25 mars 2008
The intruder de Roger Corman
Réalisé par Roger Corman
Titre original : The intruder
Année : 1962
Origine : Etats-Unis
Durée : 84 minutes
Avec : William Shatner, Frank Maxwell, Beverly Lunsford, Robert Hemardt, Leo Gordon, Charles Barnes, Charles Beaumont,...
Fiche IMDB
Résumé : Membre d'une organisation d'extrême droite, Adam Cramer part propager ses idées réactionnaires dans une petite ville du Sud Ouest des USA...
Roger Corman est considéré comme l’un des papes de la série B, voire Z, américaine, et a réalisé plus d’une cinquantaine de films à budget très limité dans tous les genres imaginables. On lui doit notamment le très culte La petite ,boutique des horreurs, l’amusant L’attaque des crabes géants ou l’étonnant polar Mitraillette Kelly, avec Charles Bronson. C’est aussi un producteur boulimique qui a révélé les talents, excusez du peu, de Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Jonathan Demme, Monte Hellman, Jonathan Kaplan, George Lucas ou encore Joe Dante.
En 1962, Corman décide de s’attaquer à un film dont le sujet lui tient particulièrement à cœur : The intruder, film qui sera hélas un échec cinglant à sa sortie et relèguera le cinéaste américain à la réalisation de séries B ou Z d’ambition plus modeste (même s’il y a des réussites certaines, comme le cycle qu’il a consacré à Edgar Allan Poe, dont certains films sont devenus des classiques de l’épouvante gothique, tels La chute de la maison Usher ou encore Le masque de la mort rouge).
Basé sur un sujet explosif, surtout à l’époque : le racisme des blancs à l’égard des noirs dans le sud des Etats-Unis (où ce racisme était exacerbé), The intruder est un véritable brûlot, n’hésitant pas à aborder frontalement le problème.
La première scène du film voit arriver un inconnu (incarné par un William Shatner habité) dans une ville du sud des Etats-Unis, dont on saura un peu plus tard le nom : Adam Cramer, sinistre personnage qui, sous des airs de citoyen modèle et honnête, cache, ne cherche qu’à obtenir le pouvoir, quitte pour cela à attiser les pulsions les plus enfouies des gens.
Cramer se révèle au fur et mesure être un individu froid et calculateur, prêt à tout pour arriver à ses fins. Dans cette ville du sud des Etats-Unis où les tensions racistes sont sur le point d’éclater, suite à la promulgation de la loi pour la déségrégation, Cramer va faire naître un mouvement dont il perdra le contrôle. Si Cramer déclare appartenir à un mouvement d'extrême-droite, la Patrick Henry Society (qui fait certainement écho à l'organistaion d'extrême-droite John Birch Society) et agir en tant que tel, le spectateur ne sait jamais pas vraiment (et ne saura jamais) si celui-ci est raciste ou non. En revanche, il devine assez vite quelles sont ses intentions : profiter de la faiblesse des gens pour servir son propre intérêt.
Mais manipuler les gens peut avoir de très fâcheuses conséquences, et Cramer en fera les frais. Certes plutôt habile dans ses discours racistes, assénés à grands coups de slogans propagandistes, Cramer est en revanche beaucoup moins doué pour contenir une foule en délire. Aveuglé par sa soif de pouvoir, quitte à faire accuser à tort des noirs pour des crimes qu’ils n’ont pas commis, il crée en fait une situation de crise, où la violence exacerbée par des discours réactionnaires, enfouie, ne demande qu’à exploser.
Corman montre la toute-puissance de mots incontrôlés qui, digérés par une foule en délire, haineuse, peut provoquer des dérives inimaginables. Il suffit que quelques individus de la foule lancent le mouvement pour que tout le reste du groupe suive, pris dans une sorte d’hystérie collective. Ceux qui refusent de suivre le mouvement général sont inexorablement broyés, mis de côté ou tout simplement éliminés. C’est le mouvement de foule qui devient une entité quasi-indépendante des individus, formant un véritable monstre en marche d’une puissance phénoménale, écrasant tout sur son passage.
Ce monstre créé est totalement incontrôlable, et Cramer ne peut rien faire face à sa création, si ce n’est se fondre lui aussi dans le mouvement général. Une utilisation intelligente de slogans propagandistes par un orateur doué, des gens frustrés qui se dans une situation désespérée, prêts à tout gober pour s’en sortir, enfin l’étincelle qui fait tout exploser : ces trois conditions réunies suffisent à faire naître le fascisme ordinaire, ce que Corman montre parfaitement dans The intruder.
