Conte_de_cin_maRéalisé par Hong Sang-soo
Titre international : Tale of cinema
Année : 2005
Origine : Corée du Sud
Durée : 89 minutes
Avec : Kim Sang-kyung, Uhm Ji-won, Lee Ki-woo,...

Fiche IMDB

Résumé : A Séoul, les trajectoires de deux hommes et une femme se touchent et s'éloignent en un jeu de miroirs dont le cinéma est le pivot...

 

Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'entreprendre la lecture de cet avis.

Cinéaste sud-coréen atypique, Hong Sang-soo a été révélé en France à la fin des années 1990 avec une remarquable trilogie composée de Le jour où le cochon est tombé dans le puits, Le pouvoir de la province de Kangwoon et surtout La vierge mise à nu par ses prétendants.

Dans tous ses films, Hong se pose en véritable entomologiste des comportements humains et se révèle un observateur très subtil, parfois ironique mais jamais méprisant. Constamment entre drame et comédie, ses métrages distillent un parfum entêtant, entre grotesque et mélancolie, dans lequel les hommes, assaillis de doutes, sont toujours victimes de leurs faiblesses et de leur lâcheté, se comportant même parfois en véritables animaux. Les femmes sont un peu plus épargnées, même si Hong est loin de les idéaliser.

Après le très beau diptyque formé par Turning gate et La femme est l’avenir de l’homme, Hong Sang-soo s’intéresse une fois de plus à la complexité des rapports entre hommes et femmes dans ce nouveau film, mais il se livre aussi à une fascinante mise en abyme du cinéma et de la réalité.

Composé comme dans la plupart de ses films en deux parties bien distinctes qui ne cessent de se répondre, Conte de cinéma possède passionnante.

La première partie s’intéresse à un jeune homme désespéré et suicidaire, Songwun (Lee Ki-woo), qui a de nombreux problèmes avec sa famille, en particulier sa mère, et qui retrouve par hasard une ancienne copine, Yongsil (interprétée magnifiquement par la charmante Uhm Ji-won), amoureuse de lui. Malgré l’attachement que Songwun manifeste à l’égard de la jeune femme, il ne parvient pas à lui faire l’amour et la persuade de mourir avec lui. Ce qui se soldera par un échec.

Rupture : dans la deuxième partie, le spectateur retrouve un autre homme un peu plus âgé, Tongsu, génialement interprété par Kim Sang-kyung (l’acteur du superbe Turning gate, du même Hong Sang-soo), cinéaste, qui sort du cinéma et tombe par hasard sur une jeune femme, Yongsil, la même que celle de la première partie, qui se révèle être en fait l’actrice qui a interprété le rôle de Yongsil dans le film et prénommée de la même manière.

Le spectateur se rend alors compte que toute la première partie n’était qu’un film. Tongsu, ami du réalisateur du film, décide alors de séduire à tout prix cette jeune femme, dont il est persuadé qu’il est tombé amoureux. Par le biais de cette construction surprenante, Hong Sang-soo ne cesse de faire s’entrechoquer les deux parties, l’une influant sans cesse sur l’autre et vice-versa et Yongsil étant le trait d’union. L’interaction entre le cinéma et la réalité est ainsi portée à son paroxysme, chaque action de Tongsu étant dictée par le film qui compose la première partie, que Tongsu reproduise la même chose ou bien son contraire.

On peut d’ailleurs s’amuser à noter les correspondances qui sont extrêmement nombreuses entre les deux parties du métrage, et qui finissent par démontrer que la frontière entre cinéma et réalité est quasiment inexistante, un peu à la manière du célèbre La nuit américaine de Truffaut.

La mise en scène de Hong Sang-soo, toujours aussi élégante et ciselée, se compose ici de plans-séquences plus courts que dans ses précédentes films, et quelques zooms, figures jusqu’alors peu utilisées par le cinéaste, resserrent l’attention du spectateur sur les expressions et les sentiments des protagonistes.

Conte de cinéma devient ainsi une nouvelle étude douloureuse du mal-être humain et de la difficulté des rapports sans cesse tronqués qui se nouent entre les hommes et les femmes. Tongsu, déboussolé, dénué de repères, habité par une idée fixe dictée par le cinéma, poursuit une image angélique (la présence de la statue de l’ange, d’abord hors-champ, puis dans le champ) et idéalisée, qui n’a de cesse de lui échapper. Même une fois possédée, cette image de Yongsil, double réel de l’héroïne du film, actrice mais comme elle le dit elle-même femme avant tout, le fuira de nouveau.

Hong Sang-soo aborde également d’autres thèmes, tels la perversion des rapports familiaux (la monstrueuse mère de Songwun) et la présence omniprésente de la mort représentée par la tentation du suicide et par le cinéaste Yi, allongé entre la vie et la mort dans sa chambre d’hôpital.

Mais la thématique principale reste bien évidemment la difficulté de vivre dans une société déliquescente (la boisson, les cigarettes, les rapports sexuels déshumanisés) où tous les rapports humains sont faussés, fantasmés ou pervertis (je pense par exemple à la rumeur sur les soi-disant cicatrices qui couvrent le corps de Yongsil, alors qu’il n’en est rien), la solitude et l’angoisse existentielle qui envahissent les êtres. Cette angoisse permanente, Songwun, de manière plus romantique, et Tongsu, de manière plus sèche, plus intérieure, la portent constamment en eux.

Le cinéma semble plus beau, car c’est une projection, parfois déformée, de la réalité mais aussi et surtout un prolongement de la vie, qui agit comme un miroir. En revanche, la vie n’est pas toujours le prolongement du cinéma, même si cela peut aussi arriver, et Tongsu, plus aigri, plus amer, n’a pas l’aura romantique de Songwun, personnage de cinéma et double fantasmé de Tongsu, même si celui-ci parvient à faire jouir Yongsil (ce qui n’est pas le cas de Songwun).

Dans les deux cas, de toute façon, le résultat est le même : Yongsil fuit. Si le spleen distillé par Conte de cinéma est d’une grande mélancolie, le film possède aussi une certaine poésie urbaine, où les lieux de cinéma peuvent devenir des lieux de vie (la grande tour de Séoul, par exemple).

Mais le film est aussi parfois bouleversant, comme lorsque Yongsil (l’actrice), émue par l’état de santé alarmant de son mentor, le cinéaste Yi, chante en karaoké lors de la réunion des proches de Yi, une chanson d’amour mélancolique d’une voix parfois fausse mais frémissante, tout en cherchant maladroitement à cacher ses larmes, cette scène faisant d’ailleurs écho à celle de la première partie, où la même Yongsil (le personnage) entonne également cette chanson pour Songwun. Confronté de près à la mort, par le biais de son ami cinéaste, Tongsu finira finalement par accepter la vie et par aller de l’avant, même si cette vie n’est pas toujours facile, et même s’il est privé de Yongsil.

En bref, Conte de cinéma confirme l’exceptionnel talent de Hong Sang-soo. C’est un film subtil, mélancolique et émouvant sur la difficulté des rapports humains et la dureté de la vie, mais aussi, par le biais d’une fascinante mise en abyme, un hymne vibrant au cinéma, miroir de la vie.

Pour finir, il est à noter que cette année 2008, deux nouveaux films de Hong Sang-soo sont sortis en salles coups sur coup : le magnifique Night and day, dans lequel le cinéaste coréen continue sa petite musique mais cette fois-ci en s’expatriant à Paris ; et Woman on the beach, que je n’ai hélas pas encore vu (mais ça serait bientôt fait, car ce film passe actuellement sur les écrans dijonnais).