Déjantés du ciné

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29 juin 2009

O Fantasma

o_fantasma

Portugal, 2000

Durée : 90 mn

Réalisation: Joao Pedro Rodrigues

Avec: Ricardo Meneses, Beatriz Torcato , Andre Barbosa.

Fiche IMDB

Synopsys : Sergio est éboueur dans les quartiers nord de Lisbonne. Il est jeune, beau, silencieux et solitaire. Il passe la plupart de son temps entre le camion, une chambre d'hôtel minable et des rencontres sexuelles anonymes, consumé par un désir insatiable. Une nuit, il rencontre un garçon qui ne cessera plus de le hanter. Ensorcelé, il fera tout pour l'approcher. La nuit, il va assouvir ses fantasmes les plus sombres...

Dire que le quatrième film de Joao Pedro Rodrigues a suscité des émois ne serait qu'un doux euphémisme : en effet, dès sa présentation au festival de Venise ( excusez du peu ) les réactions ont pour le moins été très partagées. Malgré cela, le métrage est auréolé du grand prix du jury au festival de Belfort, judicieusement intitulé «  le rendez vous des cinématographies audacieuses » ce qui prend tout son sens avec ce film.

Mais, tout d'abord, qu'est ce qui a bien pu choquer dans O Fantasma ? Joao Pedro Rodrigues prend le parti de faire reposer son intrigue sur un être trouble dans le sens où aucune identification n'est possible. En effet, Sergio est un être frustre, taciturne, violent, et qui semble incapable d'émotion. Son comportement n'a de cesse de souligner l'animalité qui est en lui : nombreux sont les plans où on le voit renifler ses partenaires, ou leurs vêtements, son chien, on le verra même grogner, se mettre à quatre pattes pour se déplacer et uriner chez Joao, l'objet de ses fantasmes comme pour délimiter son territoire d'un geste aussi arrogant que vain.

Sergio semble vivre au grés de ses fantasmes, de ses pulsions, ce qui le rend parfaitement imprévisible.

Le titre, en lui-même nous fourni des éléments de compréhension : O Fantasma, en portugais, signifie, en fonction du contexte, aussi bien fantasme que fantôme. Joao Pedro Rodrigues n'aura de cesse de jouer sur cette ambiguité en soulignant l'étroite frontière qui sépare le fantasme du fantôme.

Sergio, homosexuel, multiplie les rencontres avec des hommes de passages comme pour mieux fuir sa condition. En effet, son métier d'éboueur comme sa chambre n'ont de cesse de le renvoyer à une pauvreté de tous les instants, même si le film ne sombre jamais dans le misérabilisme.

C'est au cours d'une nuit de travaille qu'il va rencontrer l'objet de tous ses fantasmes en la personne de Joao, jeune motard.

Les réactions que j'ai évoqué ont pu être provoquées par ces divers éléments : l'homosexualité, filmée de manière frontale, associée à un filmage cru et froid, où le fantasme à force d'être déroutant hante l'esprit comme un fantôme, où le réalisme de l'action est troué de scènes quasi surréaliste.

Le film est lui-même une sorte de labyrinthe mental, construit en flash back.

Celui-ci s'ouvre sur un plan fixe dans le couloir d'un appartement plongé dans l'obscurité. Là, un doberman gémi tout en grattant une porte qui reste désespérément fermée, jusqu'à ce que deux yeux étincelants percent l'obscurité. Ce regard est d'autant plus intense et étrange que l'on  s'aperçoit que l'homme porte une cagoule de cuir. Dans un léger mouvement, la caméra nous fait prendre conscience de la scène : deux hommes font l'amour, l'un, dans une tenue de latex, soumettant l'autre à son désir. La scène est filmée de manière brute, sans recul, sans émotion aucune. Pas une parole ne s'échange entre les deux hommes dont on fini par comprendre que l'un est la proie de l'autre. Joao Pedro Rodrigues nous laisse sans explication suite à cette scène où l'on passe à l'observation de la vie de Sergio, j'emploie à dessein le terme d'observation tant le regard du cinéaste rappelle celui de l'entomologiste.

