Trois_femmes Réalisé par Robert Altman
Titre original : Three women
Année : 1977
Origine : Etats-Unis
Durée : 120 minutes
Avec : Shelley Duvall, Sissy Spacek, Janice Rule, Robert Fortier, Ruth Nelson,...


Fiche IMDB

Résumé : L'histoire de trois femmes, Pinky, Millie et Willie dont les destins vides et représentatifs de l'univers féminin américain vont se croiser.


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'en entreprendre la lecture.

Robert Altman, grand et prolifique cinéaste américain disparu en 2006, possède deux grandes tendances au sein de sa filmographie très touffue : le film choral, genre qu’il a porté à son point-limite, qui regroupe une multitude de personnages a priori très différents et dont les réussites majeures d’Altman dans ce domaine sont les célèbres (et excellents) Nashville (1975), Un mariage (1978), Short cuts (1993) ou plus récemment Gosford Park (2001) ; et une veine plus intimiste, débouchant sur l’imaginaire, qui a donné naissance à des œuvres un peu moins connues du grand public mais passionnantes, comme les étonnants That cold day in the park (1969), Brewster Mac Cloud (1970), John Mac Cabe (1971) ou encore Images (1972).

Réalisé en 1977 entre son très intéressant western démythificateur Buffalo Bill et les indiens (1976) et son grand film polyphonique Un mariage (1978), Trois femmes appartient à la veine intimiste et onirique d’Altman et demeure encore aujourd’hui l’un de ses films les plus insolites et les plus inventifs.

Le film narre les destins croisés de trois jeunes femmes : Pinky Rose (interprétée de manière étonnante par une juvénile Sissy Spacek, héroïne des géniaux La ballade sauvage (1973) de Terrence Malick et Carrie au bal du diable de Brian De Palma), 18 ans, engagée comme aide-soignante dans un centre californien pour personnes âgées ; Mildred « Millie » Lammoreaux (qui demeure sans doute le rôle le plus marquant de Shelley Duvall, actrice fétiche d’Altman qui a d'ailleurs obtenu pour ce film le prix d'interprétation féminine amplement mérité au festival de Cannes 1977, vue notamment dans Nous sommes tous des voleurs (1974) ou Popeye (1980), mais aussi dans le terrifiant Shining (1980) de Stanley Kubrick), qui travaille dans le même centre et qui est chargée d’initier Pinky à son métier ; enfin Willie Hart (Janice Rule, éthérée), femme enceinte qui passe son temps à peindre des fresques mystérieuses.

Altman va faire se télescoper ces trois destinées dans un film introspectif qui va analyser très précisément les comportements des personnages. L’utilisation du format Scope renforce curieusement l’intériorité de la mise en scène, permettant des gros plans d’une incroyable force et engluant les protagonistes dans le décor immense et évidé d’un désert californien aride et déshumanisé, où surnagent seulement des piscines (on compte trois piscines dans le film : celle du centre de remise en forme pour personnes âgées, celle de la résidence où vivent Millie et Willie, enfin celle vide et abandonnée du parc d’attraction) sans vie et des appartements confinés (comme celui de Millie), décor qui va révéler et exacerber des sentiments trop longtemps refoulés.

Dans un univers masculin, où les femmes sont reléguées au second plan, condamnées à jouer le rôle de bonne épouse et de mère, quand elles ne sont pas mises simplement sur la touche, Pinky, Millie et Willie développent pour survivre des mécanismes d’autodéfense, chacune à leur manière.

Pinky, jeune fille provinciale (elle vient du Texas) naïve et timide, restant très énigmatique sur sa filiation, tout de rose vêtue (comme un bonbon ou une poupée), espère une vie meilleure en Californie, l’Etat américain le plus représentatif du fameux « american way of life », où ses rêves pourront, du moins le pense-t-elle, se réaliser. Ce qui ne sera pas le cas, évidemment, l’idéal californien n’étant justement qu’une chimère. Au contraire, la pauvre Pinky, peu armée face à des situations inconfortables qu’elle ne connaît pas, va se heurter à la moquerie, l’incompréhension, le rejet puis l’isolement, la solitude. Seule Millie, sa collègue de travail, semble éprouver un peu d’affection pour elle, la prenant sous sa coupe et l’accueillant chez elle, dans l’attente que Pinky puisse voler de ses propres ailes. Devant cette attention nouvelle, Pinky, un peu mythomane, cherchant désespérément une identité qui lui échappe, joli bouton de rose ne demandant qu’à s’épanouir, va subir au contact de Millie toute une série de métamorphoses (dont un transfert de personnalité) par lesquelles elle pourra enfin se trouver.

