 1982 ou encore Faux semblants en 1988) met en scène A history of violence, qui se présente de prime abord comme un thriller de facture classique, genre nouveau pour Cronenberg.

Ce film est d’ailleurs une commande, mais Cronenberg transforme celle-ci en une œuvre personnelle fidèle à ses obsessions, à savoir traquer l’inconnu en nous.

Dès la première scène, magistral plan-séquence qui nous présente deux hommes mystérieux en train de se parler, tout est déjà dit : sous l'apparence tranquille et calme de la scène, une menace sourde se fait sentir, provoquant un certain malaise qui se confirmera par une conclusion brutale et sans concession, tétanisant le spectateur.

A history of violence est tout à l'image de cette impressionnante scène : Cronenberg va traquer la bête qui est en chacun de nous. Un peu comme chez David Lynch ou Dario Argento, mais de manière différente, Cronenberg nous dit que les apparences sont trompeuses ; que personne n'est ce qu'il paraît être et que l'être humain est beaucoup plus complexe. D’ailleurs, sous l’apparence classique mais trompeuse du thriller, le réalisateur offre un film d'une noirceur abyssale qui transgresse de l’intérieur les codes du genre et réfléchit sur la notion-même de violence.

Le cinéaste canadien prend son temps pour nous décrire la vie d'un couple modèle américain (formidablement interprété par Viggo Mortensen, fiévreux et ambigu, et Maria Bello, complètement habitée), parents de deux enfants. Le spectateur est d'autant plus surpris, voire terrifié, par la violence et la brutalité du geste de Tom (Mortensen) envers les deux truands, qui claque comme un uppercut. Ce geste va entraîner un nombre incalculable de conséquences tragiques qui vont complètement dérégler la mécanique de la cellule familiale.

Le style de Cronenberg est sans fioriture, sec et brutal, notamment dans ses scènes de violence, ce qui rompt avec la violence souvent chorégraphiée et donc abstraite des films aujourd'hui. En outre, Cronenberg n'a pas peur de distiller un humour très noir, ce qui peut surprendre mais permet en même temps de casser quelque peu le ton très sombre du film, incluant ainsi une certaine distance du cinéaste par rapport au métrage. Par ailleurs, après la première scène de violence avec Tom, le film va jouer sur la surenchère, s’enfonçant inexorablement dans la spirale infernale de la violence, les scènes de violence suivantes devenant de plus en plus brutales et sèches.

Mais c’est surtout la violence contenue en Tom qui va avoir des répercussions terribles sur sa famille, sur sa femme en premier lieu qui se demande si elle n'a pas épousé un monstre mais aussi sur son fils, garant de la non-violence qui va finir par y tomber. Connaît-on vraiment les gens ? Peut-on faire table rase de son passé ? Peut-on lutter contre sa part sombre ? La violence est-elle héréditaire ? Tout est-il pardonnable ? Voici les questions fondamentales que pose A history of violence, tout en gardant le style fluide d'un thriller nerveux.

A ce titre, les deux scènes de sexe entre Tom et son épouse sont particulièrement intéressantes, loin d'être complaisantes ou inutiles. La première montre Maria Bello déguisée en pom-pom girl, excitant dans cette tenue le désir de Tom. Cette mise en scène du fantasme est gaie, sensuelle, chaude et parfaitement tranquille, le couple redevenant à cet instant un couple d'adolescents. En revanche, la deuxième scène de sexe dans l'escalier est beaucoup plus brutale et violente. C'est le désir bestial qui domine, prenant le pas sur la mise en scène douce du fantasme innocent de la première scène, ce qui est d’ailleurs peut-être un autre fantasme, totalement opposé au premier ? Cette deuxième scène apparente presque la scène à un viol, mais qui serait consenti, à l’instar de la séquence de Les chiens de paille (1971) de Sam Peckinpah, film dans lequel l'épouse de Dustin Hoffman interprétée par la belle Susan George se fait violer, mais où le spectateur se met à douter fortement de sa conduite et en vient à se demander si cette jeune femme aguicheuse n’a pas mérité ce qu’on lui inflige….