J'ai déjà parlé de la froideur de Sergio, mais celle-ci mérite toute notre attention : le personnage semble enfermé dans ses fantasmes et un univers pulsionnel très personnel. Il ne perd jamais une occasion de se donner à un homme, et se comporte avec ses semblables comme un prédateur, d'ailleurs tout en lui ramène à cette comparaison : sa démarche féline, son regard dur et profond, son attirance pour la nuit, son voyeurisme comme sa tendance à se déplacer en silence où par des voies inhabituelles ( les toits, les camions poubelles qu'il connait si bien). Sergio semble entretenir ce gout du secret qui rend suspect aux yeux des autres. De même, il ne semble pas apprécier la compagnie de ses semblables, hors rapport sexuel s'entend.

La froideur de Sergio semble nous renvoyer à la froideur du filmage rompant ainsi tout processus identificatoire, accentuant par là même le regard « entomologiste » du cinéaste.

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Les rapports que Sergio entretien avec ses semblables semblent devoir être marqués par la force, la soumission, ce depuis les préludes. Sergio rôde, observe ses proies avant de ce livrer à elles dans des débordements souvent violents contenant mal un désir irrépressible et qui semble devoir rester inassouvi. Une chose est notable à cette égard : alors que les scènes homosexuelles qui ponctuent le quotidien de Sergio sont filmées sans détour, la scène qui voit Sergio et Fatima s'unir fait l'objet d'une ellipse toute symbolique qui laisse supposer que la relation n'a put être consommée, l'ellipse opérant comme une censure castratrice du désir de Sergio.

La scène avec Fatima, par son caractère isolé en terme de relation hétérosexuelle nous renvoie à un autre trait de la personnalité de Sergio : son gout pour l'extrême et la mise en danger. En effet, on le voit multiplier les expériences limites, à commencer par sa quête forcenée du plaisir : Sergio n'hésite pas à monter sur les toits, s'introduire chez les gens comme s'il cherchait à s'approprier une ville ( Lisbonne ) qu'il ne connait que par le biais de son travail. Mais alors qu'il semble faire des efforts pour s'extraire de son quotidien, tout le ramène à sa condition : il déambule la nuit ( comme lors de son travail), se trouve confronté à l'ordure, la pauvreté et la saleté ambiante, les dernières scènes  étant à cet égard les plus significatives. Son errance ne semble pas avoir d'autre but que la réalisation d'un désir qui lui échappe jusqu'à sa rencontre avec Joao.

C'est ce dernier, fantasme vivant de Sergio, qui va le hanter comme le ferait un fantôme, poussant Sergio a aller plus loin dans l'extrême, se consumant littéralement de désir pour sa proie au point de fétichiser tout ce qui à trait de près ou de loin à Joao : les vieux gants de moto que ce dernier a porté, la douche dans laquelle il s'est lavé et dont Sergio va lécher les parois en se livrant à l'onanisme. Le fétichisme est un autre trait récurant du métrage, ce dès la scène d'ouverture avec la cagoule en cuir.

L'une de ces scènes, où l'on voit Sergio s'approprier la moto de Joao, nous renvoie à l'univers de Kenneth Anger, pour le fétichisme mécanique, tandis qu'une autre, où il se fait surprendre par un policier nous ramène à un fétichisme de l'uniforme, inquiétant et trouble à la fois, le visage de l'homme étant constamment caché par sa casquette et l'ombre portée de la visière, ce qui n'est pas sans rappeler la photo de Marlon Brando, transformant le policier en icône gay, dont on ne doute pas longtemps de ses troubles desseins à l'égard de Sergio. De même la tenue de latex, à la fin du métrage n'est pas sans rappeler celle d'Irma Vep d'Olivier Assayas et par conséquent Les vampires de Louis Feuillades.

Que l'action se déroule essentiellement de nuit n'est pas sans interroger : celle-ci est le domaine de Sergio, l'espace lui permettant de libérer toutes ses pulsions, mais c'est aussi la période la plus propice au rêve, au fantasme, et à l'apparition des fantômes. Ici, les fantômes ne sont que des fantasmes, objets de désirs impalpables qui viennent hanter l'esprit de notre « héros » livré à ses pulsions qu'il ne peut, ou ne veut pas contenir.

