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25 décembre 2009

Rapt de Lucas Belvaux

raptRéalisé par Lucas Belvaux
Année :
2009
Origine : France
Durée : 125 minutes

Avec : Yvan Attal, Anne Consigny, Françoise Fabian, André Marcon, Alex Descas, Michel Voïta, etc.

FICHE IMDB

Résumé :
L'histoire de l'enlèvement du PDG d'un grand groupe français.

Après La raison du plus faible, un film très ancré sur le plan social, Lucas Belvaux a décidé de remettre le couvert sur cette thématique. Voilà à nouveau la description de vies brisées. Que ce soit chez les petites gens ou chez les personnalités les plus en vue de notre pays, Lucas Belvaux montre que le malheur peut nous guetter à chaque coin de rue.
Comme pour La raison du plus faible, Rapt est un film tiré d'un fait divers. Ici, Lucas Belvaux s'inspire librement de l'enlèvement du baron Empain. Mais comme le signale à juste titre le réalisateur, il ne s'agit pas de l'histoire du baron Empain mais bien de Stanislas Graff, un riche chef d'entreprise français.

Le film se révèle être un excellent drame qui montre que la vie d'un homme, ici Stanislas Graff , peut basculer en quelques secondes (lors du fameux enlèvement) et que les difficultés ne s'achèvent pas à la libération. En effet, le retour à la vie normale n'est pas des plus aisées. Yvan Attal, qui interprète le rôle de Stanislas Graff n'a jamais été aussi bon. Il joue à merveille le rôle de cet homme de pouvoir qui du jour au lendemain va tout perdre. Non seulement il va être enlevé, va perdre un doigt lors de sa captivité mais son cauchemar ne s'achève pas là. Et c'est sans nul doute une des grandes forces du film de Lucas Belvaux. Il aurait pu décider d'achever son film à la libération de Stanislas Graff.

Mais non, le cinéaste, très engagé sur le plan social, va loin dans sa démonstration. Il signale clairement que cet enlèvement va coûter cher à tout point de vue. D'abord, on pourra faire un parallèle avec le précédent film de Lucas Belvaux, à savoir La raison du plus faible. Comme dans ce dernier, l'argent est au centre de toutes les préoccupations. Et que l'on soit pauvre ou riche (ou en tout cas considéré comme tel), l'argent vient à manquer. Les tractations pour réussir à faire sortir Stanislas Graff de sa captivité sont d'autant moins aisées que la somme demandée dépasse la fortune estimée de cet homme. Cela permet d'ailleurs à Lucas Belvaux de mener son intrigue comme une sorte de polar avec une tension permanente. Son film est prenant, avec une petite musique qui accroît le côté tendu de la situation.

Dans le même temps, Lucas Belvaux dresse le portrait de cet homme qui va être lynché par les médias, le peuple français et sa famille lorsque les activités secrètes de Stanislas Graff vont être connues (des dépenses pharaoniques dans des jeux au casino ou dans des soirées entre « amis » ou des relations avec plusieurs maîtresses). On comprend dès lors pourquoi le retour à la vie quotidienne est rude. Après l'enfer de la captivité, le retour à la vie normale n'est pas plus facile. Stanislas Graff n'est plus le bienvenu dans sa famille et son image, ternie par les révélations de cette affaire, l'obligent à démissionner de son poste de PDG. Comme un symbole, la seule personne avec qui traîne Stanislas Graff est son chien.

Comme dit précédemment, le film de Lucas Belvaux vaut aussi pour son côté polar. De ce point de vue, on appréciera particulièrement la captivité à l'issue incertaine. La minutie des actes des kidnappeurs est également intéressante à voir. On saisit vite que les ravisseurs sont des professionnels et que la police, malgré des moyens mis en oeuvre très importants sur le plan matériel et humain, aura bien du mal à faire déjouer les plans des kidnappeurs. Le film fait très réaliste et jusqu'à la fin, on se demande bien ce qui va arriver. On constatera enfin que Lucas Belvaux a l'intelligence de ne jamais révéler l'identité des kidnappeurs. On pourra à cette occasion supposer ce que l'on veut : le rapt peut venir du vice-président de la société de Stanislas Graff ou encore d'actionnaires importants du groupe qui souhaitent racheter à bas prix des actions de la société. Toutes les hypothèses demeurent plausibles.

Rapt a enfin le mérite de bénéficier d'une mise en scène classique mais dynamique. Le rythme du film est bon, on ne s'ennuie pas une seconde. Ceci est probablement dû, outre l'excellence de la mise en scène, à une intrigue particulièrement bien élaborée, à une musique qui colle parfaitement au film et à des acteurs de grande classe.

A cet égard, signalons entre autres les très bonnes performances d'acteurs comme Anne Consigny (qui joue l'épouse aimante puis désabusée de Stanislas Graff), Françoise Fabian (dans le rôle de la mère calculatrice) ou encore André Marcon (qui joue le vice-président aux dents longues).
Rapt est donc un film à voir indiscutablement.


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22 novembre 2009

Parle avec elle de Pedro Almodovar

Parle_avec_elle Réalisé par Pedro Almodovar
Titre original : Hable con ella
Titre international : Talk to her
Année : 2002
Origine : Espagne
Durée : 112 minutes
Avec : Javier Camara, Leonor Watling, Dario Grandinetti, Rosario Flores, Manola Fuentes, Geraldine Chaplin,...

Fiche IMDB

Résumé : Un rideau avec des roses couleur saumon et de grandes franges dorées s’ouvre sur un spectacle de Pina Bausch, "Café Müller". Parmi les spectateurs, deux hommes sont assis, l’un à côté de l’autre. Ils ne se connaissent pas. C’est Benigno, un jeune infirmier et Marco, un écrivain d’une quarantaine d’année. Sur la scène jonchée de chaises et de tables en bois, deux femmes, les yeux fermés et les bras tendus se déplacent au rythme de la musique de "The Fairy Queen" de Henry Purcell. Le spectacle est si émouvant que Marco éclate en sanglots. Benigno voit les larmes de son voisin dans l’obscurité des fauteuils d’orchestre. Il aimerait pouvoir lui dire que lui aussi est très ému par le spectacle, mais il n’ose pas.


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir visionné le film avant d'en entreprendre la lecture.

Quatorzième long métrage du grand cinéaste espagnol Pedro Almodovar, Parle avec elle, tourné en 2002 juste après le bouleversant Tout sur ma mère (1999), est peut-être le film le plus achevé de son auteur à ce jour.

Le film s’ouvre sur un spectacle de la célèbre danseuse Pina Bausch (récemment disparue), Café Müller, dans lequel deux femmes (dont Pina Bausch) effectuent, sur la musique d’Henry Purcell The fairy queen et dans un décor épuré, une danse complexe qui les oppose et les fait fusionner en même temps, sans qu’elles ne se croisent, malgré l’arrivée d’un homme triste qui pourrait faire le lien entre elles. La performance se déroule sous les regards émus de deux hommes ne se connaissant pas mais assis côte à côte, Benigno (Javier Camara, superbe) et Marco (Dario Grandinetti, tout en retenue) qui vont devenir les principaux protagonistes de Parle avec elle. Benigno, dans l’obscurité, voit les larmes de Marco couler devant la puissance évocatrice du spectacle.

Cette magistrale séquence expose d’entrée les sujets qu’Almodovar va développer dans le film : l’importance du regard et de la parole et la toute-puissance de l’art, tout en présentant au spectateur les deux héros.

Par la suite, le cinéaste ibérique va se servir des éléments donnés par la scène d’ouverture pour entraîner le spectateur dans une étude minutieuse de la passion, de l’amitié et de la transmission, sans avoir recours aux excentricités qui étaient sa marque de fabrique au début de sa carrière. Seules quelques réminiscences de cette première période demeurent, comme les personnages hauts en couleurs de l’ex-fiancée junkie de Marco (jouée par la belle Elena Anaya) ou de la sœur bigote de Lydia, mais s’intègrent admirablement à l’ensemble. Almodovar traite également, comme à son habitude (voir son superbe Matador qu’il a réalisé en 1986), des rapports entre l’amour et la mort.

Plus retenu, plus épuré, Parle avec elle n’en demeure pas moins extrêmement audacieux et se révèle d’autant plus bouleversant. C’est un film simple et complexe à la fois, dans lequel Almodovar semble suivre une trame linéaire de mélodrame pour mieux la déstructurer et la faire renaître de ses cendres. Tout ce qu’Almodovar montre semble pourtant aller de soi, alors que le cinéaste a écrit un scénario très riche avec de nombreuses parts d’ombres.

Surtout, Almodovar aime profondément ses personnages, quels que soient leurs qualités ou leurs défauts et livre ici un magnifique quatuor de personnages, deux hommes (Benigno et Marco, déjà cités) et les deux femmes qu’ils aiment ou croient aimer : la jeune danseuse Alicia (interprétée par la sublime Leonor Watling) et la torera Lydia (jouée par la fougueuse Rosario Flores). Alors que le cinéaste espagnol excelle d’habitude dans les portraits de femmes (voir encore récemment Volver en 2006 ou Etreintes brisées en 2009, son dernier film à ce jour) et les interactions entre elles (comme dans Femmes au bord de la crise de nerfs en 1988 ou Tout sur ma mère en 1999), il s’intéresse dans Parle avec elle aux hommes (comme dans son film suivant, le sombre La mauvaise éducation qui date de 2004) et à leurs rapports parfois déroutants avec les femmes, d’autant qu’Alicia et Lydia sont dans le coma et ne peuvent donc leur répondre.

Tout dans Parle avec elle commence par le regard : c’est en premier lieu le regard bouleversé de Marco sur la performance de Pina Bausch et le regard ému de Benigno sur Marco, dans la scène d’ouverture déjà décrite.

C’est ensuite le regard de Marco sur Lydia : en effet Marco découvre la torera Lydia à la télévision, dans un talk show où l’animatrice s’évertue à humilier celle-ci. Le spectateur sait au moment de cette scène qu’il va se passer quelque chose entre Lydia et Marco. Peut-être de l’amour, peut-être autre chose, mais il est sûr qu’un lien va se former entre ces deux personnages.

C’est aussi le regard de Benigno sur Alicia : Benigno, étouffé par une mère possessive (mais bientôt délivré), découvre par sa fenêtre Alicia qui suit un cours de danse dans la salle qui se trouve en face de son appartement.

Enfin, ce sont les regards furtifs de Marco sur le corps nu et inerte d’Alicia et sur les costumes à corset et serrés de Lydia ; ce sont aussi les regards langoureux de Benigno sur le corps habillé ou nu d’Alicia ; les regards tendres et affectueux entre Benigno et Marco ; le regard rieur d’Alicia à sa sortie du coma sur Marco ; les regards vibrants de Marco et de Lydia sur le magnifique chanteur Caetano Veloso, les regards horrifiés des spectateurs sur Lydia en train de toréer, etc… Et bien entendu le regard plein de tendresse d’Almodovar sur ses personnages et évidemment, pour boucler la boucle, le regard du spectateur sur le film.

Dans Parle avec elle, tous les personnages n’existent qu’à travers le regard des autres. Il peut y avoir des obstacles : les obstacles invisibles dans le spectacle Café Müller de Pina Bausch), la télévision, la fenêtre, le corset de Lydia, le drap blanc et mortuaire qui cache en partie le corps d’Alicia, mais ces obstacles révèlent plus qu’ils n’empêchent le regard, les personnages prenant d’autant plus vie. Sans regard, il n’y aurait d’ailleurs pas de cinéma.

Après le regard, il y a la parole. Le titre du film Parle avec elle (ou Hable con ella en espagnol, qui signifie exactement la même chose) est évocateur de l’importance de la parole dans celui-ci. La parole, tout comme le regard, permet de communiquer. Elle peut être apaisante, affectueuse, aimante ou blessante.

D’ailleurs, Almodovar oppose Benigno et Marco dans l’usage de la parole. Alors que Benigno ne cesse de parler à Alicia qui est dans le coma, tout en lui curant les ongles, en lui faisant sa toilette ou en lui coupant les cheveux, Marco ne peut parler à Lydia elle aussi dans le coma. Quelque chose l’en empêche. Benigno a beau essayé de le convaincre de parler à Lydia car, bien que presque morte, elle pourrait peut-être entendre ses prières, Marco a un blocage et pense que cela ne sert à rien.

C’était pourtant déjà ce manque de communication que Lydia, pas encore dans le coma, lui reprochait : Marco lui parlait de lui, de ses désillusions, de ses amours déçues, mais ne la laissait jamais s’exprimer… Trop égoïste, trop replié sur lui-même, il n’a même pas remarqué le drame qui se jouait entre lui, elle et El Niño, son ex-amant. Et il n’a évidemment pu empêcher dans ces conditions le quasi-suicide de Lydia lors de la corrida.

Pourtant, Marco, celui qui rédige des guides de voyage, est l’intellectuel, tandis que Benigno l’infirmier, plus simple, plus sincère, ne doute pas un seul instant de l’usage de la parole. Et Lydia meurt… Tandis qu’Alicia se réveillera… Almodovar donne donc raison à Benigno…

Cela dit, Marco retrouve au contact de Benigno le goût de vivre, il commence à s’ouvrir au monde, aux malheurs des autres. Ce sont bien le regard (celui de Benigno sur Marco lors du spectacle de Pina Bausch, puis la parole qui finissent par le faire exister aux yeux des spectateurs. Marco, finalement aussi seul que Benigno, découvre l’amitié avec celui-ci.

Dans Parle avec elle, Almodovar décrit deux histoires d’amour : celle qui naît et se termine entre Marco et Lydia et celle, passionnelle, entre Benigno et Alicia. Si la première s’étiole et finit par disparaître en partie à cause du problème de communication de Marco, la seconde attire l’attention par son originalité.

Benigno aime profondément Alicia depuis qu’il l’a vue dans la salle de danse. Il développe pour elle un amour obsessionnel qui le conduit à consulter le père de la jeune fille (qui est psychiatre) et l’amène à se faire engager, après l’accident d’Alicia, comme infirmier permanent auprès d’elle. Il lui raconte tout, comme l’émotion qui l’a envahi lors du spectacle de Pina Bausch et sa rencontre avec Marco… Il lui ramène même une photo dédicacée de Pina Bausch. Comme elle, lors de ses repos, il va regarder des films muets à la cinémathèque…C’est là-bas qu’il découvre un petit film muet, L’amant qui rétrécissait, qu’il va interpréter à sa manière.

Ce petit film dans le film, tourné par Almodovar comme un hommage muet à l’excellent L’homme qui rétrécit de Jack Arnold (1957), inspiré d’une nouvelle de Richard Matheson, loin de constituer un clin d’œil, va au contraire faire basculer Parle avec elle. En effet, dans L’amant qui rétrécissait, on voit un homme qui, après s’être soumis à une expérience scientifique menée par son épouse (interprétée par la délicieuse Paz Vega), commence à rétrécir. Pour ne pas tourmenter sa femme, il décide de retourner chez sa mère possessive qui le séquestre jusqu’à ce que son épouse vienne le délivrer. Pour la récompenser, il entreprend, maintenant qu’il est devenu minuscule, de la faire jouir en s’introduisant complètement dans son sexe, pendant qu’elle est endormie.

Le parallèle entre ce petit film et la vie de Benigno étouffée par une mère abusive est évident pour le spectateur. En effet, Benigno, rétréci lui aussi par son dévouement à sa mère, se projette dans le héros de L’amant qui rétrécissait et pénètre lui aussi dans le sexe d’Alicia, quitte à disparaître définitivement de la société. Ce rapport physique, qui apparaît aux yeux de Benigno comme innocent, entraîne hélas pour notre héros la grossesse d’Alicia, toujours dans le coma, et son bannissement de la société, pour qui cet acte est un crime odieux alors qu’il est pour Benigno le sommet de sa relation passionnelle avec Alicia. Incarcéré, considéré comme un psychopathe, Benigno, dans un ultime acte d’amour, décide de se suicider afin de rejoindre son amante, alors qu’il ignore (la justice ne veut pas qu’il sache ce qu’il est advenu d’Alicia) que celle-ci a fini par sortir du coma, après avoir donné naissance à un enfant mort-né.

Almodovar n’explique évidemment pas les raisons du réveil d’Alicia après 4 années de coma, mais ce miracle semble bel et bien dû au viol d’Alicia par Benigno, qui a eu l’effet du baiser du Prince sur La belle au bois dormant. Le propos pourrait apparaître scabreux, mais il n’en est rien, grâce au talent du cinéaste.

D’ailleurs, Almodovar se garde bien de montrer le viol d’Alicia dans son coma par Benigno, tout comme il n’a pas montré l’accident qui a plongé Alicia dans le coma, la mort de Lydia, le réveil miraculeux d’Alicia ou encore le suicide de Benigno. Il préfère substituer au viol les images surréalistes de L’amant qui rétrécissait. Par ce moyen, il défend ainsi Benigno en montrant qu’il s’agit pour celui-ci d’un acte d’amour et évite de heurter la sensibilité de certains spectateurs, d’autant plus que ce crime ressuscite Alicia.