Il apparaît en fait clairement que les deux scènes précitées sont les deux faces d'une même médaille, tout comme l'apparente gentillesse de Tom qui peut se transformer en un instant en une formidable machine à tuer. Au final, A history of violence est un film purement cronenbergien, mais non dénué d'un certain humour, notamment par la sécheresse des scènes de violence limite gore. A ce titre, il faut absolument voir la scène dans laquelle le frère de Tom, le truand interprété génialement par le grand William Hurt, se fait mettre littéralement à la porte de chez lui ! Séquence hilarante et pourtant d'une très grande cruauté.

Enfin, la magistrale scène finale montre Tom (ou Joey) qui rentre à la maison et se retrouve face à sa femme et ses deux enfants. Cette scène est totalement muette, ne jouant que sur le jeu de regards. Et pourtant, le spectateur comprend tout, acceptant de pardonner à Tom-Joey, tout comme sa famille le fait. Cependant, malgré ce pardon, un malaise plane encore et nous poursuit longtemps après la vision du film.

En tout cas, Cronenberg donne une nouvelle fois la pleine mesure de son immense talent, jouant magistralement avec les zones d'ombre l’ambiguité en chacun de nous, et sa capacité incroyable à se renouveler, tout en restant fidèle à sa thématique. A history of violence est l’œuvre d’un cinéaste maîtrisant pleinement sa mise en scène et l’adaptant parfaitement au sujet du film. C’est un film qui s’impose par son évidence et sa limpidité, souvent jubilatoire, parfois très drôle mais non dénué de profondeur, laissant planer un malaise constant dans la tête du spectateur.

Cronenberg prouve par ce film qu'il reste bel et bien l'un des plus grands cinéastes contemporains, aujourd'hui au sommet de son art. Il a d’ailleurs retrouvé Viggo Mortensen pour son dernier film à ce jour, le tout aussi réussi Les promesses de l’ombre (2007) où il subvertit une nouvelle fois les codes du thriller, cette fois-ci mafieux, pour les intégrer à son univers.

Posté par locktal à 10:41 - Policier, film noir - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 mars 2009

Hunger de Steve McQueen

hungerRéalisé par Steve Mc Queen
Année : 2008
Origine : Royaume-Uni
Avec : Michael Fassbender, Liam Cunningham, Stuart Graham
Durée du film : 100 minutes

FICHE IMDB


Résumé : La célèbre grève de la faim du prisonnier Bobby Sands, en 1981 pour faire entendre ses droits.

Réalisé par l'anglais Steve McQueen (un homonyme du célèbre acteur), Hunger a été présenté cette année à Cannes. Le cinéaste y a obtenu la Caméra d'Or du meilleur premier film. Bruno Dumont, le président du jury de la sélection de la Caméra d'Or, avait alors évoqué « la naissance d'un très grand metteur en scène, d'une grande puissance ».
Bruno Dumont ne s'est pas trompé. Hunger est un film brillamment mis en scène et qui se révèle particulièrement marquant.

Se basant sur des faits réels, Hunger raconte les conditions de détention de membres de l'IRA, dans la prison de Maze en Irlande du Nord, en 1981. Le récit se focalise sur la personne de Bobby Sands, républicain à qui on refusait le statut de prisonnier politique. Le film raconte ses conditions de vie en prison. Et sur ce plan le film est vraiment très cru. On nous montre des hommes qui sont traités comme des bêtes. Hunger ne peut que révolter le spectateur devant tant d'inhumanité.
On voit ces hommes qui sont en prison qui refusent de porter des habits de prisonniers et qui se retrouvent nus avec comme seul moyen de se protéger du froid (le film se déroule en hiver, avec de la neige visible pendant les rares moments où l'on voit l'extérieur de la prison) une unique couverture. Les cellules de ces prisons sont encore plus révoltantes. Elle sont petites et particulièrement dégouttantes. On demeure circonspect de voir que ces hommes emprisonnés doivent faire leurs peines, qui vont de 6 à 12 ans (cas de Bobby Sands), dans ces cellules. En plus, niveau intimité, c'est plus que limité, avec chaque cellule qui est habitée par deux personnes.