Ceci renforce l'impression de rêve éveillé évoqué par certaines scènes quand d'autres nous plonge dans une réalité sans fard, de la manière la plus crue qui soit.

Certes, O Fantasma n'est pas un film aimable, et Joao Pedro Rodrigues semble avoir mis un point d'honneur à souligner la difficulté qu'il y a d'être homosexuel, la nuit étant également le symbole du refoulé, de l'inconscient. Car à tout bien réfléchir le comportement de Sergio n'est peut être guidé que par la défiance, alors que l'on voit pourtant des personnages prétendument hétérosexuels se donner à Sergio, comme Virgilio, marié et dont Fatima est la maitresse plus ou moins soumise, le machisme et le sexisme sont soulignés dans le moindre des rapports.

Dans sa quête éperdu du plaisir, Sergio va finir par se transformer littéralement, laissant ouvertement transparaitre son côté bestial. Cette transformation n'est pas sans rappeler Kafka, et nous montre un Sergio tout de latex vêtu, portant les vieux gants de motard de Joao, rodant de manière inquiétante dant Lisbonne, toujours de nuit, laissant libre court à ses fantasmes, c'est là que le métrage rejoint d'ailleurs la scène d'ouverture, où on le voit soumettre Joao comme par vengeance parce que celui-ci l'a repoussé.

Ensuite, nous le verront errer sans but, pour finir dans une décharge, se déplaçant tour à tour comme un animal ou un insecte, buvant l'eau des rivières et des flaques d'eau, se nourrissant de déchets. Il semble alors être arriver au point de rupture, comme cherchant à se perdre dans l'extrême de ses actes.

La combinaison de latex semble d'ailleurs avoir une double fonction à cette égard : souligner le changement qui s'est opérer en Sergio qui semble se perdre dans sa quête du plaisir tout en maintenant son anonymat, mais contenir dans le même mouvement les pulsions désorganisatrices qui l'animent, comme le ferait une seconde peau, ce qui nous renvoie à la notion de Moi-peau de Didier Anzieu, ce jusqu'à ce que Sergio parvienne à un trop plein, synonyme de renaissance.

Pour éprouvant qu'il soit, le film de Joao Pedro Rodrigues n'en demeure pas moins une superbe expérience dont la richesse se déploie à chaque nouvelle vision et que l'on ne peut réduire à la simple expression de film gay. O fantasma montre, en effet, à quel point il est difficile de mettre une étiquette à un film : l'homosexualité frontale du film ne doit pas cacher le travail cinématographique de l'auteur.

Un film à conseiller, même s'il est évident qu'il est à réserver à un public averti.

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22 juin 2009

Le voyage du ballon rouge de Hou Hsiao-hsien

Le_voyage_du_ballon_rouge Réalisé par Hou Hsiao-hsien
Titre international : Flight of the red balloon
Année : 2007
Origine : France
Durée : 115 minutes
Avec : Juliette Binoche, Simon Iteanu, Fang Song, Hippolyte Girardot, Louise Margolin, Anna Sigalevitch,...

Fiche IMDB

Résumé : Simon a 7 ans. Un mystérieux ballon rouge le suit dans Paris. Sa mère Suzanne est marionnettiste et prépare son nouveau spectacle. Totalement absorbée par sa création, elle se laisse déborder par son quotidien et décide d'engager Song Fang, une jeune étudiante en cinéma, afin de l'aider à s'occuper de Simon.


Né d’une commande du Musée d’Orsay de Paris, Le voyage du ballon rouge permet à l’immense cinéaste taïwanais Hou Hsiao-hsien, auteur des remarquables Un temps pour vivre un temps pour mourir (1985), La cité des douleurs (1989), Goodbye south goodbye (1997), Les fleurs de Shanghai (1998) ou encore Millennium mambo (2001), de réaliser un film français. Après son sublime film récapitulatif Three times (2005), Hou tente l’expérience d’adapter son style à Paris, comme il l’avait déjà fait avec bonheur avec Café lumière (2003) en hommage à Yasujiro Ozu, film tourné au Japon, en japonais et avec des acteurs japonais.

