resize Réalisé par Eric Khoo
Titre international : Be with me
Année : 2005
Origine : Singapour
Durée : 93 minutes
Avec : Ng Sway Ah, Sanwan Bin Rais, Theresa (Po Linh) Chan, Samantha Tan, Ezann Lee,...

Fiche IMDB

Résumé : Un mariage d'histoires construites autour des thèmes de l'amour, de l'espoir et du destin. Les personnages de Be with me mènent des vies séparées, mais sont liés par un même désir : vivre auprès de l'être aimé.


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'entreprendre la lecture de cet avis.

Réalisé en 2005 par le jeune cinéaste singapourien Eric Khoo et découvert la même année au festival de Cannes, Be with me est un très beau long métrage qui traite avec beaucoup de finesse d’une thématique universelle : la solitude urbaine des êtres humains qui ne peut se guérir que si les gens acceptent de se tourner vers les autres personnes.

Admirablement structuré, Be with me se compose de trois histoires tissées autour de l’amour et reliées par une vieille femme remarquable de volonté, Theresa Chan (qui existe réellement dans la vie et qui interprète dans le film son propre rôle), qui influera sur les protagonistes du film et leur permettra de reprendre espoir.

La première histoire s’intéresse à un vieil homme, véritable cordon bleu, qui ne parvient pas à faire le deuil de sa femme et s’enfonce dans un isolement de plus en plus total.

La seconde décrit la vie morne et ordinaire d’un homme disgracieux et quasi-autiste, agent de sécurité qui s’éprend passionnément d’une superbe jeune femme, tout droit sortie du papier glacé d’un magazine, qui travaille dans le même établissement que lui et qui ne partage pas cet amour.

La troisième évoque l’amour fou et encore une fois unilatéral qu’une jeune fille prénommée Jackie éprouve pour sa meilleure amie, Samantha.

Minimaliste mais allant à l'essentiel, totalement dénué de cynisme et quasiment muet, Be with me est une œuvre éblouissante. Si les thèmes traités ne sont pas nouveaux, ils sont portés à incandescence par la mise en scène limpide et acérée d’Eric Khoo. En effet, rarement le spleen urbain et sentimental lié à la solitude des grandes villes (ici Singapour, mais cela pourrait être n’importe quelle autre mégapole) n’a été abordé de manière aussi déchirante, aussi épurée.

La simplicité de la mise en scène du cinéaste, dénuée de tout effet de style inutile, presque musicale, permet au spectateur de pénétrer profondément dans les âmes des personnages. Les gros plans sont notamment d’une telle puissance émotionnelle que toute parole devient superflue.

Pour chacune des trois histoires, Khoo adapte sa mise en scène : austérité et rigueur absolue pour la première qui renforce le sentiment de solitude totale ; traitement subtil de l’énorme différence entre rêve et réalité qui finit par déboucher sur la tragédie pure et dure pour la deuxième ; chronique douce-amère des émois adolescents pour la troisième.

A chaque fois, Khoo touche juste, en plein cœur. Mais les trois intrigues ont des points communs : en effet, tous les personnages rêvent de vivre avec l’être aimé, pour pallier à leur solitude, mais n’osent pas, ou alors maladroitement, aller vers l’autre et s’ouvrir à lui. Par ailleurs, Be with me fait également le constat actuel, un peu à l’instar du magnifique The world de Jia Zhang Ke, de la virtualité des relations humaines, qui aujourd’hui isole encore plus les êtres.

L’omniprésence des téléphones portables et de Internet, soi-disant outils de communication, ne débouche au final que sur l’incommunicabilité, ou alors sur des relations qui ne peuvent être qu’éphémères, aussi rapidement oubliées qu’elles sont nées.

En outre, Khoo a l’idée magistrale d’introduire un quatrième personnage, réel, Theresa Chan, exemple de volonté face à l’adversité, qui va faire le lien entre tous ces personnages fictifs en quête d’amour et peut-être leur permettre de reprendre espoir. La structure du film, avec l’introduction de Theresa Chan, se révèle alors au spectateur : Khoo va mêler de manière extrêmement subtile fiction et documentaire et progressivement effacer la frontière entre les deux.

En s’inspirant de l’autobiographie de Theresa Chan, femme réellement sourde et aveugle, mais qui a finalement fini à force de volonté par trouver sa place au sein du monde, et en la faisant intervenir dans le métrage tout en nous traçant son parcours en voix off, le cinéaste donne une nouvelle dimension à son film, qui va avoir des répercussions sur ses personnages et le spectateur.

C’est alors que la véritable thématique de Be with me apparaît : la notion d’espoir. En effet, le film, très dépressif au début, devient avec l’introduction de Theresa Chan, un hymne à la vie et à la volonté qui parvient à bout de tout. De magnifiques scènes montrant Theresa Chan en train d’apprendre à des enfants comment tisser, sculpter, ressentir, permettent au spectateur d’ouvrir les yeux sur la beauté incroyable de la vie. Ce qui est le plus important est de ressentir, nous dit le cinéaste, et Khoo applique formidablement ce principe en axant sa mise en scène sur les sensations, les sentiments, débouchant sur une véritable approche sesorielle.

A partir de l’introduction de Theresa Chan, tous les personnages du film, comme transformés à son contact, vont alors tenter d’aller vers l’autre : l’agent de sécurité finit par rédiger une lettre pour déclarer son amour à sa bien-aimée ; le vieil homme, après avoir lu l’autobiographie de Theresa Chan, accepte de lui préparer à manger et finalement de la rencontrer, donc de sortir de sa solitude et de faire le deuil de son épouse morte ; enfin Jackie après sa tentative de suicide (et après avoir jeté son portable) est recontactée par son amie Samantha.

Bien évidemment, Khoo nous dit aussi que la vie, si elle est un don de Dieu, n’est pas forcément simple et qu’il y a donc aussi des victimes du destin, ce destin sur lequel parfois aucune prise n’est possible. Ainsi, l’agent de sécurité, en portant sa lettre, meurt tragiquement car Jackie, en voulant se suicider, lui est tombée dessus. Cette mort, qui est bien sûr tragique et injuste pour l’agent, car non voulue, permet malgré tout à Jackie de se mettre à espérer de nouveau.

Be with me se conclut d’ailleurs par une note d’espoir : espoir pour le vieil homme qui a retrouvé une raison de vivre en la personne de Theresa Chan et espoir également pour la jeune Jackie, sauvée de la mort.

Au final, Be with me est à la fois un constat implacable de la solitude des êtres, perdus dans une vie urbaine de plus en plus mécanique et déshumanisée, une dénonciation de la difficulté à communiquer dans une société de plus en plus dominée par les nouvelles technologies qui ne font que séparer les hommes au lieu de les rassembler, un film pudique et poétique sur l’amour, même s’il est parfois éphémère ou fantasmé, dont on a tous besoin, mais aussi un ode à la vie et à la volonté et un remarquable témoignage de la vie d’une femme exceptionnelle, Theresa Chan, sourde et aveugle mais qui a fini par trouver sa place grâce à son courage et sa tenacité.

La fiction et la réalité finissent par se confondre et par s’entrechoquer dans un film humaniste et universel d’une beauté renversante qui finit par abolir la frontière entre les deux. Be with me est aussi un formidable message d’espoir qui pousse les êtres humains à faire un pas vers les autres et qui les amène à ressentir réellement les choses. De personnages de fiction, les protagonistes deviennent alors des êtres de chair.

En tout cas, ce film bouleversant donne vraiment envie de suivre la suite de la carrière d’Eric Khoo, qui présente d’ailleurs son nouveau long métrage au festival de Cannes cette année 2008.