Almodovar peut alors aborder le thème de la transmission. Benigno transmet en effet à Marco son amour pour Alicia, même s’il a dû disparaître (Benigno s’est suicidé) dans un ultime acte de générosité. La dernière scène entre Benigno et Marco, au parloir, marque la fusion entre eux par le rapprochement de leurs mains sur le miroir. Cette séquence rappelle la célèbre scène de Persona (1966) d’Ingmar Bergman et a la même fonction fusionnelle. La scène finale, qui marque l’échange de regards et de paroles entre Marco et Alicia devant un nouveau spectacle de Pina Bausch, peut alors se jouer.. Le siège vide entre Marco et Alicia représente l’effacement de Benigno et parachève la transmission de l’amour qu’avait Benigno pour Alicia à Marco. Une nouvelle histoire d’amour entre Alicia et Marco peut alors naître, pansant toutes les plaies et gardant Benigno comme lien invisible. La fusion entre Benigno et Marco est alors totale.

L’amour et la mort sont donc indissociablement liés. L’un ne va pas sans l’autre…Les morts de Lydia puis de Benigno permettent à Marco de trouver l’amour, tandis que l’amour de Benigno pour Alicia a permis de réveiller celle-ci, alors qu’elle était quasiment morte.

Enfin, Parle avec elle est une déclaration d’amour à la toute-puissance de l’art Les deux performances de danse, la sublime chanson mélancolique de Caetano Veloso, les scènes rituelles de corrida, le petit film muet, la superbe partition d’Alberto Iglesia,… sont intégrés magistralement par Almodovar et influent sans cesse sur la destinée des personnages et bien entendu le regard du spectateur. On l’a déjà dit, tout dans Parle avec elle est affaire de regard et c’est bien le regard qui crée l’œuvre d’art et l’émotion. Par ailleurs, le film s'ouvre et se clôt sur un spectacle de danse qui s'offre aussi bien au regard des personnages qu'à celui du spectateur.

Parle avec elle est assurément une œuvre d’art qui garde, comme toute œuvre d’art, une part de mystère. Bouleversant, d’une beauté à couper le souffle et d’une richesse thématique peu commune, c’est l’un des plus beaux films d’Almodovar à ce jour, peut-être même le plus beau.   

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03 octobre 2009

Non ma fille, tu n'iras pas danser de Christophe Honoré

nonmafilleRéalisé par Christophe Honoré
Année : 2009
Durée : 105 minutes
Avec : Chiara Mastroianni (Léna), Marina Foïs (Frédérique), Marie-Christine Barrault (Annie), Jean-Marc Barr (Nigel), Fred Ulysse (Michel), Julien Honoré (Gulven), Alice Butaud (Elise), Louis Garrell (Simon), etc.

FICHE IMDB

Résumé : Le
s difficiles relations entre une femme, mère de deux enfants, sur le point de divorcer, avec son environnement socio-familial.

Avec Non ma fille, tu n'iras pas danser, le cinéaste français Christophe Honoré, actuellement très prolifique (depuis 2006, un film tous les ans avec respectivement Dans Paris, Les chansons d'amour, La belle personne), donne son premier grand rôle à Chiara Mastroianni. Dans ce film on est clairement dans le style « Famille je t'aime, famille je te hais ». Chiari Mastroianni joue le rôle d'une femme sur le point de divorcer qui a bien du mal à s'occuper de son quotidien et de ses deux enfants.

Si l'originalité ou à tout le moins l'intérêt du film n'est pas à rechercher dans son scénario, car au fond le film ne fait que traiter des relations familiales qui pourraient être ceux de n'importe quelle personne vue voir ce film, en revanche ce long métrage demeure appréciable par sa capacité à montrer que la famille peut se révéler chez certains particulièrement étouffante.

Léna (jouée donc par Chiara Mastroianni) est une femme angoissée, stressée, nerveuse qui est proche de la rupture. Chiara Mastroianni incarne parfaitement cette femme qui en a marre de sa famille, tant sa mère et sa soeur cadette qui lui lancent des piques en remettant sans cesse en cause ses habitudes de vie, que son frère qui se la joue un peu trop au mec cool et optimiste, que son ex-mari qui essaie de lui reprendre ses enfants.

Avec ce film Christophe Honoré laisse la part belle à ses acteurs. Le film bénéficie à cet égard d'une distribution de bonne facture avec, outre Chiara Mastroianni, une Marina Foïs tout à fait crédible dans le rôle de la soeur qui en marre de son époux et a du mal à assumer sa période de femme enceinte ; une Marie-Christine Barrault qui joue le rôle de la mère qui apparaît bien envahissante et un peu trop moralisatrice ; un Jean-Marc Barr impeccable dans le rôle de l'ex-époux qui demeure calme en apparence mais qui a lui aussi ses humeurs ; un Louis Garrell en « guest star » qui joue bien le rôle de l'amoureux transi. Les autres acteurs du film, notamment les enfants qui sont d'un naturel confondant et qui montrent bien que dans ces histoires d'adultes, ce sont eux les premiers à trinquer.

Le cinéaste Christophe Honoré est loin de nous dépeindre une famille où tout va bien dans le meilleur des mondes. Chacun des personnages qui nous est décrit a ses qualités mais surtout ses défauts qui apparaissent au grand jour.

Non ma fille, tu n'iras pas danser, est comme son titre l'indique, un film sur la liberté ou plutôt l'absence de liberté. Le personnage de Léna souffre en raison d'un manque de liberté. Elle a l'impression d'être oppressée et d'être à la botte de tout le monde. C'est la raison pour laquelle à la fin du film elle prend une décision radicale. De ce point de vue, Christophe Honoré, qui est très attaché aux événements post-68 (voir le film Dans Paris), semble dresser le portrait d'une femme éprise de liberté, qui est d'ailleurs considérée à un moment dans le film comme une révolutionnaire.

La scène des légendes bretonnes, qui apparaît de façon presque brutale dans le film, n'est pas pour autant là par hasard. Elle rappelle tout simplement le personnage de Léna et ce qu'elle va devoir faire pour obtenir sa liberté, pour se libérer du carcan familial qu'elle ne peut plus supporter.

Se déroulant sur un rythme un peu lent, Non ma fille, tu n'iras pas danser est le film d'un auteur français qui commence à s'affirmer. Mais le film déplaira forcément aux gens qui veulent que ça aille vite. Parce que si Christophe Honoré se montre moins littéraire que lors de ses précédents films, n'en prend pas moins son temps pour planter le décor de son film et pour évoquer les relations difficiles qui s'établissent entre les différents personnages du film. Voilà un film qui mérite d'être vu, surtout si l'on arrive  à apprécier un cinéma où la Famille est mise à mal. Mais n'est-ce pas là quelque part le symbole d'une société qui a perdu certains de ses repères fondamentaux ? Car Léna n'est pas le seul personnage du film à exprimer son mal-être. Et c'est en cela que ce film a bien une visée sociétale. Non ma fille, tu n'iras pas danser nous ramène clairement à notre époque actuelle.

 

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27 septembre 2009

Into the wild de Sean Penn

Into_the_wild Réalisé par Sean Penn
Titre original : Into the wild
Année : 2007
Origine : Etats-Unis
Durée : 148 minutes
Avec : Emile Hirsch, Marcia Gay Harden, William Hurt, Jena Malone, Brian H. Dierker, Catherine Keener, Vince Vaughn, Kristen Stewart, Hal Holbrook,..
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Fiche IMDB

Résumé : Tout juste diplômé de l'université, Christopher McCandless, 22 ans, est promis à un brillant avenir. Pourtant, tournant le dos à l'existence confortable et sans surprise qui l'attend, le jeune homme décide de prendre la route en laissant tout derrière lui. Des champs de blé du Dakota aux flots tumultueux du Colorado, en passant par les communautés hippies de Californie, Christopher va rencontrer des personnages hauts en couleur. Chacun, à sa manière, va façonner sa vision de la vie et des autres. Au bout de son voyage, Christopher atteindra son but ultime en s'aventurant seul dans les étendues sauvages de l'Alaska pour vivre en totale communion avec la nature.

Quatrième film réalisé par l’excellent acteur Sean Penn, déjà auteur en tant que réalisateur des remarqués (et remarquables) The indian runner (1991), Crossing guard (1995) et The pledge (2001), Into the wild est la biographie filmée d’un jeune américain nommé Christopher MacCandless qui a décidé à 20 ans, après avoir obtenu son diplôme universitaire, de réaliser son rêve : aller en Alaska.

Tiré d’une histoire vraie, Into the wild est un passionnant road movie dressant le portrait complexe d’un jeune homme en rebellion contre la société qui n’hésite pas à tout laisser derrière lui pour ne faire qu’un avec la Nature. Le film de Sean Penn est avant tout un récit initiatique, presque philosophique, centré sur la quête d’identité et la recherche de la sagesse.

