120301_angoisseaff

Titre du film : Angoisse

Réalisateur : Bigas Luna

Année : 1987

Pays: Espagne

Durée : 1h29

Acteurs : Michael Lerner, Zelda Rubinstein, Talia Paul, Angel Jove

Fiche IMDB

Synopsis : Des spectateurs assistent à The Mummy, un film d’horreur extrême. Mais petit à petit, des meurtres similaires semblent avoir lieu à l’intérieur de la salle…

 

Bigas Luna, réalisateur iconoclaste, maniant aussi bien l'humour noir ravageur que la poésie baroque ou les ambiances surréalistes, livrait en 1987 avec Angoisse une des pièces maîtresses de son œuvre.

En effet, Angoisse, sous son apparence de simple film d'horreur, se révèle être d'une remarquable complexité, le réalisateur y déployant une réflexion sur le pouvoir de l'image et du cinéma.

les-mille-et-un-tours-de-william-castle-suite,M23879

Le film s'ouvre d'ailleurs sur un avertissement mettant en garde le spectateur contre d'éventuels effets secondaires du film.

Un procédé hérité des grandes heures de la série B., et notamment de William Castle l'un des pionnier américain du cinéma d'horreur bon marché. celui-ci signa ainsi la naissance du cinéma d'exploitation dont l'esthétique est fortement marquée par la tradition du grand guignol.

Toutefois, cet avertissement, au regard du film, prend un sens double : le premier est d'indiquer que l'image a bien un effet, tout en se jouant du spectateur et de ses émotions, ce que le métrage n'aura de cesse de mettre en exergue.

Angoisse est conçu comme un film à tiroir : nous suivons, dans un premier temps les agissements d’un tueur, infirmier auprès d'une clinique ophtalmologique, sur le point de perdre la vue à cause se son diabète. Bigas Luna nous dresse un portrait peu amène de celui-ci : obèse, vivant avec sa mère qui le domine ouvertement, il nous rappelle étrangement Norman Bates de Psychose, film de tueur psychopathe matriciel par excellence.

Une mère qui instrumentalise son fils par le biais de l'hypnose pour régler ses comptes avec ceux qui auraient eu la mauvaise idée de se mettre en travers de sa route ou de celle de son fils.

Le mode opératoire de notre tueur, qui ôte les yeux de ses victimes pour les collectionner, est une référence évidente au handicap qui le menace, mais également une métaphore du complexe d’œdipe vécu par notre héros, dont nous épousons le point de vue au début du film.

angoisseL’œil apparaît également comme symbole du pouvoir de l'image, que Bigas Luna se propose d'illustrer au travers de son métrage.

À l'instar du professeur O'Blivion de Vidéodrome, film précurseur sur le pouvoir de l'image, et de la télévision en particulier, nous pouvons déclarer : « l'écran est la rétine de l’œil ». Les images qui y sont projetées ont donc valeur de réalité.

Toutefois, contrairement à David Cronenberg, Bigas Luna fait appel à un autre procédé : la mise en abîme, pour illustrer son propos.

En effet, notre tueur, en pleine errance, pense pouvoir s'affranchir de l'influence de sa mère et s'enfoncera dans une spirale meurtrière qui le perdra.

Au cours de sa fuite en avant, il cherchera refuge dans une salle de cinéma projetant « le monde perdu ». C'est à cette occasion que Bigas Luna va insuffler une nouvelle direction à son métrage : le film que nous voyons, devient à cet instant un film intitulé « the mummy », que regardent des spectateurs qui deviennent nos nouveaux héros et référents.

Parmi eux, deux jeunes filles, dont l'une d'elles est visiblement très émotive, au point d'agacer son amie, amie qui ne la croira pas lorsqu'elle prétendra avoir été témoin de choses pour le moins

curieuses au sein de la salle dans laquelle elle se trouve : il faut dire qu'au même moment, notre premier tueur décide de s'en prendre à ses voisins, aidé par la pénombre régnant dans la salle, tandis que dans la salle ou elles se trouvent, un spectateur bien mystérieux se révélera à son tour être un tueur.

