03 octobre 2009
Non ma fille, tu n'iras pas danser de Christophe Honoré
Réalisé par Christophe Honoré
Année : 2009
Durée : 105 minutes
Avec :
FICHE IMDB
Résumé : Les difficiles relations entre une femme, mère de deux enfants, sur le point de divorcer, avec son environnement socio-familial.
Avec Non ma fille, tu n'iras pas danser, le cinéaste français Christophe Honoré, actuellement très prolifique (depuis 2006, un film tous les ans avec respectivement Dans Paris, Les chansons d'amour, La belle personne), donne son premier grand rôle à Chiara Mastroianni. Dans ce film on est clairement dans le style « Famille je t'aime, famille je te hais ». Chiari Mastroianni joue le rôle d'une femme sur le point de divorcer qui a bien du mal à s'occuper de son quotidien et de ses deux enfants.
Si l'originalité ou à tout le moins l'intérêt du film n'est pas à rechercher dans son scénario, car au fond le film ne fait que traiter des relations familiales qui pourraient être ceux de n'importe quelle personne vue voir ce film, en revanche ce long métrage demeure appréciable par sa capacité à montrer que la famille peut se révéler chez certains particulièrement étouffante.
Léna (jouée donc par Chiara Mastroianni) est une femme angoissée, stressée, nerveuse qui est proche de la rupture. Chiara Mastroianni incarne parfaitement cette femme qui en a marre de sa famille, tant sa mère et sa soeur cadette qui lui lancent des piques en remettant sans cesse en cause ses habitudes de vie, que son frère qui se la joue un peu trop au mec cool et optimiste, que son ex-mari qui essaie de lui reprendre ses enfants.
Avec ce film Christophe Honoré laisse la part belle à ses acteurs. Le film bénéficie à cet égard d'une distribution de bonne facture avec, outre Chiara Mastroianni, une Marina Foïs tout à fait crédible dans le rôle de la soeur qui en marre de son époux et a du mal à assumer sa période de femme enceinte ; une Marie-Christine Barrault qui joue le rôle de la mère qui apparaît bien envahissante et un peu trop moralisatrice ; un Jean-Marc Barr impeccable dans le rôle de l'ex-époux qui demeure calme en apparence mais qui a lui aussi ses humeurs ; un Louis Garrell en « guest star » qui joue bien le rôle de l'amoureux transi. Les autres acteurs du film, notamment les enfants qui sont d'un naturel confondant et qui montrent bien que dans ces histoires d'adultes, ce sont eux les premiers à trinquer.
Le cinéaste Christophe Honoré est loin de nous dépeindre une famille où tout va bien dans le meilleur des mondes. Chacun des personnages qui nous est décrit a ses qualités mais surtout ses défauts qui apparaissent au grand jour.
Non ma fille, tu n'iras pas danser, est comme son titre l'indique, un film sur la liberté ou plutôt l'absence de liberté. Le personnage de Léna souffre en raison d'un manque de liberté. Elle a l'impression d'être oppressée et d'être à la botte de tout le monde. C'est la raison pour laquelle à la fin du film elle prend une décision radicale. De ce point de vue, Christophe Honoré, qui est très attaché aux événements post-68 (voir le film Dans Paris), semble dresser le portrait d'une femme éprise de liberté, qui est d'ailleurs considérée à un moment dans le film comme une révolutionnaire.
La scène des légendes bretonnes, qui apparaît de façon presque brutale dans le film, n'est pas pour autant là par hasard. Elle rappelle tout simplement le personnage de Léna et ce qu'elle va devoir faire pour obtenir sa liberté, pour se libérer du carcan familial qu'elle ne peut plus supporter.
Se déroulant sur un rythme un peu lent, Non ma fille, tu n'iras pas danser est le film d'un auteur français qui commence à s'affirmer. Mais le film déplaira forcément aux gens qui veulent que ça aille vite. Parce que si Christophe Honoré se montre moins littéraire que lors de ses précédents films, n'en prend pas moins son temps pour planter le décor de son film et pour évoquer les relations difficiles qui s'établissent entre les différents personnages du film. Voilà un film qui mérite d'être vu, surtout si l'on arrive à apprécier un cinéma où la Famille est mise à mal. Mais n'est-ce pas là quelque part le symbole d'une société qui a perdu certains de ses repères fondamentaux ? Car Léna n'est pas le seul personnage du film à exprimer son mal-être. Et c'est en cela que ce film a bien une visée sociétale. Non ma fille, tu n'iras pas danser nous ramène clairement à notre époque actuelle.
27 septembre 2009
Into the wild de Sean Penn
Réalisé par Sean Penn
Titre original : Into the wild
Année : 2007
Origine : Etats-Unis
Durée : 148 minutes
Avec : Emile Hirsch, Marcia Gay Harden, William Hurt, Jena Malone, Brian H. Dierker, Catherine Keener, Vince Vaughn, Kristen Stewart, Hal Holbrook,...
Fiche IMDB
Résumé : Tout juste diplômé de l'université, Christopher McCandless, 22 ans, est promis à un brillant avenir. Pourtant, tournant le dos à l'existence confortable et sans surprise qui l'attend, le jeune homme décide de prendre la route en laissant tout derrière lui. Des champs de blé du Dakota aux flots tumultueux du Colorado, en passant par les communautés hippies de Californie, Christopher va rencontrer des personnages hauts en couleur. Chacun, à sa manière, va façonner sa vision de la vie et des autres. Au bout de son voyage, Christopher atteindra son but ultime en s'aventurant seul dans les étendues sauvages de l'Alaska pour vivre en totale communion avec la nature.
Quatrième film réalisé par l’excellent acteur Sean Penn, déjà auteur en tant que réalisateur des remarqués (et remarquables) The indian runner (1991), Crossing guard (1995) et The pledge (2001), Into the wild est la biographie filmée d’un jeune américain nommé Christopher MacCandless qui a décidé à 20 ans, après avoir obtenu son diplôme universitaire, de réaliser son rêve : aller en Alaska.
Tiré d’une histoire vraie, Into the wild est un passionnant road movie dressant le portrait complexe d’un jeune homme en rebellion contre la société qui n’hésite pas à tout laisser derrière lui pour ne faire qu’un avec la Nature.
Le film de Sean Penn est avant tout un récit initiatique, presque philosophique, centré sur la quête d’identité et la recherche de la sagesse.
Filmé sur les lieux réels foulés par le vrai Christophe MacCandless, dans des paysages magnifiques exaltant la nature sauvage, Into the wild est une invitation au voyage, aussi bien physique qu’intérieur.
Suivant la forme du journal intime rédigé par MacCandless, le film est divisé en cinq chapitres bien définis qui vont permettre progressivement au héros de se retrouver. Au gré des lieux traversés et des rencontres, Christophe MacCandless finira par trouver sa voie.
Magistralement incarné par le jeune acteur Emile Hirsch, Into the wild dépasse le stade du road movie. Révolté par la société de consommation, l’importance de la famille, le culte de la réussite et l’omniprésence de l’argent, MacCandless est en colère contre un système capitaliste immuable, un système dont il ne veut plus jamais faire partie.
Inspiré par les récits et romans de Henry Thoreau, Jack London, Boris Pasternak ou encore Leon Tolstoï, il prend la décision de disparaître complètement, de se fondre dans la mère Nature pour quitter à jamais une société injuste et inégalitaire, sans laisser aucune trace de son passage. Il endosse alors un autre nom, Alex Supertramp, donne ses économies à un organisme de charité, brûle les derniers billets qu’il possède et part dans l’immensité des paysages américains.
