14 juin 2009
No country for old men de Joel et Ethan Coen
Réalisé par Joel et Ethan Coen
Titre original : No country for old men
Année : 2007
Origine : Etats-Unis
Durée : 122 minutes
Avec : Tommy Lee Jones, Javier Bardem, Josh Brolin, Woody Harrelson, Kelly Macdonald, Garret Dillahunt, Tess Harper, Barry Corbin, Rodger Boyce,...
Fiche IMDB
Résumé : 1980. La frontière entre le Mexique et le Texas est un lieu propice au marché de la drogue. Un homme y découvre une scène macabre ; mais aussi un butin de plus de 2 millions de dollars. Il s'en empare. Les ennuis commencent alors...
Après le calamiteux Ladykillers (2004), remake poussif dèu célèbre Tueur de dames (1955) de Alexander Mackendrick et sans doute le nadir de l’œuvre des frères Coen, ceux-ci reviennent en très grande forme avec ce formidable polar typique de leur style si particulier, tiré d’un roman de Cormac Mac Carthy.
Dès les majestueux premiers plans, qui montrent la magnificence des espaces américains, tandis qu’une voix off (le spectateur se rendra compte plus tard qu’il s’agit de celle d’Ed Tom, le shérif vieillissant interprété très justement par Tommy Lee Jones) empreinte de mélancolie constate l’injustice du monde, les frères Coen instaurent une atmosphère fataliste, qui oppose la grandeur de la Nature aux actions pathétiques des hommes.
Mélange détonnant de road movie et de film noir, No country for old men narre la cavale particulièrement absurde d’un cow boy sympathique (interprété de manière convaincante par Josh Brolin, acteur qu’on a revu récemment dans le jubilatoire Planète terreur de Robert Rodriguez) qui tombe par hasard sur une mallette remplie de billets de banque et qui décide de la garder pour lui. Trois personnages très différents (un tueur psychopathe indestructible, un autre tueur représentant le crétin texan et joué par Woody Harrelson, le shérif Ed Tom) vont alors se lancer à ses trousses, dans une course effrénée et grotesque qui multipliera les cadavres.
Les immenses paysages désertiques du Texas semblent engluer totalement ces quatre personnages, qui se débattent obstinément dans un monde trop grand pour eux. Les frères Coen multiplient à ce titre les plans où les personnages sont totalement perdus dans des espaces qui s’étirent à perte de vue et qui les dépassent.
No country for old men se déroule sur la zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique, dans des lieux qui semblent loin de toute civilisation, laissant les personnages livrés à eux-mêmes. La course-poursuite traverse les contrées inhospitalières d’une Amérique profonde isolée, où les motels miteux se succèdent et se ressemblent.
Le film n’hésite pas à convoquer le récit biblique. En effet, la mallette pleine d’argent devient la cause d’une véritable apocalypse dans laquelle le personnage de tueur magistralement interprété par l’acteur espagnol Javier Bardem serait l’ange exterminateur.
Entièrement vêtu de noir, complètement impassible, insensible à la douleur, déambulant la plupart du temps avec un fusil à pompe dans une main et une bouteille à air comprimé dans l’autre, ce tueur psychopathe est l’un des plus impressionnants personnages des frères Coen, voire du cinéma tout court, laissant derrière lui un incroyable amoncellement de cadavres. N’obéissant à aucun code si ce n’est le sien, se donnant le droit de vie et de mort sur les hommes en déterminant s’ils doivent vivre ou mourir à pile ou face, ce personnage indestructible et fantômatique possède une aura quasi-surnaturelle et pourrait personnaliser la mort-même, puisque tous ceux qui croisent son chemin sont inexorablement tués.
Cette mallette déclenche l’apocalypse car elle représente tout simplement le pouvoir corrupteur de l’argent qui mène la société à sa perte. Les frères Coen restent d’ailleurs très évasifs sur la provenance de la mallette : le spectateur sait seulement qu’elle vient d’un trafic de stupéfiants et qu’elle implique de nombreuses personnes, de trafiquants mexicains à hommes d’affaire véreux.
Ce qui intéresse les frères Coen n’est évidemment pas l’origine de la mallette mais les conséquences absurdes et funestes qu’elle provoque.
Ponctué d’un humour noir corrosif, No country for old men rappelle par son ambiance les géniaux Blood simple (1984) et Fargo (1996), des mêmes frères Coen. Mais ce film semble encore plus noir que les deux films précités, bien qu’il soit souvent très drôle.
En effet, les frères Coen ne laissent aucun échappatoire à leurs personnages, qui soit meurent (même ceux qui ne sont pas directement impliqués) soit se retirent définitivement, à l’exception du tueur psychopathe interprété par Bardem.
Dans un monde où l’honneur n’a plus cours, où plus rien n’est sacré, l’argent, l’injustice et la violence continuent de perdurer, entraînant les hommes dans une spirale infernale qui les mène immanquablement à leur perte.
Les nombreuses scènes de violence du film, ne lésinant pas sur le sang, sont d’une redoutable efficacité et dénoncent en filigrane le fait que la société actuelle s’est construite sur le sang d’autrui (on pense aussi au génocide indien, car les espaces montrés par les frères Coen rappellent forcément le western et donc le sang répandu des indiens).
Les dernières paroles prononcées par le shérif Ed Tom dressent un constat mélancolique sur un monde de valeurs morales qui n’existe déjà plus.
No country for old men est incontestablement une des réussites majeures des frères Coen et redore le blason de leur cinéma (qui avait été mis à mal par Ladykillers). Superbement mis en scène et interprété, ce film parvient à trouver un équilibre miraculeux entre le film noir, la comédie noire, le road movie, le western et le thriller et débouche sur une vision particulièrement pessimiste du monde (comme le prouve la conclusion abrupte du film).
