California_dreamin Réalisé par Cristian Nemescu
Titre international : California dreamin'
Année : 2007
Origine : Roumanie
Durée : 155 minutes
Avec : Armand Assante, Jamie Elfman, Razvan Vasilescu, Maria Dinulescu, Alexandru Margineanu, Ion Sapdaru, Alexandru Dragoi, Andi Vasluianu, Sabina Branduse, Gabriel Spahiu,...

Fiche IMDB

Résumé : En 1999, dans un petit village roumain, le chef de gare, qui est en même temps la fripouille locale, arrête un train NATO qui transporte des équipements militaire. La cargaison, gardée par des soldats Américains, traverse la Roumanie sans avoir de papiers officiels, mais seulement l'accord verbal du gouvernement roumain. L'arrivée des Américains transforme le village dans la terre de toutes les possibilités...

Attention, ce texte contient des spoilers : il est donc conseiller d'avoir vu le film avant de le lire.
.
Réalisé en 2007 par le jeune cinéaste roumain Cristian Nemescu, né en 1979 et tragiquement décédé dans un accident de voiture fin 2007, California dreamin’ est un film déjà très maîtrisé, alors même que le montage n’a pu être complètement achevé.

Le film débute en 1999, pendant la guerre du Kosovo et décrit les mésaventures d’un train traversant la Roumanie et transportant des équipements militaires envoyés par l’OTAN, placé sous l’autorité de soldats américains venus rétablir la paix au Kosovo. Alors que le convoi américain (qui comporte aussi quelques soldats roumains) a reçu l’accord verbal du gouvernement roumain pour traverser le pays, un village roumain isolé nommé Capalnita refuse de laisser passer le train, rétextant l’absence d’autorisations officielles écrites…

Sur cette trame originale, Cristian Nemescu livre une chronique villageoise désabusée mais non dénuée d’humour, décrivant avec un naturel déconcertant et un sens du détail très fin une galerie de personnages savoureuse. En filigrane, le cinéaste dénonce l’omniprésence des Etats-Unis et leur rôle de gendarmes du monde.

La farce est souvent énorme, hilarante, mais un certain sentiment de malaise finit par imprégner au fur et à mesure le film. Nemescu dresse une série de portraits diversifiés, chacun des personnages ayant son importance. Il n’y a pas de héros, ou alors tous les villageois et les soldats sont des héros.

Le récit polyphonique s’articule autour de ces émouvants villageois roumains, oubliés de leur propre gouvernement, presque totalement isolés et dont tout le monde semble se contrefoutre. L’arrivée des américains devient alors la seule bouée de sauvetage, l’élément qui permettrait (du moins le pensent-ils !) d’exister aux yeux du monde…

Nemescu se permet même des flashbacks en noir et blanc se déroulant pendant la deuxième guerre mondiale, où des ressortissants roumains ont attendu vainement ces fameux américains. Intercalés dans la narration du film, ces flashbacks montre seulement que l’Histoire ne cesse hélas d’inlassablement se répéter.

Entre des américains aveuglément bienveillants, seulement préoccupés par l’obtention des papiers leur permettant de passer, des villageois crédules, naïfs, espérant vainement un soutien et une reconnaissance, sans parler des notables corrompus, Nemescu renvoie tout le monde dos à dos et dénonce avec virulence l’impuissance et la naïveté des roumains, la corruption généralisée, la quasi-indifférence des américains et la fatalité inéluctable de cet enchevêtrement qui ne peut déboucher que sur le drame.

Emergent de cette galerie de personnage certains protagonistes marquants. En premier lieu, le chef de gare qui immobilise le train et qui a attendu chimériquement l’arrivée des américains lors de la deuxième guerre mondiale, alors qu’il n’était qu’enfant. Personnage désabusé, cynique, corrompu (mais dans un but de survie), dominateur et malgré tout sensible, il reflète tout simplement la dualité de la Roumanie, Etat éternellement mis à l’écart, oublié, ayant vécu le joug de la dictature, gangrené par la corruption et le capitalisme sauvage.

Il y a aussi sa jolie fille, adolescente rebelle, pas si naïve, en plein épanouissement, reine de beauté inutile qui ne cherche qu’à quitter le village, ce village qui la bride et la maintient dans la misère, et ce à n’importe quel prix. Il y a encore le maire, notable benêt mais sympathique qui voit l’arrivée des américains comme un miracle et qui pense vainement que ceux-xi investiront et ainsi permettent au village de briller, enfin…  Et tous les autres, que Nemescu dans un élan de générosité, met en avant à un moment ou un autre, sans mépris mais avec une grande tendresse.

Le regard de Nemescu se porte aussi sur les soldats américains, dont le chef, le capitaine interprété par l’impressionnant Armand Assante (déjà vu au cinéma en méchant du ridicule Judge Dredd de Danny Cannon, avec Stallone, mais aussi en flic dépassé par les évènements dans l'amusant Fatal instinct de Carl Reiner), oscille sans cesse entre pitié et monstruosité. Le jeune cinéaste roumain lui confère une ambiguïté certaine, qui n’est que la concrétisation de la politique extérieure américaine. De même, le spectateur sent la sympathie qu’éprouve Nemescu pour le second du capitaine, jeune homme sensible et pacifiste, qui semble concerné par la misère autour de lui.

Constamment partagé entre farce et tragédie, California dreamin’ rappelle les films du célèbre cinéaste serbe Emir Kusturica (auteur entre autres du sublime Le temps des gitans et de l’excellent Underground) par son côté picaresque, caustique et truculent, mais qui n’omet jamais le tragique de la situation. Tragique qui culmine dans un climax final d’une incroyable violence, après de multiples manipulations, et débouchant sur une guerre civile sanglante et impitoyable, provoquée par les américains qui, après avoir obtenu les papiers leur permettant de repartir au Kosovo, laissent sans se retourner le village qui les a accueillis si chaleureusement. Et l’Histoire se répétant inlassablement…

D’une grande cruauté, ce climax ne constate hélas que la stricte vérité… Ce qu’ils sont beaux, les gendarmes du monde ! Et dans un épilogue à Bucarest apaisé mais lucide, le sigle Coca-Cola peut alors s’afficher, démontrant tristement l’emprise des Etats-Unis sur la Roumanie, conséquence inéluctable. Les Mamas and Papas peuvent alors entonner leur chanson culte, California dreamin’…

Film rageur, égratignant férocement la politique extérieure américaine, mais aussi chronique villageoise picaresque et enjouée, reflétant en filigrane la situation duale et inextricable de la Roumanie, California dreamin’ est une grande réussite de Nemescu, très maîtrisé pour un cinéaste de seulement 28 ans tragiquement disparu et qui démontre la vitalité actuelle du cinéma roumain, après les réussites exemplaires de La mort de Dante Lazarescu de Cristian Puiu, 12h08 à l’est de Bucarest de Corneliu Porumbuiu et de la Palme d’Or 2007 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu.