letrangereTitre du film : L'étrangère

Réalisatrice : Feo Aladag

Année : 2011

Origine : Allemagne

Durée du film : 119 minutes

Avec : Sibel Kekilli (Umay), Settar Tannögen (Kader, père d'Umay), Derya Alabora (Halime, mère d'Umay), Tamer Yigit (Mehmet, frère aîné d'Umay), Serhad Can (Acar, frère cadet d'Umay), Almila Bagriacik (Rana, soeur d'Umay), Nizam Schiller (Cem), etc.

FICHE IMDB

Résumé : Victime d'un mari violent, une jeune femme allemande d'origine turque décide de quitter Istanbul avec son enfant et de rejoindre sa famille allemande. Mais elle n'est pas du tout accueillie comme elle l'espérait.


Premier film de la réalisatrice Feo Aladag, L'étrangère se base sur un fait divers qui avait parlé de lui en Allemagne en 2005 : l'affaire Hatun Sürücü où une jeune femme de 23 ans, d'origine turque, a été tuée par ses frères pour avoir déshonoré sa famille en quittant son époux.

Dans ce long métrage, on commence d'abord par une scène étrange que l'on reverra à la fin, et qui va mener ce drame vers son point paroxysmique.

Puis on fait connaissance avec notre héroïne, la belle Umay, une jeune allemande d'origine turque âgée de vingt cinq ans, qui vit en Turquie avec un époux qu'elle n'aime pas et qui la violente (il la frappe sans vergogne, il l'oblige à avoir des relations sexuelles non consenties). Pour mettre fin à cette vie malheureuse non voulue, elle décide de retourner dans sa famille, en Allemagne, avec son jeune fils, Cem.

Seulement, comme va brillamment le démontrer la réalisatrice Feo Aladag, Umay n'est absolument pas la bienvenue. Sa famille l'invite à rejoindre au plus vite son époux, qui évidemment lui pardonnera ce petit écart ! Bah voyons... Quant au père d'Umay, Kader, il refuse de donner un certain crédit à sa fille quand cette dernière lui explique qu'elle est partie de Turquie car son mari la battait. De manière très naturelle, Kader réplique que la main qui frappe est également la main qui apaise. Sacré point de vue ! De manière encore plus radicale, la famille d'Umay pense que si cette dernière ne retourne pas vivre chez son mari, l'enfant doit revenir au père.

La famille d'Umay est tellement ancrée dans le communautarisme que les individus s'effacent rapidement derrière les notions d'honneur, de primauté de l'homme sur la femme, d'unions qui sont choisies à l'insu des intéressés. Si évidemment toutes les familles allemandes d'origine turques ne correspondent pas à ce qui est décrit dans le film, il n'empêche que cela existe bel et bien.

Ces gens sont tellement dans leur monde d'un point de vue familial, sociétal et religieux qu'ils refusent de donner le moindre espace de liberté à ceux qui décident de choisir leur vie. La belle Umay est le symbole de toutes ces femmes bafouées, brimées dans leurs choix (il n'y a qu'à voir le personnage de la mère d'Umay qui est complètement soumise), qui cherchent tout à la fois à faire leur vie selon leurs volontés et conserver des liens avec leur famille. Sans jamais adopter un point de vue dichotomique – il n'y a pas d'un côté les bons et de l'autre côté les méchants – le film présente au contraire des êtres qui sont dans un système qui les enferme. Ce n'est pas seulement Umay qui est limitée dans ses possibilités mais également sa famille. On voit bien que le père d'Umay rejette sa fille car le communautarisme l'y oblige mais par moments, il donne bien l'impression de continuer à l'aimer.

Pour sa part, Umay, n'arrive pas à couper les ponts avec sa famille alors qu'on cherche à lui enlever son enfant (la scène avec la police est proprement hallucinante, montrant jusqu'où Umay est obligée d'en d'arriver pour conserver son enfant auprès d'elle) et qu'elle est considérée comme une véritable paria. Elle est le déshonneur de sa famille. Les hommes de cette famille en viennent à des actes de pression sur Umay (tentative de récupérer l'enfant d'Umay, refus d'accepter Umay au sein de la famille tant qu'elle n'aura pas rejoint son époux) avant de commettre l'irréparable dans un final bien radical, digne d'une tragédie grecque. Cette fin assourdissante, qui laisse le spectateur dans un état de révolte et d'injustice, a le mérite de montrer de façon on ne peut plus claire à quel point l'enracinement dans des valeurs rétrogrades peut conduire les gens à commettre des actes inadmissibles.

De leur côté, ces personnes qui se permettent de juger si certains ont le droit de vivre ou de mourir, sont-ils impeccables sur le plan moral ? Pas vraiment. Entre une sœur cadette qui tombe enceinte alors qu'elle est très jeune, un père qui achète le mariage de sa fille cadette pour éviter un nouveau déshonneur, un frère aîné qui fréquente les bars allemands, une mère qui ne protège jamais sa fille, on navigue dans des eaux qui ne sont pas forcément d'une grande propreté.

Si le film est si fort, c'est bien entendu en raison de ces thématiques intéressantes qui sont développées et vont jusqu'au bout. Mais ce n'est pas le seul point remarquable de ce film. La distribution est sans conteste une des raisons majeures de la réussite du film. Les acteurs sont tous particulièrement bons et crédibles dans le film. L'acteur jouant le frère aîné d'Umay, Mehmet, est assez détestable et fait franchement peur par ses débordements de violence. Avec un père qui est déstabilisé par les événements qui ont lieu, Mehmet entend devenir le bras droit du père, en se contentant d'appliquer à la lettre, sans aucune réflexion, les valeurs traditionnelles qu'on lui a enseignées. On se doute bien que le jour où le fameux Mehmet aura une femme, elle sera à coup sûr soumise. D'autres acteurs du film méritent d'être félicités par leurs interprétations. La patronne d'Umay, qui est aussi d'origine turque, a visiblement fait le choix radical de couper les liens avec sa famille. C'est une femme extrêmement censée qui n'hésite pas à aider Umay, allant jusqu'à être son porte-parole face à la famille d'Umay. Elle se permet même de tenir tête au père de famille, renvoyant aux orties ses valeurs et ses explications religieuses.

La bande son de ce long métrage, à laquelle on ne pense pas forcément au premier abord, se marie pourtant bien avec l'ensemble du film. Ainsi, les quelques notes de piano ou de violons, renforcent l'aspect dramatique du film.

Au final, L'étrangère est un film passionnant grâce à son scénario, aux thèmes abordés (danger du communautarisme, condition de la femme), aux acteurs du film et à sa musique. C'est une réussite totale pour ce film puissant sur le plan émotionnel. Sans conteste, on tient là l'un des films majeurs de l'année 2011.