Après ce superbe métrage, les frères Coen sont revenus à la comédie noire en 2008 avec le sympathique Burn after reading, qui est bien loin d'atteindre le niveau d'excellence de No country for old men. J'espère qu'ils reviendront très vite à ce type de cinéma noir et désenchanté car c'est bien là où ils sont les meilleurs...
18 mars 2009
A history of violence de David Cronenberg
Réalisé par David Cronenberg
Titre original : A history of violence
Année : 2005
Origine : Etats-Unis
Durée : 96 minutes
Avec : Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris, William Hurt, Ashton Holmes, Peter MacNeill, Stephen MacHattie, Greg Bryk,...
Fiche IMDB
Résumé : Tom Stall, un père de famille à la vie paisiblement tranquille, abat dans un réflexe de légitime défense son agresseur dans un restaurant. Il devient alors un personnage médiatique, dont l'existence est dorénavant connue du grand public. Alors qu'il essaie de retrouver une vie normale loin des feux de l'actualité, un certain Carl Fogarty débarque convaincu d'avoir reconnu en Tom celui avec qui il a eu autrefois de violents démêlés...
Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'en entreprendre la lecture.
Après le mystérieux et introspectif Spider, réalisé en 2002 et avec Ralph Fiennes, le grand cinéaste canadien David Cronenberg (auteur des cultissimes Videodrome en 1982 ou encore Faux semblants en 1988) met en scène A history of violence, qui se présente de prime abord comme un thriller de facture classique, genre nouveau pour Cronenberg.
Ce film est d’ailleurs une commande, mais Cronenberg transforme celle-ci en une œuvre personnelle fidèle à ses obsessions, à savoir traquer l’inconnu en nous.
Dès la première scène, magistral plan-séquence qui nous présente deux hommes mystérieux en train de se parler, tout est déjà dit : sous l'apparence tranquille et calme de la scène, une menace sourde se fait sentir, provoquant un certain malaise qui se confirmera par une conclusion brutale et sans concession, tétanisant le spectateur.
A history of violence est tout à l'image de cette impressionnante scène : Cronenberg va traquer la bête qui est en chacun de nous.
Un peu comme chez David Lynch ou Dario Argento, mais de manière différente, Cronenberg nous dit que les apparences sont trompeuses ; que personne n'est ce qu'il paraît être et que l'être humain est beaucoup plus complexe. D’ailleurs, sous l’apparence classique mais trompeuse du thriller, le réalisateur offre un film d'une noirceur abyssale qui transgresse de l’intérieur les codes du genre et réfléchit sur la notion-même de violence.
Le cinéaste canadien prend son temps pour nous décrire la vie d'un couple modèle américain (formidablement interprété par Viggo Mortensen, fiévreux et ambigu, et Maria Bello, complètement habitée), parents de deux enfants. Le spectateur est d'autant plus surpris, voire terrifié, par la violence et la brutalité du geste de Tom (Mortensen) envers les deux truands, qui claque comme un uppercut.
Ce geste va entraîner un nombre incalculable de conséquences tragiques qui vont complètement dérégler la mécanique de la cellule familiale.
Le style de Cronenberg est sans fioriture, sec et brutal, notamment dans ses scènes de violence, ce qui rompt avec la violence souvent chorégraphiée et donc abstraite des films aujourd'hui. En outre, Cronenberg n'a pas peur de distiller un humour très noir, ce qui peut surprendre mais permet en même temps de casser quelque peu le ton très sombre du film, incluant ainsi une certaine distance du cinéaste par rapport au métrage.
Par ailleurs, après la première scène de violence avec Tom, le film va jouer sur la surenchère, s’enfonçant inexorablement dans la spirale infernale de la violence, les scènes de violence suivantes devenant de plus en plus brutales et sèches.
Mais c’est surtout la violence contenue en Tom qui va avoir des répercussions terribles sur sa famille, sur sa femme en premier lieu qui se demande si elle n'a pas épousé un monstre mais aussi sur son fils, garant de la non-violence qui va finir par y tomber.
Connaît-on vraiment les gens ? Peut-on faire table rase de son passé ? Peut-on lutter contre sa part sombre ? La violence est-elle héréditaire ? Tout est-il pardonnable ? Voici les questions fondamentales que pose A history of violence, tout en gardant le style fluide d'un thriller nerveux.
A ce titre, les deux scènes de sexe entre Tom et son épouse sont particulièrement intéressantes, loin d'être complaisantes ou inutiles.
La première montre Maria Bello déguisée en pom-pom girl, excitant dans cette tenue le désir de Tom. Cette mise en scène du fantasme est gaie, sensuelle, chaude et parfaitement tranquille, le couple redevenant à cet instant un couple d'adolescents.
En revanche, la deuxième scène de sexe dans l'escalier est beaucoup plus brutale et violente. C'est le désir bestial qui domine, prenant le pas sur la mise en scène douce du fantasme innocent de la première scène, ce qui est d’ailleurs peut-être un autre fantasme, totalement opposé au premier ? Cette deuxième scène apparente presque la scène à un viol, mais qui serait consenti, à l’instar de la séquence de Les chiens de paille (1971) de Sam Peckinpah, film dans lequel l'épouse de Dustin Hoffman interprétée par la belle Susan George se fait violer, mais où le spectateur se met à douter fortement de sa conduite et en vient à se demander si cette jeune femme aguicheuse n’a pas mérité ce qu’on lui inflige….
Il apparaît en fait clairement que les deux scènes précitées sont les deux faces d'une même médaille, tout comme l'apparente gentillesse de Tom qui peut se transformer en un instant en une formidable machine à tuer.
Au final, A history of violence est un film purement cronenbergien, mais non dénué d'un certain humour, notamment par la sécheresse des scènes de violence limite gore. A ce titre, il faut absolument voir la scène dans laquelle le frère de Tom, le truand interprété génialement par le grand William Hurt, se fait mettre littéralement à la porte de chez lui ! Séquence hilarante et pourtant d'une très grande cruauté.