La grande qualité de Sean Penn est de s’être intéressé profondément au comportement antisocial de MacCandless. Car bien que son héros explique par sa révolte son action, cette révolte contre le système n’est pas la seule cause de ce comportement.
Choyé par ses parents (interprétés par le grand William Hurt et Marcia Gay Harden), issus de la classe supérieure américaine, admiré par sa jeune sœur (Jena Malone) qui est aussi la narratrice des aventures de son frère, MacCandless souffre secrètement du dysfonctionnement de sa famille, dont seule sa sœur a droit à son respect.
Entrecoupé par des flashbacks retraçant les relations que MacCandless entretient avec sa famille, Into the wild prend alors une dimension qui dépasse le simple film d’aventures. Car Sean Penn, par l’ambiguïté des liens entre MacCandless et ses parents, crée un véritable suspense qui aboutit à la cause réelle de la fuite de son héros. En effet, il s’agit bien d’une fuite en avant, comme le remarque si justement le beau personnage incarné par Hal Holbrook, Ron Franz, qui lui pose la question : « Que fuis-tu ? ».
Par le biais de ses rencontres, dont la plus marquante est celle avec le couple de hippies qui deviendra pour MacCandless / Alex une famille de substitution, celui-ci trouve un sens à sa vie et découvre progressivement la raison de sa haine contre ses parents. Mais il découvre aussi le travail (par le biais du personnage interprété par Vince Vaughn), la solidarité, l’artisanat (le travail sur le cuir, que Ron Franz lui apprend), et bien sûr la toute-puissance de la Nature, cette Nature qui nous a créé mais qui peut aussi nous perdre (comme dans le génial Délivrance de John Boorman, qui date de 1972).
Bercé par les belles chansons d’Eddie Vedder, Into the wild est un passionnant récit, tout en retraçant une aventure humaine hors du commun. Sen Penn montre bien que l’aboutissement du voyage de MacCandless / Alex n’est pas l’Alaska mais bel et bien le paix avec lui-même, le pardon et le bonheur, notions qui ne sont pas forcément incompatibles avec la beauté indomptable de la Nature.
Même si Sean Penn abuse parfois, à mon sens, du ralenti et d’un montage peut-être trop hâché, Into the wild est une fascinante expérience, un film d’aventure qui promène le spectateur au cœur de la Nature sauvage, mais aussi un formidable voyage intérieur à la recherche de l’absolu.
MacCandless, à la fin du voyage, une fois qu’il aura fait la paix avec ses démons et lui-même, pourra enfin retrouver son identité, cette identité qu’il n’a cessé de rechercher. Lui qui voulait disparaître laissera une trace, la trace de son passage, celle qui pourra témoigner de son aventure.
Sean Penn donne une formidable leçon de vie, tout en rendant un hommage poignant à Christopher MacCandless, personnalité hors du commun qui pourra rester à jamais gravé dans les mémoires. Et dans la Nature…
08 août 2009
Revanche de Götz Spielmann
Réalisé par Götz Spielmann
Année : 2008
Origine : Autriche
Durée : 121 minutes
Avec : Johannes Krisch, Ursula Strauss, Andreas Lust, Irina Potapenko...
Résumé : Un homme, qui cherche à donner un sens nouveau à sa vie, effectue un braquage de banque qui tourne mal. En effet, il perd sa bien-aimée lors de ce braquage. Il prépare sa revanche face au policier à l'origine de cet homicide.
Réalisé par l'autrichien Götz Spielmann, Revanche est un excellent drame qui marquera forcément l'année 2009 en France. Ce film, qui a été en compétition au 58ème festival de Berlin, a nettement mérité sa nomination aux Oscars dans la catégorie « Meilleur film étranger ».
Le film raconte deux histoires en parallèle où les protagonistes sont opposés dans leur vie quotidienne. D'un côté, il y a Alex, employé d'un bordel, et sa copine ukrainienne, Tamara, qui se prostitue dans le même établissement. De l'autre côté, il y a Robert, policier, qui a une vie de couple bien rangée avec son épouse, Suzanne, qui travaille ans un supermarché.
Le destin des principaux personnages de cette histoire va se retrouver liés le jour où Alex décide de braquer une banque dans un petit village rural. Par cause de malchance, Robert est présent sur les lieux et, souhaitant toucher les pneus de la voiture d'Alex, il tue accidentellement Tamara qui était présente aux côtés de son compagnon. Recherché par la police et souhaitant se faire oublier, Alex qui n'a pas été reconnu vu qu'il portrait une cagoule lors du braquage, décide de se réfugier à la campagne chez son grand-père. Ce dernier se trouve être le voisin de Robert et de Suzanne...
Sur ce synopsis déjà très excitant sur le papier, Götz Spielmann livre un film fort réussi tant sur le fond que sur la forme.
Le fond social est d'abord parfaitement rendu avec ce milieu sordide de la prostitution, où aucun espoir n'est permis, où l'argent est le maître mot de ces relations désincarnées. La relation entre Tamara et Alex est de ce point de vue une exception puisque au-delà de leur milieu, ils souhaitent en finir avec cet univers et avec les dettes. C'est la raison du braquage.
Le film s'intéresse même quelque peu à la question de l'immigration par le personnage de Tamara.
Surtout, le film vaut le détour car il montre clairement que si le bonheur est à portée de main, chacun a des difficultés dans sa vie. Alex et Tamara ont des problèmes d'argent alors que Robert et Suzanne n'arrivent pas à avoir d'enfant. Quant au grand-père d'Alex, il vit mal sa solitude (il parle souvent tout seul à son épouse décédée).
Et l'événement malheureux constitué par la mort de Tamara va aggraver la situation personnelle de chacun. Alex, qui se retrouve seul, devient une personne quasi mutique en raison du chagrin qui l'accable. Robert, pour sa part, culpabilise pour l'homicide involontaire dont il fait l'objet. Ses relations avec son épouse se détériorent sérieusement. En fait, seul le grand-père semble aller mieux. Ce personnage va d'ailleurs servir de lien entre Alex et Suzanne.
L'une des autres forces du film est de ne jamais tomber dans une sorte de manichéisme. Tous les personnages sont atteints par le chagrin et ils souffrent à des degrés divers. On est loin du film de vengeance traditionnel. Ici, pas de film réactionnaire.
Ce long métrage sert à mettre à jour toute la complexité de l'être humain. Le spectateur est balloté par les considérations du personnage d'Alex. Jusqu'à la fin, il se demande bien quelle va être son choix.
La mise en scène très rigoriste accentue également les sentiments intériorisés des personnages qui peuvent exploser à tout moment. C'est ainsi le cas avec les sanglots de Robert ; la relation quasi instinctive entre Alex et Suzanne (et qui marque donc la revanche de ce dernier, même si celle-ci n'est qu'indirecte) ; le travail d'Alex lorsqu'il coupe le bois, qui agit sur lui comme un véritable défouloir.
Le film est aussi très appréciable dans son approche psychologique. Ainsi, on ne peut être que marqué par cette scène où Alex interroge Robert, alors que ce dernier ne sait pas qu'il parle à l'homme dont il a tué la compagne. Alex sonde Robert lors de cette scène pour connaître son point de vue et son ressenti. Le film gagne là une dimension supplémentaire. Il évoque des notions fondamentales telles que le pardon, le deuil de l'être aimé ou encore la compréhension de l'autre.
Le tout se révèle d'une incroyable cohérence. Le réalisateur se permet même quelques références à la religion. Si Alex se dit païen, ses agissements, notamment à la fin du film, le font passer pour un bon catholique. Il renonce à sa vengeance. Au lieu de donner la mort, il donne la vie et ne demande rien en retour. Voilà un film qui mérite incontestablement d'être vu.
13 juillet 2009
Cria cuervos de Carlos Saura
Réalisé par Carlos Saura
Titre original : Cria cuervos
Année : 1976
Origine : Espagne
Durée : 107 minutes
Avec : Ana Torrent, Geraldine Chaplin, Monica Randall, Hector Alterio, German Cobos, Mirta Miller,...
Fiche IMDB
Résumé : Dans une grande maison madrilène vivent trois fillettes, entourées de leur père, de leur grand-mère paralytique, leur bonne et leur tante, qui essaient de combler le vide laissé par la mort de leur mère. L'une des soeurs, Ana, dix ans à peine, échappe à l'atmosphère étouffante en se réfugiant dans un monde de rêve. Un jour, le père meurt dans les bras de sa maîtresse. Ana est persuadée que c'est la conséquence de son pouvoir magique...
Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'en entreprendre la lecture.
Réalisé en 1976 par le grand cinéaste espagnol Carlos Saura (auteur des remarquables Antonieta [1982], Carmen [1983] ou El Dorado[1988]), troisième volet clôturant une magnifique trilogie commencée avec les excellents Ana et les loups (1971) et La cousine Angélique (1973), Cria cuervos est sans doute l’œuvre majeure de Saura, en même temps qu’un des films les plus originaux, les plus douloureux et les plus aboutis sur le monde de l’enfance.
Le titre du film est tiré du célèbre proverbe espagnol « Cria cuervos y te sacaron les ojos » (« Nourris les corbeaux et ils t’arracheront les yeux »), qui s’adapte parfaitement à ce film morbide et profondément marqué par la mort.
Cria cuervos est raconté du seul point de vue d’Ana, sœur cadette d’une famille bourgeoise typique de l’Espagne des années 1950 composée de trois filles : l’aînée prénommée Irene, évidemment Ana et la benjamine prénommée Maite.
Le film débute sur une photo représentant la petite Ana (magistralement interprétée par la petite Ana Torrent, 9 ans à l’époque du tournage, héroïne à la même date du génial L'esprit de la ruche de Victor Erice, et qu’on a revue récemment dans le terrifiant Tesis d’Alejandro Amenabar) et sa mère (jouée par la grande Geraldine Chaplin, qui interprète également Ana adulte), et le spectateur comprend déjà que cette relation va hanter tout le métrage.
Saura entremêle habilement présent, passé et futur dans une structure narrative complexe d’une grande inventivité qui tente de transcrire le processus de la mémoire et du souvenir. Ces souvenirs peuvent être d’ailleurs réels ou fantasmés, mais ils retranscrivent avec justesse l’état d’esprit d’Ana. Dans un même plan, Ana peut passer librement du réel au rêve ou au fantasme. Il lui suffit de passer dans un couloir ou un escalier pour entrer dans une strate temporelle différente.
La véritable narratrice est bien Ana adulte, qui se souvient de son enfance brisée par trois morts successives : celle de son père, mort dans la jouissance, entre les bras de sa maîtresse Amélia ; celle de sa mère, morte dans d’atroces conditions parce qu’elle n’a jamais pu être aimée et comprise de son époux ; celle enfin du petit cochon d’Inde d’Ana, prénommé Roni, que celle-ci ira enterrer au fond du jardin.
Dans cette atmosphère délétère, rendue pesante par ces décès à répétition, Ana ne peut que se réfugier dans l’imaginaire et le souvenir, celui notamment de cette mère tant aimée.
Cet imaginaire et cette mémoire finissent d’ailleurs par se confondre entièrement dans la tête d’Ana, au point que celle-ci ne distingue quasiment plus la frontière entre réel et rêve.
Orphelines, Ana et ses deux sœurs (ces deux filles se créant également une carapace fictive pour s’extraire du réel) sont prises en charge par la tante Paulina, qui n’est autre que la sœur de la mère des trois fillettes.
La grande force de Saura est de ne pas avoir enjolivé cet univers enfantin marqué par le deuil. Au contraire, le cinéaste espagnol représente Ana comme une enfant renfrognée, insomniaque, hantée par de terribles obsessions morbides et errant de manière permanente dans les couloirs de la maison. Seul le regard d’Ana, dur et impassible, est expressif, d'une intensité redoutable. Car Ana croit qu’elle a le pouvoir de mort sur les gens.
Cette mort omniprésente, Ana l’utilise comme un exutoire, elle l’expérimente sur sa grand-mère (continuellement perdue dans un passé révolu, fixant éternellement des images de sa vie), pour la libérer du poids du passé, elle l’essaie aussi sur sa tante Paulina, pourtant très loin de la marâtre caricaturale, plutôt aimante et douce.
Profondément dérangeant, Cria cuervos est un grand film sur la fin de l’innocence. Cette fin de l'innocence qui arrive dès la scène primitive du début du film (la mort du père), elle est présente dès le commencement.
En effet, Cria cuervos n'est pas un cheminement vers la perte de l'innocence, mais l'évolution d'une fin de l'innocence perdue dès le début.
Face à des choses qui la dépassent et qu’elle ne comprend pas, Ana reproduit dans ses jeux ce qu’elle croit voir : par exemple coiffer sa poupée dans une piscine vide ; reproduire les scènes de disputes entre son père et sa mère, avec ses deux sœurs ; demander à la bonne Rosa, la seule personne qui semble comprendre Ana, de lui montrer ses seins ou encore tuer pour de faux ses sœurs dans une partie de cache-cache.
Parfois traumatisant (la scène où Ana a entre les mains le pistolet chargé de son père) et cruel, souvent troublant, Cria cuervos est une vision noire et désenchantée du monde de l’enfance, magnifiée par la mise en scène rigoureuse de Saura, entre onirisme et réalisme, laissant échapper des trésors d'émotion et de poésie.
Les seuls moments de bonheur sont au rythme de la jolie chanson Porque te vas (« Car tu t'en vas »), hymne du film, lorsqu’Ana danse avec ses deux sœurs ou qu’elle écoute cette mélopée seule dans son coin. Cette chanson lui permet de s’évader dans un monde où tout serait enfin possible, où elle pourrait vivre à jamais aux côtés de sa mère (idéalisée).
Mais Cria cuervos est encore plus que cela : c’est aussi un bras vengeur contre la censure de son pays (n’oublions pas que le général Franco décède en 1975) et une métaphore à peine voilée des conséquences terribles du franquisme.
Oui, le spectateur peut déceler la haine du régime de Franco par Carlos Saura, où le père d’Ana, militaire de carrière, indifférent à ses enfants et son épouse, volage et impitoyable, serait la représentation de la dictature franquiste et de ses funestes conséquences, dont les horreurs se répercutent sur la mère d’Ana, qui serait alors l’image agonisante et sans espoir de la république espagnole assassinée. Où la grand-mère d’Ana serait le fier passé de l’Espagne, figée éternellement dans un passé lointain et révolu. Où enfin Ana elle-même serait le futur incertain de l’Espagne, l’ange vengeur du peuple espagnol qui, après avoir tué le père (Franco) reconstruirait un nouveau régime (car n’oublions pas qu’Ana, au début de Cria cuervos, croit avoir tué son père).
