phantom_of_the_paradiseSortie : 25/02/1975

  • Durée : 1h30
  • Réalisateur : Brian De Palma

  • Acteurs : Paul Williams, William Finley, Jessica Harper

Synopsis : Winslow Leach, jeune compositeur inconnu, tente désespérément de faire connaître l'opéra qu'il a composé. Swan, producteur et patron du label Death Records, est à la recherche de nouveaux talents pour l'inauguration du Paradise, le palais du rock qu'il veut lancer. Il vole la partition de Leach, et le fait enfermer pour trafic de drogue. Brisé, défiguré, ayant perdu sa voix, le malheureux compositeur parvient à s'évader. Il revient hanter le Paradise...

Brian De Palma signe un film qui sera la pierre angulaire de son cinéma, ce à plus d'un titre. On retrouve en effet divers ingrédients de l'univers du réalisateur : la virtuosité technique, sans doute l'aspect le plus, marquant, mais aussi un sens aigu du montage et de la mise en scène, ainsi qu'un attrait tout particulier pour les destins hors normes et le voyeurisme, les esthétiques outrées et l'humour noir corrosif et grinçant de la satire.

Sur un rythme endiablé, puisqu'il s'agit d'un opéra-rock, De Palma signe une synthèse moderne entre le Faust de Goethe, le fantôme de l'opéra de Gaston Leroux, adapté de multiples fois au cinéma, et le portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, rien de moins.

Malgré le poids de ces multiples références, force est de constater que le jeune réalisateur a réussi à développer une œuvre personnelle à la flamboyance singulière : tour à tour gothique, kitsh, glam, la palette visuelle de De Palma ne semble s'autoriser aucune limite et ne reculer devant aucune outrance.

À travers Phantom of the paradise, De Palma semble s'attacher à suivre à la fois les destins croisés des personnages principaux : Winslow, Swan et Phoenix, mais également à démonter les arcanes de l'entreprise musicale.

Phantom #1

Nous suivons le parcours malheureux de Winslow Leach, compositeur inconnu venu présenter sa cantate de 300 pages lors d'un casting pour l'inauguration du Paradise, une salle de concert hors normes, issue de l'imagination débridée de Swan, mystérieux producteur à succès.

Swan séduit par la composition de Winslow, entreprend de lui voler son travail. Il le fera même enfermer à Sing Sing lorsque Swan entreprend de se venger lors d'une répétition ou il rencontrera la séduisante Poenix.

Fou de rage de se voir dépossédé de son travail et de voir celui-ci dénaturé par un Swan sans vergogne, il s'échappe et tente de commettre un attentat contre Death Records, le label de Swan qui se termine tragiquement. Défiguré, il revient hanter le Paradise. Mais Swan lui propose un marché en échange de la paix et l'assurance que les répétitions et le spectacle se passeront bien.

Le film semble basé sur un jeu d'oppositions. Entre les personnages, tout d'abord.

En découvrant Winslow, on comprend que celui-ci a le profil d'une victime type : passionné, il vit sa musique, mais semble déconnecté de toute réalité matérielle. Il se montre également très crédule et ne semble jamais en mesure de se défendre. De plus, bien que bon compositeur, il souffre d'un manque de charisme évident.

Swan, on l'aura compris, est tout l'inverse : magnétique et charismatique, il se révèle froid et calculateur, presque sans émotions, tant il semble détaché du monde qui l'entoure. Le début du film nous fait entendre une voix off évoquer le parcours de Swan, son rapide succès, le sentiment qu'il a d'avoir tout accomplit déjà alors qu'il est très jeune.

Si tout oppose les deux personnages, tant physiquement (Winslow est grand et frêle, Swan est petit), leurs conceptions de la musique s'opposent également. Winslow apparaît comme un romantique désuet, alors que Swan agit comme un homme d'affaire sans scrupule, simplement attiré par le gain, n'hésitant pas à flouer les compositeurs pour le bien de son entreprise « Death Records », société de production qui en semble devoir se construire que sur le vol et le pillage.

À travers ce jeu d'opposition, c'est toute l’industrie du disque qui se trouve interrogée sur son comportement.

En faisant de Winslow notre référent, un référent pas toujours recommandable, De Palma semble vouloir s'ériger contre l'avènement de la musique pop et son côté industriel au détriment de toute autre forme de création musicale. Il n'y a qu'à considérer le nombre de scènes ou Swan (De Palma) semble prendre un malin plaisir à déconstruire la musique de Winslow, sous l’œil même de celui-ci, lié par un contrat et réduit à l'impuissance.

