Cria_cuervos Réalisé par Carlos Saura
Titre original : Cria cuervos
Année : 1976
Origine : Espagne
Durée : 107 minutes
Avec : Ana Torrent, Geraldine Chaplin, Monica Randall, Hector Alterio, German Cobos, Mirta Miller,...

Fiche IMDB

Résumé : Dans une grande maison madrilène vivent trois fillettes, entourées de leur père, de leur grand-mère paralytique, leur bonne et leur tante, qui essaient de combler le vide laissé par la mort de leur mère. L'une des soeurs, Ana, dix ans à peine, échappe à l'atmosphère étouffante en se réfugiant dans un monde de rêve. Un jour, le père meurt dans les bras de sa maîtresse. Ana est persuadée que c'est la conséquence de son pouvoir magique...


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'en entreprendre la lecture.

Réalisé en 1976 par le grand cinéaste espagnol Carlos Saura (auteur des remarquables Antonieta [1982], Carmen [1983] ou El Dorado[1988]), troisième volet clôturant une magnifique trilogie commencée avec les excellents Ana et les loups (1971) et La cousine Angélique (1973), Cria cuervos est sans doute l’œuvre majeure de Saura, en même temps qu’un des films les plus originaux, les plus douloureux et les plus aboutis sur le monde de l’enfance.

Le titre du film est tiré du célèbre proverbe espagnol « Cria cuervos y te sacaron les ojos » (« Nourris les corbeaux et ils t’arracheront les yeux »), qui s’adapte parfaitement à ce film morbide et profondément marqué par la mort. Cria cuervos est raconté du seul point de vue d’Ana, sœur cadette d’une famille bourgeoise typique de l’Espagne des années 1950 composée de trois filles : l’aînée prénommée Irene, évidemment Ana et la benjamine prénommée Maite.

Le film débute sur une photo représentant la petite Ana (magistralement interprétée par la petite Ana Torrent, 9 ans à l’époque du tournage, héroïne à la même date du génial L'esprit de la ruche de Victor Erice, et qu’on a revue récemment dans le terrifiant Tesis d’Alejandro Amenabar) et sa mère (jouée par la grande Geraldine Chaplin, qui interprète également Ana adulte), et le spectateur comprend déjà que cette relation va hanter tout le métrage.

Saura entremêle habilement présent, passé et futur dans une structure narrative complexe d’une grande inventivité qui tente de transcrire le processus de la mémoire et du souvenir. Ces souvenirs peuvent être d’ailleurs réels ou fantasmés, mais ils retranscrivent avec justesse l’état d’esprit d’Ana. Dans un même plan, Ana peut passer librement du réel au rêve ou au fantasme. Il lui suffit de passer dans un couloir ou un escalier pour entrer dans une strate temporelle différente.

La véritable narratrice est bien Ana adulte, qui se souvient de son enfance brisée par trois morts successives : celle de son père, mort dans la jouissance, entre les bras de sa maîtresse Amélia ; celle de sa mère, morte dans d’atroces conditions parce qu’elle n’a jamais pu être aimée et comprise de son époux ;  celle enfin du petit cochon d’Inde d’Ana, prénommé Roni, que celle-ci ira enterrer au fond du jardin. Dans cette atmosphère délétère, rendue pesante par ces décès à répétition, Ana ne peut que se réfugier dans l’imaginaire et le souvenir, celui notamment de cette mère tant aimée.

Cet imaginaire et cette mémoire finissent d’ailleurs par se confondre entièrement dans la tête d’Ana, au point que celle-ci ne distingue quasiment plus la frontière entre réel et rêve. Orphelines, Ana et ses deux sœurs (ces deux filles se créant également une carapace fictive pour s’extraire du réel) sont prises en charge par la tante Paulina, qui n’est autre que la sœur de la mère des trois fillettes. La grande force de Saura est de ne pas avoir enjolivé cet univers enfantin marqué par le deuil. Au contraire, le cinéaste espagnol représente Ana comme une enfant renfrognée, insomniaque, hantée par de terribles obsessions morbides et errant de manière permanente dans les couloirs de la maison. Seul le regard d’Ana, dur et impassible, est expressif, d'une intensité redoutable. Car Ana croit qu’elle a le pouvoir de mort sur les gens. Cette mort omniprésente, Ana l’utilise comme un exutoire, elle l’expérimente sur sa grand-mère (continuellement perdue dans un passé révolu, fixant éternellement des images de sa vie), pour la libérer du poids du passé, elle l’essaie aussi sur sa tante Paulina, pourtant très loin de la marâtre caricaturale, plutôt aimante et douce.