Cependant, dans un beau travelling final, où le spectateur voit Ana aller à l’école en compagnie de ses sœurs et se fondre avec leurs camarades de classe, un espoir subsiste, peut-être tout simplement le renouveau de l’Espagne…
Assurément, Cria cuervos est le chef d’œuvre absolu de Carlos Saura, dont les multiples visions n’entament en rien la beauté et la perfection. Cri de révolte contre le franquisme, portrait particulièrement torturé de l’enfance marquée par la mort, film sur le temps et la mémoire, Cria cuervos est fabuleusement porté par la jeune Ana Torrent, tout simplement impressionnante. Et le spectateur gardera longtemps dans sa tête le doux leitmotiv de Porque te vas, seule note d’espoir (avec la présence fantômatique mais rassurante de la mère d'Ana, à jamais idéalisée) dans un monde ravagé par la haine et la mort. Admirable !
31 mai 2009
Gemini
Gemini
Réalisation : Shinya Tsukamoto
Avec : Motoki Masahiro, Ryô, Yasutaka Tsuitsui.
Pays : Japon
Année : 1999
Durée : 84
Synopsis :
A la fin de l'ère Meiji, dans les années 20, au sein d'une riche et traditionnelle famille de médecins, Yukio exerce son métier, entouré de ses parents et de Rin, son épouse.
Alors que la maison semble soudain hantée par une présence étrange, les parents de Yukio meurent dans des circonstances étranges.
Ce film est l'adaptation d'un roman de Edogawa Rampo ( auteur japonais célèbre ayant choisit ce pseudonyme en hommage à Edgard Allan Poe, au nom quasi imprononçable au pays du soleil levant le traduisant phonétiquement par Edogawa Rampo).
Ce film, magistral, bien que dans la lignée thématique de Tsukamoto : la morbidité des passions, le fétichisme, les pulsions destructrices et la fusion du corps et de la matière, est étonnant à plus d'un point de vue.
Tout d'abord, Tsukamoto délaisse l'univers urbain qui semblait le fasciner et l'inspirer dans ses précédentes réalisations ( Tetsuo 1 et 2, Tokyo fist, Bullet ballet ) pour ancrer son histoire dans une petite ville du début du siècle. Cela donne au réalisateur l'occasion de réaliser son premier film « historique ».
Accordant la forme au fond, il va s'attacher à dépeindre le quotidien de Yukio et Rin de manière inhabituelle pour lui : les plans sont superbement composés et précis, tandis que la caméra est posée ( pour un film de Tsukamoto). Il semble touché par la même grâce animant Sogo Ichii quelques années plus tôt pour son superbe « labyrinthe des rêves ». Ce faisant, le réalisateur rend hommage au cinéma classique japonais si réputé pour la maitrise de ses plans, et le côté lent, voire contemplatif de l'action.
La première partie du film est une démonstration éclatante du talent de Tsukamoto qui a su faire évoluer son style si particulier et frénétique jusque là.
Mais si tout se passe sans éclat dans la vie aseptisée de Yukio, médecin reconnu pour son talent et décoré pour avoir exercé avec succès sur le front, force est de constater que peu à peu le voile se déchire sur cette réalité si resplendissante en apparence.
Tout commence par d'étrange odeurs envahissant la maison de manière inexpliquée.
Par petites touches imperceptibles, l'univers de si bien réglé de toute la famille de Yukio et son épouse va basculer tandis que la maison semble hantée par une présence impalpable.
Rin, la jeune épouse de Yukio, sera même jugée responsable des évènements tragiques, notamment la mort du père.
Il faut dire que celle-ci n'a jamais été vraiment été acceptée par les parents de Yukio, d'autant plus qu'un mystère pèse sur elle : elle est amnésique et ne connait rien de son passé.
Les décès mystérieux de ses parents va replonger Yukio dans une réalité autrement plus complexe que ce qu'il acceptait de croire.
En effet, Yukio, élevé dans le cadre traditionaliste de sa famille voit, comme ses parents, le monde de manière manichéenne : un monde où s'affronte le bien et le mal, sans jamais se mêler.
L'une des allégories du Mal est le monde des « taudis » où vivent et s'entassent les pauvres décris comme des êtres aux mœurs dégénérées, dangereuses pour la société, la « bonne » société représentée par Yukio et sa famille. On le devine aisément, cela n'est qu'une transposition des craintes plus contemporaines où la banlieue serait un danger potentiel, un lieu fantasmatique symbole de toutes les déviances.
Le film bascule définitivement lors d'une courte scène où la mère va rencontrer un être étrange et bariolé le soir de sa mort.
C'est à ce moment là que Tsukamoto choisit d'infléchir le cours de la narration, en faisant se rencontrer deux êtres aussi opposés que possible : la mère dévouée et soumise, en costume traditionnel et l'inconnu étrange, bigarré de couleurs vives, à la tenue loqueteuse, sale et au regard si étrangement dominateur.
A cette scène fait écho la rencontre de Yukio et de son double, où Yukio apprend qu'il avait un frère jumeau, abandonné par ses parents à cause d'une marque jugée honteuse : une tâche en forme de serpent sur la cuisse droite.
On peut supposer que la forme de la tâche n'est pas due au hasard, tant elle est riche de symbolisme : le serpent renvoie au pêché, au mal qui s'introduit dans le jardin d'Eden.
Et c'est bien de cela qu'il s'agit : Sutekichi, le frère jumeau, prend la place de Yukio et joue son rôle, goutant au confort de sa position sociale, de sa renommée et d'un mariage récent.
Plus troublant est le fait que Sutekichi maintienne Yukio captif au fond d'un puit, comme pour avoir le plaisir de lui faire assister à sa lente déchéance.
Sutekichi se montre même cruel en apprenant à Yukio que Rin était sa femme et qu'ils vivaient dans les taudis qu'il déteste tant.
Tsukamoto met en parallèle la lente dégradation de Yukio qui assiste impuissant à l'imposture de celui qui est son frère jumeau et le processus qui conduit Sutekichi à se glisser de plus en plus dans le rôle de Yukio.
Au travers de cela, Tsukamoto ne manque pas de souligner les ressemblances des deux frères : Yukio ressemble à Sutekichi lorsqu'il vivait dans les taudis, et Sutekichi ressemble à Yukio quand tout allait bien.
Il faut noter que la forme du film est double, collant ainsi parfaitement au thème de la gémellité : si les scènes de vie actuelles sont filmées avec le plus grand classicisme, les scènes passées ( ou supposées telles car nimbées de fantasmagorie, les taudis étant un lieu à part, méconnu et pour cette raison quasi fantasmé) permettent à Tsukamoto de renouer avec son style, à savoir une caméra épileptique, des plans rapides et syncopés contribuant à faire du monde des taudis un milieu trépidant et chaotique, un espace de bruit et de fureur où tout peut arriver, un monde dénué d'humanité, de calme et de douceur car dominé par les règles de la survie.
Tsukamoto semble d'ailleurs renvoyer dos à dos ces deux univers qu'il ne semble pas apprécier : si l'un est le lieu de tous les dangers, l'autre est froidement déshumaniser, calme et austère, d'une rigidité morbide et et maladive, ne laissant pas la place aux sentiments humains.
Une scène est particulièrement démonstrative à cet égard : au début du film, Yukio, au cours d'un repas avec ses parents, fait part à son père de ses interrogations quand aux limites de la médecine et de son rôle face à la souffrance de ses patients. La réponse du père est une injonction à ne pas se poser de question métaphysique et a agir comme son rôle de médecin le demande.
Sans le vouloir, Yukio, qui se croit fortement ancré dans le monde du bien, est déjà tourmenté et peut être moins manichéen qu'il ne le laisse paraitre. Il va sans dire que la rencontre du frère va le faire évoluer.
Lui qui se croyait incapable de faire du mal, parce que médecin, va tuer son frère après s'être échapper du puit. Curieusement, cet acte barbare et bestial va le faire craquer et souligner son humanité.
Ceci est un trait récurent dans l'œuvre de Tsukamoto : les expériences limites, violentes permettent aux héros de retrouver et d'éprouver leur humanité, qu'il s'agisse de la mise en danger dans Bullet ballet, du fétichisme morbide et masochiste du corps au travers de la boxe dans Tokyo fist, de la transformation dans Tetsuo, le héros, chez Tsukamoto doit reconquérir son humanité perdue dans la froideur du quotidien et de l'urbanisation dont Tokyo semble être la métaphore la plus cauchemardesque.
Ainsi Yukio trouvera t il un apaisement dans le meurtre de son double maléfique, à la manière d'un William Wilson, une des référence évidente du film à l'œuvre de Poe.
Le dernier plan est, là encore, inhabituel chez Tsukamoto car porteur d'optimisme : on y voit Yukio partir faire sa tournée de médecin et se diriger d'un pas sûr vers le monde des taudis, comme s'il en avait toujours accepté l'existence.
Si Gemini est un film sur la gémellité, il se démarque fortement de Faux semblant de David Cronenberg où la folie conduisait un des frères jumeau à occaparer la place de son frère parce qu'il refusait le départ de celui-ci avec une femme. Le film de Cronenberg porte plus sur l'aspect fusionnel de la gemellité et le fantasme de l'indifférenciation du corps de l'autre : la folie réside dans le fait de vouloir ne faire qu'un avec l'autre, tandis que dans Gemini la démarche est tout autre. En effet, Yukio, par le biais de son frère, va s'approprier et prendre en compte une réalité qu'il n'admettait pas. Pour cela, il devra admettre sa différence, et plus largement celle des autres.
De manière symbolique, le puit dans lequel l'enferme Sutekichi représente l'inconscient, le refoulé : il s'agit aussi bien des pulsions destructrices, incompatibles avec la fonction de médecin, que de la représentation sociale de la misère et de la réalité sociale au Japon. Sutekichi peut même être vu comme une projection fantasmatique synthétisant, matérialisant toutes les frustrations et colères de Yukio.
Tsukamoto fait de Yukio le symbole de la réussite du Japon triomphant, manichéen parce que niant la pauvreté et l'échec, et qui va s'affirmer, devenir plus complexe en prenant conscience de la réalité.
Gemini, s'il adopte la forme du film de genre, le retour du double maléfique qui veut se venger, est un film d'une grande richesse qui asseoit définitivement Tsukamoto aux côté des grands réalisateurs japonais.
25 mai 2009
XXY de Lucia Puenzo
Réalisé par Lucia Puenzo
Titre international : XXY
Année : 2007
Origine : Argentine
Durée : 86 minutes
Avec : Inés Efron, Ricardo Darin, Valeria Bertuccelli, German Palacios, Carolina Pellentti,..
Fiche IMDB
Résumé : Alex, une adolescente de 15 ans, porte un lourd secret. Peu après sa naissance, ses parents ont décidé de quitter Buenos Aires pour aller s'installer sur la côte uruguayenne, dans une maison en bois perdue dans les dunes.
C'est là qu'un couple d'amis venus de Buenos Aires vient leur rendre visite accompagnés d'Álvaro, leur fils de 16 ans. Le père, un spécialiste en chirurgie esthétique, a accepté l'invitation en raison de l'intérêt médical qu'il porte à Alex. Une attirance inéluctable naît entre les deux ados qui va tous les obliger à affronter leurs peurs...
Des rumeurs se répandent dans la ville. On commence à dévisager Alex comme si c'était un monstre. La fascination qu'elle exerce risque désormais de devenir dangereuse.
Réalisé en 2007, XXY est le premier film d’une jeune réalisatrice argentine, Lucia Puenzo, fille du cinéaste Luis Puenzo, auteur notamment de L’histoire officielle et de La peste.
Le film traite d’un sujet fort troublant : l’hermaphrodisme, mais sans jamais rechercher le sensationnalisme ou la complaisance. D’une grande finesse d’écriture et de style, XXY ne verse jamais dans la facilité et le voyeurisme, ce qui est primordial pour un film au thème aussi dérangeant.
Au contraire, la jeune réalisatrice suit avec une infinie délicatesse et une grande tendresse les états d’âme d’une jeune fille (ou un jeune garçon ?) prénommée Alex, atteinte d’une ambiguïté génitale : d’apparence douce et plutôt féminine, Alex a « les deux »…
Aimé(e) de ses parents, Alex a du mal à assumer son hermaphrodisme, d’autant plus qu’âgé(e) de 15 ans, elle (il) est en pleine crise d’adolescence.
L’arrivée du jeune Alvaro va tout chambouler : séduit(e) par le jeune garçon, Alex voit son corps se transformer et s’éveiller au désir…
Magnifiquement interprétée par la jeune actrice Inès Efron, Alex va être obligé(e) d’effectuer LE choix : être fille ou garçon…
La grande force du film est de considérer Alex non comme une curiosité mais comme un(e) adolescent(e) s’ouvrant aux émois du désir, qui commence petit à petit à découvrir son corps.
Filmé dans de splendides paysages naturels et sauvages dans un coin paumé de l’Uruguay, au bord d’une plage (mais le film pourrait se dérouler n’importe où, d’où l’universalité du sujet), XXY préserve cependant le mystère d’Alex, amenant sans cesse le spectateur à s’interroger sur ce qu’il voit ou croit voir.
Lucia Puenzo, un peu à la manière de la jeune cinéaste argentine Lucrecia Martel (auteur des excellents La ciénaga et La niña santa), ne révèle en effet pas tout et conserve tout au long du film une ambiguïté bienvenue qui est aussi celle d’Alex.
Partagé(e) constamment entre le féminin et le masculin, Alex recherche tout simplement son identité propre. Cette hésitation permanente culmine dans une incroyable scène d’amour entre Alex et Alvaro, d’une audace stupéfiante, laissant le spectateur interloqué et troublé.
Le récit, tout en zones d’ombre, est basé sur une mise en scène d’une grande sensibilité, qui englobe les points de vue de tous les protagonistes sans jamais chercher à les juger : Alex, Alvaro, les parents d’Alex, les parents d’Alvaro.
Car si XXY se concentre avant tout sur Alex, le film n’oublie jamais les réactions des adultes et les interrogations de ceux-ci par rapport à la sexualité de leurs enfants. Face à ce phénomène inexplicable, les parents d’Alex et ceux d’Alvaro ne savent pas comment se comporter et sont figés, malgré l’amour qu’ils portent à Alex, entre égoïsme, tolérance et incompréhension.
Tout(e) en contradictions, Alex souffre incroyablement de son hermaphrodisme : elle (il) est différent(e).
Et comme chacun sait, ce qui est différent fait peur (et fait même peur à soi-même)… Elle (il) réagit par rapport à cela par un mélange de colère et de sauvagerie qui la ferme au regard des autres.
Cette peur de la différence débouche sur une scène très dure, où de jeunes gens intrigués par l’hermaphrodisme d’Alex la (le) contraignent à se déshabiller devant eux. Pire qu’un viol, cette séquence impitoyable dénonce notre attitude face à ce que nous ne comprenons pas.
Mélodrame délicat et touchant, XXY intrigue, fascine, met mal à l’aise. Mais le film distille au fur et à mesure une émotion qui ne cesse de grandir.
D’un cas étrange et particulier, Lucia Puenzo en fait une fable sur la tolérance et sur la quête d’identité, elle touche donc à l’universel.
