vid_odromevidéodrome de David Cronenberg,1982.
Film canadien.
Acteurs principaux: James Woods, Sonja Smith, Deborah Harry.
Durée: 84 minutes.

FICHE IMDB

résumé : une chaine de télévision prend le contrôle et transforment ceux qui la regardent.

Avec ce film, Cronenberg accède au rang de réalisateur culte. Remarquable par sa richesse et sa complexité, Videodrome se distingue aussi par le caractère prophétique de sa thématique : la manipulation par l’image. Dans ce film, James Woods incarne Max Renn, le directeur de « Civic TV », petite chaine télévisée qui n’hésite pas à diffuser des images choquantes ou racoleuses pour gagner des parts de marché. Dans sa quête de sensations toujours plus fortes, Max découvrira un nouveau programme pirate, intitulé « Videodrome », émission télévisée où l’on torture et où l’on tue en direct. Persuadé qu’il s’agit de l’émission parfaite, Max cherche alors à en découvrir la provenance, mais la vérité s’avérera terrifiante.

Le film est traversé par des personnages très singuliers. Nikki Band (Debbie Harry, la chanteuse du groupe Blondie), tout d’abord, est animatrice radio pour une émission de « sauvetage émotionnel », où elle aide les personnes. Elle rencontrera Max Renn sur un plateau télévisé, deviendra sa maitresse et l’initiera au sado-masochisme, d’autant plus facilement que Max semble prêt à toutes les expériences, même les plus extrêmes. La scène de la rencontre est intéressante, car Nikki déclare réprouver ce que diffuse la chaîne de Max, qui ne fait que flatter les plus bas instincts et rajouter de l’excitation là où il y en aurait déjà trop. Cependant, comme le fait remarquer Max, la robe de Nikki contredit son discours : une robe rouge, plutôt sang. Là est la source du masochisme de Nikki : elle réprouve ce qu’elle prend plaisir à extérioriser en tant que femme sensuelle, à savoir l’excitation, l’attirance sexuelle, et demande donc à ce que son comportement soit puni, au sens propre. Or, comme ce comportement est générateur de plaisir, la douleur finit par l’être également. C’est donc tout naturellement que Nikki voudra se porter candidate à l’émission « Videodrome » qui exerce, dès le début, une attirance malsaine et morbide chez elle.

Autre personnage singulier, le professeur Brian O’Blivion qui n’apparaît, même sur les plateaux télévisés, que par le biais d’écrans interposés. Celui-ci, en véritable prophète cathodique, estime que « l’écran de la télévision est devenu la rétine des yeux de l’esprit ». Par conséquent, les images diffusées par la télévision sont la réalité. Sa théorie s’applique à merveille à l’univers décrit par Cronenberg où l’image et la télévision sont omniprésents. O’Blivion lui-même semble s’appliquer sa théorie en n’ayant corps et réalité qu’au travers de la télévision. Max cherchera à rencontrer le professeur pour lui parler de « Videodrome », mais il ne rencontrera que sa fille et apprendra plus tard que le professeur est mort depuis longtemps et que c’est sa fille qui continue à le faire vivre par le biais d’enregistrements sur bandes magnétiques.

Autre personnage singulier, et non des moindres, Max. Celui-ci semble extrêmement ambivalent : en qualité de directeur de « Civic TV », il semble ne devoir reculer devant rien pour faire monter l’audimat de sa chaine, aidé en cela par son gout personnel pour ce qui est violent, morbide, malsain. En effet, aucun spectacle, ou plutôt aucune image, ne semble devoir lui faire peur. Pourtant, Max semble vraiment terrifié en voyant Nikki se bruler volontairement le corps avec une cigarette. Ainsi, chez Max, la réalité d’une scène semble avoir plus d’impact que la représentation de celle-ci. Pourtant, « Videodrome », dont il est surpris par le réalisme, le fascine, au point qu’il en devienne presque dépendant. Par son métier et par gout personnel, Max est souvent confronté avec des images (télévisées) et semble avoir du mal à situer la réalité des choses. Sa morbide ouverture d’esprit fait de lui une victime toute désignée pour « Videodrome », dont il apprendra que le but est la manipulation des esprits, à but politique.
    Cronenberg introduit la thématique de la manipulation des esprits par deux métaphores : la première est un symptôme, car « Videodrome » fait naitre des hallucinations chez les personnes exposées, pour aller jusqu’à une perte totale de prise avec le réel ; la seconde est métaphorique : l’exposition prolongée à « Videodrome » fait muter Max en homme-magnétoscope manipulé par les images qu’il est en train de lire. Le thème de la mutation est cher à Cronenberg, ce depuis ses premiers longs métrages : Frissons et Rage. Dans Videodrome, il illustre à merveille la capacité de l’homme à être manipulé par les images, mais rappelle également de manière habile la sexualité fortement teintée de sado-masochisme dont est empreint le film. A ce titre, la scène où Max s’aperçoit pour la première fois de sa modification corporelle est excellente. La modification, tout d’abord, une plaie verticale et béante dans l’abdomen, n’est pas sans rappeler un sexe féminin, mais dans ce cas un sexe monstrueux et inquiétant, capable d’engendrer les pires cauchemars. La réaction de Max est ambivalente : à l’épouvante et à la surprise se mêle la volonté de comprendre, d’explorer et c’est tout naturellement qu’il y plongera la main, une main armée d’un révolver, dans un geste d’un masochisme évident, propre à déclencher la douleur et le dégout. A sa grande stupéfaction, le révolver restera dans son abdomen : s’agit-il d’une hallucination supplémentaire ?

