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Gemini

Réalisation : Shinya Tsukamoto

Avec : Motoki Masahiro, Ryô, Yasutaka Tsuitsui.

Pays : Japon

Année : 1999

Durée : 84

Fiche IMDB

 

Synopsis :

A la fin de l'ère Meiji, dans les années 20, au sein d'une riche et traditionnelle famille de médecins, Yukio exerce son métier, entouré de ses parents et de Rin, son épouse.

Alors que la maison semble soudain hantée par une présence étrange, les parents de Yukio meurent dans des circonstances étranges.

Ce film est l'adaptation d'un roman de Edogawa Rampo ( auteur japonais célèbre ayant choisit ce pseudonyme en hommage à Edgard Allan Poe, au nom quasi imprononçable au pays du soleil levant le traduisant phonétiquement par  Edogawa Rampo).

Ce film, magistral, bien que dans la lignée thématique de Tsukamoto : la morbidité des passions, le fétichisme, les pulsions destructrices et la fusion du corps et de la matière, est étonnant à plus d'un point de vue.

Tout d'abord, Tsukamoto délaisse l'univers urbain qui semblait le fasciner et l'inspirer dans ses précédentes réalisations ( Tetsuo 1 et 2, Tokyo fist, Bullet ballet ) pour ancrer son histoire dans une petite ville du début du siècle. Cela donne au réalisateur l'occasion de réaliser son premier film « historique ».

Accordant la forme au fond, il va s'attacher à dépeindre le quotidien de Yukio et Rin de manière inhabituelle pour lui : les plans sont superbement composés et précis, tandis que la caméra est posée ( pour un film de Tsukamoto). Il semble touché par la même grâce animant Sogo Ichii quelques années plus tôt pour son superbe «  labyrinthe des rêves ». Ce faisant, le réalisateur rend hommage au cinéma classique japonais si réputé pour la maitrise de ses plans, et le côté lent, voire contemplatif de l'action.

La première partie du film est une démonstration éclatante du talent de Tsukamoto qui a su faire évoluer son style si particulier et frénétique jusque là.

Mais si tout se passe sans éclat dans la vie aseptisée de Yukio, médecin reconnu pour son talent et décoré pour avoir exercé avec succès sur le front, force est de constater que peu à peu le voile se déchire sur cette réalité si resplendissante en apparence.

Tout commence par d'étrange odeurs envahissant la maison de manière inexpliquée.

Par petites touches imperceptibles, l'univers de si bien réglé de toute la famille de Yukio et son épouse va basculer tandis que la maison semble hantée par une présence impalpable.

Rin, la jeune épouse de Yukio, sera même jugée responsable des évènements tragiques, notamment la mort du père.

Il faut dire que celle-ci n'a jamais été vraiment été acceptée par les parents de Yukio, d'autant plus qu'un mystère pèse sur elle : elle est amnésique et ne connait rien de son passé.

Les décès mystérieux de ses parents va replonger Yukio dans une réalité autrement plus complexe que ce qu'il acceptait de croire.

En effet, Yukio, élevé dans le cadre traditionaliste de sa famille voit, comme ses parents, le monde de manière manichéenne : un monde où s'affronte le bien et le mal, sans jamais se mêler.

L'une des allégories du Mal est le monde des « taudis » où vivent et s'entassent les pauvres décris comme des êtres aux mœurs dégénérées, dangereuses pour la société, la « bonne » société représentée par Yukio et sa famille. On le devine aisément, cela n'est qu'une transposition des craintes plus contemporaines où la banlieue serait un danger potentiel, un lieu fantasmatique symbole de toutes les déviances.

Le film bascule définitivement lors d'une courte scène où la mère va rencontrer un être étrange et bariolé le soir de sa mort.

C'est à ce moment là que Tsukamoto choisit d'infléchir le cours de la narration, en faisant se rencontrer deux êtres aussi opposés que possible : la mère dévouée et soumise, en costume traditionnel et l'inconnu étrange, bigarré de couleurs vives, à la tenue loqueteuse, sale et au regard si étrangement dominateur.

A cette scène fait écho la rencontre de Yukio et de son double, où Yukio apprend qu'il avait un  frère jumeau, abandonné par ses parents à cause d'une marque jugée honteuse : une tâche en forme de serpent sur la cuisse droite.

On peut supposer que la forme de la tâche n'est pas due au hasard, tant elle est riche de symbolisme : le serpent renvoie au pêché, au mal qui s'introduit dans le jardin d'Eden.

Et c'est bien de cela qu'il s'agit : Sutekichi, le frère jumeau, prend la place de Yukio et joue son rôle, goutant au confort de sa position sociale, de sa renommée et d'un mariage récent.

Plus troublant est le fait que Sutekichi maintienne Yukio captif au fond d'un puit, comme pour avoir le plaisir de lui faire assister à sa lente déchéance.

