La_gar_onni_re Réalisé par Billy Wilder
Titre original : The apartment
Année : 1960
Origine : Etats-Unis
Durée : 125 minutes
Avec : Jack Lemmon, Shirley Mac Laine, Fred Mac Murray, Ray Walston, Jack Kruschen, David Lewis,...

Fiche IMDB

Résumé : C.C. "Bud" Baxter, anonyme employé d'une gigantesque société d'assurances, prête son appartement comme garçonnière à son supérieur. Ce geste lui vaut une promotion mais aussi des ennuis. En effet, le soir de Noël, il découvre chez lui la charmante liftière d'ascenseur de la comédie qui a tenté de se suicider par désespoir...


Voici l’un des films les plus cyniques de Billy Wilder. La garçonnière raconte l’histoire d’un homme ordinaire, anonyme, plongé dans les chaînons d’une multinationale dont le siège est implanté à New York. Jack Lemmon lui donne son aspect, son air un peu gauche et sa sensibilité. Cet homme, par pression, prête son appartement à ses supérieurs afin que ceux-ci puissent laisser libre court à leurs adultères et avoir par commodité un pied à terre, jusqu’au jour où il rencontre une jeune liftière (Shirley Mac Laine) qui travaille dans la même entreprise que lui …

Billy Wilder prend visiblement un plaisir jubilatoire à détailler au spectateur, sans la moindre concession, le fonctionnement d’une grande entreprise, cette description ne virant jamais à la caricature. Wilder a toujours été un réaliste, mais ici il se surpasse et se range aux côtés des anonymes. Sa présentation des patrons, enfermés dans leur égoïsme sans mesurer les conséquences que leurs fantaisies peuvent avoir sur les autres, notamment ceux qui sont en bas de l’échelle, reste sans équivalent. Il suffit de visionner la première scène du film, où l’uniformisation est devenue la règle et où les êtres humains perdent tout identité, se contentant d’être un rouage de l’entreprise.

Si l’on rit beaucoup à la vision du film, on ne peut s’empêcher d’avoir un pincement de cœur en voyant Lemmon et Mac Laine se démener et subir le pouvoir des puissants. Le couple qu’ils forment est l’un des plus émouvants que le cinéma hollywoodien nous ait donné, sans le moindre glamour. Wilder a toujours eu de la tendresse pour ses personnages.

Le film, très drôle, est sans cesse sur la corde raide, se teintant au fur et à mesure d’amertume et le rendant de ce fait très attachant. Wilder ne cherche jamais à excuser Lemmon : en effet, c’est lui-même qui s’est mis dans cette situation qui semble inextricable, par pure ambition sociale. Le cinéaste de Certains l’aiment chaud montre qu’il n’y a en fait pas d’issue possible une fois qu’on a mis le pied dans l’engrenage, à moins de rejeter purement et simplement le système américain (qui est aussi le nôtre, dans une moindre mesure), qui se résume le plus souvent à l’ambition sociale.

L’entreprise lobotomise littéralement ses employés, condamnés à l’anonymat, ne pouvant s’exprimer, le seul moyen d’exister, de s’affirmer étant de la quitter. Wilder affirme que les patrons, quels que soient les efforts de leurs employés, demanderont toujours plus ; il les décrit d’ailleurs comme de véritables vampires. Wilder a rarement été aussi lucide.

En outre le cinéaste de Sunset Boulevard / Boulevard du crépuscule, malgré la noirceur du propos, révèle son humanisme. Il observe avec une infinie tendresse son couple de vedettes. Le film est également touchant dans sa façon de laisser une chance à ses personnages, les regardant se débattre dans la lente déshumanisation de la société, mais sans jamais tomber dans la pitié ou le misérabilisme.

Wilder reste un grand romantique (voir également sa magistrale La vie privée de Sherlock Holmes, avec le personnage de Géraldine Page qui interprète l’espionne allemande), il croit encore que l’amour permet aux êtres de s’en sortir. Devant l’égoïsme et la cécité des puissants, l’amour devient le seul remède à ce fatalisme, il permet à l’homme de se surpasser et de laisser poindre ses émotions.

Toutes les scènes réunissant Lemmon et Mac Laine sont merveilleuses, très émouvantes. Wilder, tout en observant leurs fêlures, les montre sous leur meilleur jour, dans toute leur grandeur. Il ne peut s’empêcher de les réunir dans la dernière scène du film, car il demeure un grand optimiste, malgré les dysfonctionnements de la société.

En conclusion, on peut dire que Wilder signe l’un des films définitifs sur la bureaucratie. Pour enfin exister, se laisser aller, être libre, Lemmon devra quitter l’entreprise pour sortir du moule dans lequel on veut l’enfermer. Il y aura perdu une place, mais y aura gagné en humanité. Wilder a signé avec La garçonnière une immense comédie, sur le fil du rasoir. La drôlerie n’est jamais un barrage pour l’émotion, au contraire, elle en est le moteur, l’essence.