La mise en abîme peut alors fonctionner à plein régime : la terreur se répandant dans les deux salles, les deux tueurs semblant se répondre.

Au travers de la mise en abîme, Bigas Luna nous invite à une réflexion sur le pouvoir de l'image.

Assiste-t-on à un homme agissant sous influence des images qu'il a vu car le « deuxième » tueur est censé avoir vu « the mummy » plusieurs fois. L'hypnose joue-t-elle un rôle ?

Il faut se rappeler que de nombreux procès ont eu lieu concernant des affaires ou les messages subliminaux étaient incriminés. Le procédé est certes différent de l'hypnose, toutefois, l'inconscient est mobilisé dans les deux cas.

Le cinéma est une parfaite métaphore : la salle obscur devenant symbole de l'inconscient ou se jouent en miroir tous les conflits refoulés. Le complexe d’œdipe, précédemment cité, devenant l'un des leitmotiv du film, le lien à la mère étant en effet l'une des clés. L'autre clé est le processus d'identification, qui lie ici, la jeune spectatrice trop sensible aux images qu'elle regarde, mais aussi le deuxième tueur parlant à la mère possessive comme s'il s'agissait d'une personne réelle.

L'écran, la salle obscure, métaphore de l'inconscient, invitent à citer un autre processus psychique : la projection, ce mécanisme défensif par lequel une personne place sur quelqu'un d'autre ses propres sentiments, dans le but de se sortir d'une situation émotionnelle vécue comme intolérable par elle.

Encore une fois, la mise en abîme permet un double-jeu de ce même mécanisme : qui de la jeune spectatrice ou du tueur projette ses fantasmes ? Le spectateur ne projette-il rien ? Quelle place a le réalisateur dans ce processus ?

Bien entendu, le réalisateur ouvre des pistes, se joue de nous, mais sans jamais apporter de réponses : il ne vise qu'à nous faire réfléchir, nous faire prendre conscience de certains mécanismes qui se jouent en nous, et parfois à nos dépends.

Si ces notions, théoriques, sont présentes dans le film de Bigas Luna, il faut toutefois reconnaître que celui-ci a réussi le tour de force de ne pas rendre son film théorique, ni trop démonstratif en la matière, ce qui démontre, si besoin était, une grande maîtrise de la mise en scène, du cadrage et de la photographie : le film reste ludique, parsemé de l'humour noir si particulier du réalisateur.

En témoigne, par exemple, un plan furtif du film : le tueur qui sévit dans le cinéma projetant « the mummy » passe devant l'affiche du film : on peut y lire le nom du réalisateur qui n'est autre que celui de Bigas Luna écrit à l'envers, comme si ce monde était la vision en miroir du monde vu dans le précédent film.

Cet élément, à priori anodin, nous ramène à l’œil, et son fonctionnement. Comme nous pouvons le voir sur cette figure :

fonctionnement-oeill'image, à l'instar de celle d'un appareil photographique, est inversée, comme le serait celle d'un miroir. Cela est-il une métaphore du cinéma comme miroir du réel ?

De plus, Angoisse permet à Bigas Luna de partager son amour du cinéma en faisant un film aux multiples références esthétiques : sont convoqués l'univers du Giallo par le biais des décors et de l’utilisation de filtres. La voix même de la mère, curieusement infantile, semble être une résurgence des belles heures du cinéma bis italien participant à l'installation d'une ambiance si singulière.

Le surréalisme et sa démesure sont également présents dans le métrage de Bigas Luna, notamment une scène ouvertement inspirée par Un chien andalou de Luis Bunuel, film emblématique s'il en est, ou l’œil, la vision tiennent également une place de choix.

Une phrase du film semble résumer, à elle seule, l'importance de l'image et de son influence : «  les yeux de la ville sont les miens » : parti pris qui autorise l'auteur à user d'artifices pour raconter sa réalité, et influencer le spectateur comme bon lui semble, car Bigas Luna ne perd pas de vue que le cinéma est un art visuel, mais que le réalisateur a une responsabilité.

Voir Angoisse est une expérience à part, qui se révèle purement jouissive, et que ej ne saurait que conseiller à ceux qui ne connaissent pas encore ce film.