Spider

Spider

Un film de David Cronenberg

Canada / 2001 / 100'
Avec Ralph Fiennes, Miranda Richardson, Gabriel Byrne, Braley Hall.

Fiche IMDB

 

synopsis : Après plusieurs années d’internement psychiatrique, Dennis Clegg est transféré en foyer de réinsertion dans la banlieue de Londres, à quelques pas de là où il a vécu enfant. Il est certain d’avoir vu, alors qu’il était à peine âgé de douze ans, son père assassiner sa mère, pour la remplacer par une prostituée dont il s’était amouraché. Dennis, surnommé Spider depuis son enfance, retourne sur les lieux du drame et replonge peu à peu dans ses souvenirs pour y mener une étrange enquête.

Film ouvertement à part dans la riche filmographie de Cronenberg, ce nouvel opus détonne à plus d'un titre : ici pas de thématique gore ou fantastique, pas de recours à la science fiction. Même ses thèmes fétiches comme la fascination pour l'horreur organique semblent ici évacués.

Pour autant, notre célèbre canadien n'abandonne pas le style clinique qui le caractérise dans cette approche entomologique de « spider » et de sa lente dérive psychique.

 

Cronenberg, l'homme des « faux semblants » s'attache ici à perdre son spectateur dans les dédales de la psyché humaine et de la grammaire cinématographique, l'une semblant éclairer l'autre sans que le réalisateur s'inscrive dans une démarche psychologique.

Dès les premiers plans, le film affiche ce double-jeux ( que l'on pourrait affilier à un double « je » symboliquement plus parlant) : l'arrivée du train en gare rappelle fortement celle filmée par les frères Lumières. On y voit le train s'arrêter le long du quai, le début du train étant lui-même hors champs. Or,  Dennis Clegg, notre héros qui descendra de l'un des wagons, est comme ce train : privé de futur et de destination, le plan ne suggérant que la possibilité d'un retour aux origines, au passé en général, au même titre que le clin d'œil cinématographique de Cronenberg qui semble ainsi limiter le champ des possibilités de notre héros.

Nimbé d'une atmosphère propice à l'introspection, le métrage dévoile au fur et à mesure sa complexité. Bien que dépourvu de toute forme de suspens, Cronenberg tient pourtant le spectateur en haleine grâce à une science de la mise en scène d'une redoutable efficacité.

Le réalisateur excelle dans l'utilisation de la métaphore et du flash back.

La métaphore, tout d'abord, est présente dès le surnom de Dennis Clegg : spider. Certes, associer la folie et les méandres de la toile d'araignée n'est pas une idée nouvelle. Mais Cronenberg choisit d'en faire un élément moteur de son film, à la fois révélateur de la folie de son héros, et aboutissement de celle-ci.

Si David  Cronenberg n'a jamais été un adepte des plans frénétiques, il semble qu'il se soit ici particulièrement attaché à imprimer au métrage un rythme quasi hypnotique, ne donnant ainsi jamais d'avance au spectateur sur son personnage : nous avançons péniblement au rythme de celui-ci, entrainés dans un  périple laborieux qui ne sera pas sans effet sur Spider.

Le parti pris est singulier : c'est à la faveur d'une longue introspection que le film peut avancer et Spider se reconstruire et connaître la vérité sur sa vie, autrement dit, c'est le fait d'interroger le passé qui permet au personnage, ainsi qu'au film,  de se construire.  Cronenberg semble donc avoir renversé les règles traditionnelles de narrations : ici, le passé ne pourra que révéler et éclairer la fin du film.

Cette apparente astuce de mise en scène permet surtout de rendre compte de manière plus «  réaliste » de la pathologie de Spider et permet, par la même occasion de se pencher sur la part de reconstruction de nos souvenirs, et plus largement sur le lien entre réalité et création, car si Spider,peut se résumer comme un thriller « psychologique », il entretien des rapports évidents avec la notion de point de vue, d'intimité dans l'élaboration des souvenirs et dans le rapport « étroit » que nous entretenons avec la réalité.

La notion de réalité est des plus complexes et ne saurait être évoqué sans la prise en compte de la notion de point de vue et est transversale à de nombreux films contemporains. Dans « lost highway », David Lynch ne fait il pas dire à l'un de ses personnages, rejetant l'idée de posséder une caméra :  «  je préfère garder mes propres souvenirs » soulignant ainsi l'importance de la notion de point de vue dans notre construction des souvenirs et perception de la réalité qui apparaît bien relative et comme une expérience difficilement partageable.

Spider est confronté à ce problème rendu plus délicat par une mémoire construite sur des souvenirs erronés à force de distorsion.

Très vite, l'interrogation des souvenirs, retraçant un parcours mental chaotique, va révéler un clivage évident : la figure de la mère est idéalisée alors que celle du père est particulièrement négative, révélant une faille psychique évidente.Notre héros va donc devoir se méfier de ses propres souvenirs afin de se révéler à lui-même.

Ceci permet à Cronenberg de distiller un climat à la tension lourde, à l'intensité particulièrement dérangeante : en effet douter de ses propres souvenirs n'est il pas déjà douter de soi-même ?

En cela, notamment, Spider s'intègre finalement bien aux thématiques habituelles de l'auteur toujours intéressé par la dimension intime de l'horreur : si celle-ci était autrefois organique, elle deviens ici plus psychologique et par là même plus indicible et délicate à saisir.

Avec la maturité,  Cronenberg semble se diriger vers une dimension moins visuelle de l'horreur, ce que confirmera la suite de sa filmographie : «  a history of violence », «  les promesses de l'hombre », mais s'inscrivant tout autant dans ses thématiques fétiches : l'intériorité de l'horreur et le rapport intime que nous entretenons avec elle, l'intérêt pour les liens entre réalité et fantasmes, le tout filmé avec une obsession clinique.

Spider, à l'instar de l'araignée, va devoir dénouer écheveaux complexes et trompeur de la « toile » de ses souvenirs, remonter le fil de sa vie afin de connaître la vérité sur lui-même.

Il est intéressant de constater que le sobriquet de notre héros opère aussi bien sur le plan symbolique et métaphorique, dans le fait de démêler ses souvenirs, que sur le plan « réel », notamment lorsqu'il tisse une toile dans la maison de ses parents, à l'aide d'une fine cordelette afin de mettre en œuvre un plan machiavélique destiné à faire mourir son père et celle qu'il considère comme une usurpatrice et qui est, dans son esprit, censé avoir remplacée sa mère dans des circonstances qu'il imagine sombres et sordides.

Ces souvenirs, tout en participant à la reconstruction de notre héros, révèlent la folie de celui-ci ainsi que sa nature, éclatant alors au grand jour de manière incontournable : Spider est profondément schizophrène, le clivage et la perte de repères devenant d'indéniables éléments de la grammaire cinématographique développée par Cronenberg opposant la froideur du présent filmé dans des tons proches du monochrome à des souvenirs – flash back plus colorés et picturaux.

 

 

 

Avec Spider, David Cronenberg se livre à un exercice cinématographique pleinement maitrisé et passionnant, rendant la notion d'horreur plus intérieure encore et liée à la personnalité de chacun, à sa psychologie, évoluant sur la mince frontière séparant le normal du pathologique, le réel du fantasme. Ce faisant, alors même que Cronenberg semble s'éloigner de ses premières amours, il n'en finit pas d'interroger notre soif d'illusion, ayant posé clairement les premiers jalons de sa réflexion dans « vidéodrome » où l'homme devenait l'objet de ses propres illusions via la télévision et l'image. Ici, l'homme est victime de sa vision subjective des choses et de sa propre reconstruction des souvenirs.