Les hallucinations sont introduites graduellement, par petites touches. Lors de la première, Max pense avoir frappé sa secrétaire et Cronenberg nous suggère qu’il s’agit d’une analogie avec Nikki. Or, il s’avère que Max n’a pas frappé sa secrétaire et qu’il ne s’agit que d’une hallucination que notre héros prend pour une réminiscence de ses fantasmes. Les pertes de repères avec la réalité se font sur plusieurs plans : mélange avec les fantasmes, les hallucinations, les images télévisées (vécues comme réelles, selon la théorie d’O’Blivion) qui acquièrent la valeur de réalité. La mutation s’impose comme une étape nécessaire, bien que métaphorique, de la manipulation des esprits, car c’est bien de cela que traite le film.

Au cours des années 1970-1980, la psychologie cognitive (traitant de l’étude des processus mentaux liés à l’acquisition du savoir et à l’élaboration de la pensée) s’est penchée sur le problèmes des messages subliminaux. Le principe est simple : si l’on cache un message A dans un message B, de façon à ce que ne soit perçu de manière consciente que ce dernier, le message A est censé être malgré tout pris en compte par l’inconscient et donc agir sur le comportement. Cela est possible par exemple pour l’image subliminale, qui a fait couler beaucoup d’encre et dont les effets réels ne sont toujours pas démontrés. On sait qu’une image en mouvement, un film par exemple, nécessite 24 images par seconde. Le cerveau se charge de la reconstitution de l’ensemble. En insérant dans cet ensemble une 25ème image, la fameuse image subliminale, de nombreuses expériences ont montré que le cerveau en faisait un traitement inconscient, car il l’avait remarquée, à l’insu de l’individu. On en a conclu que ces messages subliminaux pouvaient donc agir sur le comportement puisque le cerveau était capable de les traiter. On saisit donc la portée et dangerosité d’une telle chose, capable de « reprogrammer » à leur insu les individus en les privant de leur libre-arbitre.

Videodrome exprime bien cette crainte de la toute-puissance de l’image qui nous envahit au point que la réalité ne nous intéresse plus. A ce titre, il faut voir comment Cronenberg filme les désœuvrés qui se rendent dans les « missions cathodiques » pour y recevoir leur dose quotidienne d’images télévisées. On voit même un homme faire la manche en exhibant sa télévision, sûr du pouvoir d’attraction que celle-ci exerce sur les gens. Il déclare même à Max : « Si tu veux voir le singe danser, il faut payer le musicien ».

Max lui-même est montré comme un junkie en manque de « Videodrome », chose encore plus flagrante après ses hallucinations. Max, dès le début, ne semble vivre qu’au milieu d’images et ne s’adresser qu’à elles : l’image de sa secrétaire qui l’informe de son emploi du temps, mais également, lors de sa rencontre avec Nikki, on a la sensation que celui-ci ne s’adresse qu’au téléviseur transmettant l’image de Nikki. Autre exemple troublant, lorsque l’on enregistre ses fantasmes, Max s’imagine revoir Nikki et fouetter un téléviseur diffusant son image.

Tout cela tend à montrer l’omniprésence de l’image, mais vise à faire douter de la réalité de ce que chacun vit. En mutant en homme-magnétoscope, Max devient une interface entre la réalité et la virtualité, et dans ce monde où l’image semble devoir guider la réalité, il devient le seul à pouvoir s’opposer au sinistre projet de ceux qui ont développé l’émission « Videodrome ». C’est ce que lui fait comprendre la fille de Brian O’Blivion, qui reprogramme Max dans ce but. Notre héros ira alors tuer le principal commanditaire et responsable, avant de prendre la fuite. L’ultime solution pour détruire véritablement « Videodrome », lui sera donnée par l’image de Nikki (déjà morte) qui le guidera dans la démarche à suivre. La télévision montrera alors l’image du suicide de Max, avant d’exploser de manière organique. Puis on verra, filmé de manière identique, celui-ci nous donner la mort de son image (corps) en se suicidant. C’est ce que Nikki appelle passer à l’étape suivante et qui permet à Max de célébrer cette « nouvelle chair » évoquée par O’Blivion : l’image télévisuelle.

On le voit, Videodrome est un film riche et complexe, qui permet à Cronenberg de traiter de façon extrêmement fine de l’image et de ses influences. De plus, Cronenberg se permet quelques références gore par le biais d’inserts purement organiques et qui deviendront si caractéristiques de son style : le révolver hybride de Max, qui semble prendre le contrôle de la pensée de celui-ci, les cassettes et téléviseurs organiques et animés d’une vie organique mystérieuses et monstrueuses. A n’en pas douter, Videodrome est un film à voir et à revoir, le film de tous les superlatifs, tant il ne peut laisser indifférent.

La BA en VO