Fengming 4Réalisé par Wang Bing

Titre original : He Fengming

Titre international : Chronicle of a Chinese woman 

Réaisateur : Wang Bing

Année : 2007

Date de sortie en salles en France : 7 mars 2012

Origine : Chine

Durée : 192 minutes

Avec : He Fengming

Fiche IMDB

Résumé : L'hiver en Chine. Une ville enneigée. Le jour tombe. Enveloppée dans son manteau, une femme s’avance lentement. Elle traverse une cité puis rentre dans son modeste appartement. Fengming s’installe au creux du fauteuil de son salon. Elle se rappelle. Ses souvenirs nous ramènent aux débuts, en 1949. Commence alors la traversée de plus de 30 ans de sa vie et de cette nouvelle Chine...

 

Après le monumental A l’ouest des rails (2003), film documentaire exceptionnel de plus de 9 heures tourné dans une ville-usine sur le point de disparaître où errent sans fin quelques ouvriers sacrifiés et confrontés au désastre industriel, le cinéaste chinois Wang Bing a enregistré le témoignage fleuve (plus de 3 heures) d’une vieille dame octogénaire, He Fengming, qui aura vécu les heures les plus sombres de la répression chinoise envers les personnes considérées comme « droitières », donc comme ennemies du communisme.

Le premier plan suit He Fengming, enveloppée dans son manteau, dans un élégant travelling et permet de présenter celle-ci au spectateur. La vieille dame avance dans une rue enneigée, traversant une cité indéfinie et finit par entrer dans un appartement très modeste.

Après avoir déposé ses affaires, Fengming s’installe dans un confortable fauteuil et commence à faire appel à ses souvenirs, face contre caméra.

Dès lors, Wang Bing la filmera frontalement, en longs plans fixes, le plus souvent à une certaine distance mais aussi en gros plans, permettant au spectateur de se plonger dans le visage de Fengming (le cadre dévoilant quelquefois ses yeux fermés) et ainsi de mieux ressentir certaines émotions qu’elle ne peut dissimuler. Le cinéaste brisera en de très rares fois ce dispositif rigoureux pour filmer le contre-champ, à savoir une fenêtre et quelques plantes, comme une nature morte, concédant la possibilité au spectateur de respirer un peu face au tragique témoignage de la vieille dame.

Durant plus de trois heures, Fengming va dérouler sa vie : son renoncement aux études supérieures pour s’engager dans la révolution maoïste, son activité journalistique aux cotés de son mari qui écrit quelques articles jugés dangereux pour le régime, et à partir de là l’enfer qu’elle a vécu ensuite, de la diffamation des cadres du parti qui la cataloguent comme droitière comme son époux jusqu’aux diverses déportations qu’elle a subies dans les « camps de rééducation », véritables goulags chinois.

Fengming 1

Wang Bing ne se détournera plus de Fengming, même lorsque celle-ci se lève pour répondre au téléphone ou aller aux toilettes : il continuera de filmer le fauteuil vide, pour ne pas s’immiscer dans le récit de la vieille dame, pour ne pas interrompre son témoignage saisissant.

Le récit de Fengming devient ainsi l’unique raison d’être du film, le discours rendu encore plus authentique par les chemins de traverse qu’il emploie, que cela soit par les détails et les précisions que la vieille dame apporte (loin d’alourdir le témoignage, ces détails et ces précisions lui donnent une réalité encore plus prégnante) ou encore par les retours en arrière qu’elle opère parfois.

La liberté de la parole dégagée sonne alors comme une revanche envers le régime maoïste qui a détruit la vie de Fengming et qui lui a injustement pris son mari (accusé de droitisme en raison de ses articles, donc de ses mots). Wang Bing ne filme finalement que cela : la toute-puissance de la parole qui semble redonner l’intégrité à la vieille dame et qui permet au spectateur de visualiser précisément le calvaire qu’elle a vécu durant plus de 30 ans. Fengming peut témoigner de tout ce qui a été tu, dissimulé, le dispositif mis en place par le cinéaste chinois lui accordant une liberté totale, autant dans le débit de ses paroles que dans ses silences ou ses digressions, et donnant ainsi tout son sens au projet.