Enfin, la magistrale scène finale montre Tom (ou Joey) qui rentre à la maison et se retrouve face à sa femme et ses deux enfants. Cette scène est totalement muette, ne jouant que sur le jeu de regards. Et pourtant, le spectateur comprend tout, acceptant de pardonner à Tom-Joey, tout comme sa famille le fait. Cependant, malgré ce pardon, un malaise plane encore et nous poursuit longtemps après la vision du film.
En tout cas, Cronenberg donne une nouvelle fois la pleine mesure de son immense talent, jouant magistralement avec les zones d'ombre l’ambiguité en chacun de nous, et sa capacité incroyable à se renouveler, tout en restant fidèle à sa thématique.
A history of violence est l’œuvre d’un cinéaste maîtrisant pleinement sa mise en scène et l’adaptant parfaitement au sujet du film. C’est un film qui s’impose par son évidence et sa limpidité, souvent jubilatoire, parfois très drôle mais non dénué de profondeur, laissant planer un malaise constant dans la tête du spectateur.
Cronenberg prouve par ce film qu'il reste bel et bien l'un des plus grands cinéastes contemporains, aujourd'hui au sommet de son art. Il a d’ailleurs retrouvé Viggo Mortensen pour son dernier film à ce jour, le tout aussi réussi Les promesses de l’ombre (2007) où il subvertit une nouvelle fois les codes du thriller, cette fois-ci mafieux, pour les intégrer à son univers.
26 juin 2008
La vérité nue de Atom Egoyan
Réalisé par Atom Egoyan
Titre original : Where the truth lies
Année : 2005
Origine : Canada
Durée : 107 minutes
Avec : Kevin Bacon, Colin Firth, Alison Lohman, David Hayman, Rachel Blanchard,...
Résumé : En 1959, Lanny Morris et Vince Collins sont les comiques les plus célèbres des Etats-Unis. Ils sont à l'apogée de leur gloire mais la découverte d'une jeune fille morte dans leur suite va modifier leur vie à jamais. Quinze ans après l'étouffement de l'affaire, Karen O'Connor, jeune journaliste ambitieuse, décide de revenir sur les détails de cette enquête mais elle ne se doute pas encore des secrets qu'elle va exhumer.
Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant de procéder à la lecture de cet avis.
Alors que son dernier film à ce jour intitulé Adoration vient d’être présenté en compétition officielle au festival de Cannes cette année 2008 et qu’il a été tièdement accueilli (mais il faudra bien évidemment voir le film avant de se forger un avis), le cinéaste canadien d’origine arménienne Atom Egoyan a réalisé en 2005 La vérité nue, film qui se situe dans sa filmographie après l’intéressant Le voyage de Felicia en 1999 et l’inégal mais passionnant Ararat en 2002.
Faux thriller rétro (malgré de très belles reconstitutions de l’Amérique des années 1950 et des années 1970), La vérité nue s’intéresse à un duo célèbre de comiques, Lanny Morris (Kevin Bacon, impeccable) et Vince Collins (Colin Firth, remarquable) ressemblant comme deux gouttes d’eau au tandem Jerry Lewis / Dean Martin, qui se retrouvent impliqués dans une sombre affaire de meurtre dans les années 1950. En 1972, une jeune journaliste aux dents longues, Karen O’Connor (Alison Lohman, excellente, innocente et perverse à la fois), revient sur cette affaire non élucidée afin de trouver la vérité…
La vérité nue peut sembler de prime abord beaucoup plus aseptisé que les autres œuvres d’Egoyan (il est d’ailleurs évident que ce film est le plus accessible de son auteur), par sa structure-même de thriller alambiqué, érotique et vénéneux, genre film noir hollywoodien. Heureusement, il n’en est rien. Comme à son habitude, Egoyan va chercher ce qui se trouve derrière les apparences trompeuses, derrière ces images trop clinquantes pour être réelles.
De nouveau, Egoyan a recours à une construction complexe, alternant les différents points de vue des trois protagonistes principaux et les flashbacks par le biais d’un montage alternant le passé (1950) et le présent (1972). Karen veut à tout prix faire éclater la vérité, mais quelle vérité ? Et pour quelle raison ? Le spectateur est entraîné malgré lui dans une trame retorse qui finit par le perdre complètement, un peu à l’instar du célèbre Citizen Kane d’Orson Welles, autre grand cinéaste s’interrogeant sur les notions de vérité et de mensonge.
Derrière la façade du rêve hollywoodien et de ses paillettes (la réussite du duo de comiques) se cache une bien plus sombre réalité (la face cachée du rêve), Egoyan poursuit sa réflexion sur notre perception des images. La soi-disant vérité est bien celle que chaque protagoniste perçoit, mais elle ne cesse de s’échapper par des chemins beaucoup plus tortueux qui sont ceux de leur esprit (et de l’esprit du spectateur).
Le cinéaste canadien va donc nous révéler petit à petit les morceaux de son puzzle (structure qu’affectionne particulièrement Egoyan, qu’il a déjà utilisée dans ce qui est sans doute son chef d’œuvre à ce jour, Exotica), en surface pour respecter les règles du thriller genre whodunit, mais surtout pour révéler la personnalité complexe des protagonistes.
Rien n’est ce qui paraît être, semble nous dire le cinéaste, proche en cela des cinémas de Lynch et de Cronenberg. Au fur et à mesure que l’intrigue semble s’éclaircir, elle devient de plus en plus alambiquée et finalement de moins en moins compréhensible. Car ce qui intéresse Egoyan n’est pas tant la résolution de son thriller mais bel et bien les raisons des agissements de ses trois héros. Le spectateur reçoit par bribes les informations que veut bien lui donner le cinéaste et se rend compte que cette fameuse vérité ne cesse de lui échapper, de la même façon qu’elle échappe à Karen.
Les scènes du film, sous leur côté tranquille et calme, se révèlent beaucoup plus vénéneuses, étranges ou mystérieuses, dévoilant la face cachée de l’usine à rêves, un peu comme le génial Mulholland drive de Lynch et donc l’autre côté du miroir. Le spectateur comprend progressivement que tous les personnages sont manipulateurs et égoïstes, enfermés dans leur propre perception de la réalité, chacun obéissant à une logique propre (on est bien chez Egoyan !).
Karen, faussement candide, veut faire éclater la vérité pour protéger en fait Lanny, dont elle est tombé amoureuse lorsqu’elle était petite et atteinte de polyomélite, car Lanny lui a redonné la force de se battre contre cette maladie. Ce souvenir originel conduit toutes ses actions et Karen, indestructible, est prête à tout, même à nuire à Vince.
Mais Lanny a une perception toute différente : il n’a rien à faire avec Karen mais il ne peut exister sans Vince, qui est comme un protecteur. C’est pourquoi il est également prêt à tout pour le protéger (et peut-être est-il amoureux de lui ?).
Vince, sous son allure classieuse, ne peut vivre sans Lanny car il est amoureux de lui, tout simplement (mais lui ne le dissimule pas vraiment, à la différence de Lanny), et donc également prêt à tout pour le protéger.
C’est alors que la construction alambiquée d’Egoyan prend tout son sens. Quelle est la vérité ? Chacun des personnages étant prisonnier de l’idée qu’ils se font d’autrui, donc par extension prisonnier d’une image dont ils ne parviennent pas à se détacher, ils ne peuvent donc absolument pas percevoir la vérité nue. Et les conséquences tragiques finissent inéluctablement par naître de leur aveuglement.
Trop longtemps, Vince, Lanny et Karen ont vécu dans un rêve, dans une image, dans un reflet. Et cette image, ce reflet sont devenus leur réalité. Comment, dans ces conditions, se rendre compte qu’un quatrième personnage, cependant présent tout au long des faits, est intervenu, alors qu’ils sont enfermés chacun dans leur égoïsme respectif ?
Par ce canevas, Egoyan critique en fait tout simplement Hollywood, le pays des merveilles (Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll est cité explicitement) et la mythologie trompeuse ainsi que l’image déformée que la soi-disant usine à rêves véhicule. Le spectateur passe ainsi de l’autre côté du miroir, comme les trois protagonistes, comme Alice aussi, cette Alice d’ailleurs concrètement incarnée par une chanteuse lancée par Vince.
Dans une scène magistrale de La vérité nue, Karen, droguée, voit son reflet déformé dans un miroir : ce reflet n’est pas elle mais cette fameuse Alice (au pays des merveilles ?)… Cependant, Karen se rend finalement compte que ce n’est pas son reflet en Alice qu’elle distingue dans le miroir, mais bel et bien Alice qui sort de derrière le miroir. Image ? Réalité ? C’est Alice au pays des merveilles mais c’est aussi l’Alice chanteuse un peu pute lancée par Vince. Le spectateur perd pied…
Sous son apparence lisse et aseptisée, un tantinet rétro, La vérité nue traque les faux-semblants. Where the truth lies, son titre original, a le mérite d’être plus clair que le titre français : oui, en effet, où la vérité ment, comment se retrouver ? La résolution finale ne changera rien à l’affaire : la part de mystère des trois protagonistes reste entière. En outre, la lumière éclatante dans laquelle baigne tout le film, agréablement rétro, de même que les magnifiques scènes érotiques, d’une grande sensualité, ne font que renforcer le mystère des personnages.
Film complexe et manipulateur, La vérité nue est une nouvelle réussite d’Egoyan, où celui-ci poursuit avec talent sa réflexion sur les images et sur des personnages prisonniers de celles-ci. C’est aussi un film sur les apparences trompeuses, comme l’est Hollywood, et sur le revers de l’usine à rêves. Fascinant jeu de miroir, le film révèle que la vérité n’est que celle que l’on perçoit, qu’elle ne cesse de nous échapper. Chacun des personnages en fera la cruelle expérience, ainsi que le spectateur, très heureux de se perdre dans les méandres du récit et des images… Dans tous les cas, La vérité nue est le film idéal pour pénétrer dans l’univers si riche du cinéaste.
22 juin 2008
Naked violence de Fernando Di Leo
Réalisé par Fernando Di Leo
Titre international : Naked violence
Année : 1969
Origine : Italie
Durée : 92 minutes
Avec : Pier Paolo Capponi, Nieves Navarro (Susan Scott), Marzio Margine...
FICHE IMDB
Résumé : Un commissaire de police enquête suite au viol et au meurtre d'une professeur par des adolescents.
Auteur du choquant mais excellent Avere Ventani ou encore du très contestable La clinique sanglante, giallo qui est surtout prétexte à des scènes érotiques, Fernando Di Leo a réalisé en 1969 Naked violence. On es tici dans la veine des polars qui ont fait la renommée de Fernando Di Leo, connu aussi pour avoir été co-scénariste de Le bon, la brute et le truand. Il s'agit ici d'un polar bien musclé. Le film est inspiré du roman du même nom de Giorgio Scerbanenco.
Naked violence est un film qui comporte des scènes assez dures, d'un grand réalisme. D'ailleurs, on est directement mis au coeur d'une ambiance assez malsaine. En effet, on assiste au viol et au meurtre d'une professeur par une dizaine d'élèves.
