Faust 2Réalisé par Alexandre Sokourov

Titre original : Faust

Année : 2011

Origine : Russie

Durée : 140 minutes

Avec : Johannes Zeiler, Anton Adasinsky, Isolda Dychauk, Georg Friedrich, Hannah Schygulla,...

Fiche IMDB

Résumé : Librement inspiré de l'histoire de Goethe, Alexandre Sokourov réinterprète radicalement le mythe. Faust est un penseur, un rebelle et un pionnier, mais aussi un homme anonyme fait de chair et de sang conduit par la luxure, la cupidité et les impulsions.

 

Ce texte exprime un avis à vif, assez bref. Le film de Sokourov étant d'une très grande richesse, il mérite plusieurs visions, ce qui permettrait de développer plus amplement les thématiques du film, peut-être dans un futur avis concernant ce film.

 

Dernier volet de la tétralogie démythifiante d'Alexandre Sokourov centrée sur certains hommes ayant incarné le pouvoir totalitaire, après les remarquables Moloch (sur Hitler), Taurus (sur Lénine) et Le soleil (sur Hirohito), s'inspirant librement de l'oeuvre célèbre de Goethe, le Faust de Sokourov va se focaliser uniquement sur les tourments du fameux docteur et plus spécialement sur la lutte de pouvoir qui va l'opposer à Méphistophélès, représenté sous les traits d'un vieil usurier difforme omniprésent.

Faust

Le film s'ouvre sur un plan mystérieux (vu du ciel ? De Dieu?) d'un miroir volant dans les nuages et libérant un bout de papier tombant au gré du vent, la caméra suivant ce papier et révélant progressivement le village où habite Faust, puis son cabinet où, aidé de son assistant Wagner, il autopsie un cadavre, Sokourov insistant sur le pénis tuméfié du mort.

D'entrée, Sokourov décrit un univers mortifère et putréfié, un monde en décomposition dans lequel s'agitent en vain des hommes réduits à l'état de corps matériels, figés dans des espaces confinés, des ruelles étroites et suffocantes. La photographie à dominante jaune, verte et gris de Bruno Delbonnel renforce ce climat délétère et pourrissant.

Dans ce monde agonisant, le docteur Faust, hanté par la solitude et s'interrogeant sur le sens de la vie, nie l'existence de Dieu et déclare lui-même ne pas avoir d'âme. Le cinéaste russe dresse le portrait singulier d'un Faust nihiliste, n'obéissant qu'à ses pulsions, ne respectant aucune autorité, qu'elle émane de Dieu ou du diable...

Mais les autres hommes et femmes du village ne sont pas épargnés par le regard impitoyable de Sokourov, à l'instar de Wagner (créateur et démiurge raté, à l'image de son ridicule homoncule et amoureux transi de la belle Marguerite) ou du frère de Marguerite (ne sachant faire que la guerre). Sokourov ne cesse par ailleurs de déformer la chair et le corps de ses pauvres créatures, en distordant ou en anamorphosant ses images, en hachant parfois leur mouvement, les faisant ressembler à des figures de Jerome Bosch... Même Marguerite, si lumineuse, ne peut échapper à cette malaxation de la chair, à cette distorsion des images, son visage étant parfois comme voilé par une lumière incertaine et inquiétante...

Faust 3

Le personnage de Méphistophélès est décrit comme un bouffon difforme, repoussant. Cela dit, il semble être l'un des rares personnages à avoir une foi, et ses confrontations avec Faust se transforment progressivement en enjeu de pouvoir, ce qui conduit le spectateur à s'interroger sur qui manipule qui... Est-ce Méphistophlès ou bien Faust qui est manipulé ?

Sokourov retarde d'ailleurs au maximum la signature du fameux pacte, qui devient alors presque anecdotique, puisque Faust, comme il le dit lui-même, n'a pas vraiment d'âme.

Même l'attraction que va faire naître en lui la lumineuse Marguerite se transformera en élan concupiscent, image de la faiblesse et de l'absence d'humanité de Faust. Et lorsque sera révélé le fameux fruit défendu de Marguerite (dans un plan absolument somptueux), le désir si ardent auparavant se mélangera au dégoût... Et pourtant, ce corps incandescent, si délicat, si beau de Marguerite, enfin dévoilé à Faust et au spectateur, ne pourra rien face à la dégénérescence absolue de l'espèce humaine... Au contraire, ce dernier attrait enchanteur sera le déclencheur de la mégalomanie de Faust, de son absence de culpabilité... Même Méphistophélès ne pourra ramener Faust à la raison, celui-ci se détachant au fur et à mesure de son emprise, le renvoyant à la bouffonnerie. Non, Faust, même en enfer, ne suivra que sa soif démiurgique de puissance (le geyser), même en étant seul au monde, marque peut-être de sa libération...

Faust 4

Enfin, l'univers sonore et particulièrement travaillé et contribue parfaitement à l'atmosphère troublante du film.

Faust est un film fascinant, d'une très grande richesse, et esthétiquement impressionnant, qui confirme l'immense talent de Sokourov... Il demeure un trouble certain à la fin de la projection, qui pousse à revoir le film.