Profondément dérangeant, Cria cuervos est un grand film sur la fin de l’innocence. Cette fin de l'innocence qui arrive dès la scène primitive du début du film (la mort du père), elle est présente dès le commencement. En effet, Cria cuervos n'est pas un cheminement vers la perte de l'innocence, mais l'évolution d'une fin de l'innocence perdue dès le début.

Face à des choses qui la dépassent et qu’elle ne comprend pas, Ana reproduit dans ses jeux ce qu’elle croit voir : par exemple coiffer sa poupée dans une piscine vide ; reproduire les scènes de disputes entre son père et sa mère, avec ses deux sœurs ; demander à la bonne Rosa, la seule personne qui semble comprendre Ana, de lui montrer ses seins ou encore tuer pour de faux ses sœurs dans une partie de cache-cache.

Parfois traumatisant (la scène où Ana a entre les mains le pistolet chargé de son père) et cruel, souvent troublant, Cria cuervos est une vision noire et désenchantée du monde de l’enfance, magnifiée par la mise en scène rigoureuse de Saura, entre onirisme et réalisme, laissant échapper des trésors d'émotion et de poésie.

Les seuls moments de bonheur sont au rythme de la jolie chanson Porque te vas (« Car tu t'en vas »), hymne du film, lorsqu’Ana danse avec ses deux sœurs ou qu’elle écoute cette mélopée seule dans son coin. Cette chanson lui permet de s’évader dans un monde où tout serait enfin possible, où elle pourrait vivre à jamais aux côtés de sa mère (idéalisée).

Mais Cria cuervos est encore plus que cela : c’est aussi un bras vengeur contre la censure de son pays (n’oublions pas que le général Franco décède en 1975) et une métaphore à peine voilée des conséquences terribles du franquisme. Oui, le spectateur peut déceler la haine du régime de Franco par Carlos Saura, où le père d’Ana, militaire de carrière, indifférent à ses enfants et son épouse, volage et impitoyable, serait la représentation de la dictature franquiste et de ses funestes conséquences, dont les horreurs se répercutent sur la mère d’Ana, qui serait alors l’image agonisante et sans espoir de la république espagnole assassinée. Où la grand-mère d’Ana serait le fier passé de l’Espagne, figée éternellement dans un passé lointain et révolu. Où enfin Ana elle-même serait le futur incertain de l’Espagne, l’ange vengeur du peuple espagnol qui, après avoir tué le père (Franco) reconstruirait un nouveau régime (car n’oublions pas qu’Ana, au début de Cria cuervos, croit avoir tué son père). Cependant, dans un beau travelling final, où le spectateur voit Ana aller à l’école en compagnie de ses sœurs et se fondre avec leurs camarades de classe, un espoir subsiste, peut-être tout simplement le renouveau de l’Espagne…

Assurément, Cria cuervos est le chef d’œuvre absolu de Carlos Saura, dont les multiples visions n’entament en rien la beauté et la perfection. Cri de révolte contre le franquisme, portrait particulièrement torturé de l’enfance marquée par la mort, film sur le temps et la mémoire, Cria cuervos est fabuleusement porté par la jeune Ana Torrent, tout simplement impressionnante. Et le spectateur gardera longtemps dans sa tête le doux leitmotiv de Porque te vas, seule note d’espoir (avec la présence fantômatique mais rassurante de la mère d'Ana, à jamais idéalisée) dans un monde ravagé par la haine et la mort. Admirable !