Dans ces conditions, la notion de respect de l'homme est bien loin d'être présente. Où sont les droits de l'homme dans tout ça ? Ils sont tout simplement baffoués comme le prouvent les moments où les prisonniers sont tabassés par les gardiens ou le moment où ils sont forcés de prendre un bain, lequel bain donne l'impression que l'on lave non pas des hommes mais des animaux.

Le film de Steve McQueen a évidemment une connotation politique. Si le personnage de Margareth Thatcher n'apparaît jamais à l'écran, en revanche on entend sa voix à deux reprises qui évoque son intransigeance. Le premier Ministre britannique ne souhaite pas accéder à la seule chose qui reste à ces hommes, c'est-à-dire leurs idéaux. Madame Thatcher ne veut pas reconnaître à ces hommes le statut de prisonniers politiques. Or, qu'ont fait de mal ces hommes ? Il n'est nullement prouvé qu'ils se soient livrés personnellement à des meurtres ou à des actes de terrorisme.

Surtout, au-delà de ces considérations politiques, le film Hunger pose des questions en terme de morale. Ainsi, dès le début du film, Steve McQueen filme de manière quasi clinique un surveillant de prison depuis son réveil le matin chez lui jusqu'à son entrée en fonction à la prison. Comme on le verra plus tard dans le film, cet homme agit comme une brute, n'hésitant pas à tabasser des prisonniers, notamment pour leur couper les cheveux. On comprendra dès lors la vie morne, déshumanisée et les remords de cet homme qui se blesse continuellement aux mains pour se calmer. Il se condamne lui-même d'une certaine façon.

La notion de morale est également présente lorsque l'on voit à un moment des policiers arriver en renfort dans la prison et qui se mettent à tapper sur des prisonniers. Le cadrage de Steve McQueen est bien réalisé puisque dans la même scène, on a l'impression que l'écran est coupée en deux (split-screen) avec d'un côté des policiers brutaux et de l'autre ce jeune policier qui a mis peu de temps pour perdre ses idéaux et qui se met à pleurer devant tant d'injustice. Car comment servir l'ordre et la justice lorsqu'on donne aux policiers des ordres injustes ? Surtout, comment ces personnes peuvent accepter sans broncher de commettre des actes indignes ?

Le réalisateur Steve McQueen offre un film sans concession où il pointe du doigt les comportements inadmissibles de ces policiers. Mais il n'en fait pas un cas général, comme l'idée de montrer ce jeune policier qui refuse d'entrer dans un tel système.
Mais la force du film n'en reste pas là. Dans toute sa deuxième partie, on va avoir droit aux derniers jours de Bobby Sands qui a décidé, avec près de 75 autres prisonniers, de débuter une grève de la faim, tant qu'on ne leur aura pas reconnu le statut de prisonniers politiques. Cette grève a comme originalité de débuter avec une personne et d'être suivie par une autre personne 15 jours plus tard. Ainsi, la grève peut durer des mois avec la survenance progressive de morts pour tenter d'infléchir la position du gouvernement britannique.

C'est Bobby Sands qui explique cette manière d'agir dans le film à un prêtre dans un entretien très marquant où toutes les motivations de cet homme sont clairement évoquées. Dans cet entretien qui prend des allures de discours funèbre, les notion de morale, de suicide, de choix, d'idéal, sont mises en avant. Le personnage de Bobby Sands acquiert un statut quasi christique. D'ailleurs, la suite du film, qui montre sa grève de la faim, tend à étayer cette idée. Ainsi, on assiste aux 66 jours de grève de la faim de Bobby Sands.