Le film de Fernando Di Leo va droit au but. Pas de scènes inutiles à courir après les coupables. La suite du film nous amène directement au commissariat de police où l'on retrouve chacun des adolescents, qui ont globalement entre 16 et 17 ans. L'excellent acteur Pier Paolo Capponi interprète le rôle du commissaire de Police Marco Lamberti. Un à un, les adolescents, qui sont tous mineurs, sont auditionnés par le commissaire Lamberti. Lors de l'introduction de chacun des jeunes, on a droit à une musique stridente (la bande son a été effectuée par Silvano Spadaccino). L'interrogatoire se révèle extrêmement musclé. Le réalisateur Fernando Di Leo fait de nombreux gros plans et un travail sur la profondeur de champ, comme dans le reste du long métrage, ce qui accroît le sentiment d'étrangeté. Le commissaire Lamberti présente les différents jeunes comme de véritables délinquants. Derrière son costard cravate, Lamberti agit comme un véritable psychopathe. Il cherche coûte que coûte à savoir qui a introduit à l'intérieur de la classe une liqueur à 85 % qui a amené ces jeunes à commettre l'irréparable. Mais les jeunes déclarent à tour de rôle soit qu'ils n'ont pas participé à cet événément, soit qu'ils dormaient, soit qu'ils n'ont rien vu, soit qu'ils ont été forcés à boire. En bref, ils ne se sentent pas vraiment impliqués. D'ailleurs, ils savent qu'étant mineurs, ils risquent tout au plus quelques années en maison de redressement. Le commissaire tente pour sa part de connaître la responsabilité de chacun afin d'éviter que l'on considère simplement que ces mineurs ont agi sous l'emprise de l'alcool, bénéficiant dès lors de circonstances atténuantes. Le commissaire se bat même pour obtenir, à l'insu de sa hiérarchie qu'il se met à dos, une prolongation de garde à vue afin de procéder à un second interrogatoire. Les méthodes policières utilisées pour tenter d'obtenir des aveux apparaissent pour le moins extrêmement contestables. Et le spectateur le ressent d'autant plus qu'on se retrouve quasiment dans un huit-clos : on ne quitte quasiment jamais la salle d'interrogatoire du commissariat de police durant le premier tiers du film. Fernando Di Leo ne s'intéresse d'ailleurs pas spécifiquement aux endroits où se déroule l'action. On ne peut pas deviner que le film a été tourné à Milan. Le réalisateur privilégie la confrontation psychologique avec notamment l'utilisation de ces gros plans.
Le second tiers du film permet de changer un peu d'air. Le commissaire décide en effet de se rendre à l'extérieur et d'interroger les parents de ces adolescents. Le film prend alors une certaine portée sociale. On découvre alors que ces adolescents ont vécu dans un milieu social généralement très défavorisé. Cela ne les excuse certes pas, mais cela permet de comprendre cette délinquance. Cette partie du film n'est pas la plus intéressante mais elle est pourtant d'un intérêt fondamental. En effet, c'est dans cette partie que l'on apprend (mais on ne le sait pas encore) que se situe la résolution de l'affaire. Le commissaire est désormais accompagné d'une assistante sociale, Livia Ussaro. C'est le premier personnage féminin que l'on voit. Et il faut bien reconnaître que le rôle qui lui est dévolu est parfaitement accessoire, ce qui fait ressortir quelque peu le côté machiste de Fernando Di Leo. Cependant, l'actrice n'est pas une inconnue. Il s'agit de Nieves Navarro, mieux connue sous le pseudo de Susan Scott. Cette actrice de films bis, est apparue dans plusieurs westerns et films érotiques. Ici, pourtant, la demoiselle ne dévoile pas ses charmes. Elle en reste à son rôle d'assistante sociale. Elle fait quelque peu contre-poids à la violence qui se dégage du caractère obsessionnel du commissaire. Ce dernier, aidé de l'assistante sociale, n'hésite pas à recueillir l'un des adolescents chez lui afin de le mettre en confiance et d'en savoir plus. Le jeune est Carolino Marassi, qui a un air androgyne. Naked violence contient en tout état de cause plusieurs allusions homosexuelles : il y a d'abord le jeune homosexuel qui se suicide ; il y a esnuite la relation psychologique entre le commissaire et Carolino ; il y a enfin ce mystérieux personnage, qui serait à l'origine du drame et qui est évoqué tantôt en qualité d'homme tantôt en qualité de femme. Ce dernier personnage, qui rappelle le film Psychose, est en soi très hitchcockien.
Avant sa révélation finale, Fernando Di Leo nous offre un flashback qui nous rappelle le viol et le meurtre de la professeur, en ajoutant cependant des éléments qui nous en apprennent un peu plus. La musique de Silvano Spadaccino est alors extrêment bruitiste et stridente. On se retrouve en qualité de spectateur pris au coeur de l'action, au sein d'une scène choc très efficace.
Au final, Naked violence est un film qui va droit à l'essentiel. Il n'y a pas de sous-intrigues qui interfèrent l'histoire. Avant la série des Inspecteur Harry, Fernando Di Leo nous dresse le portrait d'un commissaire, interprété par un excellent Pier Paolo Capponi, qui n'en fait jamais trop, qui est obnubilé par la résolution de son affaire. Naked violence constitue une série B italienne très frontale et très efficace. A découvrir absolument pour ceux qui ne connaissent pas ce film.
21 mars 2008
Christmas de Abel Ferrara
Réalisé par Abel Ferrara
Titre original : R-Xmas
Année : 2001
Origine : Etats-Unis
Durée : 85 minutes
Avec : Drea de Matteo, Lillo Brancato, Lisa Valens, Ice T, Victor Argo,...
Fiche IMDB
Résumé : En 1993, à New York, un couple de jeunes et riches immigrés s'apprête à célébrer Noël. Elle est d'origine portoricaine, tandis que lui est d'origine dominicaine. S'ils ont réussi professionnellement c'est grâce au métier à haut risque qu'ils exercent : ils sont trafiquants de drogue...
Ce texte contient des spoilers : il est donc préférable de le lire seulement après avoir vu le film.
