Inferno

Réalisé par Dario Argento
Titre original : Inferno
Titre international : Inferno
Année : 1980
Origine : Italie
Durée : 107 minutes
Avec : Leigh MacCloskey, Irene Miracle, Eleonora Giorgi, Daria Nicolodi, Sacha Pitoëff,...

Fiche IMDB

Résumé : Une jeune femme qui vient d'emménager dans un luxueux immeuble new-yorkais apprend que l'architecte l'a concu pour les trois divinités maléfiques qui gouvernent le monde.


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant sa lecture.

Inferno est le deuxième volet d’un triptyque que Dario Argento, réalisateur du célèbre Les frissons de l’angoisse (Profondo rosso,1975), grand spécialiste du giallo transalpin, a voulu consacrer à ce qu’il nomme Les Trois Mères et dont le premier volet était le génial Suspiria qu’il a réalisé en 1977. Pour Argento, le monde est régi par des forces supérieures néfastes, représentées par Mater Suspiriorum (la Mère des Soupirs, apparue dans Suspiria), Mater Tenebrarum (la Mère des Ténèbres, qui apparaît dans Inferno) et Mater Lacrimorum (la Mère des Larmes, qui devrait apparaître dans le troisième volet, La terza madre, que le cinéaste vient de réaliser, en 2007, mais qui n'est pas encore sorti à ce jour ni dans les salles de cinéma françaises, ni en DVD), puissantes sorcières réunies sous le nom générique des Trois Mères.

Après Suspiria, Argento fait donc une deuxième incursion dans le domaine du fantastique, mais la forme reste apparentée à l’univers du giallo (dont le grand Mario Bava est l’instigateur). Inferno narre en fait les pérégrinations de quelques personnes qui vont tenter de démontrer qu’un immeuble new-yorkais est sous l’emprise de Mater Tenebrarum, la Mère des Ténèbres qui est censée être la plus cruelle des Trois Mères. Mais la mort les frappe tour à tour, au fur et à mesure de leurs découvertes…

Film surprenant, Inferno n’adopte pas une narration classique. L’intrigue,  alambiquée et assez peu compréhensible, n’est qu’un prétexte. Dès le début du film, Argento ne définit pas un héros auquel le spectateur pourrait s’identifier. Il suit simplement le cheminement de quelques personnes soupçonnant l’existence d’une force supérieure et qui vont essayer de la découvrir. Film sans héros, Inferno déroute et déstabilise le spectateur. Argento dépeint un monde nimbé de mystères et de secrets inavouables, peuplé de signes à déchiffrer. Une terreur diffuse s’installe, d’autant plus effrayante que dénuée d’explication logique.

Les éclairages multicolores du film, saisissants, obtenus visiblement à partir de filtres bleus, verts, rouges et jaunes, ne font que renforcer l’existence d’un autre monde, fantomatique et onirique, dissimulé sous les oripeaux du monde soi-disant réel, et contribuent au climat d’étrangeté du film. Les plans de l’immeuble maudit où habite Rose (Irene Miracle) sont à ce titre impressionnants, beaux et inquiétants à la fois. Comme le dit d’ailleurs l’antiquaire Kazanian (Sacha Pitoeff) au début du film à Rose : « Notre monde est gouverné par les morts ».

Dans la plupart de ses films, comme Suspiria, Les frissons de l’angoisse ou le très beau Phenomena, Argento dit au spectateur de ne pas forcément croire à ce qu’il voit, car les apparences sont souvent trompeuses. Pour lui, il existe un monde caché, gouverné par des forces supérieures, et qu’on ne peut matérialiser. A ce titre, Inferno ne fait pas exception à la règle. C’est pourquoi Argento truffe son film de signes à déchiffrer (ou pas), histoire de semer le doute dans l’esprit du spectateur : on peut citer par exemple la pointe qui écorche le doigt de Sara (Eleonora Giorgi), lorsqu’elle sort du taxi qui la menait à la bibliothèque, ou l’espèce de souffle venant de nulle part (effet surtout sonore) qui fait défaillir Mark (Leigh MacCluskey), le frère de Rose, dans l’immeuble possédé, souffle qui s’était déjà diffusé auparavant dans l’amphithéâtre à Rome, où Mark et Sara assistaient à un cours de musicologie.