Filmé sur les lieux réels foulés par le vrai Christophe MacCandless, dans des paysages magnifiques exaltant la nature sauvage, Into the wild est une invitation au voyage, aussi bien physique qu’intérieur. Suivant la forme du journal intime rédigé par MacCandless, le film est divisé en cinq chapitres bien définis qui vont permettre progressivement au héros de se retrouver. Au gré des lieux traversés et des rencontres, Christophe MacCandless finira par trouver sa voie.

Magistralement incarné par le jeune acteur Emile Hirsch, Into the wild dépasse le stade du road movie. Révolté par la société de consommation, l’importance de la famille, le culte de la réussite et l’omniprésence de l’argent, MacCandless est en colère contre un système capitaliste immuable, un système dont il ne veut plus jamais faire partie.

Inspiré par les récits et romans de Henry Thoreau, Jack London, Boris Pasternak ou encore Leon Tolstoï, il prend la décision de disparaître complètement, de se fondre dans la mère Nature pour quitter à jamais une société injuste et inégalitaire, sans laisser aucune trace de son passage. Il endosse alors un autre nom, Alex Supertramp, donne ses économies à un organisme de charité, brûle les derniers billets qu’il possède et part dans l’immensité des paysages américains.

La grande qualité de Sean Penn est de s’être intéressé profondément au comportement antisocial de MacCandless. Car bien que son héros explique par sa révolte son action, cette révolte contre le système n’est pas la seule cause de ce comportement. Choyé par ses parents (interprétés par le grand William Hurt et Marcia Gay Harden), issus de la classe supérieure américaine, admiré par sa jeune sœur (Jena Malone) qui est aussi la narratrice des aventures de son frère, MacCandless souffre secrètement du dysfonctionnement de sa famille, dont seule sa sœur a droit à son respect.

Entrecoupé par des flashbacks retraçant les relations que MacCandless entretient avec sa famille, Into the wild prend alors une dimension qui dépasse le simple film d’aventures. Car Sean Penn, par l’ambiguïté des liens entre MacCandless et ses parents, crée un véritable suspense qui aboutit à la cause réelle de la fuite de son héros. En effet, il s’agit bien d’une fuite en avant, comme le remarque si justement le beau personnage incarné par Hal Holbrook, Ron Franz, qui lui pose la question : « Que fuis-tu ? ». Par le biais de ses rencontres, dont la plus marquante est celle avec le couple de hippies qui deviendra pour MacCandless / Alex une famille de substitution, celui-ci trouve un sens à sa vie et découvre progressivement la raison de sa haine contre ses parents. Mais il découvre aussi le travail (par le biais du personnage interprété par Vince Vaughn), la solidarité, l’artisanat (le travail sur le cuir, que Ron Franz lui apprend), et bien sûr la toute-puissance de la Nature, cette Nature qui nous a créé mais qui peut aussi nous perdre (comme dans le génial Délivrance de John Boorman, qui date de 1972).

Bercé par les belles chansons d’Eddie Vedder, Into the wild est un passionnant récit, tout en retraçant une aventure humaine hors du commun. Sen Penn montre bien que l’aboutissement du voyage de MacCandless / Alex n’est pas l’Alaska mais bel et bien le paix avec lui-même, le pardon et le bonheur, notions qui ne sont pas forcément incompatibles avec la beauté indomptable de la Nature.

Même si Sean Penn abuse parfois, à mon sens, du ralenti et d’un montage peut-être trop hâché, Into the wild est une fascinante expérience, un film d’aventure qui promène le spectateur au cœur de la Nature sauvage, mais aussi un formidable voyage intérieur à la recherche de l’absolu. MacCandless, à la fin du voyage, une fois qu’il aura fait la paix avec ses démons et lui-même, pourra enfin retrouver son identité, cette identité qu’il n’a cessé de rechercher. Lui qui voulait disparaître laissera une trace, la trace de son passage, celle qui pourra témoigner de son aventure.

Sean Penn donne une formidable leçon de vie, tout en rendant un hommage poignant à Christopher MacCandless, personnalité hors du commun qui pourra rester à jamais gravé dans les mémoires. Et dans la Nature…

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08 août 2009

Revanche de Götz Spielmann

revancheRéalisé par Götz Spielmann
Année :
2008
Origine : Autriche
Durée : 121 minutes

Avec : Johannes Krisch, Ursula Strauss, Andreas Lust, Irina Potapenko...

FICHE IMDB

Résumé : Un homme, qui cherche à donner un sens nouveau à sa vie, effectue un braquage de banque qui tourne mal. En effet, il perd sa bien-aimée lors de ce braquage. Il prépare sa revanche face au policier à l'origine de cet homicide.

Réalisé par l'autrichien Götz Spielmann, Revanche est un excellent drame qui marquera  forcément l'année 2009 en France. Ce film, qui a été en compétition au 58ème festival de Berlin, a nettement mérité sa nomination aux Oscars dans la catégorie « Meilleur film étranger ».

Le film raconte deux histoires en parallèle où les protagonistes sont opposés dans leur vie quotidienne. D'un côté, il y a Alex, employé d'un bordel, et sa copine ukrainienne, Tamara, qui se prostitue dans le même établissement. De l'autre côté, il y a Robert, policier, qui a une vie de couple bien rangée avec son épouse, Suzanne, qui travaille ans un supermarché.

Le destin des principaux personnages de cette histoire va se retrouver liés le jour où Alex décide de braquer une banque dans un petit village rural. Par cause de malchance, Robert est présent sur les lieux et, souhaitant toucher les pneus de la voiture d'Alex, il tue accidentellement Tamara qui était présente aux côtés de son compagnon. Recherché par la police et souhaitant se faire oublier, Alex qui n'a pas été reconnu vu qu'il portrait une cagoule lors du braquage, décide de se réfugier à la campagne chez son grand-père. Ce dernier se trouve être le voisin de Robert et de Suzanne...

Sur ce synopsis déjà très excitant sur le papier, Götz Spielmann livre un film fort réussi tant sur le fond que sur la forme.

Le fond social est d'abord parfaitement rendu avec ce milieu sordide de la prostitution, où aucun espoir n'est permis, où l'argent est le maître mot de ces relations désincarnées. La relation entre Tamara et Alex est de ce point de vue une exception puisque au-delà de leur milieu, ils souhaitent en finir avec cet univers et avec les dettes. C'est la raison du braquage.

Le film s'intéresse même quelque peu à la question de l'immigration par le personnage de Tamara.

Surtout, le film vaut le détour car il montre clairement que si le bonheur est à portée de main, chacun a des difficultés dans sa vie. Alex et Tamara ont des problèmes d'argent alors que Robert et Suzanne n'arrivent pas à avoir d'enfant. Quant au grand-père d'Alex, il vit mal sa solitude (il parle souvent tout seul à son épouse décédée).

Et l'événement malheureux constitué par la mort de Tamara va aggraver la situation personnelle de chacun. Alex, qui se retrouve seul, devient une personne quasi mutique en raison du chagrin qui l'accable. Robert, pour sa part, culpabilise pour l'homicide involontaire dont il fait l'objet. Ses relations avec son épouse se détériorent sérieusement. En fait, seul le grand-père semble aller mieux. Ce personnage va d'ailleurs servir de lien entre Alex et Suzanne.

L'une des autres forces du film est de ne jamais tomber dans une sorte de manichéisme. Tous les personnages sont atteints par le chagrin et ils souffrent à des degrés divers. On est loin du film de vengeance traditionnel. Ici, pas de film réactionnaire.

Ce long métrage sert à mettre à jour toute la complexité de l'être humain. Le spectateur est balloté par les considérations du personnage d'Alex. Jusqu'à la fin, il se demande bien quelle va être son choix.

La mise en scène très rigoriste accentue également les sentiments intériorisés des personnages qui peuvent exploser à tout moment. C'est ainsi le cas avec les sanglots de Robert ; la relation quasi instinctive entre Alex et Suzanne (et qui marque donc la revanche de ce dernier, même si celle-ci n'est qu'indirecte) ; le travail d'Alex lorsqu'il coupe le bois, qui agit sur lui comme un véritable défouloir.

Le film est aussi très appréciable dans son approche psychologique. Ainsi, on ne peut être que marqué par cette scène où Alex interroge Robert, alors que ce dernier ne sait pas qu'il parle à l'homme dont il a tué la compagne. Alex sonde Robert lors de cette scène pour connaître son point de vue et son ressenti. Le film gagne là une dimension supplémentaire. Il évoque des notions fondamentales telles que le pardon, le deuil de l'être aimé ou encore la compréhension de l'autre.