Christmas est peut-être le film le plus élégant d’Abel Ferrara. Il se déroule évidemment à New York, ville fétiche de Ferrara (tout le monde se souvient de l’incroyable Bad lieutenant ou de son premier film [si on excepte son film pornographique, 9 lives of a wet pussy cat], le dérangeant Driller killer).
Le film suit les déboires d’un couple de dealers latinos la nuit de Noël.
La flamboyante Drea de Matteo (l’une des héroïnes de la fameuse série télévisée de David Chase, Les Sopranos) interprète avec beaucoup de conviction l’épouse (Ferrara ne lui a même pas donné de prénom), tandis que l’excellent Lilli Brancato Jr campe le mari (sans nom également). Ils sont parents d’une adorable petite fille, Lisa et vivent au sein de la communauté latino de New York.
Christmas se présente sous la forme d’un conte de Noël. D’ailleurs, son titre original est R-Xmas, le R pouvant signifier our, c’est-à-dire notre Noël. A la suite d’une sorte de guerre des gangs entre latinos et noirs, le mari se fait kidnapper par une bande de noirs, dont le chef est interprété remarquablement par le rappeur Ice T. Le spectateur va alors suivre durant toute la veille de Noël les démarches de la femme (Drea) afin de récupérer son mari.
Abel Ferrara n’a pas son pareil pour filmer les rues de New York et les différents groupes ethniques qui s’y croisent (il suffit de se reporter aux précédents films de Ferrara, tels China girl ou The king of New York). Il montre sans la moindre concession le quotidien d’un couple de dealers, qui tente de marier business et vie de famille, sous les yeux même de la famille (ou plutôt la familia) qui accepte cette situation, voire qui les aide à dealer.
Le ton quasi-documentaire de Ferrara ancre le film dans la plus banale des réalités quotidiennes, sans jugement ni mépris. D’ailleurs, toutes les scènes exposant le partage et la distribution de la drogue frappent par leur réalisme, sans la moindre notion de spectaculaire : Ferrara nous montre bien qu’il s’agit d’un véritable travail, au même titre que des emplois qu’on pourrait trouver plus respectables.
Le film est tout en mouvement : il débute dans les quartiers chics de New York, où le spectateur suit les pérégrinations du couple à la recherche d’un cadeau pour leur fille. La ville brille de mille feux, illuminée par les clignotements des lumières de Noël. Christmas est à l’image de ces scintillements : c’est un film tout en glissements, en fondus, en clignotements, des lumières des quartiers chics à celles des ghettos, il paraît vivre de lui-même.
Le récit lui-même semble inachevé, troué : il est aussi mouvant que les incessants trajets qu’effectue la femme (Drea). Cette intermittence du récit est encore accentué par l’entourage urbain : les lueurs de la ville, la pluie, les phares des voitures, les rétroviseurs ; tous ces éléments faisant littéralement clignoter le film, suprême élégance de la part de Ferrara, dont l’image cette fois-ci semble moins brouillonne.
On peut par exemple citer toutes les scènes où Drea de Matteo fait le trajet entre les quartiers chics et Harlem et où on voit New York se refléter entièrement sur les parois de sa voiture, à l’instar du beau clip que Ferrara a tourné pour la chanson California de Mylène Farmer, renforçant encore l’aspect clignotant du film. Les yeux étincelants de Drea ressortent alors davantage et le spectateur peut ressentir toute sa détermination. Au gré des trajets, les comptines musicales de Noël sont remplacées au fur et à mesure par les rythmes de hip-hop provenant du ghetto. Ferrara montre le contraste énorme qu’il existe entre Harlem et les quartiers riches.
Christmas se base sur le conflit entre les latinos et les blacks pour la distribution de la drogue et les limites des terrains. Le personnage d’Ice T, le chef des kidnappeurs (Ferrara nous révèlera plus tard qu’il s’agit d’un flic corrompu), semble répondre au personnage d’Harvey Keitel dans l’hallucinant Bad lieutenant, du même Ferrara. Le couple improbable qu’il forme avec la blonde Drea de Matteo est l’un des plus intrigants qui soit, Ice T cherchant uniquement à la convaincre d’abandonner le trafic et la distribution de drogue, ainsi que son mari. Ice T lui fait d’ailleurs jurer cette invraisemblable condition et libère alors le mari. Ferrara en fait un personnage ambigu, cherchant visiblement une sorte de rédemption. Il apparaît dans le film tel un ange rédempteur et disparaît aussi mystérieusement qu’il est apparu.
En outre, si la femme (Drea) lui fait cette promesse, le spectateur ne sait absolument pas si elle va la tenir ou non. Après la libération du mari, la famille semble recomposée. On peut notamment citer la scène où Lisa, la petite fille du couple, lui apporte le petit déjeuner au lit.
Le spectateur sait cependant que le couple continuera probablement de dealer. Comme elle le dit elle-même, la femme aime trop le confort et le luxe, la BMW et l’appartement splendide, leur niveau de vie. Si, au début du film, elle n’a pas encore conscience de ce qu’elle fait avec son mari, le contact du personnage d’Ice T lui aura au moins appris quelque chose : la vente de la drogue est dangereuse et sale. Seulement, est-elle prête à sacrifier son niveau de vie pour tenir cette promesse ? Rien n’est moins sûr. Le spectateur apprendra, par le biais des informations télévisées qu’Ice T était un policier corrompu qui s’est finalement fait appréhender par la police. La femme jette un regard, semble troublée puis replonge dans l’existence qu’elle a toujours menée, comme si rien ne s’était passé.
Christmas est l’un des meilleurs films d’Abel Ferrara. Il plonge le spectateur au cœur d’une réalité sordide qui se cache sous l’apparat du luxe et interroge le spectateur, par le biais du personnage d’Ice T, sur la notion de bien et de mal. Film d’une suprême élégance, dont le récit semble troué de toute part et totalement imprévisible quant à la suite des évènements, tout en mouvements et en clignotements, Christmas est l’un des films les plus achevés de son auteur, dont la poésie urbaine et les aspérités du récit ressortent à chaque nouvelle vision.