Alors que Fengming fait état de la censure qui frappait les lettres qu’elle échangeait avec son mari, prisonnier d’un autre « camp de rééducation », l’un des pires qui existaient, bien plus éprouvant que celui dans lequel elle-même était retenue, le spectateur ne peut que constater avec effroi combien la privation de mots peut être terrible, ces lettres censurées étant le seul lien qui réunissait encore Fengming et son époux.

La vieille dame ne peut d’ailleurs retenir ses sanglots lorsqu’elle apprend la mort anonyme de son mari dans son camp : après toutes les épreuves qu’elle a endurées, la faim, le cloisonnement, le manque d’argent, la désunion avec sa famille (ses parents, ses sœurs, ses enfants), il lui faut encore subir l’annonce du décès de son époux, sans avoir pu revoir une dernière fois celui-ci après des années de séparation forcée… Le gros plan fixe sur son visage meurtri suscite immanquablement l’émotion du spectateur, qui partage ainsi la douleur de Fengming face à tant d’injustice.

Fengming 2

 A l’instar de l’admirable Shoah (1985) du français Claude Lanzmann ou plus récemment des indispensables Le cas Pinochet (2001) du chilien Patricio Guzman ou S21 – La machine de mort khmère rouge (2003) du cambodgien Rithy Panh, la puissance évocatrice de la parole, enfin libérée da la censure du régime chinois, permet de revivre le destin non seulement de Fengming, mais aussi par son biais, de tous ces intellectuels considérés comme « droitiers » par le régime maoïste qui ont été victimes d’une incroyable répression à partir de 1957-1958, à la suite de la campagne des Cents Fleurs.

Introduisons un petit détour historique pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de cette politique qui a été menée en Chine de février à juin 1957 et connue sous le nom de campagne des Cents Fleurs. En cette période trouble, Mao Zedong, qui est de plus en plus contesté au sein de son Parti, doit rétablir son autorité et améliorer les relations entre les formations communistes et la population dans un contexte international explosif. Par conséquent, il décide de mettre en place une campagne de rectification, dont l’objectif est de redonner une certaine liberté d’expression au peuple chinois, notamment aux intellectuels, afin de critiquer le Parti communiste et par là-même retrouver une certaine légitimité en affaiblissant certains de ses adversaires.

Cependant, peu de temps après l’ouverture de la campagne, la contestation finit par exploser et le Parti, afin de garder le contrôle de la situation, lance une répression féroce qui fera plus de 400 000 victimes, qu’elles soient emprisonnées, déportées et même exécutées dans les fameux « camps de rééducation par le travail »  (camps déjà évoqués dans le beau Chine ma douleur que Dai Sijie a tourné en 1989).

Fengming explique dans un premier temps les tentatives d’intimidation qu’elle et son mari (auteur de trois articles jugés néfastes au Parti) ont subies par les cadres du Parti sur leurs supposées droitisations, puis les interrogatoires éprouvants qui ont suivi et enfin leurs condamnations à intégrer chacun un camp de rééducation par le travail afin qu’ils réfléchissent à la portée de leurs actes.

Bien évidemment, Fengming et son époux ne sont pas envoyés dans le même camp de rééducation, pour qu’ils ne puissent pas continuer à comploter. Elle avoue d’ailleurs avoir intégré un camp moins éprouvant que son mari, expédié dans le tristement célèbre camp de Jiabianjou, réputé pour être l’un des camps de rééducation par le travail les plus durs.

Séparés aussi bien l’un de l’autre que de leurs familles (Fengming et son mari ayant donné naissance à deux garçons), livrés à eux-mêmes, leurs seuls liens (les lettres qu’ils échangent) étant honteusement censurés, les deux tourtereaux vont prendre conscience que la survie devient le seul but, la réhabilitation par les autorités un temps envisagée n’ayant progressivement plus d’importance face aux terribles conditions de vie des camps.