Le cinéaste Steve McQueen filme la lente agonie de Bobby Sands qui se caractérise par une perte de poids très importante, par une fatigue excessive, par une perte progressive de l'usage des sens, par la survenance d'horribles blessures sur tout le corps. Bobby Sands terminera d'ailleurs ses derniers jours dans un lit avec des docteurs qui se relaient jour et nuit pour l'assister dans son quotidien. On ne pourra que saluer l'incroyable performance d'acteur de Michael Fassbender (vu récemment dans le marquant Eden lake) qui a dû faire un sacré travail sur le plan physique, quand on voit la dégénérescence physique du personnage qu'il interprète à l'écran.

Pour terminer, saluons également le fait que Steve McQueen n'omet pas dans son film de signaler que ces grèves de la faim, qui vont s'achever pour certaines par des morts, ont des répercussions autres que politiques. En effet, à plusieurs reprises, les prisonniers sont visités. Ils ont chacun une famille ou des amis qui pensent à eux. Leurs conditions de détention, leurs choix de faire cette grève de la faim sont donc d'autant plus des crèves-coeur.

Au final, Hunger de Steve McQueen est un film difficilement supportable par ce qu'il montre à l'écran mais il s'agit d'une oeuvre brillante à tous points de vue.

Posté par nicofeel à 08:35 - Drame - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

04 mars 2009

L'enfant de Luc et Jean-Pierre Dardenne

L_enfant Réalisé par Luc et Jean-Pierre Dardenne
Titre international : The child
Année : 2005
Origine : Belgique
Durée : 95 minutes
Avec : Jérémie Rénier, Déborah François, Jérémie Ségard, Fabrizio Rongrone, Olivier Gourmet, Anne Gerard, Bernard Marbaix,...

Fiche IMDB

Résumé : Bruno, 20 ans, et Sonia, 18 ans, vivent de l'allocation perçue par la jeune fille et des larcins commis par le garçon et sa bande. Sonia vient de donner naissance à Jimmy, leur enfant. L'insouciant Bruno doit alors apprendre à devenir père, lui qui jusqu'alors ne se préoccupait que de l'instant présent.

Une jeune fille, presque une adolescente, sort de la maternité, un bébé dans les bras. Elle avance, avance... La caméra lui colle au visage, au corps, suit le moindre de ses mouvements... Elle monte un escalier, frappe à la porte de ce qui semble être son logement. Un inconnu lui répond agressivement que l'appartement lui a été loué pour quelques jours et lui ferme violemment la porte au nez... La jeune fille refrappe, elle crie, demande sa carte GSM... La porte claque... La jeune fille frappe à nouveau... On lui balance son GSM au visage.. Et la caméra, collée à elle, capte toujours ses gestes...

C'est la première scène fracassante de L'enfant, film que les frères Luc et Jean-Pierre Dardenne ont réalisé en 2005 et qui ont aux deux cinéastes belges permis d’obtenir leur deuxième palme d’or au festival de Cannes, après celle reçue pour Rosetta en 1999. D’ailleurs, cette séquence d’introduction ressemble à la scène brutale qui ouvre l’excellent Rosetta.

Ce film est dans la droite lignée de leurs œuvres précédentes, comme Rosetta bien sûr, mais aussi les formidables La promesse (1996) ou Le fils (2002) : les frères Dardenne pratiquent toujours un cinéma toujours aussi physique, âpre et éprouvant, scrutant impitoyablement la société avec un regard particulièrement incisif et dénué de toute complaisance.

Dans L’enfant, le héros est un jeune père immature, Bruno, magistralement interprété par Jérémie Rénier (acteur fétiche des frères Dardenne, déjà génial dans La promesse et qu’on a pu revoir avec plaisir dans leur dernier et magistral opus à ce jour, Le silence de Lorna tourné en 2008), qui ne vit que dans l'instant, ne travaille pas (et n'en ayant d'ailleurs pas envie), vient d'avoir un bébé avec sa très jeune copine, Sonia, superbement incarnée par la révélation du film, la frémissante Déborah François et qui décide de vendre le nouveau-né pour de l'argent.