Le tout se révèle d'une incroyable cohérence. Le réalisateur se permet même quelques références à la religion. Si Alex se dit païen, ses agissements, notamment à la fin du film, le  font passer pour un bon catholique. Il renonce à sa vengeance. Au lieu de donner la mort, il donne la vie et ne demande rien en retour. Voilà un film qui mérite incontestablement d'être vu.      

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13 juillet 2009

Cria cuervos de Carlos Saura

Cria_cuervos Réalisé par Carlos Saura
Titre original : Cria cuervos
Année : 1976
Origine : Espagne
Durée : 107 minutes
Avec : Ana Torrent, Geraldine Chaplin, Monica Randall, Hector Alterio, German Cobos, Mirta Miller,...

Fiche IMDB

Résumé : Dans une grande maison madrilène vivent trois fillettes, entourées de leur père, de leur grand-mère paralytique, leur bonne et leur tante, qui essaient de combler le vide laissé par la mort de leur mère. L'une des soeurs, Ana, dix ans à peine, échappe à l'atmosphère étouffante en se réfugiant dans un monde de rêve. Un jour, le père meurt dans les bras de sa maîtresse. Ana est persuadée que c'est la conséquence de son pouvoir magique...


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'en entreprendre la lecture.

Réalisé en 1976 par le grand cinéaste espagnol Carlos Saura (auteur des remarquables Antonieta [1982], Carmen [1983] ou El Dorado[1988]), troisième volet clôturant une magnifique trilogie commencée avec les excellents Ana et les loups (1971) et La cousine Angélique (1973), Cria cuervos est sans doute l’œuvre majeure de Saura, en même temps qu’un des films les plus originaux, les plus douloureux et les plus aboutis sur le monde de l’enfance.

Le titre du film est tiré du célèbre proverbe espagnol « Cria cuervos y te sacaron les ojos » (« Nourris les corbeaux et ils t’arracheront les yeux »), qui s’adapte parfaitement à ce film morbide et profondément marqué par la mort. Cria cuervos est raconté du seul point de vue d’Ana, sœur cadette d’une famille bourgeoise typique de l’Espagne des années 1950 composée de trois filles : l’aînée prénommée Irene, évidemment Ana et la benjamine prénommée Maite.

Le film débute sur une photo représentant la petite Ana (magistralement interprétée par la petite Ana Torrent, 9 ans à l’époque du tournage, héroïne à la même date du génial L'esprit de la ruche de Victor Erice, et qu’on a revue récemment dans le terrifiant Tesis d’Alejandro Amenabar) et sa mère (jouée par la grande Geraldine Chaplin, qui interprète également Ana adulte), et le spectateur comprend déjà que cette relation va hanter tout le métrage.

Saura entremêle habilement présent, passé et futur dans une structure narrative complexe d’une grande inventivité qui tente de transcrire le processus de la mémoire et du souvenir. Ces souvenirs peuvent être d’ailleurs réels ou fantasmés, mais ils retranscrivent avec justesse l’état d’esprit d’Ana. Dans un même plan, Ana peut passer librement du réel au rêve ou au fantasme. Il lui suffit de passer dans un couloir ou un escalier pour entrer dans une strate temporelle différente.

La véritable narratrice est bien Ana adulte, qui se souvient de son enfance brisée par trois morts successives : celle de son père, mort dans la jouissance, entre les bras de sa maîtresse Amélia ; celle de sa mère, morte dans d’atroces conditions parce qu’elle n’a jamais pu être aimée et comprise de son époux ;  celle enfin du petit cochon d’Inde d’Ana, prénommé Roni, que celle-ci ira enterrer au fond du jardin. Dans cette atmosphère délétère, rendue pesante par ces décès à répétition, Ana ne peut que se réfugier dans l’imaginaire et le souvenir, celui notamment de cette mère tant aimée.

Cet imaginaire et cette mémoire finissent d’ailleurs par se confondre entièrement dans la tête d’Ana, au point que celle-ci ne distingue quasiment plus la frontière entre réel et rêve. Orphelines, Ana et ses deux sœurs (ces deux filles se créant également une carapace fictive pour s’extraire du réel) sont prises en charge par la tante Paulina, qui n’est autre que la sœur de la mère des trois fillettes. La grande force de Saura est de ne pas avoir enjolivé cet univers enfantin marqué par le deuil. Au contraire, le cinéaste espagnol représente Ana comme une enfant renfrognée, insomniaque, hantée par de terribles obsessions morbides et errant de manière permanente dans les couloirs de la maison. Seul le regard d’Ana, dur et impassible, est expressif, d'une intensité redoutable. Car Ana croit qu’elle a le pouvoir de mort sur les gens. Cette mort omniprésente, Ana l’utilise comme un exutoire, elle l’expérimente sur sa grand-mère (continuellement perdue dans un passé révolu, fixant éternellement des images de sa vie), pour la libérer du poids du passé, elle l’essaie aussi sur sa tante Paulina, pourtant très loin de la marâtre caricaturale, plutôt aimante et douce.

Profondément dérangeant, Cria cuervos est un grand film sur la fin de l’innocence. Cette fin de l'innocence qui arrive dès la scène primitive du début du film (la mort du père), elle est présente dès le commencement. En effet, Cria cuervos n'est pas un cheminement vers la perte de l'innocence, mais l'évolution d'une fin de l'innocence perdue dès le début.

Face à des choses qui la dépassent et qu’elle ne comprend pas, Ana reproduit dans ses jeux ce qu’elle croit voir : par exemple coiffer sa poupée dans une piscine vide ; reproduire les scènes de disputes entre son père et sa mère, avec ses deux sœurs ; demander à la bonne Rosa, la seule personne qui semble comprendre Ana, de lui montrer ses seins ou encore tuer pour de faux ses sœurs dans une partie de cache-cache.

Parfois traumatisant (la scène où Ana a entre les mains le pistolet chargé de son père) et cruel, souvent troublant, Cria cuervos est une vision noire et désenchantée du monde de l’enfance, magnifiée par la mise en scène rigoureuse de Saura, entre onirisme et réalisme, laissant échapper des trésors d'émotion et de poésie.

Les seuls moments de bonheur sont au rythme de la jolie chanson Porque te vas (« Car tu t'en vas »), hymne du film, lorsqu’Ana danse avec ses deux sœurs ou qu’elle écoute cette mélopée seule dans son coin. Cette chanson lui permet de s’évader dans un monde où tout serait enfin possible, où elle pourrait vivre à jamais aux côtés de sa mère (idéalisée).

Mais Cria cuervos est encore plus que cela : c’est aussi un bras vengeur contre la censure de son pays (n’oublions pas que le général Franco décède en 1975) et une métaphore à peine voilée des conséquences terribles du franquisme. Oui, le spectateur peut déceler la haine du régime de Franco par Carlos Saura, où le père d’Ana, militaire de carrière, indifférent à ses enfants et son épouse, volage et impitoyable, serait la représentation de la dictature franquiste et de ses funestes conséquences, dont les horreurs se répercutent sur la mère d’Ana, qui serait alors l’image agonisante et sans espoir de la république espagnole assassinée. Où la grand-mère d’Ana serait le fier passé de l’Espagne, figée éternellement dans un passé lointain et révolu. Où enfin Ana elle-même serait le futur incertain de l’Espagne, l’ange vengeur du peuple espagnol qui, après avoir tué le père (Franco) reconstruirait un nouveau régime (car n’oublions pas qu’Ana, au début de Cria cuervos, croit avoir tué son père). Cependant, dans un beau travelling final, où le spectateur voit Ana aller à l’école en compagnie de ses sœurs et se fondre avec leurs camarades de classe, un espoir subsiste, peut-être tout simplement le renouveau de l’Espagne…

Assurément, Cria cuervos est le chef d’œuvre absolu de Carlos Saura, dont les multiples visions n’entament en rien la beauté et la perfection. Cri de révolte contre le franquisme, portrait particulièrement torturé de l’enfance marquée par la mort, film sur le temps et la mémoire, Cria cuervos est fabuleusement porté par la jeune Ana Torrent, tout simplement impressionnante. Et le spectateur gardera longtemps dans sa tête le doux leitmotiv de Porque te vas, seule note d’espoir (avec la présence fantômatique mais rassurante de la mère d'Ana, à jamais idéalisée) dans un monde ravagé par la haine et la mort. Admirable !

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31 mai 2009

Gemini

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Gemini

Réalisation : Shinya Tsukamoto

Avec : Motoki Masahiro, Ryô, Yasutaka Tsuitsui.

Pays : Japon

Année : 1999

Durée : 84

Fiche IMDB

 

Synopsis :

A la fin de l'ère Meiji, dans les années 20, au sein d'une riche et traditionnelle famille de médecins, Yukio exerce son métier, entouré de ses parents et de Rin, son épouse.

