Loft Réalisé par Kiyoshi Kurosawa
Titre international : Loft
Année : 2005
Origine : Japon
Durée : 111 minutes
Avec : Miki Nakatani, Etsushi Toyokawa, Hidetoshi Nishijima, Yumi Adachi, Sawa Suzuki, Haruhiko Kato, Ren Osugi,...

Fiche IMDB

Résumé : Reiko, jeune écrivain auréolée par la récente obtention d'un fameux prix littéraire, étouffe dans son petit appartement tokyoïte. Aidée par son éditeur, elle décide par conséquent de s'installer dans une grande maison isolée de tout. Elle rencontre un archéologue victime d'étranges malaises depuis qu'il a déterré une momie vieille de mille ans.


Réalisé en 2005 juste après l’étrange mais fascinant Dopplegänger (2003), Loft marque a priori le retour du cinéaste japonais Kiyoshi Kurosawa au film de fantôme, genre qu’il a déjà abordé avec succès grâce aux très réussis Séance (2000) et Kaïro (2001).

Comme avec ces deux films, Kurosawa utilise les ficelles du genre pour continuer son exploration des relations humaines et de leur côté ambivalent. D’ailleurs, Kurosawa signe avec Loft un film à mi-chemin entre Séance et l’étonnantJellyfish (2003), parfois difficile d’accès mais toujours passionnant, comme une sorte de film-somme.

Austère mais radical, le film de Kiyoshi Kurosawa égare le spectateur dans les méandres de l'inconscient de ses deux héros marqués par la solitude, admirablement exprimée par la mise en scène aride de Kiyoshi Kurosawa. Loft fait perdre totalement pied au spectateur, l'entraînant vers des territoires inconnus qui sont aussi le miroir des désirs de ses protagonistes esseulés.

A ce titre, la remarquable scène de rencontre entre l'héroïne Reiko (interprétée par la très jolie Miki Nakatani, connue pour son rôle dans les célèbres Ring en 1998 et Ring 2 en 1999 d’Hideo Nakata mais aussi dans le méconnu mais génial Kaosu du même Nakata en 1999) et le docteur Yoshioka (joué par Estushi Toyokawa, vu notamment en 1990 dans l'excellent Jugatsu de Takeshi Kitano et en 1995 dans le sublime Love letter de Shunji Iwai), à travers une fenêtre qui n'est autre que la matérialisation du désir des héros qui veulent à tout prix ne plus être seuls, sera le déclencheur de tous les désirs enfouis.

Cette scène sera reprise dans de nombreuses séquences du film, où Reiko et Yoshioka voient leurs désirs se matérialiser dans la fenêtre d'en face, un peu comme dans le génial Fenêtre sur cour (1954) d’Alfred Hitchcock, ce qui fait que le spectateur ne sait jamais vraiment ce qui se passe à l'écran, égaré entre l'inconscient des personnages et la réalité de ce qui se trame.

Film sur l'incommunicabilité (comme dans le génial Cure en 1997, mais aussi ,dans Kaïro et Jellyfish), sur la solitude qui rend fou (comme Kaïro) et sur le couple (comme Séance), Loft se présente comme un condensé de toutes les thématiques chères à Kiyoshi Kurosawa. Les désirs des personnages les contaminent (la contamination est une autre des grandes thématiques de Kurosawa, comme dans l’excellent Door III qui date de 1996) et s'incarnent dans cette magnifique forêt balayée par le vent qui est la personnification de ces désirs (et cette fois-ci, on pense au remarquable Charisma que le même auteur a réalisé en 1999).

Loft est un film mystérieux qui multiplie les pistes (est-on dans un film de fantômes ? Dans un polar ?) mais débouche sur la notion de culpabilité qui finit par contaminer le héros. Le film, qui a débuté comme une sorte de thriller hitchcockien, se transforme progressivement en un film langien, où la culpabilité du héros ne cesse de s'accroître, cette culpabilité qui est en fait la conséquence de sa solitude et qui finit par remonter littéralement à la surface, comme le montre la magistrale séquence finale, pour le perdre totalement (et là, on pense à La rue rouge que Fritz Lang a réalisé en 1945, son génial remake de La chienne que Jean Renoir a réalisé en 1931, dans lequel le personnage incarné par Edward G. Robinson finit par être dévoré par sa culpabilité). Face à cette culpabilité représentée par la momie, dont on ne sait si elle est réelle ou seulement dans l'esprit de Reiko et Yoshioka, même l'amour naissant entre les deux héros (mais est-ce de l'amour, ou bien seulement la conséquence de leur solitude ?) ne peut rien.

Loft se situe très loin de la vague post-Ring, le réalisateur entraînant son spectateur dans un labyrinthe mental dans un film d'une rare audace et synthétisant toute sa thématique. Le cadre des plans enferme (comme dans Kaïro) de plus en plus les personnages qui finissent par perdre tout sens des réalités, prisonniers de leurs désirs (pour Reiko) et de leur culpabilité (pour Yoshioka).

Au vu des avis mitigés que le film a reçus lors de sa sortie en salles, Loft semble avoir été incompris par une partie de la critique, sans doute déroutée par le faux rythme imposé par le film et la confusion que le métrage engendre, confusion qui est cependant celle des deux héros.

Il est vrai qu'il s'agit d'un film déroutant, mettant très mal à l'aise le spectateur qui ne sait sur quel pied danser. Mais c'est bien ce qui rend le film si fascinant, surtout pour les spectateurs qui connaissent l'oeuvre de Kiyoshi Kurosawa.

Le cinéaste livre en effet avec Loft l'une de ses oeuvres les plus personnelles, très loin des sentiers battus, entre désirs et hallucinations, qui pointe du doigt une solitude de plus en plus pesante et aliénante. C’est d’ailleurs la marque d'un auteur, qui réussit à se réinventer à chaque film, en creusant sans cesse le même sillon.

Loft est une nouvelle pierre à la filmographie extrêmement cohérente de Kiyoshi Kurosawa. Je pense de toute façon que Loft sera de toute façon réévalué avec le temps, comme ce fut le cas pour Jellyfish, mal reçu à sa sortie mais aujourd'hui considéré unanimement comme une réussite totale. Loft est un film à redécouvrir, qui a eu la malchance de sortir au cinéma alors que les spectateurs commençaient à se lasser des films de fantômes japonais.

Après Loft, Kiyoshi Kurosawa a de nouveau réalisé en 2006 un film de fantômes, Rétribution, que je n’ai hélas pas encore vu mais qui semble tout aussi réussi. Son dernier film en date, sorti au cinéma fin mars 2009, est le magistral Tokyo sonata (2008), radiographie saisissante d’une famille japonaise en crise et dans lequel Kurosawa s’éloigne du genre fantastique, comme il l’avait déjà fait dans l’intéressant mais méconnu Licence to live, film datant de 1998. Avec Tokyo sonata, Kurosawa livre sans doute son film le plus abouti, d’autant qu’il n’utilise désormais plus les codes du genre et traite au premier degré tous les thèmes qu’il a déjà abordés en filigrane dans ses films précédents.