Peinte par Altman en de très subtils traits, Millie est une jeune femme comme tant d’autres, subissant de plein fouet au quotidien le fameux rêve américain, mythe qui semble hélas inatteignable. Engluée dans le décor, que cela soit celui du centre où elle travaille, celui de son appartement étriqué ou celui du désert californien qui s’étend à perte de vue, sans horizon, prisonnière de la banalité d’un quotidien répétitif et sans saveur, Millie ne peut que se réfugier dans des fantasmes de supermarché, étalés dans les magazines. D’ailleurs, toute sa vie semble inspirée d’un magazine glacé, comme en attestent la décoration surchargée de son appartement, ses tenues vestimentaires et surtout ses relations (mais peut-on parler de relations ?) avec les autres. Pour ensoleiller son existence, Millie voit tout en jaune : la couleur jaune se retrouve aussi bien dans ses habits que dans son appartement. De cette façon, elle peut imaginer être en vacances permanentes. Figée dans ses rêves illusoires, Millie est pourtant généreuse, aidant les autres dans la mesure du possible, acquiesçant à tout et n’importe quoi, parce qu’il faut se montrer constamment généreuse, gentille et polie. Elle parle toujours pour ne rien dire, sans doute pour combler son vide existentiel et se persuader qu’elle a des amis, qu’elle est donc comme les autres, du moins comme les magazines ou les médias montrent les autres. En fait, Millie n’est pas méchante, mais manque totalement de discernement et de lucidité, n’a aucun recul sur les choses et ne finit par subir, tout comme Pinky mais pour d’autres raisons, que rejet et moquerie. Le portrait que dresse Altman de Millie est si subtil que beaucoup de femmes se reconnaîtront en elle. Pour échapper à ce quotidien si pesant, où il faut se conformer à tout prix à ce que doit être, selon les médias, la « femme américaine » (mais cela pourrait s’appliquer toutes les femmes, pas seulement américaines), Millie développe aussi des mécanismes d’autodéfense qui se traduisent par de la mythomanie et parfois de l’hystérie. Sa relation fusionnelle avec Pinky lui ouvrira de nouveaux horizons pour sortir de sa condition. Tout comme Pinky est un bouton de rose, Millie est une chrysalide qui ne demande qu’à éclore, muter et se révéler.

Enfin, Willie, plus âgée, donc ayant plus d’expérience dans la vie, épouse enceinte du peu reluisant Edgar (Robert Fortier), modeste cascadeur, passe son temps à peindre, notamment au fond des piscines, de vastes et étranges fresques érotiques représentant de mystérieuses créatures hermaphrodites. Quasi-mutique, un peu effacée, jouant parfaitement son rôle de femme au foyer, Willie s’échappe de son quotidien monotone par l’art, ici des peintures. Elle regarde avec une sorte de distanciation le monde qui l’entoure et semble injecter dans ses fresques le fruit de ses observations, recréant un univers fantastique peuplé de monstres pouvant aussi bien représenter la domination du sexe masculin que la recherche d’une identité sexuelle. Toujours en retrait mais pas aigrie, Willie est une présence parfois fantômatique, évanescente mais rassurante, un bloc qui se replie, tout comme Pinky et Millie, dans un univers onirique qu’elle tente de reproduire dans ses peintures, mais qui reste ouverte au monde réel. Elle ne demande qu’à trouver son véritable rôle dans la vie.

Face à l’indifférence des autres et la solitude, sous le regard lointain de Willie, Pinky et Millie nouent une relation complice qui va devenir véritablement fusionnelle et qui constitue le pivot du film, débouchant sur un dédoublement de personnalité de la part de Pinky. Le thème de la gémellité et du double revient d’ailleurs tout au long du film, tout d’abord dans l’observation de couples inséparables au début du métrage, comme les mystérieuses jumelles du centre ou la relation indéfectible qui lie une infirmière américaine et une autre de type asiatique. Altman va d’ailleurs faire du dédoublement le thème principal de Trois femmes, atteignant son apothéose dans la relation complexe qui va se développer entre Pinky et Millie. Au fur et à mesure, Pinky va en effet finir par s’identifier totalement à Millie, jusqu’à la supplanter. Ce transfert de personnalité va tout d’abord se faire par petites touches, comme le léger mimétisme par Pinky des gestes de Millie (qui se traduira par l’accaparement par Pinky des tenues vestimentaires de Millie), se poursuivra dans la lecture par Pinky du journal intime de Millie (Pinky finira par rédiger elle-même le journal intime de Millie) et se concrétisera lorsque Pinky, chassée par Millie qui a découvert le jeu ambigu de celle-ci, tentera de se noyer dans la piscine de la résidence, sorte d’antichambre de la mort (comme la piscine du début du film) qui joue aussi le rôle de miroir (les trois piscines du film jouent d’ailleurs ce double rôle). Pour renforcer cet effet de dédoublement, Altman va multiplier les miroirs et donc les reflets dans le film, accentuant également le côté onirique de Trois femmes.