De nombreuses autres scènes provoquent la peur sans raison, où le spectateur ressent une présence maléfique sans pouvoir la matérialiser, présence qui a visiblement le pouvoir de prendre possession des êtres vivants ou des objets (comme la scène où des chats attaquent sans raison l’ami de Rose, Elise, interprétée par Daria Nicolodi, jusqu’à la faire succomber). La formidable bande sonore du film, très travaillée, à l’instar de celle de Suspiria et des autres films d’Argento, contribue énormément au climat d’angoisse d’Inferno.

Une scène est particulièrement représentative de la vision du monde d’Argento : c’est celle où Kazanian, antiquaire estropié (il marche avec des béquilles), harcelé par des chats (mais peut-être est-ce tout simplement dans son esprit), les capture un par un et les enferme dans un sac pour les noyer. Une éclipse a été préalablement annoncée et commence la nuit-même où l’antiquaire décide de passer à l’action. Au moment où notre homme achève sa corvée et a enfin réussi à noyer les malheureux chats dans la rivière, il tombe à la renverse dans l’eau. L’éclipse continue, diffusant un climat irréel. Kazanian commence alors à se faire littéralement dévorer par des rats qui semblent arriver en meute. Musique stridente. Cris de Kazanian. Plan sur l’éclipse, de nouveau. Arrivée du boucher (ou plutôt de l’ombre du boucher), qu’Argento nous a présenté rapidement un peu plus tôt, alerté par les cris, qui se précipite à l’endroit où gît Kazanian. Surprise : au lieu d’aider l’antiquaire, le boucher, sans raison apparente, l’achève en le poignardant et fait rouler le corps sur la berge. Plan sur l’éclipse, maintenant totale. Cette longue scène, véritable petit film dans le film, ne signifie pas autre chose que le fait que nous sommes gouvernés par des forces obscures qui échappent à notre perception. A-t-elle un lien avec la trame principale du film ? Argento ne répond pas, laissant planer le doute. Est-ce un signe ? Peut-être. L’éclipse a-t-elle un rapport avec le meurtre crapuleux auquel nous venons d’assister ? Peut-être. En tout cas, cette scène étrange, filmée comme une parenthèse, laisse dans l’esprit du spectateur un souvenir malsain, nauséabond qui prouve que le danger peut survenir de n’importe où, le spectateur semblant discerner des signes qu’il est incapable d’expliquer.

Par ailleurs, Argento déploie une grande imagination dans les scènes de meurtres qui se succèdent, filmées comme de véritables morceaux de bravoure. L’une des plus originales est celle de la mort de Sara dans son appartement. Sara, apeurée, se retrouve dans son appartement avec un homme de passage censé la réconforter et met sur son électrophone le Nabucco de Verdi. Coupure de courant par intermittence, qui donne une vision stroboscopique de Sara. La lumière et le morceau de musique se coupent et se remettent sans cesse, plongeant le film par à-coups dans le noir. Sara, terrorisée, fuit et découvre son ami, poignardé au cou. Enfin, meurtre de Sara, avec le couteau ayant servi à poignarder l’ami. Le travail sur la lumière et le son, coupés par intermittence, fait naître chez le spectateur un sentiment d’effroi et d’insécurité. Comme à son habitude, Argento ne représente pas le meurtrier, ne le matérialise pas. Ce sont seulement des mains gantées, ou une paire d’yeux surgissant du noir (le meurtre de Rose), comme dans Suspiria, ou un insert sur une main de sorcière, ou encore un souffle mystérieux (scène de l’amphithéâtre à Rome),… Argento ne veut pas donner corps à ce meurtrier. Qui est-il ? Peut-être simplement la représentation concrète de Mater Tenebrarum. Le spectateur sent la menace, mais celle-ci n’est pas palpable.