Alors que la maison semble soudain hantée par une présence étrange, les parents de Yukio meurent dans des circonstances étranges.

Ce film est l'adaptation d'un roman de Edogawa Rampo ( auteur japonais célèbre ayant choisit ce pseudonyme en hommage à Edgard Allan Poe, au nom quasi imprononçable au pays du soleil levant le traduisant phonétiquement par  Edogawa Rampo).

Ce film, magistral, bien que dans la lignée thématique de Tsukamoto : la morbidité des passions, le fétichisme, les pulsions destructrices et la fusion du corps et de la matière, est étonnant à plus d'un point de vue.

Tout d'abord, Tsukamoto délaisse l'univers urbain qui semblait le fasciner et l'inspirer dans ses précédentes réalisations ( Tetsuo 1 et 2, Tokyo fist, Bullet ballet ) pour ancrer son histoire dans une petite ville du début du siècle. Cela donne au réalisateur l'occasion de réaliser son premier film « historique ».

Accordant la forme au fond, il va s'attacher à dépeindre le quotidien de Yukio et Rin de manière inhabituelle pour lui : les plans sont superbement composés et précis, tandis que la caméra est posée ( pour un film de Tsukamoto). Il semble touché par la même grâce animant Sogo Ichii quelques années plus tôt pour son superbe «  labyrinthe des rêves ». Ce faisant, le réalisateur rend hommage au cinéma classique japonais si réputé pour la maitrise de ses plans, et le côté lent, voire contemplatif de l'action.

La première partie du film est une démonstration éclatante du talent de Tsukamoto qui a su faire évoluer son style si particulier et frénétique jusque là.

Mais si tout se passe sans éclat dans la vie aseptisée de Yukio, médecin reconnu pour son talent et décoré pour avoir exercé avec succès sur le front, force est de constater que peu à peu le voile se déchire sur cette réalité si resplendissante en apparence.

Tout commence par d'étrange odeurs envahissant la maison de manière inexpliquée.

Par petites touches imperceptibles, l'univers de si bien réglé de toute la famille de Yukio et son épouse va basculer tandis que la maison semble hantée par une présence impalpable.

Rin, la jeune épouse de Yukio, sera même jugée responsable des évènements tragiques, notamment la mort du père.

Il faut dire que celle-ci n'a jamais été vraiment été acceptée par les parents de Yukio, d'autant plus qu'un mystère pèse sur elle : elle est amnésique et ne connait rien de son passé.

Les décès mystérieux de ses parents va replonger Yukio dans une réalité autrement plus complexe que ce qu'il acceptait de croire.

En effet, Yukio, élevé dans le cadre traditionaliste de sa famille voit, comme ses parents, le monde de manière manichéenne : un monde où s'affronte le bien et le mal, sans jamais se mêler.

L'une des allégories du Mal est le monde des « taudis » où vivent et s'entassent les pauvres décris comme des êtres aux mœurs dégénérées, dangereuses pour la société, la « bonne » société représentée par Yukio et sa famille. On le devine aisément, cela n'est qu'une transposition des craintes plus contemporaines où la banlieue serait un danger potentiel, un lieu fantasmatique symbole de toutes les déviances.

Le film bascule définitivement lors d'une courte scène où la mère va rencontrer un être étrange et bariolé le soir de sa mort.

C'est à ce moment là que Tsukamoto choisit d'infléchir le cours de la narration, en faisant se rencontrer deux êtres aussi opposés que possible : la mère dévouée et soumise, en costume traditionnel et l'inconnu étrange, bigarré de couleurs vives, à la tenue loqueteuse, sale et au regard si étrangement dominateur.

A cette scène fait écho la rencontre de Yukio et de son double, où Yukio apprend qu'il avait un  frère jumeau, abandonné par ses parents à cause d'une marque jugée honteuse : une tâche en forme de serpent sur la cuisse droite.

On peut supposer que la forme de la tâche n'est pas due au hasard, tant elle est riche de symbolisme : le serpent renvoie au pêché, au mal qui s'introduit dans le jardin d'Eden.

Et c'est bien de cela qu'il s'agit : Sutekichi, le frère jumeau, prend la place de Yukio et joue son rôle, goutant au confort de sa position sociale, de sa renommée et d'un mariage récent.

Plus troublant est le fait que Sutekichi maintienne Yukio captif au fond d'un puit, comme pour avoir le plaisir de lui faire assister à sa lente déchéance.

Sutekichi se montre même cruel en apprenant à Yukio que Rin était sa femme et qu'ils vivaient dans les taudis qu'il déteste tant.

Tsukamoto met en parallèle la lente dégradation de Yukio qui assiste impuissant à l'imposture de celui qui est son frère jumeau et le processus qui conduit Sutekichi à se glisser de plus en plus dans le rôle de Yukio.

Au travers de cela, Tsukamoto ne manque pas de souligner les ressemblances des deux frères : Yukio ressemble à Sutekichi lorsqu'il vivait dans les taudis, et Sutekichi ressemble à Yukio quand tout allait bien.

Il faut noter que la forme du film est double, collant ainsi parfaitement au thème de la gémellité : si les scènes de vie actuelles sont filmées avec le plus grand classicisme, les scènes passées ( ou supposées telles car nimbées de fantasmagorie, les taudis étant un lieu à part, méconnu et pour cette raison quasi fantasmé) permettent à Tsukamoto  de renouer avec son style, à savoir une caméra épileptique, des plans rapides et syncopés contribuant à faire du monde des taudis un milieu trépidant et chaotique, un espace de bruit et de fureur où tout peut arriver, un monde dénué d'humanité, de calme et de douceur car dominé par les règles de la survie.

Tsukamoto semble d'ailleurs renvoyer dos à dos ces deux univers qu'il ne semble pas apprécier : si l'un est le lieu de tous les dangers, l'autre est froidement déshumaniser, calme et austère, d'une rigidité morbide et et maladive, ne laissant pas la place aux sentiments humains.

Une scène est particulièrement démonstrative à cet égard : au début du film, Yukio, au cours d'un repas avec ses parents, fait part à son père de ses interrogations quand aux limites de la médecine et de son rôle  face à la souffrance de ses patients. La réponse du père est une injonction à ne pas se poser de question métaphysique et a agir comme son rôle de médecin le demande.

Sans le vouloir, Yukio, qui se croit fortement ancré dans le monde du bien, est déjà tourmenté et peut être moins manichéen qu'il ne le laisse paraitre. Il va sans dire que la rencontre du frère va le faire évoluer.

Lui qui se croyait incapable de faire du mal, parce que médecin, va tuer son frère après s'être échapper du puit. Curieusement, cet acte barbare et bestial va le faire craquer et souligner son humanité.

Ceci est un trait récurent dans l'œuvre de Tsukamoto : les expériences limites, violentes permettent aux héros de retrouver et d'éprouver leur humanité, qu'il s'agisse de la mise en danger dans Bullet ballet, du fétichisme morbide et masochiste du corps au travers de la boxe dans Tokyo fist, de la transformation dans Tetsuo, le héros, chez  Tsukamoto doit reconquérir son humanité perdue dans la froideur du quotidien et de l'urbanisation dont Tokyo semble être la métaphore la plus cauchemardesque.

Ainsi Yukio trouvera t il un apaisement dans le meurtre de son double maléfique, à la manière d'un William Wilson, une des référence évidente du film à l'œuvre de Poe.

Le dernier plan est, là encore, inhabituel chez  Tsukamoto car porteur d'optimisme : on y voit Yukio partir faire sa tournée de médecin et se diriger d'un pas sûr vers le monde des taudis, comme s'il en avait toujours accepté l'existence.

Si Gemini est un film sur la gémellité, il se démarque fortement de Faux semblant de David Cronenberg où la folie conduisait un des frères jumeau à occaparer la place de son frère parce qu'il refusait le départ de celui-ci avec une femme. Le film de Cronenberg porte plus sur l'aspect fusionnel de la gemellité et le fantasme de l'indifférenciation du corps de l'autre : la folie réside dans le fait de vouloir ne faire qu'un avec l'autre, tandis que dans Gemini la démarche est tout autre. En effet, Yukio, par le biais de son frère, va s'approprier et prendre en compte une réalité qu'il n'admettait pas. Pour cela, il devra admettre sa différence, et plus largement celle des autres.

De manière symbolique, le puit dans lequel l'enferme  Sutekichi représente l'inconscient, le refoulé : il s'agit aussi bien des pulsions destructrices, incompatibles avec la fonction de médecin, que de la représentation sociale de la misère et de la réalité sociale au Japon.  Sutekichi peut même être vu comme une projection fantasmatique synthétisant, matérialisant toutes les frustrations et colères de Yukio.