Et le grand cinéaste réussit de nouveau le miracle, à savoir garder son style inimitable, tout en portant un regard neuf sur la ville de Paris, ville cinéma par excellence. Sur une trame minimaliste, Hou livre un superbe hommage au chef d’œuvre d’Albert Lamorisse datant de 1956, Le ballon rouge. Les amateurs d’histoires et de scénarios peuvent passer leur chemin, car le film de Hou n’est basé que sur la façon dont on fabrique des images et dont on peut faire surgir la poésie du réalisme cinématographique. D’ailleurs, Hou ne filme pas Paris de manière touristique. Il ne s’attarde jamais sur les monuments, la beauté de la ville. On reconnaît bien évidemment Paris, mais de façon presque biaisée, limitée au quotidien.

Film théorique et poétique, Le voyage du ballon rouge va en décontenancer plus d’un. Hou filme la vie d’une famille éclatée composée de la mère, Susanne (interprétée par une Juliette Binoche blonde et comme d’habitude très convaincante), et de ses deux enfants : Louise (Louise Margolin) et surtout Simon (Simon Iteanu), âgé de 7 ans, mais le cinéaste n'enregistre sur pellicule que des instants, des blocs de cinéma, un peu à l’instar de Maurice Pialat. Il n’y a ni début ni fin, seulement un pur temps cinématographique qui donne à voir des morceaux de vie.

Le film n’est composé que de plans-séquence, figure chère à Hou Hsiao-hsien qui lui permet d’immerger totalement le spectateur dans la vie du film. Comme à son habitude, ces plans-séquence sont souvent complexes et ne font pas de différences entre l’avant-plan et l’arrière-plan, ce qui oblige le spectateur à scruter dans le plan pour y trouver des informations. Hou élabore en effet à l’intérieur de ses plans-séquence toute une série d’interactions entre les personnages, sans les hiérarchiser. L’action entre la situation de l’avant-plan a la même importance que celle à l’arrière-plan et que celles qui se passent latéralement. C’est alors au spectateur, selon sa sensibilité, de privilégier telle ou telle action. Par exemple, un plan-séquence du film, qui se déroule dans l’appartement de Susanne, montre en avant-plan Susanne qui est au téléphone, en arrière-plan, Fang (la jeune chinoise qui sert de baby-sitter à Simon) qui cuisine et sur le côté droit, on voit un aveugle en train de raccorder le piano, tandis que la voix de Simon (qui rentre et sort du plan) se fait entendre. Dans ce plan-séquence typique de Hou Hsiao-hsien, quatre actions ont lieu et se superposent, créant un mouvement de vie incroyable.

Chez Hou (comme chez le grand cinéaste américain récemment décédé Robert Altman, mais de façon différente), toutes les actions au sein du plan sont importantes et forment, quand on ajoute les différents plans-séquence, une pure unité cinématographique qui représente finalement la vie, renforcée par les raccords entre les différents plans-séquence : ce raccord peut être musical (dans le film, la chanson Emmène-moi de Charles Aznavour débute dans un plan-séquence, c’est en effet Simon qui la lance sur le juke-box, et continue, alors qu’on se retrouve dans l’appartement de Susanne : cette chanson fait donc le raccord entre les deux plans-séquence, formant une unité) ou oral (alors qu’on est passé dans un autre plan, les dialogues du plan précédent continuent).

En outre, Le voyage du ballon rouge est placé sous le signe de la rencontre (mais la rencontre est un lien, un raccord si on veut) : rencontre du cinéaste avec Paris, rencontre de Susanne avec Fang (jouée par Fang Song et qui est l’alter ego de Hou, puisqu’elle est étudiante en cinéma et d'origine taïwanaise), rencontre de Fang avec Simon, rencontre de Simon avec le ballon rouge, rencontre du rêve et de la réalité, rencontre du réalisme (la description du milieu bobo parisien) avec la poésie (les apparitions du ballon rouge). Et toutes ces différentes rencontres sont orchestrées dans le film par le biais des plans-séquence qui les font toutes entrer en interaction, créant un espace cinématographique de vie.