Fengming raconte notamment en détail la famine qui régnait dans le camp et les trésors d’ingéniosité qu’elle et ses co-détenues devaient employer pour ne pas mourir de faim, comme le fait d’être obligées de chaparder de la farine pour qu’elles la mélangent à la soupe très légère qu’elles recevaient afin de donner à celle-ci une consistance qui leur permettaient de survivre…

Et le récit de la vieille dame continue de se dérouler, le spectateur étant contraint d’écouter le flot ininterrompu de paroles qui lui permet de ressentir toutes les épreuves restant à surmonter, comme l’hiver meurtrier de 1960 qui a mené le mari de Fengming à entreprendre le voyage du camp de Jiabianjou vers le camp de Mingshui et qui n’a pu survivre, mais aussi la première réhabilitation de Fengming puis son retour vers sa famille, les différentes mutations qu’elle a été obligées de suivre, sa deuxième déportation dans un camp de rééducation (mais beaucoup plus supportable) et enfin sa réhabilitation définitive en 1978 (et celle de son mari, la même année, à titre posthume) par le régime.

Fengming termine son récit en expliquant sa volonté de rechercher la tombe de son mari afin de lui donner des offrandes et ainsi enfin accepter sa mort… Mais la tombe ne sera jamais retrouvée, donnant à jamais à son époux le statut de martyr, un parmi des centaines de milliers. Pudiquement, Fengming évoque la mort de son fils ainé, qui l’avait aidée durant sa quête de la tombe, nouveau drame personnel qui ne semble pas avoir de rapport avec la répression du régime mais qui s’ajoute encore à la souffrance de la vieille dame.

Fengming 3

Wang Bing a choisi un dispositif d’une simplicité désarmante pour rendre justice au témoignage de Fengming, qui semble cependant le seul possible. Il a réduit le nombre de prises à seulement une quinzaine, afin de ne pas briser la continuité du récit.

Toutefois, le cinéaste chinois s’autorise quelques audaces, comme cette longue prise de Fengming qui voit progressivement la lumière s’assombrir (sans que le spectateur s’en rende tout de suite compte) jusqu’à ne distinguer plus que la silhouette de la vieille dame assise dans son fauteuil. On entend alors à la fin de la prise la voix de Wang Bing (ce sera la seule intervention visible du cinéaste) demander à Fengming si elle veut bien allumer la lumière, qui éclaire enfin la pièce. Moment magique, admirable, qui permet de mettre en lumière les évènements dramatiques vécus par Fengming, comme si les fantômes du passé tapis dans l’obscurité revenaient à la surface et à la face du spectateur, après avoir été trop longtemps enfouis dans le silence et l’oubli…

Mais le récit de Fengming ne peut s’oublier. La vieille dame a d’ailleurs déjà écrit un livre sur son calvaire, mais le restituer oralement aux spectateurs, droit dans les yeux, est tout aussi indispensable, elle qui a été obligée de se taire trop longtemps. Que cela soit par les mots ou par la parole, le scandale de la répression due à la campagne des Cents Fleurs est ainsi révélé au monde, et le travail de la mémoire peut alors commencer…

Le dernier plan du film montre depuis un couloir Fengming, après avoir terminé son éprouvant témoignage, répondre au téléphone dans sa chambre. C’est un plan fixe, filmant la conversation téléphonique de la vieille dame avec un autre survivant des camps de rééducation qui désire prendre contact avec elle.

Et le spectateur se rend alors vraiment compte que ces déportations ont touché d’autres personnes, le récit de Fengming permettant ainsi d’attirer l’attention sur tous les autres prisonniers ayant vécu la même tragédie.

Au final, Wang Bing a réalisé avec Fengming – Chronique d’une femme chinoise un film magnifique qui apporte un éclairage indispensable sur la répression féroce qui a suivi la campagne des Cents Fleurs et qui a fait des centaines de milliers de victimes. Malgré une réhabilitation discrète de la quasi-totalité d’entre elles, le régime chinois n’a jamais clairement reconnu l’injustice qui leur a été faite.

Le film, en plus de ses évidentes qualités cinématographiques qui donnent une liberté totale à la parole, comme si celle-ci était une revanche contre la censure du régime, a par ailleurs une importance historique essentielle, permettant de mettre en lumière la persécution terrible que ces « droitiers » ont subie.

Wang Bing a ensuite tourné en 2010 le puissant Le fossé, premier film de fiction du cinéaste chinois qui revient plus particulièrement sur la dureté des conditions de vie dans le camp de Mingshui durant la famine de 1960 et qui est donc un complément indispensable à Fengming – Chronique d’une femme chinoise.