Tsukamoto fait de Yukio le symbole de la réussite du Japon triomphant, manichéen parce que niant la pauvreté et l'échec, et qui va s'affirmer, devenir plus complexe en prenant conscience de la réalité.

 

Gemini, s'il adopte la forme du film de genre, le retour du double maléfique qui veut se venger, est un film d'une grande richesse qui asseoit définitivement Tsukamoto aux côté des grands réalisateurs japonais.

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25 mai 2009

XXY de Lucia Puenzo

XXY

Réalisé par Lucia Puenzo
Titre international : XXY
Année : 2007
Origine : Argentine
Durée : 86 minutes
Avec : Inés Efron, Ricardo Darin, Valeria Bertuccelli, German Palacios, Carolina Pellentti,..

Fiche IMDB

Résumé : Alex, une adolescente de 15 ans, porte un lourd secret. Peu après sa naissance, ses parents ont décidé de quitter Buenos Aires pour aller s'installer sur la côte uruguayenne, dans une maison en bois perdue dans les dunes. C'est là qu'un couple d'amis venus de Buenos Aires vient leur rendre visite accompagnés d'Álvaro, leur fils de 16 ans. Le père, un spécialiste en chirurgie esthétique, a accepté l'invitation en raison de l'intérêt médical qu'il porte à Alex. Une attirance inéluctable naît entre les deux ados qui va tous les obliger à affronter leurs peurs... Des rumeurs se répandent dans la ville. On commence à dévisager Alex comme si c'était un monstre. La fascination qu'elle exerce risque désormais de devenir dangereuse.


Réalisé en 2007, XXY est le premier film d’une jeune réalisatrice argentine, Lucia Puenzo, fille du cinéaste Luis Puenzo, auteur notamment de L’histoire officielle et de La peste. Le film traite d’un sujet fort troublant : l’hermaphrodisme, mais sans jamais rechercher le sensationnalisme ou la complaisance. D’une grande finesse d’écriture et de style, XXY ne verse jamais dans la facilité et le voyeurisme, ce qui est primordial pour un film au thème aussi dérangeant.

Au contraire, la jeune réalisatrice suit avec une infinie délicatesse et une grande tendresse les états d’âme d’une jeune fille (ou un jeune garçon ?) prénommée Alex, atteinte d’une ambiguïté génitale : d’apparence douce et plutôt féminine, Alex a « les deux »… Aimé(e) de ses parents, Alex a du mal à assumer son hermaphrodisme, d’autant plus qu’âgé(e) de 15 ans, elle (il) est en pleine crise d’adolescence.

L’arrivée du jeune Alvaro va tout chambouler : séduit(e) par le jeune garçon, Alex voit son corps se transformer et s’éveiller au désir… Magnifiquement interprétée par la jeune actrice Inès Efron, Alex va être obligé(e) d’effectuer LE choix : être fille ou garçon… La grande force du film est de considérer Alex non comme une curiosité mais comme un(e) adolescent(e) s’ouvrant aux émois du désir, qui commence petit à petit à découvrir son corps.

Filmé dans de splendides paysages naturels et sauvages dans un coin paumé de l’Uruguay, au bord d’une plage (mais le film pourrait se dérouler n’importe où, d’où l’universalité du sujet), XXY préserve cependant le mystère d’Alex, amenant sans cesse le spectateur à s’interroger sur ce qu’il voit ou croit voir. Lucia Puenzo, un peu à la manière de la jeune cinéaste argentine Lucrecia Martel (auteur des excellents La ciénaga et La niña santa), ne révèle en effet pas tout et conserve tout au long du film une ambiguïté bienvenue qui est aussi celle d’Alex.

Partagé(e) constamment entre le féminin et le masculin, Alex recherche tout simplement son identité propre. Cette hésitation permanente culmine dans une incroyable scène d’amour entre Alex et Alvaro, d’une audace stupéfiante, laissant le spectateur interloqué et troublé.

Le récit, tout en zones d’ombre, est basé sur une mise en scène d’une grande sensibilité, qui englobe les points de vue de tous les protagonistes sans jamais chercher à les juger : Alex, Alvaro, les parents d’Alex, les parents d’Alvaro.

Car si XXY se concentre avant tout sur Alex, le film n’oublie jamais les réactions des adultes et les interrogations de ceux-ci par rapport à la sexualité de leurs enfants. Face à ce phénomène inexplicable, les parents d’Alex et ceux d’Alvaro ne savent pas comment se comporter et sont figés, malgré l’amour qu’ils portent à Alex, entre égoïsme, tolérance et incompréhension. Tout(e) en contradictions, Alex souffre incroyablement de son hermaphrodisme : elle (il) est différent(e).

Et comme chacun sait, ce qui est différent fait peur (et fait même peur à soi-même)… Elle (il) réagit par rapport à cela par un mélange de colère et de sauvagerie qui la ferme au regard des autres. Cette peur de la différence débouche sur une scène très dure, où de jeunes gens intrigués par l’hermaphrodisme d’Alex la (le) contraignent à se déshabiller devant eux. Pire qu’un viol, cette séquence impitoyable dénonce  notre attitude face à ce que nous ne comprenons pas.

Mélodrame délicat et touchant, XXY intrigue, fascine, met mal à l’aise. Mais le film distille au fur et à mesure une émotion qui ne cesse de grandir. D’un cas étrange et particulier, Lucia Puenzo en fait une fable sur la tolérance et sur la quête d’identité, elle touche donc à l’universel. Mais Alex demeure insaisissable, unique. Tout le film chemine sur l’acceptation de son état, de son corps, de son désir, sur la découverte de l’amour, afin qu’elle (il) fasse son propre choix, envers et contre tout.

Sur un sujet casse-gueule, Lucia Puenzo réussit un premier film étonnant qui évite tous les pièges inhérents à ce type de sujet et qui ne sombre jamais dans le pathos. Préservant le mystère d’Alex tout en amenant le spectateur à la (le) comprendre, la jeune cinéaste argentine frappe fort et parvient à rendre son héroïne (héros) attachant(e).

En outre, XXY démontre une nouvelle fois la vitalité actuelle du cinéma argentin et son originalité. Après Lucrecia Martel et le regretté Fabian Bielinsky (cinéaste récemment décédé et auteur des très bons Les neuf reines et El aura, avec Riccardo Dorin, excellent acteur qui joue d’ailleurs le père d’Alex dans XXY), Lucia Puenzo est une réalisatrice assurément à suivre...

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26 avril 2009

Caos calmo d'Antonello Grimaldi

caosRéalisé par Antonello Grimaldi
Année : 2008
Origine : Italie
Avec : Nanni Moretti, Alessandro Gassman, Valeria Golino, Charles Berling, Hippolyte Girardot, Denis Poladylès, Isabella Ferrari...
Durée : 115 minutes

FICHE IMDB

Résumé : Un homme n'arrive pas à faire le deuil de son épouse.

Réalisé par le cinéaste italien Antonello Grimaldi qui adapte là un roman à succès, Caos calmo a pourtant tout du film morettien.
Il faut dire que le principal rôle du film, autour duquel tout gravite, est tenu par Nanni Moretti. Celui-ci interprète le personnage de Pietro, un homme parti à la plage pour se distraire avec son frère Carlo (joué par Alessandro Gassman). Là, chacun d’eux sauvent une jeune femme de la noyade. A son retour, Pietro trouve sa femme, Lara, allongée par terre : elle vient de décéder.

On le comprend immédiatement : Caos calmo est un film sur le deuil. Tout ceci est donc très proche des préoccupations de Nanni Moretti et notamment de son chef d’œuvre absolu, le sublime film La chambre du fils, récompensé à juste titre par la Palme d’Or à Cannes en 2001.
Sauf qu’ici la personne qui décède n’est pas son fils mais son épouse. Pietro se retrouve seul avec sa petite fille de 10 ans. Pietro n’arrive pas à faire sortir sa douleur, d’où le titre du film, Caos calmo, le chaos calme.

Pourtant, ce personnage a complètement perdu ses repères. Du jour au lendemain, il décide subitement d’accompagner sa fille à l’école. Il lui déclare qu’il l’attendra jusqu’à ce qu’elle ait terminé et c’est ce qu’il fait. Pietro attend toute la journée sur la place située en face de l’école. Il s’interroge sur l’existence avec des choses futiles (les différentes compagnies aériennes qui l’ont fait voyager ; les différentes adresses où il a vécues durant son existence) ou plus sérieuses (les choses qu’il apprend sur sa femme par le biais de sa belle-sœur, Marta, plutôt perturbée sur le plan psychologique et qui est jouée par Valeria Golini). Surtout, il se raccroche à la vie par le biais de son être le plus cher qui lui reste : sa fille, qui elle aussi ne semble pas plus ébranlée que cela par le décès de sa mère.