Mais Alex demeure insaisissable, unique. Tout le film chemine sur l’acceptation de son état, de son corps, de son désir, sur la découverte de l’amour, afin qu’elle (il) fasse son propre choix, envers et contre tout.
Sur un sujet casse-gueule, Lucia Puenzo réussit un premier film étonnant qui évite tous les pièges inhérents à ce type de sujet et qui ne sombre jamais dans le pathos. Préservant le mystère d’Alex tout en amenant le spectateur à la (le) comprendre, la jeune cinéaste argentine frappe fort et parvient à rendre son héroïne (héros) attachant(e).
En outre, XXY démontre une nouvelle fois la vitalité actuelle du cinéma argentin et son originalité.
Après Lucrecia Martel et le regretté Fabian Bielinsky (cinéaste récemment décédé et auteur des très bons Les neuf reines et El aura, avec Riccardo Dorin, excellent acteur qui joue d’ailleurs le père d’Alex dans XXY), Lucia Puenzo est une réalisatrice assurément à suivre...
26 avril 2009
Caos calmo d'Antonello Grimaldi
Réalisé par Antonello Grimaldi
Année : 2008
Origine : Italie
Avec : Nanni Moretti, Alessandro Gassman, Valeria Golino, Charles Berling, Hippolyte Girardot, Denis Poladylès, Isabella Ferrari...
Durée : 115 minutes
Résumé : Un homme n'arrive pas à faire le deuil de son épouse.
Réalisé par le cinéaste italien Antonello Grimaldi qui adapte là un
roman à succès, Caos calmo a pourtant tout du film morettien.
Il faut dire que le principal rôle du film, autour duquel tout gravite,
est tenu par Nanni Moretti. Celui-ci interprète le personnage de
Pietro, un homme parti à la plage pour se distraire avec son frère
Carlo (joué par Alessandro Gassman). Là, chacun d’eux sauvent une jeune
femme de la noyade. A son retour, Pietro trouve sa femme, Lara,
allongée par terre : elle vient de décéder.
On le comprend immédiatement : Caos calmo est un film sur le deuil.
Tout ceci est donc très proche des préoccupations de Nanni Moretti et
notamment de son chef d’œuvre absolu, le sublime film La chambre du
fils, récompensé à juste titre par la Palme d’Or à Cannes en 2001.
Sauf qu’ici la personne qui décède n’est pas son fils mais son épouse.
Pietro se retrouve seul avec sa petite fille de 10 ans. Pietro n’arrive
pas à faire sortir sa douleur, d’où le titre du film, Caos calmo, le
chaos calme.
Pourtant, ce personnage a complètement perdu ses repères. Du jour au lendemain, il décide subitement d’accompagner sa fille à l’école. Il lui déclare qu’il l’attendra jusqu’à ce qu’elle ait terminé et c’est ce qu’il fait. Pietro attend toute la journée sur la place située en face de l’école. Il s’interroge sur l’existence avec des choses futiles (les différentes compagnies aériennes qui l’ont fait voyager ; les différentes adresses où il a vécues durant son existence) ou plus sérieuses (les choses qu’il apprend sur sa femme par le biais de sa belle-sœur, Marta, plutôt perturbée sur le plan psychologique et qui est jouée par Valeria Golini). Surtout, il se raccroche à la vie par le biais de son être le plus cher qui lui reste : sa fille, qui elle aussi ne semble pas plus ébranlée que cela par le décès de sa mère.
Le fait de rester sur la même place tous les jours de la semaine va permettre à Pietro de se faire de nouvelles relations. On peut citer par exemple la mère qui amène chaque jour à l’école son enfant trisomique, lequel a une sorte de jeu avec Pietro. On peut citer également la jeune femme mystérieuse qui promène chaque jour son chien. Il y aussi le cafetier du coin ou encore un vieil homme qui a lui aussi perdu sa femme et qui invite Pietro à déjeuner. On se retrouve dans une sorte de microcosme avec la sphère privée et la sphère publique qui ne font plus qu’un lorsque Pietro est sur cette place.
Car Pietro travaille habituellement dans un grand groupe audiovisuel qui est concerné par une fusion. Pietro travaille désormais depuis la place située en face de l’école de sa fille. Et de nombreuses fois, ses collègues (interprétés par une belle brochette d’acteurs français : Charles Berling, Hippolyte Girardot, Denis Poladylès), qui sont pour certains ses amis, viennent le voir soit pour lui parler de la fusion, soit pour lui proposer un poste, soit pour lui donner un sentiment sur un collègue de travail. Sur ce point, on peut penser que Nanni Moretti se plaît à évoquer par le biais de son personnage le monde capitaliste, qui n’est pas sans évoquer son dernier film, Le caïman. En effet, les questions d’argent et de pouvoir sont au cœur des interrogations des personnages qui viennent voir Pietro. Mais lui n’en a que faire et il le fait clairement savoir. Le capitalisme, vu comme une histoire de trahisons, de mésalliances, est critiqué au plus haut point, mais de manière assez subtile.
Pour sa part, Pietro cherche avant tout à faire son deuil et à fréquenter pour l’heure les personnes qui lui sont les plus chères : il y a ainsi sa petite fille avec qui il s’entend parfaitement. Il y a aussi son frère Carlo, séducteur italien qui connaît un succès professionnel avec la vente d’un jeans qui fait fureur et quoi est très tendance. Carlo a d’ailleurs des rapports très proches tant avec son frère Pietro qu’avec sa nièce Claudia. Les relations entre ces trois personnages sont sincères et révélatrices d’un amour réciproque.
On notera que Pietro cherche à faire table rase du passé, comme le prouve son choix de couper ses relations professionnelles et de ne pas chercher à savoir quelles ont pu être les relations qu’a pu nouer sa femme (pour preuve, il détruit tous les mails rédigés par sa femme sans les lire). Beau film sur le plan émotionnel, Caos calmo bénéficie sur ce point du thème principal du film. Cependant, notons que les autres musiques du film auxquelles le spectateur a droit ont parfois tendance à surligner l’émotion. Le réalisateur Antonello Grimaldi aurait pu être plus fin.
De même, le réalisateur nous livre une scène de sexe entre Pietro et Eleonora Simoncini (jouée par la volcanique Isabella Ferrari), la femme bourgeoise que Pietro a sauvé de la noyade, qui paraît parfaitement incongrue. Cette scène semble complètement décalée par rapport au ton général du film. On comprend que le réalisateur du film souhaite nous montrer une sorte de renaissance de la part de Pietro mais il aurait pu faire preuve de plus de subtilité. Heureusement, il ne s’agit pas de la scène finale.
En somme, Caos calmo est un beau film qui tient avant tout par l’excellente prestation de Nanni Moretti, dont on ressent les sentiments rien qu’en l’observant. Nul doute que si ce film avait été réalisé par Moretti lui-même, il aurait été mieux mis en scène et aurait été plus subtil sur certains aspects.
07 avril 2009
L'échange de Clint Eastwood
Réalisé par Clint Eastwood
Titre original : The changeling
Année : 2008
Origine : Etats-Unis
Durée : 141 minutes
Avec : Angelina Jolie, John Malkovich, Michael Kelly, Jeffrey Donovan, Jason Butler Harner...
FICHE IMDB
Résumé : Se déroulant aux Etats-Unis dans les années 20, L'échange narre le combat d'une femme pour récupérer son fils.
Avant dernier film en date de Clint Eastwood (auteur d'excellents films comme Million dollar baby ou Mystic river), L'échange lui a permis d'obtenir au festival de Cannes un prix spécial pour l'ensemble de sa carrière.
Inspiré d'une histoire vraie, L'échange nous ramène dans le Los Angeles des années 20. On est précisément en 1928. Une mère célibataire, Christine Collins (interprétée par Angelina Jolie) travaille dans un centre de télécommunication. Très sérieuse sur le plan professionnel, elle accepte, un peu à contrecoeur, de travailler le samedi alors qu'elle devait passer la journée avec Walter, son fils âgé de neuf ans. A son retour, son fils a disparu. Elle alerte aussitôt la police. Près de cinq mois plus tard, la police lui affirme qu'elle a retrouvé son fils. Mais c'est un autre garçon qui l'attend sur le quai de la gare.
L'échange est un drame où l'émotion est omniprésente. Avec une mise en scène classique particulièrement bienvenue, Clint Eastwood retranscrit parfaitement le combat de cette mère à retrouver son véritable. Car dès le départ Christine Collins est convaincue que ça n'est pas son enfant qu'on lui a ramené. On appréciera dans le film l'interprétation d'Angelina Jolie, qui est tout à fait convaincante dans le rôle de Christine Collins. C'est de loin le meilleur rôle et la meilleure interprétation d'Angelina Jolie, habituée à jouer les bimbos de service. Ici, elle est très sobre dans son jeu. Elle est tout à la fois déterminée à retrouver son enfant et fragile sur le plan émotionnel.
Mais surtout L'échange est l'occasion pour Clint Eastwood de critiquer une ville de Los Angeles où la corruption semble monnaie courante. Et le pire dans cette histoire est le fait que la corruption provient de la police elle-même. La police abuse de son pouvoir, faisant ce qu'elle veut et surtout ne reconnaissant jamais ses torts. La police fait tout pour étouffer cette histoire d'enfant retrouvé qui ne serait pas le bon. A tel point que Christine Collins va être traînée dans la boue (son instinct maternel étant même remis en cause) va être interné dans un hôpital psychiatrique de façon totalement arbitraire. Clint Eastwood nous révèle des événements incroyables qui ont lieu dans les années 20 : des gens, considérés par la police, étaient déclarés fous et passaient directement par la case hôpital psychiatrique. De nombreuses personnes ont visiblement fait l'objet d'un internement sous le code 12, c'est-à-dire à l'initiative de la police.
Mais Christine Collins peut compter sur des personnes intègres qui sont prêtes à l'aider. On a ainsi le révérend Briegleb, interprété par un toujours aussi bon John Malkovich, qui fait le maximum pour donner un coup de main à Christine Collins. Le révérand souhaite pour sa part que la police redevienne une administration qui aide le citoyen. Ce qui n'est alors pas le cas puisque comme il le dit si bien, la police, qui possède les lois, se croît au-dessus des lois. Mais toute la police n'est pas corrompue. Ainsi, un officier de police est celui qui va permettre de débloquer la situation en faveur de Christine Collins.
Une autre réussite du film de Clint Eastwood est le fait que le cinéaste américain arrive à mélanger une histoire personnelle avec des faits qui nous ramènent à la vie publique. De surcroît, le film mélange tout à la fois drame et thriller. Car on va de découverte en découverte (et la raison de l'absence de réapparition du vrai Walter Collins fait froid dans le dos) et au bout du compte, le spectateur peut avoir un avis tout à fait personnel sur la fin du film et donc sur la fin de cette histoire.
On appréciera aussi la musique du film, composée par Clint Eastwood, qui accroît l'émotion que l'on a à regarder cette histoire qui semble bien injuste.
Mais au-delà de toutes ces injustices, Clint Eastwood n'est pas totalement négatif sur le genre humain. Ce n'est pas un hasard si dans les dernières minutes du film Christine Collins déclare qu'elle aimerait bien que le film New York-Miami le prix de meilleur film lors des Oscars. Ce qui est le cas. Et cette information, au demeurant anecdotique, montre que Christine Collins est prête à continuer une nouvelle vie. En effet, New York-Miami est une comédie romantique de Frank Capra, réalisateur connu pour garder foi en le genre humain.
Au final, L'échange est un drame intense sur une femme qui veut connaître la vérité. Le film bénéficie d'un excellent scénario et de très bons acteurs, notamment d'Angelina Jolie, qui tient là le rôle de sa vie.
Une nouvelle fois, Clint Eastwood livre un film d'un excellent niveau.
31 mars 2009
Quatre nuits avec Anna de Jerzy Skolimowski
Réalisé par Jerzy Skolimowski
Année : 2008
Origine : Pologne
Avec : Artur Steranko, Kinga Preis
Durée : 87 minutes
Résumé : Un homme espionne pendant quatre nuits sa voisine dont il est épris.
Réalisé par le polonais Jerzy Skolimovski (auteur de films tels que Le départ ; Deep end ; Travail au noir), Quatre nuits avec Anna est un film intimiste.
Il met en scène Léon, un homme qui a assisté au viol d'une jeune femme, Anna P. Ayant téléphoné à la police pour signaler ce viol, Léon a été incarcéré, ayant été considéré comme le coupable. Pourtant, il n'en n'est rien. Et ce qui est arrivé à Léon en prison est loin d'être sympathique. Tous ces événements, on les apprend progressivement par le biais de flashbacks qui sont quelque peu perturbants mais qui rendent bien compte des enjeux du film. Le réalisateur indique clairement de la sorte que Léon est une victime dans cette société. Son seul reproche est son incapacité à réagir.
Le départ du film montre Léon qui observe sa voisine, Anna. Pour cela, il se situe près d'un incinérateur où il travaille. Sa vie est particulièrement morne. Et ses conditions de vie et d'hygiène sont très limites. Léon ne mange et boit selon un rythme qui répond au rythme de vie d'Anna.
En fait, Léon est obsédé par sa voisine. Depuis qu'il a assisté à ce
viol, étrangement il est tombé amoureux de cette jeune femme. Mais Léon
n'est pas pour autant un pervers. Cet homme timide, qui ne dit
quasiment rien (le film comprend d'ailleurs peu de paroles), ne cherche
qu'à être auprès d'Anna. Il ne lui veut aucun mal.
Lorsque celle-ci sera endormi, Léon va s'introduire chez elle. A aucun
moment, Léon a des idées malveillantes. D'ailleurs, chacun de ses
passages donne lieu à des scènes tout à la fois drôles et pathétiques.
Léon ne fait qu'observer une femme qu'il aime. Selon les circonstances,
pour ne pas se faire remarquer, il se planque sous le lit ou alors il
se dépêche de rentrer chez lui, c'est-à-dire juste en face de sa
voisine.
L'acteur qui joue le rôle de Léon est vraiment très bon ; il
donne vie à son personnage. Il est très crédible dans le rôle difficile
qu'il interprète à l'écran.
On appréciera la scène de l'anniversaire d'Anna que tente de se réapproprier Léon. A tel point que Léon achète une bague à Anna qu'il lui mettra au doigt
lors d'un de ses passages. Léon est en fait dans son monde. Il pense
qu'il fait partie de la vie d'Anna.
Si tout cela est très excessif, c'est tout de même caractéristique
d'une société où les gens se sentent cruellement seuls et doivent faire
avec leur solitude. D'ailleurs, Anna n'est-elle pas elle-même seule ?
Le film de Jerzy Skolimowski n'est pas d'un accès très facile. Surtout,
l'ambiance du film est assez pesante. Les endroits où se déroule
l'action sont des paysages peu accueillants. Il ne semble y avoir
aucune vie là-dedans. On se croirait dans des lieux post-seconde guerre
mondiale.
Et pour en ajouter un peu plus, le réalisateur polonais filme souvent
des paysages froids, et de nuit. Car une grande partie de l'action se
déroule dans une quasi obscurité. Léon vient souvent voir la femme
qu'il aime, muni d'une lampe.