L’œil de la caméra est omniprésent dans le film, notamment par la petite DV de Fang, qui n’arrête pas de filmer Simon avec, tandis que Simon filme avec cette même DV Fang.  Hou s’interroge en fait sur le pouvoir de l’image en filmant le ballon rouge proprement dit, qui n’est vu que par Simon. Comment faire surgir la poésie du quotidien ? Le cinéaste multiplie à ce sujet les reflets et filme souvent ses personnages dans des miroirs, créant un certain onirisme poétique dans le côté morne de la vie quotidienne.

Par ailleurs, le ballon rouge qui flotte au-dessus de Paris et qui semble suivre Simon n’est-il pas le regard divin ? Ou alors le regard de l’artiste ? De Hou ? Le voyage du ballon rouge pose en effet également la question du regard. Hou l’explique dans la scène finale qui se déroule au Musée d’Orsay en compagnie des enfants et qui se focalise sur l’analyse du point de vue dans un tableau : qui regarde ? On peut élargir cette interrogation au film tout entier : qui regarde ? Le spectateur ? Hou ? Dieu ? Quelqu'un d'extérieur ?

Enfin, Hou se permet de rendre également hommage aux marionnettistes (puisque Susanne est une marionnettiste), comme dans son génial Le maître de marionnettes (1993). Pour le cinéaste, le spectacle de marionnettes peut aussi retranscrire avec justesse le déroulement de la vie, comme les plans-séquence. D’ailleurs, Hou filme le spectacle (ce qu’on voit) mais surtout ce qu’il y a derrière le spectacle, à savoir Susanne en train de faire les différentes voix des marionnettes, les techniciens qui les font bouger,… Derrière le spectacle, il y a la vraie vie. Cette vie qu’on peut s’en approcher derrière les plans-séquence de cinéma.

Hou montre aussi que l’image et le son sont deux choses différentes, par le biais du spectacle de marionnettes bien entendu, mais aussi par les petits films en 8 mm. Dans les deux cas, c’est la voix de Susanne qui fait naître le son et raccorde l’image et le son, créant ainsi du cinéma. Hou traite donc non seulement des images mais surtout des raccords (on peut considérer la rencontre aussi comme un raccord, comme on l'a vu précédemment) entre elles, qui font naître l’unité cinématographique, mais aussi la vie et la poésie.

Le voyage du ballon rouge n’est peut-être pas le meilleur film de Hou Hsiao-hsien mais il s’avère passionnant de bout en bout, démontrant que le cinéaste taïwanais n’a rien perdu de son talent en s’expatriant en France. En revanche, ce n’est pas un film très facile d’accès et il peut laisser hermétique. Mais si le spectateur arrive à entrer dedans, il y découvrira de multiples beautés ainsi qu’une réflexion profonde sur le sens des images et de la vie.

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14 juin 2009

No country for old men de Joel et Ethan Coen

No_country_for_old_men Réalisé par Joel et Ethan Coen
Titre original : No country for old men
Année : 2007
Origine : Etats-Unis
Durée : 122 minutes
Avec : Tommy Lee Jones, Javier Bardem, Josh Brolin, Woody Harrelson, Kelly Macdonald, Garret Dillahunt, Tess Harper, Barry Corbin, Rodger Boyce,...

Fiche IMDB

Résumé : 1980. La frontière entre le Mexique et le Texas est un lieu propice au marché de la drogue. Un homme y découvre une scène macabre ; mais aussi un butin de plus de 2 millions de dollars. Il s'en empare. Les ennuis commencent alors...


Après le calamiteux Ladykillers (2004), remake poussif dèu célèbre Tueur de dames (1955) de Alexander Mackendrick et sans doute le nadir de l’œuvre des frères Coen, ceux-ci reviennent en très grande forme avec ce formidable polar typique de leur style si particulier, tiré d’un roman de Cormac Mac Carthy.