13 mars 2008
Wanda's café d'Alan Rudolph
Réalisé par Alan Rudolph
Titre original : Trouble in mind
Année : 1985
Origine : Etats-Unis
Durée : 111 minutes
Avec : Keith Carradine, Kris Kristofferson, Lori Singer, Geneviève Bujold, Joe Morton, Divine,...
Fiche IMDB
Résumé : Le café de Wanda est le port d'attache de personnages troubles. Clients au passé chargé, douteux, inquiétant ou misérable : un couple à la dérive, un voleur noir épris de poésie, le roi du recel de la ville, un ex-flic tout juste sorti de taule. Tous tentent de survivre dans un monde qui les rejette...
Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé de ne le lire qu'après avoir vu le film.
Wanda’s café est l’un des chefs d’œuvre d’Alan Rudolph, cinéaste américain atypique. C’est une sorte de polar désenchanté d’une noirceur absolue, situé dans l’Amérique profonde. On y croise des personnages déphasés, marginaux, qui semblent totalement englués dans le décor : il y a Hawkins, interprété par l’imposant Kris Kristofferson (que l’on a déjà pu voir dans l’admirable western de Sam Peckinpah, Pat Garrett et Billy le Kid, et dans l’incompris mais néanmoins magistral La porte de paradis du Michael Cimino), policier fraîchement sorti de prison à la suite du meurtre prémédité d’un gangster notoire ; Wanda (la toujours excellente Geneviève Bujold), la tenancière du bar donnant le titre du film ; et le couple de jeunes marginaux composé de Georgia (la sous-estimée Lori Singer, que l’on a pu revoir avec plaisir dans le magnifique Short cuts de Robert Altman) et de Coop (Keith Carradine, acteur fétiche de Rudolph), parents d’un bébé et sans argent.
L’action du film se déroule dans une ville perdue, paralysée par la pègre et la corruption. C’est alors qu’Hawkins va tomber amoureux de Georgia…
Rudolph reprend en gros le schéma de son film précédent, Choose me, avec le même type de héros nonchalant, indifférent aux choses qui l’entourent. Il reprend les poncifs du film noir, mais les détourne au profit d’une étude de personnages. A l’instar de son maître, le regretté Robert Altman, Rudolph opte pour un récit polyphonique, dans lequel on suit les trajectoires de plusieurs personnages, mais à la différence du réalisateur de Nashville (bien que depuis le très réussi Cookie’s fortune, Altman semble moins mépriser ses personnages), il éprouve une grande tendresse pour eux.
Sa mise en scène est élégante, cernant ses protagonistes afin de mieux préserver leurs mystères. Ainsi Hawkins ou Coop resteront énigmatiques jusqu’à la fin du film.
En outre, Rudolph insuffle un rythme presque nonchalant (comme le sont ses héros) à ses films, ce qui leur donne leur atmosphère si particulière. Dans Wanda’s café, ce sont les magnifiques chansons de Marianne Faithfull qui donnent le tempo au film, comme son premier film, Welcome to L.A., était rythmé par les chansons que composait son héros. On pourrait d’ailleurs dire de Rudolph qu’il est un metteur en scène plus musical que psychologique, ce qui ne l’empêche pas de dresser des portraits très forts de ses protagonistes.
Wanda’s café décrit en effet des personnages paumés, égarés. Le café de Wanda deviendra leur seul point d’ancrage. Wanda est d’ailleurs le personnage le plus lucide du film, elle est le lien qui permet aux protagonistes de tenir, de survivre. Complice de Hawkins, qu’elle aidera pour séduire Georgia, mère pour Georgia, qu’elle recueille, Wanda est le référent du spectateur.
Coop, jeune homme stupide et faible, mari de la fragile Georgia, est prêt à tout pour sortir de la misère. Il s’associe à Rambo (Joe Morton, acteur fétiche de John Sayles), crapule sans envergure, afin de faire de l’argent facilement. C’est un personnage grotesque, mais cependant attachant, constamment humilié par Hawkins. Néanmoins, à la fin du film, il sera devenu aussi désabusé que lui, lors de l’extraordinaire scène finale, où, sous un ballet burlesque et ridicule de balles et de cadavres, il traverse tout l’espace, presque absent, complètement indifférent à ce qui se passe autour de lui. Rudolph lui donne une chance, en le confrontant frontalement à l’absurdité du monde, la seule solution étant de se faire oublier.
Georgia, petit animal fragile, apeuré, sur qui semble reposer toute la misère du monde, vêtue comme une clocharde, est le personnage le plus émouvant du film. Comment oublier la magnifique scène où elle tente de fuir à tout prix sans savoir pourquoi, où, terrorisée, elle traverse la ville entière et finit par abandonner par désespoir son bébé, seul élément qui lui appartient, à une famille bourgeoise ! Personnage complètement désorienté, aspirant à sortir de la misère mais ne sachant pas comment faire, englué dans la pauvreté et la saleté, il suffit de cerner son regard lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle a fait une énorme bêtise dans un instant de folie !
Enfin Hawkins, personnage central du film, qui semble avoir renoncé à tout espoir. Il parcourt le film comme un fantôme, une ombre, déambulant dans les rues de la ville sans but, dégoûté par ce qui l’entoure. En voyant Georgia, follement amoureux d’elle, il va cependant retomber dans l’enfer du gangstérisme, mais aura enfin trouver un sens à sa vie. La fin du film, déchirante, nous le montre sur le pas de sa porte, mortellement blessé et rêvant de la vie qu’il aurait pu avoir avec Georgia.