C’est à partir de ce moment que le film bascule. Pinky, amnésique (elle ne reconnaît même pas ses parents, qui n'ont d'ailleurs pas l'air de s'en offusquer et brillent par leur indifférence et leur absence), de nouveau hébergée par Millie (qui se sent responsable de l’état de Pinky), va finir par se prendre véritablement pour celle-ci. De la femme-enfant fragile du début du film, Pinky se transforme alors en une sorte de caricature féminine (à l’image des femmes de magazine) qui va déposséder Millie de tout, que cela soit ses vêtements ou bien son amant, Edgar (le mari de Willie), alors que Willie se contente d’observer toute cette mascarade d’un œil, préférant se consacrer à ses fresques.

Le fameux Edgar, représentant dans le film le sexe masculin, est particulièrement égratigné par le regard sans concession d’Altman. Tour à tour veul, faible, séducteur, macho, vulgaire, voire menaçant, incapable d’assumer ses responsabilités, il exprime parfaitement la différence terrifiante entre l’image de l’homme (image du moins qu’on a faite de l’homme aux femmes) et son image réelle. A cause de cette impuissance, Edgar devient un jouet, passant indifféremment de Willie à Millie et de Millie à Pinky. Rejeton ridicule du genre masculin, il finit par être exclu totalement, permettant ainsi aux trois femmes de se libérer de cette emprise qui les bridait.

Altman entremêle le destin de ces trois femmes larvées, en devenir, dans un film très onirique, chacune échappant à sa condition par le recours systématique au rêve ou à des mécanismes d’autodéfense (mythomanie, refoulement, hystérie, transfert de personnalité). Trois femmes s’ouvre d’ailleurs sur un plan un peu flou qui révèle petit à petit une fresque mystérieuse, qui semble posséder un pouvoir d’absorption, puis le plan s’élargit et montre une femme, Willie en l’occurrence, en train de peindre cette fameuse fresque. Tout au long du film, les images semblent émerger d’une sorte de voile évoquant les remous de l’eau, les floutant (comme le premier plan du film) légèrement, mais se rapprochant aussi de l'espace d'un aquarium (cet aquarium est lui-même double car il peut autant ressembler à une prison qu'à une bulle hors du temps dans laquelle peuvent se réfugier nos trois héroïnes). Ces remous permanents, conjugués aux nombreux effets de miroir et de reflets du film, accentuent encore l’aspect onirique du film, faisant naître des images fascinantes, comme progressivement liquéfiées, et débouchant logiquement sur une très mystérieuse séquence de rêve réunissant les trois femmes du film qui finissent par se confondre, puis redéployant les rôles assignés à chacune d’elles. L’eau de toute façon est sans doute l’élément qui se rapproche le plus de la surface du rêve, les contours et les lignes créés par l’eau étant mouvants, fuyants, se dérobant constamment. Tout le film se place ainsi sous l’élément liquide, qui finit par submerger toutes les images, comme une sorte de liquide amniotique qui entraîne petit à petit la renaissance des personnages et la redistribution des rôles.

L’accouchement dans la douleur du bébé de Willie permettra la réunion de nos trois héroïnes, qui assisteront, pétrifiées, à la naissance d’un enfant mort-né. Mais cette mort permettra la transformation définitive, la dernière trace d’Edgar (le bébé), donc de l’homme, ayant disparu. Après quelques tâtonnements (comme l’identification de Pinky à Millie, la mort du bébé de Willie), chacune des trois héroïnes va alors connaître son véritable rôle et pouvoir enfin éclore, trouvant leur forme définitive. Pinky, après la femme-enfant et la caricature féminine, se transformera en enfant idéale, le bouton de rose qu’elle était au début du film s’étant enfin épanoui. Millie de chrysalide deviendra papillon, pouvant enfin assumer son rôle de chef de famille. Willie passera du stade de génitrice muette et indifférente à celui de mère accomplie et aimante. Toutes trois formeront une nouvelle entité idéale père-mère-enfant, bloc enfin solide et unifié prêt à lutter contre un monde qui les rejette, excluant toute présence masculine.

Rythmé par une bande-son obsessionnelle et nauséeuse, Trois femmes est incontestablement une des œuvres les plus abouties d’Altman, en même temps qu’une de ses plus mystérieuses. Cette parabole introspective, aux confins de l’onirisme, évite le côté clinique inhérent au sujet et entraîne le film dans des eaux troubles et imprévisibles. Admirablement interprété par trois actrices en état de grâce, hommage au magistral Persona de Bergman mais aussi à Hitchcock, Trois femmes demeure une fascinante étude de comportement qui critique férocement le rêve américain et le rôle secondaire assigné aux femmes, obligées de se replier dans les rêves ou les mécanismes d’autodéfense. Certes féministe, le film dépasse cet aspect pour aboutir à une sorte de poème éthéré, mis en valeur par un remarquable travail sur la photographie (les images liquéfiées de Trois femmes sont aussi fortes et intrigantes que celles dues au flashage négatif de John Mac Cabe, du même Altman) et une utilisation intelligente du format Scope. C’est assurément une œuvre majeure d’Altman, à redécouvrir au plus vite.