Dès les majestueux premiers plans, qui montrent la magnificence des espaces américains, tandis qu’une voix off (le spectateur se rendra compte plus tard qu’il s’agit de celle d’Ed Tom, le shérif vieillissant interprété très justement par Tommy Lee Jones) empreinte de mélancolie constate l’injustice du monde, les frères Coen instaurent une atmosphère fataliste, qui oppose la grandeur de la Nature aux actions pathétiques des hommes.

Mélange détonnant de road movie et de film noir, No country for old men narre la cavale particulièrement absurde d’un cow boy sympathique (interprété de manière convaincante par Josh Brolin, acteur qu’on a revu récemment dans le jubilatoire Planète terreur de Robert Rodriguez) qui tombe par hasard sur une mallette remplie de billets de banque et qui décide de la garder pour lui. Trois personnages très différents (un tueur psychopathe indestructible, un autre tueur représentant le crétin texan et joué par Woody Harrelson, le shérif Ed Tom) vont alors se lancer à ses trousses, dans une course effrénée et grotesque qui multipliera les cadavres.

Les immenses paysages désertiques du Texas semblent engluer totalement ces quatre personnages, qui se débattent obstinément dans un monde trop grand pour eux. Les frères Coen multiplient à ce titre les plans où les personnages sont totalement perdus dans des espaces qui s’étirent à perte de vue et qui les dépassent. No country for old men se déroule sur la zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique, dans des lieux qui semblent loin de toute civilisation, laissant les personnages livrés à eux-mêmes. La course-poursuite traverse les contrées inhospitalières d’une Amérique profonde isolée, où les motels miteux se succèdent et se ressemblent.

Le film n’hésite pas à convoquer le récit biblique. En effet, la mallette pleine d’argent devient la cause d’une véritable apocalypse dans laquelle le personnage de tueur magistralement interprété par l’acteur espagnol Javier Bardem serait l’ange exterminateur. Entièrement vêtu de noir, complètement impassible, insensible à la douleur, déambulant la plupart du temps avec un fusil à pompe dans une main et une bouteille à air comprimé dans l’autre, ce tueur psychopathe est l’un des plus impressionnants personnages des frères Coen, voire du cinéma tout court, laissant derrière lui un incroyable amoncellement de cadavres. N’obéissant à aucun code si ce n’est le sien, se donnant le droit de vie et de mort sur les hommes en déterminant s’ils doivent vivre ou mourir à pile ou face, ce personnage indestructible et fantômatique possède une aura quasi-surnaturelle et pourrait personnaliser la mort-même, puisque tous ceux qui croisent son chemin sont inexorablement tués. Cette mallette déclenche l’apocalypse car elle représente tout simplement le pouvoir corrupteur de l’argent qui mène la société à sa perte. Les frères Coen restent d’ailleurs très évasifs sur la provenance de la mallette : le spectateur sait seulement qu’elle vient d’un trafic de stupéfiants et qu’elle implique de nombreuses personnes, de trafiquants mexicains à hommes d’affaire véreux. Ce qui intéresse les frères Coen n’est évidemment pas l’origine de la mallette mais les conséquences absurdes et funestes qu’elle provoque.

Ponctué d’un humour noir corrosif, No country for old men rappelle par son ambiance les géniaux Blood simple (1984) et Fargo (1996), des mêmes frères Coen. Mais ce film semble encore plus noir que les deux films précités, bien qu’il soit souvent très drôle. En effet, les frères Coen ne laissent aucun échappatoire à leurs personnages, qui soit meurent (même ceux qui ne sont pas directement impliqués) soit se retirent définitivement, à l’exception du tueur psychopathe interprété par Bardem.

Dans un monde où l’honneur n’a plus cours, où plus rien n’est sacré, l’argent, l’injustice et la violence continuent de perdurer, entraînant les hommes dans une spirale infernale qui les mène immanquablement à leur perte. Les nombreuses scènes de violence du film, ne lésinant pas sur le sang, sont d’une redoutable efficacité et dénoncent en filigrane le fait que la société actuelle s’est construite sur le sang d’autrui (on pense aussi au génocide indien, car les espaces montrés par les frères Coen rappellent forcément le western et donc le sang répandu des indiens). Les dernières paroles prononcées par le shérif Ed Tom dressent un constat mélancolique sur un monde de valeurs morales qui n’existe déjà plus.