Sutekichi se montre même cruel en apprenant à Yukio que Rin était sa femme et qu'ils vivaient dans les taudis qu'il déteste tant.

Tsukamoto met en parallèle la lente dégradation de Yukio qui assiste impuissant à l'imposture de celui qui est son frère jumeau et le processus qui conduit Sutekichi à se glisser de plus en plus dans le rôle de Yukio.

Au travers de cela, Tsukamoto ne manque pas de souligner les ressemblances des deux frères : Yukio ressemble à Sutekichi lorsqu'il vivait dans les taudis, et Sutekichi ressemble à Yukio quand tout allait bien.

Il faut noter que la forme du film est double, collant ainsi parfaitement au thème de la gémellité : si les scènes de vie actuelles sont filmées avec le plus grand classicisme, les scènes passées ( ou supposées telles car nimbées de fantasmagorie, les taudis étant un lieu à part, méconnu et pour cette raison quasi fantasmé) permettent à Tsukamoto  de renouer avec son style, à savoir une caméra épileptique, des plans rapides et syncopés contribuant à faire du monde des taudis un milieu trépidant et chaotique, un espace de bruit et de fureur où tout peut arriver, un monde dénué d'humanité, de calme et de douceur car dominé par les règles de la survie.

Tsukamoto semble d'ailleurs renvoyer dos à dos ces deux univers qu'il ne semble pas apprécier : si l'un est le lieu de tous les dangers, l'autre est froidement déshumaniser, calme et austère, d'une rigidité morbide et et maladive, ne laissant pas la place aux sentiments humains.

Une scène est particulièrement démonstrative à cet égard : au début du film, Yukio, au cours d'un repas avec ses parents, fait part à son père de ses interrogations quand aux limites de la médecine et de son rôle  face à la souffrance de ses patients. La réponse du père est une injonction à ne pas se poser de question métaphysique et a agir comme son rôle de médecin le demande.

Sans le vouloir, Yukio, qui se croit fortement ancré dans le monde du bien, est déjà tourmenté et peut être moins manichéen qu'il ne le laisse paraitre. Il va sans dire que la rencontre du frère va le faire évoluer.

Lui qui se croyait incapable de faire du mal, parce que médecin, va tuer son frère après s'être échapper du puit. Curieusement, cet acte barbare et bestial va le faire craquer et souligner son humanité.

Ceci est un trait récurent dans l'œuvre de Tsukamoto : les expériences limites, violentes permettent aux héros de retrouver et d'éprouver leur humanité, qu'il s'agisse de la mise en danger dans Bullet ballet, du fétichisme morbide et masochiste du corps au travers de la boxe dans Tokyo fist, de la transformation dans Tetsuo, le héros, chez  Tsukamoto doit reconquérir son humanité perdue dans la froideur du quotidien et de l'urbanisation dont Tokyo semble être la métaphore la plus cauchemardesque.

Ainsi Yukio trouvera t il un apaisement dans le meurtre de son double maléfique, à la manière d'un William Wilson, une des référence évidente du film à l'œuvre de Poe.

Le dernier plan est, là encore, inhabituel chez  Tsukamoto car porteur d'optimisme : on y voit Yukio partir faire sa tournée de médecin et se diriger d'un pas sûr vers le monde des taudis, comme s'il en avait toujours accepté l'existence.

Si Gemini est un film sur la gémellité, il se démarque fortement de Faux semblant de David Cronenberg où la folie conduisait un des frères jumeau à occaparer la place de son frère parce qu'il refusait le départ de celui-ci avec une femme. Le film de Cronenberg porte plus sur l'aspect fusionnel de la gemellité et le fantasme de l'indifférenciation du corps de l'autre : la folie réside dans le fait de vouloir ne faire qu'un avec l'autre, tandis que dans Gemini la démarche est tout autre. En effet, Yukio, par le biais de son frère, va s'approprier et prendre en compte une réalité qu'il n'admettait pas. Pour cela, il devra admettre sa différence, et plus largement celle des autres.

De manière symbolique, le puit dans lequel l'enferme  Sutekichi représente l'inconscient, le refoulé : il s'agit aussi bien des pulsions destructrices, incompatibles avec la fonction de médecin, que de la représentation sociale de la misère et de la réalité sociale au Japon.  Sutekichi peut même être vu comme une projection fantasmatique synthétisant, matérialisant toutes les frustrations et colères de Yukio.

Tsukamoto fait de Yukio le symbole de la réussite du Japon triomphant, manichéen parce que niant la pauvreté et l'échec, et qui va s'affirmer, devenir plus complexe en prenant conscience de la réalité.

 

Gemini, s'il adopte la forme du film de genre, le retour du double maléfique qui veut se venger, est un film d'une grande richesse qui asseoit définitivement Tsukamoto aux côté des grands réalisateurs japonais.