MemelapluieTitre du film : Même la pluie
Réalisatrice : Iciar Bollain
Année : 2011
Origine : Espagne
Durée : 103 minutes

Avec : Gael Garcia Bernal (Sebastian), Luis Tosar (Costa), Carlos Aduviri (Daniel / Hatuey), Carlos Santos (Alberto / Bartolomé de Las Casas), etc.

FICHE IMDB

Résumé : Un réalisateur de cinéma et son producteur, venus en Bolivie pour tourner un film à bas coût sur Christophe Colomb, vont être confrontés pendant le tournage à une révolte du peuple bolivien suite à la privatisation du service de l'eau


Remarquée par son premier film, Ne dis rien (2004) avec comme sujet une femme battue par son époux, Iciar Bollain revient en 2011 avec un sujet aux connotations très sociales. En effet, le film s'inspire des événements qui se sont déroulé en 2000 en Bolivie et qui ont opposé le peuple de la ville de Cochabamba aux forces de l'ordre suite à l'obtention par une entreprise privée de la distribution de l'eau potable suite à la privatisation de ce service.

Sauf qu'ici il s'agit bien évidemment d'une fiction. Et d'ailleurs la réalisatrice ne s'est pas simplifiée la tâche car elle a décidé de mettre en scène plusieurs histoires. Pour expliquer les événements qui vont avoir lieu au sujet de la guerre de l'eau, Iciar Bollain prend comme principaux protagonistes dans son film venus un jeune réalisateur, Sebastian (Gael Garcia Bernal, très juste dans son rôle) et son producteur, Costa (excellent Luis Tosar, déjà vu dans Ne dis rien d'Iciar Bollain), venus en Bolivie pour réaliser à bas coût un film sur la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.

La première scène du film est saisissante car cette file impressionnante de personnes venus pour le casting et qui se révoltent quand on leur dit que quelques-uns d'entre seulement seront auditionnés. On sent déjà que les bases du film sont lancées : peuple qui vit dans un état de pauvreté et situation géopolitique très précaire.

Là où Iciar Bollain fait encore plus fort, c'est dans sa capacité à relier les deux récits. Le film sur Christophe Colomb qui est une mise en abyme du film n'est pas seulement un film de plus sur Christophe Colomb, c'est aussi et surtout un film sur un colonisateur venu dépecer les biens des « Indiens » qui sont pris pour moins que rien, comme les figurants colombiens qui sont payés sur ce film par Costa pour une somme dérisoire.

Le récit se joue en fait à trois niveaux : il y a l'Histoire de Christophe Colomb venu coloniser un pays qu'il croit être l'Inde ; il y a la vie quotidienne de nos réalisateur et producteur venus profiter d'une main d’œuvre bon marché ; il y a la commune de Cochabamba qui entend taxer un peu plus le peuple en profitant de la privatisation du marché de l'eau (« Même la pluie devient payante », d'où le titre du film). En somme, dans toutes les histoires qui nous sont racontées, il est question d'un dominant et de dominés.

Le point de vue est très subtil car la cinéaste espagnole n'en fait jamais trop. Le réalisateur et le producteur ne sont pas vus comme des « gentils » qui vont se rallier à la cause du peuple bolivien. Non ce qui leur importe c'est que le film puisse se tourner et se terminer de façon satisfaisante. Costa n'hésite pas employer les grands moyens pour arriver à ses fins : il corrompt la police locale pour faire sortir de prison Daniel, un des acteurs dont il a besoin ; par ailleurs il donne une énorme somme d'argent – par rapport au coût de la vie en Bolivie – pour que son acteur bolivien continue de tourner, malgré les réticences que ce dernier a, comprenant clairement qu'il est exploité. De son côté, Sebastian s'offusque d'un côté des conditions de vie du peuple bolivien, de l'autre il choisit à chaque fois une voie permettant la poursuite de son film, quitte à mettre en veille ses idéaux humanistes.

Iciar Bollain a le talent de ne jamais faire dans la dichotomie. Malgré sa volonté farouche que le film se tourne, Costa n'en reste pas moins un être humain : après avoir dû ravalé son honneur en suppliant Daniel, son principal acteur bolivien, de revenir sur le tournage, il va surtout faire preuve d'un vrai sens d'humanisme à la fin, comprenant parfaitement la détresse de ce peuple. L'émotion est grande lors de la dernière rencontre entre Costa et Daniel.

Les acteurs sont vraiment à féliciter dans ce film car ils sont tous vraiment au top niveau, tant  les deux acteurs principaux qui sont tiraillés entre la volonté de terminer le film et l'idée de s'investir dans une cause juste. Les seconds rôles sont également très bons, comme l'acteur principal du film sur Christophe Colomb qui joue un acteur qui n'a de cesse à plusieurs moments de montrer son attachement à la cause du peuple bolivien.

N'omettons pas de signaler que la réussite du film tient également bien entendu à sa mise en scène. On a droit à des mouvements bien fluides, et notamment à quelques beaux travellings. Le film est d'autant plus agréable à regarder. En outre, le monteur du film a été très bon dans sa capacité à jongler habilement entre le film dans le film, l'envers du décor et la montée progressive des affrontements entre le peuple bolivien et l’État.

Le directeur photo est également à féliciter car sont parfaitement traduits à l'écran les superbes paysages vus dans le film. On croirait vraiment que l'on assiste à l'arrivée de Christophe Colomb. Le travail de reconstitution est vraiment bien rendu, et a fortiori il crée des liens avec l'histoire contemporaine.

Alliant avec brio chronique sociale, mise en abime d'un film et relations privées, Iciar Bollain réalise certainement ici son film le plus abouti. Un beau film qui mérite largement d'être regardé. On notera qu'avec les troubles actuels qui se déroulent dans plusieurs pays du monde (Tunisie, Égypte), avec le peuple qui se dresse contre l’État, ce long métrage prend un écho particulier.