No country for old men est incontestablement une des réussites majeures des frères Coen et redore le blason de leur cinéma (qui avait été mis à mal par Ladykillers). Superbement mis en scène et interprété, ce film parvient à trouver un équilibre miraculeux entre le film noir, la comédie noire, le road movie, le western et le thriller et débouche sur une vision particulièrement pessimiste du monde (comme le prouve la conclusion abrupte du film).

Après ce superbe métrage, les frères Coen sont revenus à la comédie noire en 2008 avec le sympathique Burn after reading, qui est bien loin d'atteindre le niveau d'excellence de No country for old men. J'espère qu'ils reviendront très vite à ce type de cinéma noir et désenchanté car c'est bien là où ils sont les meilleurs...

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07 juin 2009

California dreamin' de Cristian Nemescu

California_dreamin Réalisé par Cristian Nemescu
Titre international : California dreamin'
Année : 2007
Origine : Roumanie
Durée : 155 minutes
Avec : Armand Assante, Jamie Elfman, Razvan Vasilescu, Maria Dinulescu, Alexandru Margineanu, Ion Sapdaru, Alexandru Dragoi, Andi Vasluianu, Sabina Branduse, Gabriel Spahiu,...

Fiche IMDB

Résumé : En 1999, dans un petit village roumain, le chef de gare, qui est en même temps la fripouille locale, arrête un train NATO qui transporte des équipements militaire. La cargaison, gardée par des soldats Américains, traverse la Roumanie sans avoir de papiers officiels, mais seulement l'accord verbal du gouvernement roumain. L'arrivée des Américains transforme le village dans la terre de toutes les possibilités...

Attention, ce texte contient des spoilers : il est donc conseiller d'avoir vu le film avant de le lire.
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Réalisé en 2007 par le jeune cinéaste roumain Cristian Nemescu, né en 1979 et tragiquement décédé dans un accident de voiture fin 2007, California dreamin’ est un film déjà très maîtrisé, alors même que le montage n’a pu être complètement achevé.

Le film débute en 1999, pendant la guerre du Kosovo et décrit les mésaventures d’un train traversant la Roumanie et transportant des équipements militaires envoyés par l’OTAN, placé sous l’autorité de soldats américains venus rétablir la paix au Kosovo. Alors que le convoi américain (qui comporte aussi quelques soldats roumains) a reçu l’accord verbal du gouvernement roumain pour traverser le pays, un village roumain isolé nommé Capalnita refuse de laisser passer le train, rétextant l’absence d’autorisations officielles écrites…

Sur cette trame originale, Cristian Nemescu livre une chronique villageoise désabusée mais non dénuée d’humour, décrivant avec un naturel déconcertant et un sens du détail très fin une galerie de personnages savoureuse. En filigrane, le cinéaste dénonce l’omniprésence des Etats-Unis et leur rôle de gendarmes du monde.

La farce est souvent énorme, hilarante, mais un certain sentiment de malaise finit par imprégner au fur et à mesure le film. Nemescu dresse une série de portraits diversifiés, chacun des personnages ayant son importance. Il n’y a pas de héros, ou alors tous les villageois et les soldats sont des héros.

Le récit polyphonique s’articule autour de ces émouvants villageois roumains, oubliés de leur propre gouvernement, presque totalement isolés et dont tout le monde semble se contrefoutre. L’arrivée des américains devient alors la seule bouée de sauvetage, l’élément qui permettrait (du moins le pensent-ils !) d’exister aux yeux du monde…

Nemescu se permet même des flashbacks en noir et blanc se déroulant pendant la deuxième guerre mondiale, où des ressortissants roumains ont attendu vainement ces fameux américains. Intercalés dans la narration du film, ces flashbacks montre seulement que l’Histoire ne cesse hélas d’inlassablement se répéter.