Un côté industriel et commercial qui marquera du sceau de l’infamie Winslow dans la scène ou il cherche à saboter Death Records ! Il finit défiguré par une presse à disques, le visage marqué par le titre de la chanson que Swan lui a volé. Au-delà d'un indéniable sens de l'humour noir, ne doit-on pas voir dans cette scène une métaphore de l’industrie toute puissante écrasant les obscurs compositeurs tels que Winslow ? De Palma nous montre d'ailleurs un Swan plus intéressé par le spectacle qu'il va mettre en scène que par la musique elle-même : un spectacle qui se veut moderne, accrocheur, voire raccoleur. Cela nous ramènerait presque à La société du spectacle, livre de Guy Debord publié en 1967 qui a connu un essor fulgurant suite aux événements de Mai 68. dans l'ouvrage de Debord, Le concept de spectacle se réfère à un mode de reproduction de la société fondé sur la reproduction des marchandises, toujours plus nombreuses et toujours plus semblables dans leur variété. Dans le film de De Palma, nous pourrions aisément déceler une critique de la marchandisation de la musique : l'usine à presser les disques, par son gigantisme nous suggère une consommation de masse de la musique, ou du moins du produit musical, de même que le Paradise, par sa taille colossale. Ce sentiment est encore renforcé par la mise en scène imaginée par Swan iconisant jusqu'au paroxysme les musiciens et chanteurs, provoquant l'hystérie du public, ce au détriment de toute qualité artistique (il n'y a qu'à considérer le casting de Beef, retenu car Swan souhaite plus de puissance dans la musique...)

Winslow assiste a tout cela, lié par un pacte qui l’oppresse de plus en plus . Surtout, en plus de voir sa musique volée et littéralement massacrée avec délectation par Swan, il ne voit pas d'un bon œil celui-ci se rapprocher de Phœnix pour laquelle il nourrit un amour des plus platonique. On le comprend au fur et à mesure du métrage, Phoenix sera la pomme de discorde entre les deux hommes, celle qui rallumera le feu de la rivalité.

La dimension faustienne du film est évidente : une scène nous montre les deux personnages sceller leur accord par une plume trempée dans le sang. « L'encre n'a pas de valeur pour moi » dira Swan.

Winslow découvrira par la suite qu'il n'est pas la seule victime de Swan : Phoenix elle-même est sous la coupe du producteur qui prend dès lors des accents démoniaques évidents.

Si de Palma se joue des univers visuels avec virtuosité, il faut reconnaître qu'il excelle également dans l'utilisation du son, ce qui sera le ressort de l'un de ses films : Blow Out.

Outre l'univers musical qui reflète un large pan de la musique « américaine », Brian De Palma se risque à quelques expérimentations reprises par la suite : l'une des plus marquante réside dans la scène ou après avoir sceller son pacte avec Winslow, Swan lui rend sa voix par le biais d'un savant mixage, et grâce à un boîtier électronique qui vient compléter l'étrange panoplie du désormais « Phantom of the Paradise » qu'est devenue Winslow. C'est précisément ce boitier, et l'idée d'une voix déformée qui a été reprise pour un autre personnage marquant du cinéma : Darth Vador.

La déformation électronique de la voix préfigure l'utilisation du vocoder, et rappelle la récente naissance de la musique électronique. De plus, la musique de Paul Williams, prêtant à merveille ses traits singuliers et androgynes au personnage de Swan, illustre parfaitement le foisonnement visuel du film. En effet, le compositeur réussit le tour de force de parodier tout les genres en leur rendant hommage : la musique des « Juicy fruit » s'illustre dans le rock tendance année 60 que ne renierait pas David Lynch, alors que le groupe accompagnant Beef lors de l'inauguration du Paradise joue un rock plus hargneux, grimé comme le serait Kiss ou Alice Cooper, deux véritables institutions musicales aux USA.

Gerrit Graham as Beef

On le voit, le film est riche de part sa palette visuelle, sonore et musicale, toutefois, le réalisateur n'oublie jamais qu'il s'agit de cinéma et fait preuve d'un talent de mise en scène renversant, lui permettant même de rendre hommage à diverses formes du cinéma : le cinéma muet pour le sens de l’ellipse et sa capacité à faire passer des messages sans paroles, le burlesque pour son sens du rythme, les Giallo et les films de la Hammer pour les ambiances baroques et angoissantes et bien-entendu Alfred Hitchcock pour sa maîtrise du suspens.

De Palma ira jusqu'à rendre explicitement hommage à la célèbre scène de douche de Psychose : le Phantom (Winslow) va se glisser dans la salle de bain de « l'herculéen » Beef tout occupé à chanter faux sous sa douche. Si le suspense est bien présent, au dernier moment, alors que le spectateur s'attend à ce que Beef soit poignardé (Winslow est armé), il sera bâillonné par une ventouse vengeresse pour se voir menacé de mort s'il entreprend de chanter à nouveau le Faust promis à Phoenix.

Au final, le film semble devoir opérer à lui seul la synthèse de tous les styles de de Palma, portant sa mise en scène à la limite de l'expérimentation. Situer son film dans l'industrie du spectacle lui permet également de développer le thème du voyeurisme : De Palma truffe son filme d'apparition de caméra, de plan vu par écrans interposés. Si la question du point de vue l'a toujours intéressé, la multiplication de ceux-ci par le biais du développement de la technologie pose la question de la paranoïa : peut-on ne pas être vu ? Quand est-on vu ? Mais aussi, et surtout aux yeux de De Palma: qu'est-ce que le cinéma ? Que véhicule une image ? Une image est-elle le reflet de la réalité ?

Ces questions hantent toujours le réalisateur.

A voir ou a revoir, Phantom of the paradise est un film culte par excellence, sur lequel, à l'image de Swan, le temps n'a pas de prise.