Le constat que dresse Jerzy Skolimowski n'est pas vraiment des plus
réjouissants. D'autant que l'on sait, et Anna elle-même lorsqu'elle
assistera au deuxième jugement de Léon, que celui-ci n'est pas coupable.
Oui mais voilà, comme souvent, on s'en prend aux faibles, à ceux qui ne peuvent pas se défendre. Le portrait que fait le réalisateur polonais de la justice est sans équivoque. Il en va de même de la police dont l'objectivité est des plus conternantes.
Au final, Quatre nuits avec Anna est un film d'amour, mais malheureusement il s'agit d'un amour unilatéral. La timidité de Léon fait que celui-ci n'osera jamais aller vers cette femme qui semble être son unique raison de vivre.
Mélange de Kafka (dans ce récit étrange où tous les événements semblent aller contre Léon qui est la victime au sein de ce système) et de Kieslowksi (dans l'incapacité du voyeur à dire qu'il aime sa voisine, ce que fera pourtant Léon mais ça sera trop tard), Quatre nuits avec Anna est un film d'auteur bien mis en scène mais qui ne plaîra pas à tout le monde. A voir en connaissance de cause.
25 mars 2009
The duchess de Saul Dibb
Réalisé par Saul Dibb
Année : 2008
Origine : Royaume-Uni
Avec : Keira Knightley, Ralph Fiennes, Charlotte Rampling...
Durée : 110 minutes
Résumé : La vie d'une duchesse, mariée à un homme qui ne l'aime et éprise d'un autre.
Réalisé par l'anglais Saul Dibb, The duchess est un drame romanesque en costumes. Adaptation d'un roman (qui se base sur des faits réels) d'Amanda Foreman devenu un best-seller Outre-Manche, The duchess raconte l'histoire d'une femme, Georgiana Spencer (Keira kgnightley) qui s'est mariée très jeune avec le duc de Devonshire (Ralph Fiennes). Ne pouvant donner des enfants mâles à son époux, elle doit faire avec les relations extra-conjugales de ce dernier. Pour tenter de vivre sa vie, elle s'engage en politique où elle soutient la candidature de Charles Grey, jeune homme du parti libéral qu'elle a connu quelques années plus tôt.
The duchess est un film qui retrace parfaitement l'ambiance et les
moeurs de l'Angleterre du XVIIIème siècle. Et pas seulement en raison
des costumes, des beaux décors et de la musique classique (du
Beethoven, du Bach, du Vivaldi) que l'on entend tout au long du film.
The duchess évoque parfaitement la société anglaise de cette époque où
la liberté est extrêmement limitée.
La liberté est unilatérale : l'homme a tous les droits. La femme
n'existe que par rapport à l'homme. La femme est avant tout celle qui
va porter en elle la descendance de l'homme.
Le personnage peu sympathique du duc de Devonshire (incarné par un Ralph Fiennes aux antipodes des rôles romantiques qu'il interprète habituellement) est à ce propos un pur produit de son époque. Il ne s'est marié et ne souhaite qu'une chose de son épouse : qu'elle lui donne une descendance, mâle de surcroît. Dès ses premiers minutes, le film fait état d'une sorte de pacte qui est conclu entre le duc de Devonshire et la mère de Georgiana (jouée par Charlotte Rampling). Cette dernière s'engage oralement à ce que sa fille donne un fils au duc de Devonshire. C'est la condition pour que le mariage ait lieu. Dans cet entretien qui dénote des personnages d'une extrême froideur où le sentiment n'a pas sa place, la mère de Georgiana se porte garante de sa fille.
Et le film va s'attacher à nous étayer cette idée d'une société où la
femme n'existe que par rapport à l'homme. Pourtant, à l'instar de son
personnage d'Elizabeth Bennet dans Orgueil et préjugés (très beau film
de Joe Wright), Keira Knightley incarne une femme qui cherche l'amour
et qui est éprise de liberté.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle elle participe activement à la
campagne du jeune Charles Grey (joué par un Dominic Cooper un peu
fallot). Georgiana est d'ailleurs très lucide sur la notion de liberté,
comme lorsqu'elle s'adresse pour la première fois au libéral mister
Fox. Dans un discours d'une grande justesse, elle lui demande ce qu'est
la liberté si tout le monde n'y a pas droit. Elle prend l'exemple du
droit de vote qui est limité. Elle met cet exemple en parallèle avec
celui d'un mort : un homme mort peut-il être moyennement mort ?
Si le parti libéral, alors parti d'opposition, n'est que pour une
ouverture moyenne sur le droit de vote (auquel n'ont par exemple pas
accès les femmes), on comprend aisément pourquoi la révolution (qui n'a
pas encore eu lieu en France) est tant attendue par certains, notamment
en Angleterre.
Avant cela, le duc de Devonshire peut continuer à profiter de son
statut, qui fait de lui un homme riche et influent. En étant un homme,
il s'autorise des choses qu'il refuse à sa femme. Ainsi, il lui impose
la présence de sa maîtresse dans la demeure familiale. A contrario, la
duchesse ne peut ni coucher ni même seulement voir l'homme qu'elle aime
et qui l'aime. Une des réussites du film tient au déchirement provoqué
par cette histoire d'amour impossible.
La duchesse se bat contre cette injustice mais face à cette société où
les convenances sont primordiales et où l'homme est omnipotent, elle ne
peut pas faire grand chose.
Il n'est pas déraisonnable de faire un parallèle entre la situation de
la duchesse et celle de la princesse Lady Diana. En effet, l'une et
l'autre ont dû vivre aux côtés d'un homme qu'elles n'aiment pas et qui
ne les aiment pas. Par ailleurs, elles ont dû supporter une situation
d'adultère qui est devenue quasiment naturelle. Ainsi, elles ont dû
subir le même destin tragique (sans compter pour la duchesse de
Devonshire des fausses couches, un viol de la part de son époux ou
encore un enfant abandonné). En revanche, ces deux femmes étaient
adorées à leurs époques respectives par le peuple. En somme, ce n'est
pas forcément un hasard si Georgiana est
l'arrière-arrière-arrière-grand-tante de Lady Di.
Comme Lady Diana, Georgiana devient l'héroïne bien malgré elle d'une véritable tragédie. Le film retranscrit parfaitement le côté très conservateur d'une Angleterre où le raison prend inmanquablement le pas sur les sentiments. De son côté, Keira Knightley continue à interpréter avec force des rôles de femmes au destin tragique, comme cela avait déjà été le cas dans le très réussi Reviens-moi de Joe Wright, sorti sur les écrans au début de l'année 2008. Aux côtés de Keira Knightley, on retrouve dans le film La duchesse un Ralph Fiennes dans un rôle peu enviable. Il interprète un homme qui n'a rien pour lui sur le plan humain. Il n'a de sentiment pour personne et il ne s'intéresse à rien de particulier, hormis son idée fixe d'avoir comme descendance des enfants mâles. Cependant, le personnage joué par Ralph Fiennes est bien le personnage dominant car il possède deux facteurs qui sont essentiels à cette époque : c'est un homme et il est riche. Ralph Fiennes est de son côté parfaitement crédible dans le rôle de cet homme égocentrique, lequel est représentatif des mentalités de cette période de l'Histoire.
Au final, The duchess est un drame humain bien réalisé qui bénéficie, outre d'un scénario compétent, d'une distribution solide, de beaux décors et d'une BO en parfaite adéquation avec le film. Ce film a par ailleurs gagné l'oscar des meilleurs costumes. T