Film fascinant, où l’on ne croise que des fantômes, film au ton étonnant, à la mise en scène nonchalante (comme ses personnages), rythmé par les remarquables chansons mélancoliques de Marianne Faithfull, Wanda’s café reste un des films américains les plus marquants des années 1980 et constitue sans aucun doute l’un des sommets de l’œuvre de Rudolph. On peut noter également la composition étonnante de Divine (Pink flamingos, film cultissime de John Waters), dans le rôle de Hilly, le parrain local, personnage grotesque et ridicule qui fait néanmoins froid dans le dos.
23 février 2008
Assurance sur la mort de Billy Wilder
ASSURANCE SUR LA MORT de Billy Wilder, 1944
titre anglais : double indemnity
Studio : Paramount
Fiche IMDB
Acteurs principaux : Fred MacMurray (Neff), Barbara Stanwyck (Phyllis), Edward G. Robinson (Keyes)
Durée du film : 107 min
Résumé : employé d'une compagnie d'assurance Walter Neff est tombé amoureux d'une de ses clientes, Phyllis Dietrichson. Elle a fait signer une assurance vie à son mari.
Billy Wilder est resté dans l'histoire comme l'un des rois de la comédie avec des chefs d'oeuvre comme Certains l'aiment chaud, Irma la douce...
Cependant, il ne faut pas oublier que Wilder a également réalisé 3 films noirs : Assurance sur la mort (1944), Le Poison (1945) et Boulevard du crépuscule (1950).
Assurance sur la mort est dans la pure tradition du film noir : femme fatale instrumentalisant un homme, destin tragique, pessimisme sur la nature humaine, photo influencée par l'expressionnisme allemand, décors urbains et souvent de nuit, et enfin voix off (procédé récent introduit depuis Le Roman d'un tricheur de Guitry mais surtout par Citizen Kane de Welles).
Il y a tout de même une originalité pour un film de ce genre : l'absence de policier ou de détective privé. Ici, tout se passe dans le monde de l'assurance.
Wilder a fait le choix d'une narration en flash-back où le héros blessé enregistre ses aveux sur sa sordide mésaventure et explique les faits qui l'ont conduit à cette fin tragique. La narration se fait par le point de vue du meurtrier (Neff) qui semble n'avoir de remords uniquement car, à la fin, il n'a ni argent ni la femme et n'a pas réussi le grand coup, c'est-à-dire, escroquer par son intelligence le service contentieux de son employeur qui repose en fait sur le flair d'un seul homme : Keyes. Ce dernier est d'ailleurs l'ami de Neff et jusqu'à la scène finale, une grande complicité unira ces 2 célibataires.
Il est remarquable de voir que Billy Wilder s'affranchit de tout jugement moral et, dans le montage final, il n'incorpore pas les scènes du procès et de la sentence, pourtant tournées.
L'intérêt du film a priori n'était pas évident. L'histoire est relativement simple : un assureur se rend complice du meurtre du mari d'une garce manipulatrice (mariée uniquement par intérêt financier à un riche homme d'affaires dans le pétrole dont on saura seulement qu'il est veuf et légèrement porté sur la boisson). Plus tard, on apprendra que la réalité est plus complexe et que le personnage de Phyllis est encore plus diabolique que prévu.
Alors que le "pitch" du film nous donnerait droit qu'à un bon épisode d'une série comme Columbo, Assurance sur la mort se révèle être un grand film.
La tension monte au fur et à mesure du dénouement de l'histoire et l'on voit la cupidité des personnages obsédés par le gain.
La femme fatale se sert du courtier en assurance et dès le début, elle ne laisse peu de doutes sur le pourquoi elle veut prendre une assurance vie pour son mari sans que ce dernier le sache.
Mais, contrairement à beaucoup d'autres films où le héros souvent naïf se rend compte seulement à la fin du film de s'être fait manipuler, le héros ici n'est pas dupe. C'est un professionnel talentueux de l'assurance vie, mais ensorcelé par cette magnifique blonde, il ne peut échapper à ce destin. Comme la femme, Il veut avoir le maximum d'argent. Cette thématique récurrente dans le film noir montre une vision cauchemardesque du american way of life. La femme est prisonnière de sa maison chic qui dès le début nous précise le narrateur vaut 30 000 €.
Cette obsession du toujours plus d'argent sera la chute des deux complices. Neff, l'assureur-assassin a l'idée de faire croire à la mort du mari dans un accident de train puisque les accidents dit rares (comme dans un train qui on le saura plus tard ne roule qu'à 25 km/h) rapportent indemnité double ! D'où le titre du film dans sa version originale Double Indemnity, titre bien plus cynique qu'un tape-à-l'oeil Assurance sur la mort.
De même, l'une des grandes qualités du film réside dans la qualité des dialogues. Il ne faut jamais oublié que Wilder a d'abord été scénariste avant d'être réalisateur. D'ailleurs, avec l'aide de Raymond Chandler, Billy Wilder co-signe le scénario qui est une adaptation d'un roman éponyme de James Cain publié en 1935.
Mention spécial à l'acteur Edward Robinson dans le rôle d'un vieux garçon spécialisé dans le contentieux d'assurance qui aura le flair de débusquer cette arnaque à l'assurance. Ce personnage typiquement "wilderien" du film donne un formidable numéro d'acteur lors d'un monologue sur les statistiques des différents types de suicide (seulement un par train, donc c'est impossible).
Enfin, d'un point de vue formel, la photographie est une réussite grâce au travail de l'excellent John F. Seitz (7 nominations aux oscars durant sa carrière). La dernière confrontation quasiment dans la totale pénombre entre Neff et Phyllis rappelle les films allemands des années 20 (ne pas oublier que Wilder est un européen exilé aux Etats-Unis).
En conclusion, Billy Wilder signe un manifeste du film noir, genre qui connaîtra son âge d'or de 1944 à 1959. Pour la petite histoire, la série Twin Peaks (saison 1 épisode 7) rendra hommage au film en appelant le représentant d'assurance Walter Neff.