Pur individualiste dominateur et arrogant, Cramer est un personnage narcissique (il faut voir la scène où Cramer fait chavirer une jeune femme mariée, dans le seul but de tester son pouvoir sur elle) et détestable. Veul, lâche et n’assumant pas ses responsabilités, Cramer fait inévitablement penser à un autre sinistre personnage marquant de Corman : Mitraillette Kelly, interprété par Charles Bronson, dans le film éponyme. Même soif de pouvoir et même lâcheté…
Face à cette montée de haine et de violence, seuls quelques personnes résistent… Corman n’en fait d’ailleurs pas des martyrs : ce sont juste des gens tout à fait ordinaires qui font appel à leur bon sens, mais qui pèsent malheureusement bien peu devant la folie incontrôlable de la foule.
Renforcé par une mise en scène resserrée, concise et dénuée de tout effet superflu, The intruder est un modèle d’efficacité qui ne peut que susciter le dégoût des spectateurs devant des actions aussi abjectes. Le film de Corman est en outre un des premiers films américains à prendre ouvertement parti pour les noirs. Si le film est clairement antiraciste, c’est surtout une dénonciation virulente des dérives fascisantes, dérives hélas très fréquentes à l’époque et même encore aujourd’hui (mais ce fascisme a pris d’autres formes).
Le célèbre film d’Arthur Penn, La poursuite impitoyable, réalisé en 1966 (soit quatre ans après le film de Corman), traite d’un sujet similaire et doit sans doute énormément à The intruder.
Même si le film se clôt sur une note plutôt positive, démontrant qu’une prise de conscience est possible (mais par l’intermédiaire de personnes de bon sens), The intruder fait véritablement froid dans le dos. Plus de quarante ans après sa réalisation, le film n’a rien perdu de sa clairvoyance et de son efficacité.
L’échec public du film (totalement immérité) obligera malheureusement Corman à revoir ses ambitions à la baisse et à retourner vers le cinéma de série B de genre. Mais The intruder a incontestablement ouvert la voie aux grands films politiques américains de la fin des années 1960 et des années 1970, comme ceux de John Frankenheimer ou d’Alan J. Pakula.
Pierre angulaire de l’œuvre de Corman, The intruder est un film à découvrir absolument, ne serait-ce que pour la puissance implacable de sa démonstration. Par ailleurs, William Shatner dans le rôle ingrat de Cramer y démontre de solides capacités d’acteur. En tout cas, ce film fait taire les personnes qui pensent que Corman n’a réalisé que des oeuvrettes de série B ou Z. Pamphlet politico-social d’une rare acuité, The intruder est assurément l’un des tous meilleurs films de Corman, à ranger avec Mitraillette Kelly ou L’affaire Al Capone au rang des chefs d’œuvre incontestables de son auteur.
18 mars 2008
La bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo
La bataille d'Alger de Gillo PONTECORVO, 1966
Film algéro-italien
Durée : 121 minutes
Fiche IMDB
Acteurs principaux : Saadi Yacef, Jean Martin, Brahim Hadjadj
Directeur photo : Marcello Gatti
Récompense : Lion d'or à Venise, 3 nominations aux Oscars
Résumé : Une reconstitution de la bataille d'Alger de 1957, à l'occasion du soulèvement de la population algérienne musulmane par le FLN contre le pouvoir colonial français, et de la tentative du détachement parachutiste de l'armée française de « pacifier » le secteur. Le film retrace principalement l'histoire d'Ali La Pointe lors de « La bataille d'Alger », soit de la lutte pour le contrôle du quartier de la Casbah à Alger en 1957 entre les militants du FLN et les parachutistes français de la 10e Division Parachutiste.
Gillo PONTECORVO (décédé en 2006 et réalisateur notamment de Queimada) était un communiste convaincu puis logiquement altermondialiste et croyait en "la dictature de la vérité". On peut dire que par son oeuvre, sa devise a bien été respectée.
Sur la forme, on échappe à l'académisme d'un film comme Les Centurions, film au demeurant sympathique et bien rythmé avec un jeune Alain Delon, sorti la même année et sur les même thèmes, dont l'usage de la torture.
Ici, une magnifique photographie sublime un noir et blanc avec un travail sur le grain donnant un aspect documentaire au film. Ses nombreuses séquences font croire à un journal d'actualité du jour avec l'usage de titres indiquant la date des évènements. De même, les prises de vue se font souvent caméra à l'épaule pour bien être au coeur de l'action.
