stitchMr STITCH / VOLEUR D’AMES (Roger Avary, 1995)
Film américain
acteurs principaux : Rutger Hauer, Whil Wheaton, Stevo Polyi, Rowland Rawfford...
durée : 94 minutes

FICHE IMDB

résumé : une équipe de scientifique crée un homme à partir d'autres corps.




L’intrigue de Mr Stitch se déroule dans un futur proche, volontairement hors du temps, sans référence temporelle possible. C’est dans le secret d’un laboratoire gouvernemental que le docteur Wakeman (Rutger Hauer) a conçu le sujet n°3 (Will Weaton), un être vivant créé artificiellement à partir de 88 cadavres, dans le but de devenir le soldat parfait. L’imagination débridée d’Avary, si elle fait référence ouverte à Mary Shelley et son incontournable Frankenstein, n’hésite pas à se pencher sur la métaphysique, comme en témoignent les nombreuses références à La Bible : le fait que le sujet n°3 décide de s’appeler Lazare, le fait que le docteur Wakeman dise à n°3 qu’il est composé d’une part de chaque représentant de l’humanité et qu’il pourrait être le sauveur de celle-ci.
    Avary nous dépeint d’ailleurs le parcours de n°3 (Lazare) comme visant la rédemption, même s’il semble le faire de façon détournée au départ, car Avary ménage soigneusement et intelligemment et le suspense et la compréhension du comportement de n°3 (Lazare). En effet, lorsque n°3 prend conscience, il est guidé par le docteur Wakeman dans sa rééducation physique et son instruction intellectuelle, car si son potentiel est supérieur à l’être humain normal, n°3 ne dispose d’aucune mémoire. Il a donc tout à apprendre. Or, le sujet n°3 a été conçu pour être rationnel et logique (à cette fin, il a même été asexué pour accroître la « pureté » de son raisonnement), au point que le docteur Wakeman refuse de lui laisser lire des fictions comme Frankenstein ou La Bible.
    Alors que tout semble se dérouler sans problème, le sujet n°3 est assailli par des visions pendant son sommeil. Cela déconcerte d’autant plus le docteur Wakeman que le n°3 n’est pas censé avoir des souvenirs. Or, selon n°3, ces rêves seraient dus à une mémoire résiduelle cellulaire. On retrouve ici la recherche du siège de l’âme. Avary déplace le problème de la psyché (âme humaine) sur la psychologie en posant cette question fondamentale : qu’est-ce qui fait de nous des hommes ? La réponse des philosophes anciens de la religion (la religion chrétienne en particulier) est l’âme. Longtemps la philosophie s’est posé la question du lieu où résidait l’âme : Descartes a invoqué la glande pinéale, d’autres le cœur. Mais peu importe : Avary apporte sa contribution en la calquant sur l’œuvre de Mary Shelley, et en la modernisant. L’âme reposerait au cœur des tissus humains, dans la cellule même (tant il est vrai que notre ADN fait de nous des êtres uniques). Et c’est bien la réponse du sujet n°3, qui a entre-temps décidé que son identité sexuelle serait masculine et que son nom serait Lazare : ses rêves sont issus de la mémoire résiduelle reposant dans les divers tissus qui le composent.
    Le docteur Wakeman fait donc intervenir une psychiatre (Nia Peebles), car il redoute la paranoïa, la psychose (dissociation de l’esprit). Il faut dire que n°3 se montre particulièrement instable : sautes d’humeur intempestives, débordements violents incontrôlables à cause de sa force surhumaine et difficulté de la contenir quant à son incessant questionnement sur son identité, son origine, dus à ses cauchemars et son activité intellectuelle très développée.
    Bref, le sujet n°3 dérape et inquiète ses concepteurs qui eux-mêmes ne sont pas moins inquiétants. Le n°3 ignore tout de la raison pour laquelle on l’a créé et constate qu’il s’humanise, contrairement à ce qu’on lui avait annoncé à sa « naissance ». Wakeman lui avait même annoncé qu’il ne pourrait jamais avoir de « liberté d’agir « , autrement dit n°3 devait être dépourvu de libre-arbitre, pour être plus contrôlable. Le véritable tournant sera la venue de la psychiatre, qui sera vite déstabilisée par des phrases de n°3 résonnant comme celle d’une personne défunte qui lui était chère, le docteur Texarian (Ron Perlman), autre psychiatre ayant participé à l’élaboration de n°3 avant de disparaitre. La séance d’hypnose à laquelle elle soumettra Lazare ne laissera plus de doutes : Lazare est la somme des identités des personnes qui le composent, dont Texarian fait partie.
En cela on peut voir une métaphore de la psychologie expérimentale qui affirme que le tout est plus que la somme des parties. Lazare devient de ce point de vue une sorte de tour de Babel humaine qui serait en même temps la réalisation de la théorie "jungienne" sur l'inconscient collectif : le corps de Lazare est le lieu où reposerait toute la sagesse humaine, l'espace où les civilisations , les cultures se mêleraient, faisant de lui l'être supposé être parfait. Ce faisant , les concepteurs de Lazare ont omis de prendre certaines choses en considérations, ce qui conduit notre héros à une quête identitaire improbable, puisqu'il est dépourvu de tout , y compris de sexe.
En effet, si la " connaissance" est dématérialisée, asexuée, il n'en est rien pour Lazare qui n'en reste pas moins un individu à part entière, fait de chair et de sang.
Cela permet de poser quelques interrogations sur les dichotomies classiques entre corps et esprits, mais aussi entre connaissance et expérience ( ce dont est dépourvu Lazare ).
    Après cela, la psychiatre sera écartée, à la grande colère de Lazare, qui s’échappe alors du laboratoire en s’apercevant que l’on prépare déjà son remplacement par le sujet n°4, censé être plus performant et surtout moins instable que lui. Lazare va rendre visite à des personnes externes pendant ses rêves pour leur apporter des nouvelles des défunts qu’il porte en lui, notamment la jeune psychiatre à qui il vient confirmer l’amour de Texarian pour elle. Puis il retourne au laboratoire pour tuer le véritable responsable du projet, un militaire aux ambitions fascisantes, et le sujet n°4, en se sacrifiant lui-même. Ainsi il accomplit le destin que lui avait prédit le docteur Wakeman : il devient le sauveur de l’humanité, puisqu’il lui permet d’échapper à la tyrannie d’un militaire sans scrupules dont l’ambition est de créer un ordre nouveau en s’appuyant sur des soldats parfaits (issus d’une nouvelle race ?) améliorés par la science.
    Sur le plan visuel, le film d’Avary est assez déconcertant : les scènes tournées dans le laboratoire sont nimbées d’une lumière crue sur fond blanc, sans décor, presque sans profondeur de champ et dégageant un aspect chimique et déshumanisé digne du THX 1138 de George Lucas, dont Avary s’est probablement inspiré. Mais parfois, on vire au psychédélisme cauchemardesque d’Apocalypse now de Coppola, notamment dans des cauchemars, comme lorsque n°3 se voit dans la peau d’un soldat grièvement blessé au combat.
    Cela permet à Avary de livrer un véritable exercice de style cinématographique, en dépeignant diverses atmosphères, et de dépoussiérer le mythe de Frankenstein de façon intelligente. Bref, une bonne surprise au final pour un film trop méconnu.