Entre des américains aveuglément bienveillants, seulement préoccupés par l’obtention des papiers leur permettant de passer, des villageois crédules, naïfs, espérant vainement un soutien et une reconnaissance, sans parler des notables corrompus, Nemescu renvoie tout le monde dos à dos et dénonce avec virulence l’impuissance et la naïveté des roumains, la corruption généralisée, la quasi-indifférence des américains et la fatalité inéluctable de cet enchevêtrement qui ne peut déboucher que sur le drame.

Emergent de cette galerie de personnage certains protagonistes marquants. En premier lieu, le chef de gare qui immobilise le train et qui a attendu chimériquement l’arrivée des américains lors de la deuxième guerre mondiale, alors qu’il n’était qu’enfant. Personnage désabusé, cynique, corrompu (mais dans un but de survie), dominateur et malgré tout sensible, il reflète tout simplement la dualité de la Roumanie, Etat éternellement mis à l’écart, oublié, ayant vécu le joug de la dictature, gangrené par la corruption et le capitalisme sauvage.

Il y a aussi sa jolie fille, adolescente rebelle, pas si naïve, en plein épanouissement, reine de beauté inutile qui ne cherche qu’à quitter le village, ce village qui la bride et la maintient dans la misère, et ce à n’importe quel prix. Il y a encore le maire, notable benêt mais sympathique qui voit l’arrivée des américains comme un miracle et qui pense vainement que ceux-xi investiront et ainsi permettent au village de briller, enfin…  Et tous les autres, que Nemescu dans un élan de générosité, met en avant à un moment ou un autre, sans mépris mais avec une grande tendresse.

Le regard de Nemescu se porte aussi sur les soldats américains, dont le chef, le capitaine interprété par l’impressionnant Armand Assante (déjà vu au cinéma en méchant du ridicule Judge Dredd de Danny Cannon, avec Stallone, mais aussi en flic dépassé par les évènements dans l'amusant Fatal instinct de Carl Reiner), oscille sans cesse entre pitié et monstruosité. Le jeune cinéaste roumain lui confère une ambiguïté certaine, qui n’est que la concrétisation de la politique extérieure américaine. De même, le spectateur sent la sympathie qu’éprouve Nemescu pour le second du capitaine, jeune homme sensible et pacifiste, qui semble concerné par la misère autour de lui.

Constamment partagé entre farce et tragédie, California dreamin’ rappelle les films du célèbre cinéaste serbe Emir Kusturica (auteur entre autres du sublime Le temps des gitans et de l’excellent Underground) par son côté picaresque, caustique et truculent, mais qui n’omet jamais le tragique de la situation. Tragique qui culmine dans un climax final d’une incroyable violence, après de multiples manipulations, et débouchant sur une guerre civile sanglante et impitoyable, provoquée par les américains qui, après avoir obtenu les papiers leur permettant de repartir au Kosovo, laissent sans se retourner le village qui les a accueillis si chaleureusement. Et l’Histoire se répétant inlassablement…

D’une grande cruauté, ce climax ne constate hélas que la stricte vérité… Ce qu’ils sont beaux, les gendarmes du monde ! Et dans un épilogue à Bucarest apaisé mais lucide, le sigle Coca-Cola peut alors s’afficher, démontrant tristement l’emprise des Etats-Unis sur la Roumanie, conséquence inéluctable. Les Mamas and Papas peuvent alors entonner leur chanson culte, California dreamin’…

Film rageur, égratignant férocement la politique extérieure américaine, mais aussi chronique villageoise picaresque et enjouée, reflétant en filigrane la situation duale et inextricable de la Roumanie, California dreamin’ est une grande réussite de Nemescu, très maîtrisé pour un cinéaste de seulement 28 ans tragiquement disparu et qui démontre la vitalité actuelle du cinéma roumain, après les réussites exemplaires de La mort de Dante Lazarescu de Cristian Puiu, 12h08 à l’est de Bucarest de Corneliu Porumbuiu et de la Palme d’Or 2007 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu.

Posté par locktal à 09:29 - Comédie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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