Le fait de rester sur la même place tous les jours de la semaine va permettre à Pietro de se faire de nouvelles relations. On peut citer par exemple la mère qui amène chaque jour à l’école son enfant trisomique, lequel a une sorte de jeu avec Pietro. On peut citer également la jeune femme mystérieuse qui promène chaque jour son chien. Il y aussi le cafetier du coin ou encore un vieil homme qui a lui aussi perdu sa femme et qui invite Pietro à déjeuner. On se retrouve dans une sorte de microcosme avec la sphère privée et la sphère publique qui ne font plus qu’un lorsque Pietro est sur cette place.

Car Pietro travaille habituellement dans un grand groupe audiovisuel qui est concerné par une fusion. Pietro travaille désormais depuis la place située en face de l’école de sa fille. Et de nombreuses fois, ses collègues (interprétés par une belle brochette d’acteurs français : Charles Berling, Hippolyte Girardot, Denis Poladylès), qui sont pour certains ses amis, viennent le voir soit pour lui parler de la fusion, soit pour lui proposer un poste, soit pour lui donner un sentiment sur un collègue de travail. Sur ce point, on peut penser que Nanni Moretti se plaît à évoquer par le biais de son personnage le monde capitaliste, qui n’est pas sans évoquer son dernier film, Le caïman. En effet, les questions d’argent et de pouvoir sont au cœur des interrogations des personnages qui viennent voir Pietro. Mais lui n’en a que faire et il le fait clairement savoir. Le capitalisme, vu comme une histoire de trahisons, de mésalliances, est critiqué au plus haut point, mais de manière assez subtile.

Pour sa part, Pietro cherche avant tout à faire son deuil et à fréquenter pour l’heure les personnes qui lui sont les plus chères : il y a ainsi sa petite fille avec qui il s’entend parfaitement. Il y a aussi son frère Carlo, séducteur italien qui connaît un succès professionnel avec la vente d’un jeans qui fait fureur et quoi est très tendance. Carlo a d’ailleurs des rapports très proches tant avec son frère Pietro qu’avec sa nièce Claudia. Les relations entre ces trois personnages sont sincères et révélatrices d’un amour réciproque.

On notera que Pietro cherche à faire table rase du passé, comme le prouve son choix de couper ses relations professionnelles et de ne pas chercher à savoir quelles ont pu être les relations qu’a pu nouer sa femme (pour preuve, il détruit tous les mails rédigés par sa femme sans les lire). Beau film sur le plan émotionnel, Caos calmo bénéficie sur ce point du thème principal du film. Cependant, notons que les autres musiques du film auxquelles le spectateur a droit ont parfois tendance à surligner l’émotion. Le réalisateur Antonello Grimaldi aurait pu être plus fin.

De même, le réalisateur nous livre une scène de sexe entre Pietro et Eleonora Simoncini (jouée par la volcanique Isabella Ferrari), la femme bourgeoise que Pietro a sauvé de la noyade, qui paraît parfaitement incongrue. Cette scène semble complètement décalée par rapport au ton général du film. On comprend que le réalisateur du film souhaite nous montrer une sorte de renaissance de la part de Pietro mais il aurait pu faire preuve de plus de subtilité. Heureusement, il ne s’agit pas de la scène finale.

En somme, Caos calmo est un beau film qui tient avant tout par l’excellente prestation de Nanni Moretti, dont on ressent les sentiments rien qu’en l’observant. Nul doute que si ce film avait été réalisé par Moretti lui-même, il aurait été mieux mis en scène et aurait été plus subtil sur certains aspects.

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07 avril 2009

L'échange de Clint Eastwood

echange1Réalisé par Clint Eastwood
Titre original : The changeling
Année : 2008
Origine : Etats-Unis
Durée : 141 minutes
Avec : Angelina Jolie, John Malkovich, Michael Kelly, Jeffrey Donovan, Jason Butler Harner...

FICHE IMDB

Résumé : Se déroulant aux Etats-Unis dans les années 20, L'échange narre le combat d'une femme pour récupérer son fils.

Avant dernier film en date de Clint Eastwood (auteur d'excellents films comme Million dollar baby ou Mystic river), L'échange lui a permis d'obtenir au festival de Cannes un prix spécial pour l'ensemble de sa carrière.

Inspiré d'une histoire vraie, L'échange nous ramène dans le Los Angeles des années 20. On est précisément en 1928. Une mère célibataire, Christine Collins (interprétée par Angelina Jolie) travaille dans un centre de télécommunication. Très sérieuse sur le plan professionnel, elle accepte, un peu à contrecoeur, de travailler le samedi alors qu'elle devait passer la journée avec Walter, son fils âgé de neuf ans. A son retour, son fils a disparu. Elle alerte aussitôt la police. Près de cinq mois plus tard, la police lui affirme qu'elle a retrouvé son fils. Mais c'est un autre garçon qui l'attend sur le quai de la gare.

L'échange est un drame où l'émotion est omniprésente. Avec une mise en scène classique particulièrement bienvenue, Clint Eastwood retranscrit parfaitement le combat de cette mère à retrouver son véritable. Car dès le départ Christine Collins est convaincue que ça n'est pas son enfant qu'on lui a ramené. On appréciera dans le film l'interprétation d'Angelina Jolie, qui est tout à fait convaincante dans le rôle de Christine Collins. C'est de loin le meilleur rôle et la meilleure interprétation d'Angelina Jolie, habituée à jouer les bimbos de service. Ici, elle est très sobre dans son jeu. Elle est tout à la fois déterminée à retrouver son enfant et fragile sur le plan émotionnel.

Mais surtout L'échange est l'occasion pour Clint Eastwood de critiquer une ville de Los Angeles où la corruption semble monnaie courante. Et le pire dans cette histoire est le fait que la corruption provient de la police elle-même. La police abuse de son pouvoir, faisant ce qu'elle veut et surtout ne reconnaissant jamais ses torts. La police fait tout pour étouffer cette histoire d'enfant retrouvé qui ne serait pas le bon. A tel point que Christine Collins va être traînée dans la boue (son instinct maternel étant même remis en cause) va être interné dans un hôpital psychiatrique de façon totalement arbitraire. Clint Eastwood nous révèle des événements incroyables qui ont lieu dans les années 20 : des gens, considérés par la police, étaient déclarés fous et passaient directement par la case hôpital psychiatrique. De nombreuses personnes ont visiblement fait l'objet d'un internement sous le code 12, c'est-à-dire à l'initiative de la police.

Mais Christine Collins peut compter sur des personnes intègres qui sont prêtes à l'aider. On a ainsi le révérend Briegleb, interprété par un toujours aussi bon John Malkovich, qui fait le maximum pour donner un coup de main à Christine Collins. Le révérand souhaite pour sa part que la police redevienne une administration qui aide le citoyen. Ce qui n'est alors pas le cas puisque comme il le dit si bien, la police, qui possède les lois, se croît au-dessus des lois. Mais toute la police n'est pas corrompue. Ainsi, un officier de police est celui qui va permettre de débloquer la situation en faveur de Christine Collins.

Une autre réussite du film de Clint Eastwood est le fait que le cinéaste américain arrive à mélanger une histoire personnelle avec des faits qui nous ramènent à la vie publique. De surcroît, le film mélange tout à la fois drame et thriller. Car on va de découverte en découverte (et la raison de l'absence de réapparition du vrai Walter Collins fait froid dans le dos) et au bout du compte, le spectateur peut avoir un avis tout à fait personnel sur la fin du film et donc sur la fin de cette histoire.

On appréciera aussi la musique du film, composée par Clint Eastwood, qui accroît l'émotion que l'on a à regarder cette histoire qui semble bien injuste.
Mais au-delà de toutes ces injustices, Clint Eastwood n'est pas totalement négatif sur le genre humain. Ce n'est pas un hasard si dans les dernières minutes du film Christine Collins déclare qu'elle aimerait bien que le film New York-Miami le prix de meilleur film lors des Oscars. Ce qui est le cas. Et cette information, au demeurant anecdotique, montre que Christine Collins est prête à continuer une nouvelle vie. En effet, New York-Miami est une comédie romantique de Frank Capra, réalisateur connu pour garder foi en le genre humain.

Au final, L'échange est un drame intense sur une femme qui veut connaître la vérité. Le film bénéficie d'un excellent scénario et de très bons acteurs, notamment d'Angelina Jolie, qui tient là le rôle de sa vie.
Une nouvelle fois, Clint Eastwood livre un film d'un excellent niveau.

Posté par nicofeel à 09:10 - Drame - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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