Déjantés du ciné
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13 mars 2026

Cadet d'Adilkhan Yerzhanov (critique film)

Titre du film : Cadet

Réalisateur : Adilkhan Yerzhanov

Date de sortie au cinéma : 2025

Origine : Kazakhstan

Durée : 2h06

Avec : Anna Starchenko, Ratmir Yusupzhanov, Sharip Serik, Aleksey Shemes, etc.

Synopsis : Accompagnant sa mère venue enseigner dans une école militaire très stricte, un jeune garçon subit le harcèlement et les coups de ses camarades, avant d’adopter lui-même un comportement inquiétant.


Né en 1982, Adilkhan Yerzhanov est un cinéaste kazakhstanais ayant commencé à se faire connaître dans les milieux cinéphiles en 2018 avec son film La tendre indifférence du monde. Il n'a cessé de confirmer depuis les grands espoirs placés en lui avec Steppenwolf (2024) ou encore Moor (2024).

Cadet (2025) se situe dans une petite ville du Kazakhstan, enneigée, brumeuse et paraissant isolée du monde. L'action se déroule principalement dans une école militaire. Une jeune mère, Alina, y amène son fils Serik, qui a pu intégrer l'école de cadets grâce au père de Serik, manifestement un oligarque soviétique.

Ce film aborde de prime abord la thématique du harcèlement scolaire. Dès le départ, Serik n'entre pas dans les critères masculinistes prônés par ce genre d'école (coupe de cheveux, air sensible et émotif). En raison de sa différence, il subit la violence de ses camarades. Le réalisateur Adilkhan Yerzhanov décrit de façon crue les humiliations, brimades et remarques homophobes vécues par Serik.

Cela étant, le film prend rapidement une autre tournure lorsqu'un cadet est assassiné. On glisse vers le thriller horrifique mâtiné de fantastique. On dirait qu'il y a un monde parallèle, que de nombreux personnages ne peuvent pas percevoir. Le réalisateur, sans doute inspiré par l'oeuvre du japonais Kiyoshi Kurosawa (Kairo, Cure), crée un univers qui touchera le jeune Serik. Cadet prend des chemins de traverse avant de révéler les mystères de cette histoire.

Dans tous les cas, ce long métrage dispose d'un fil directeur évident : une critique frontale de la société et de la politique kazakhstanaise. Dans l'école, on inculque qu'un homme est fait pour faire la guerre. La femme est pour sa part reléguée au second plan et n'a d'autre but que de satisfaire l'homme. La charmante Anna Starchenko, actrice fétiche de Yerzhanov, interprète le seul rôle féminin du film. Son personnage d'Alina subit rapidement un examen sur sa façon de s'habiller. Bien que vêtue classiquement, elle donnerait envie aux hommes. Plus tard, Alina devra même repousser les avances d'un civil trop entreprenant. On constate aisément que le sexe féminin est déconsidéré. Et ce n'est pas le seul maux de cette société. Yerzhanov expose aussi une société corrompue à tous les niveaux. Alina se sert d'ailleurs d'un passe-droit mais uniquement pour sa survie. Pour les autres personnages, la corruption n'a d'autre but que d'atteindre le pouvoir.

Le dernier thème abordé, et non des moindres, est celui de la relation filiale entre Alina et Serik. C'est clairement la thématique majeure du film. Elle est très bien évoquée avec beaucoup de nuances. On ne tarde pas à comprendre qu'il s'agit d'une relation contrariée.

Dans cette œuvre très sombre, les choix de mise en scène sont forts (ciels blancs brûlés, absence de ligne d'horizon, décentralité des personnages par rapport au cadre) et montrent qu'il n'y a pas d'échappatoire. Les deux personnages principaux, Alina et Serik, sont filmés de manière décentrée. C'est une façon de signifier qu'ils ne trouvent pas leur place dans cette société. Et cela en raison soit de leur sensibilité soit de leur sexe.

Comme dans ses autres films, Yerzhanov s'intéresse beaucoup à ses personnages féminins. L'actrice Anna Starchenko joue parfaitement le rôle de cette femme recroquevillée sur elle-même, n'ayant aucune joie de vivre. Subissant les événements, elle est d'une tristesse infinie. Malgré tout, elle essaie de garder une certaine dignité et de se protéger. De son côté, le jeune Ratmir Yusupzhanov a un jeu parfaitement nuancé, traduisant bien l'évolution de son personnage. Quant à Sharip Serik, il interprète de façon convaincante le policier menant l'enquête. C'est le seul personnage masculin adulte positif (il semble honnête et prêt à aider) , et pour lequel on peut avoir de l'empathie. Il applique les méthodes de Descartes mais reste ouvert afin de résoudre cette intrigue irrationnelle.

On notera au passage que le film est structuré en quatre chapitres correspondant aux préceptes de Descartes : ne jamais accepter pour vrai ce qui ne se présente pas avec évidence (I), diviser chaque difficulté en autant de sous-parties nécessaires pour la résoudre (II), conduire sa réflexion du plus simple au plus complexe (III), procéder à des vérifications exhaustives pour éviter les oublis (IV).

Dans un film d'une noirceur absolue, Yerzhanov fait comprendre de manière symbolique que les fondations mêmes de la société kazakhstanaise, totalement vérolées, se sont bâties sur la mort de gens du peuple. Il est évident que Yerzhanov charge l'Etat de son pays et plus généralement les oligarques soviétiques. Voilà une œuvre forte et sans concession, allant bien au-delà de son statut de film horrifique. Le comité des Oscars ne s'y est pas trompé puisque Cadet représentera pour les Oscars 2026 le Kazakhstan dans la catégorie du meilleur film international.

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