En outre, Argento défie les lois de l’espace. L’immeuble new-yorkais maudit, demeure de Mater Tenebrarum, de taille moyenne de l’extérieur, semble gigantesque de l’intérieur, enchevêtrement ininterrompu d’escaliers, de portes, de pièces et de couleurs sans fin. On le remarque particulièrement lors de la scène de meurtre de Rose ou lors de la déambulation de Mark dans l’immeuble. Sam Raimi, dans son célèbre Evil dead, utilisera le même procédé. De même, dans une des premières scènes du film, Argento nous montre Rose descendre dans une cave, située juste à côté de la boutique d’antiquités de Kazanian. Cette cave, de taille modeste vue de l’extérieur, semble également interminable. Le spectateur suit Rose, qui finit par déboucher sur une petite flaque d’eau. A ce moment, sa broche se détache et tombe dans l’eau. Rose essaie d’abord de la récupérer en plongeant juste sa main, mais n’arrive pas à l’atteindre, étonnée de la profondeur de la flaque. Elle plonge alors dans l’eau à son tour et le spectateur découvre avec elle que cette flaque est effectivement d’une profondeur inouïe. Une salle entière semble être immergée. La caméra suit Rose sous l’eau et s’arrête sur un immense tableau au bas duquel est inscrit le nom de Mater Tenebrarum (un nouveau signe ?). A cet instant, une porte, également sous l’eau mais non situable, s’ouvre progressivement. Un nouveau plan nous montre Rose toujours en train d’explorer les profondeurs. Argento revient sur la porte mystérieuse : un cadavre en putréfaction sort alors de l’ouverture, s’accrochant aux jambes de Rose. Celle-ci parvient à s’en débarrasser, sort de l’eau et réussit enfin à s’enfuir de la cave. Le spectateur remarque de nouveau la petitesse de la flaque d’eau dans laquelle Rose a plongé. Un plan furtif dévoile ensuite une main gantée de noir qui jette une cigarette à côté de la flaque, rendant encore une fois le climat menaçant, d’autant plus que cette main, matérialisation de la menace, semble avoir le don d’ubiquité, puisqu’elle peut se trouver à la fois à New York (où vit Rose) et à Rome (où vivent Mark et Sara).

De même, une scène similaire se produit juste après, à Rome, lorsque le spectateur suit les pérégrinations de Sara, qui se rend à la bibliothèque en taxi pour percer encore une fois le mystère des Trois Mères. Il pleut abondamment et un climat étrange et inquiétant plane, rappelant fortement l’atmosphère de la scène initiale de Suspiria, où Suzy Bannion (Jessica Harper), sortant de l’aéroport, rentre dans un taxi qui la mène à l’école de danse. Enfin parvenue à la bibliothèque, Sara finit par localiser le livre recherché (Les Trois Mères) et s’en empare, puis sort du lieu. Cependant, elle semble se tromper de chemin et se retrouve dans une mystérieuse salle en feu, où une main brûlée (une main d’alchimiste ? De sorcière ?) se livre à une quelconque sorcellerie face à une marmite contenant une potion verdâtre qui bouillonne. Cette main attrape le bras de Sara et lui arrache le livre. Sara, paniquée, parvient à s’enfuir et retrouve la sortie de la bibliothèque. Encore une fois, Argento plonge le spectateur dans la perplexité : la perception de la soi-disant réalité s’effrite et s’estompe à nouveau. Les lieux explorés deviennent de véritables labyrinthes, où le spectateur finit par perdre totalement pied.