Le style documentaire est la règle. Les acteurs, à l'exception de Jean MARTIN jouant un lieutenant-colonel qui semble être le général Massu, sont tous des amateurs et certains jouent leur propre rôle, comme Saadi Yacef (coproducteur du film) qui a été comdamné deux fois à mort durant la guerre d'Algérie (54-62). Toujours par soucis de vérité, le tournage a eu lieu sur place, dans la casbah d'Alger. On est bien loin de la casbah orientale de studio d'un Pépé le Moko (de Julien Duvivier avec Jean Gabin) même si la casbah est toujours synonyme de labyrinthe, de résistance contre les forces de l'ordre et de cour des miracles.
Enfin, Ennio Morriconne signe une partition durr avec des rythmes militaires et la recherche de mélodie est moins présente qu'à l'accoutumée. Il est à noter que le réalisateur cosigne la bande original du film.
Sur le fond, le réalisateur cherche l'objectivité et évite tout manichéisme. On ne peut pas dire que les forces du FLN soient montrés à leur avantage. Les méthodes employés sont guère mieux que celles des parachutistes français.
D'un côté, on tue par effet surprise en utilisant parfois des adolescents ou on pose des bombes qui font des ravages dans des lieux ou il n'y a que des civils ; le réalisateur prend même le temps de bien montrer ces gens ordinaires, victimes de cette follie meurtrière. Du côté para, on emploie la torture par la gégène et autres sévices. Il est remarquable de voir que le même thème musical est utilisé pour les pertes civiles quelles soient françaises ou algériennes.
La question de la torture et de sa justification est l'un des éléments fondamentaux du film et le débat entre les journalistes et
le lieutenant-colonel Mathieu pose tout le problème : << est-ce que celui qui pose des bombes dans un lieu public respecte la légalité ? >> et juste apres, le militaire parle de cercle vicieux sans fin entre représailles du FLN puis de l'armée française.
Le réalisateur pose toute la problématique et affranchit (un peu) la responsabilité des militaires, qui sont d'ailleurs pour certains d'anciens résistants anti-nazi, car le soldat a << le devoir de vaincre >> et tant que les politiques voudront que l'Algérie reste française, la fin justifie les moyens (torture).
En fait, le FLN et les paras n'ont pas vraiment le beau rôle. Par contre, le peuple algérien est montré comme courageux.
Une mise en scène très sobre, par exemple un zoom sur un visage d'une femme ou une larme apparaît, montre l'esprit de résistance d'un peuple soumis à l'occupant.
De plus, le réalisateur cherche la précision, tous les aspects d'une guerre anti-colonialiste sont montrés : des motivations des membres du FLN à leurs méthodes (prendre en un le contrôle de la casbah par la force puis le terrorisme sanguinaire qui conduira le peuple à se lever). La bataille d'Alger montre également les victimes civiles françaises et algériennes mais aussi la colère voire parfois le racisme des colons qui se vengent sur des arabes qui sont là au mauvais endroit et au mauvais moment, comme cet enfant qui se fait sauver du lynchage grâce aux policiers français. Tout l'aspect guerila est bien montré : des motivations des agents du FLN à leur mode de recrutement et à l'organisation du mouvement en pyramide ; l'usage des femmes "européanisé" pour le transport des bombes...
La fin du film rappelle Soy Cuba (KALATOZOV, 1964). autre chef d'oeuvre du cinéma engagé. Le 11 décembre 1960, deux ans après la liquidation du FLN à Alger par les paras, des manifestations spontanées démontrent la victoire révolutionnaire du peuple sur l'occupant au cri de <<vive l'Algérie indépendante>>. Grand moment de cinéma !
Ce film longtemps interdit en France, tout comme en 1957 Les Sentiers de la Gloire de Kubrick pour cause de guerre en Algérie, a connu hélas une triste actualité. En 2003, au début de l'invasion de l'Irak, les va-t-en guerre du Pentagone, dont Donald Rumsfeld, ont assisté à une projetion du film pour voir comment se déroule une guerilla anticolonialiste.
Il est vrai que l'aspect documentaire et son aspect gloabal sur le problème permet au film d'être intemporel après 42 années. Film à destination d'un public adulte et resté d'actualité, ce film est à voir et à ranger toute bonne dvdthèque entre un Soy Cuba et l'armée des ombres.