L’enfant suit pas à pas les déboires de ce jeune couple immature, presque deux gosses (ce sont aussi des enfants), issus d'une banlieue belge défavorisée et observe les répercussions que cet enfant nouveau-né va entraîner. Le film s'intéresse surtout au jeune père irresponsable qui va commettre un acte monstrueux, irréparable : la vente de son bébé, et à son chemin de croix vers la rédemption et le pardon, autant celui de sa copine Sonia que celui du spectateur.

L’enfant reprend donc le schéma cher aux frères Dardenne, déjà utilisé dans Rosetta et que les cinéastes réappliqueront, de manière un peu différente, dans Le silence de Lorna : un personnage, poussé à bout par une société injuste, commet un acte atroce mais en subit les conséquences tragiques, aussi bien au niveau des évènements dramatiques que cet acte implique qu’au niveau de sa propre conscience.

Au fur et à mesure que le film avance, après cet acte, le fardeau de Bruno devient écrasant, insupportable. Mais les frères Dardenne se gardent bien de le juger : ils le regardent seulement agir, jusqu'à ce qu'il comprenne lui-même la monstruosité de son acte.
Si les frères Dardenne font toujours un cinéma aussi brut, aussi ancré dans une sombre réalité, si le tableau est d'une noirceur absolue et parfois insupportable, une lueur d'espoir (déjà présente dans Le fils et qu’on retrouvera sous un autre aspect dans Le silence de Lorna) parvient à naître, comme le démontre la splendide scène finale, intense moment d'émotion et citation directe au génial Pickpocket (1959) de l’immense Robert Bresson.

Au final, L’enfant se révèle être un film sans concession, dénué de toute musique (sauf Le beau Danube bleu qu’on peut entendre sur l'autoradio de la voiture), qui agresse sans cesse le spectateur et ne lui laisse aucun répit, et qui dresse le désespérant tableau, mais traité sans aucun misérabilisme, d'une société injuste dominée par l'argent (une autre grande thématique bressonienne, qu’on retrouve de manière très développée dans Le silence de Lorna, où la notion d’argent est omniprésente), l'apparence et le culte de l'instant. C'est aussi le formidable portrait d'un jeune homme, encore un enfant, qui va prendre conscience de ses erreurs et apprendre à devenir adulte et responsable.

En tout cas, la deuxième palme d'or décerné au film est amplement méritée par les frères Dardenne. C’est aussi le troisième film présenté à Cannes en 2005 ayant pour sujet la paternité (et son refus), après les très réussis Broken flowers de Jim Jarmusch et Don't come knocking de Wim Wenders. L’œuvre des frères Dardenne est d’une extrême cohérence et tous les films qu’ils ont réalisés font apparaître les contradictions d’une société encore très inégalitaire qui pousse les laissés pour compte à des actions parfois extrêmes pour simplement survivre.

Leur dernier film, qui est peut-être encore supérieur à L’enfant, Le silence de Lorna, présenté au festival de Cannes en 2008 et qui a reçu très curieusement le prix du scénario (alors que le film est surtout significatif par la puissance de sa mise en scène) est assurément l’un de leurs plus beaux et marquent un léger changement dans leur méthode : la caméra observe toujours le comportement d’un personnage (une jeune albanaise originaire du Kosovo qui contracte un mariage blanc avec un ressortissant belge pour obtenir la nationalité belge) qui va être amené à commettre un acte irréparable, mais elle se fait plus distante et est moins collée à l »hroïne. Le regard, toujours aussi acéré, est moins froid, moins sociologique, ce qui permet une identification plus facile avec l’héroïne du film et par conséquent une charge émotionnelle plus forte, d’autant que le film lorgne clairement du côté du film noir.

Posté par locktal à 10:30 - Drame - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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