Le monde que vous percevez n’est qu’un leurre, semble nous dire Argento. Il était indispensable de décrire certaines scènes du film, afin de bien saisir la méthode d’Argento. Il faut gratter, creuser, pour découvrir cet autre monde indiscernable à l’œil nu. A ce niveau-là, on pourrait rapprocher le cinéma d’Argento du cinéma de David Lynch, notamment de l’excellent Blue velvet ou de Twin Peaks (la série et le film) par exemple, Lynch étant également fasciné par l’existence d’un monde caché sous notre monde quotidien. Chez Argento, chaque objet, chaque parole, chaque bruit deviennent signes. C’est pourquoi il arrive souvent que ses personnages arrivent à percer le mystère en se remémorant des choses auxquelles ils n’avaient pas prêté attention sur le coup, une parole ou un dessin par exemple.

De même, un objet placé ici ou là, devant l’œil du spectateur qui le remarque à peine, peut plus tard servir ou aider à la résolution du mystère, un peu comme dans un jeu de piste. Dans Inferno, le coupe-papier posé sur la table dans l’appartement de Rose, premier plan du film, servira finalement à Mark à la fin pour creuser le sol et découvrir l’antre de Mater Tenebrarum, cette même Mater Tenebrarum que Mark (et donc le spectateur) a déjà croisée dans l’immeuble new-yorkais, sans se douter un seul instant que c’était elle. De même, le dessin représentant l’immeuble maudit, accroché au mur de l’appartement de Rose et semblant sans importance au début du film, permettra à Mark, plus tard, de découvrir l’emplacement de l’antre de la sorcière. Toutes les phrases énigmatiques citées dans le livre des Trois Mères et lues par Rose au début du film trotteront longuement dans l’esprit de Mark, avant qu’elles donnent enfin à celui-ci la clé du mystère. On remarque donc qu’Argento a truffé son film de signes : certains serviront, d’autres pas, mais ce sont bien ces signes qui permettront l’élucidation du mystère.

D’ailleurs, les signes qui ne serviront pas auraient pu servir et sont porteurs d’autant de fictions non explorées, prouvant par là-même que le monde ne cesse de nous échapper, et que d’autres pistes pour le découvrir sont possibles. La fin d’Inferno peut décevoir le spectateur : la confrontation avec Mater Tenebrarum ne durera qu’un instant, car Argento, qui a accumulé les signes, semble alors s’en désintéresser. Ce qui fascine Argento n’est pas tant la résolution du mystère que les signes qui mènent à cette résolution. D’ailleurs, il y a sans doute, comme on l’a déjà dit précédemment, plusieurs résolutions possibles. Argento n’a finalement d’autre but que d’explorer un monde mouvant et changeant, l’intrigue fantastique n’étant qu’un prétexte.

En outre, le cinéaste clôt son film sur un sourire esquissé par Mark, lorsque celui-ci est enfin parvenu à sortir de l’immeuble maudit désormais en flammes, ce qui rappelle bien évidemment la fin de Suspiria, où Suzy, qui vient de faire disparaître Helena Markos, la Mater Suspiriorum, sort enfin de l’école de danse de Fribourg, également en flammes, en arborant le même sourire, comme si elle était enfin sortie de l’univers du conte (ou du cauchemar) et de l’enfance pour entrer dans sa vie d’adulte. De même, à la fin du superbe Phenomena, Jennifer Corvino (Jennifer Connelly) aura exactement la même attitude.

Film stupéfiant, maelström de couleurs et de sons, sans véritable intrigue, successions de scènes spectaculaires qui sont autant de films dans le film, truffé de signes à déchiffrer, Inferno est une œuvre unique en son genre, où Argento interroge sans cesse les sens du spectateur. Inferno n’a d’ailleurs pas à rougir de la comparaison avec l’extraordinaire Suspiria, son brillant prédécesseur.

Pour finir, on peut noter qu’Argento utilise une nouvelle fois la grande Alida Valli (Senso de Visconti, Le cri d’Antonioni) dans le rôle très ambigu de la concierge de l’immeuble maudit, actrice qu’il avait déjà fait jouer dans Suspiria et que le grand Mario Bava avait utilisée dans son magnifique Lisa et le diable. 

Par Locktal      

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