Ce texte ne prétend pas dresser un état des lieux précis sur l’avenir du cinéma (en tant qu’art) et de la cinéphilie. Il se limitera à émettre quelques remarques éparses à ce sujet.

Dès ses origines, de l’invention du cinématographe par les frères Lumières et l’évolution de ce dernier vers le cinéma dit documentaire des mêmes frères Lumières (par exemple les célèbres La sortie des usines Lumière ou L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat), puis vers le cinéma dit de fiction de George Méliès (comme le célèbre Le voyage dans la lune), bien que la différence entre les deux reste très ambiguë (où classer par exemple L’arroseur arrosé de Louis Lumière ? L’irruption du fameux gag n’est-il pas déjà un pas vers la fiction ? ) à l’ère industrielle du cinéma qui a débuté au tout début (déjà !) des années 1900, le cinéma a toujours entretenu une position complexe, car constamment pris entre deux pôles : celui de l’art et celui de l’industrie.

En effet, la véritable nouveauté du cinéma est bien celle-ci : c’est le premier art véritablement industriel. Et c’est bien cette notion duale qui en fait un medium unique : le cinéma est le premier art qui soit vraiment destiné à la « masse ». Si les autres arts tels que la peinture, la sculpture ou même la musique (dite classique) ou la littérature (dite classique) sortaient rarement du champ des plus privilégiés, le cinéma était à la portée de tous : il suffisait (du moins à l’époque, même si en Inde par exemple, l’industrie cinématographique qui demeure l’une des plus productives du monde reste bon marché, d’où la primauté d’un cinéma d’évasion, fabriqué pour sortir le peuple de la misère et leur permettre de rêver) d’une somme dérisoire pour y accéder.

Cela dit, dès son origine, le cinéma a eu des ambitions artistiques, comme en témoignent les œuvres des frères Lumière ou de Méliès. Les gens de l’époque avaient déjà conscience de l’énorme potentiel de cette invention et certains souhaitaient l’utiliser pour instruire le peuple, comme par exemple L’assassinat du duc de Guise (1908), premier film (bien académique) ayant volontairement une visée artistique. A partir des années 1910, le cinéma ayant un succès colossal, des œuvres incroyablement ambitieuses et novatrices virent le jour, mariant magnifiquement art mais aussi évasion, comme les monumentaux Cabiria de Giovanni Pastrone, Naissance d’une nation ou Intolérance de David Wark Griffith, films rivalisant d’invention et de créativité.

Les cinéastes de cette période expérimentaient les possibilités d’un cinéma encore tout neuf et posaient instinctivement les bases fondamentales de la grammaire cinématographique, bases qui sont d’ailleurs toujours en cours aujourd’hui). Griffith est notamment le premier à avoir utilisé le montage comme un élément propre de la narration, suivi par Louis Feuillade (Fantômas ; Les vampires) ou encore Cecil B. De Mille (Le mari de l’indienne ; Forfaiture). Lors de la décennie suivante, le grand cinéaste russe Sergueï M. Eisenstein est le premier à avoir théorisé les puissances insoupçonnées du cinéma. Se basant sur les acquis de Griffith, Eisenstein les a améliorés, le montage devenant l’élément fondamental du geste cinématographique, puis a mis ses théories en pratique dans ses films : La grève, Octobre ou le célèbre Le cuirassé Potemkine.

A la même époque naissait le cinéma expressionniste allemand, basé sur l’opposition entre la lumière et les ténèbres et créant parmi les œuvres les plus atmosphériques et symboliques de l’histoire du cinéma. On peut citer Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, mais surtout les œuvres de Murnau et de Lang. La période muette du cinéma fut un véritable terreau d’expérimentations, donnant parmi les œuvres les plus pures du cinéma. Certes, beaucoup de films étaient sans véritables intérêts, mais cette période fut d’une incroyable fécondité. Griffith, Murnau, Epstein, Feuillade, Stroheim (bien que les œuvres de celui-ci, magnifiques malgré tout, y aient été défigurées) ou encore Christensen y atteignaient une créativité exceptionnelle, tandis que beaucoup de grands cinéastes y faisaient leurs premières (et déjà magistrales dans la plupart des cas) armes : Eisenstein, Lang, Hitchcock, Lubitsch, Sternberg, Chaplin, Keaton, Vertov, Poudovkine, Dreyer, Renoir, Grémillon, Gance, Browning, Sjöström ; Pabst, Ozu, Stiller, Clair, L’Herbier, Vidor, Ford, Hawks, Walsh, Flaherty, De Mille… l’apogée étant atteint par la perfection artistiques des deux œuvres exceptionnelles que sont L’aurore de Murnau et La passion de Jeanne d’Arc de Dreyer. Certains cinéastes, comme Gance, n’ont d’ailleurs jamais retrouvé leur géniale créativité dans le cinéma parlant. Les films étaient tout à la fois des œuvres artistiques et commerciales. Toutes les émotions étaient alors exprimées visuellement ou par le montage. Les plus grands cinéastes n’avaient quasiment pas besoins des intertitres (comme chez Murnau ou Lubitsch) ou ceux-ci étaient alors utilisés à des fins créatrices (comme chez Eisenstein).

Je m’étends un peu sur cette période muette car celle-ci reste assez souvent méconnu des gens, notamment des jeunes générations, à l’exception des cinéphiles pointus, même si les œuvres de Chaplin (mais c’est une exception) restent incroyablement appréciées aujourd’hui (et ce n’est que justice), aussi bien des cinéphiles que des non cinéphiles. L’arrivée du cinéma parlant fut évidemment révolutionnaire, mais la parole fut aussi parfois une solution de facilité pour certains cinéastes (les plus médiocres) qui ne cherchaient plus à exprimer visuellement leurs idées, ce qui donna naissance nombreux films qui ressemblaient platement à du théâtre filmé.

Les plus grands cinéastes y trouvèrent leur épanouissement, ou un prolongement des recherches qu’ils avaient engagées lors de la période muette. De nombreuses œuvres admirables y virent le jour, venant des pays du monde entier. L’objectif de ce texte n’est pas de dresser un bilan de l’histoire du cinéma : d’autres éminents historiens l’ont déjà fait, et ce de manière beaucoup plus précise. Le cinéma muet et le début du cinéma parlant semblent si éloignés à la jeune génération, même à certains jeunes cinéphiles (ou qui se prétendent cinéphiles), alors que ces périodes datent au plus d’un siècle, les premiers films vraiment marquants (à l’exception de ceux des frères Lumière et de Méliès, toujours aussi remarquables aujourd’hui) datant d’environ 1915 : Naissance d’une nation de Griffith fut un film véritablement pionnier, bien que très contestable moralement. Mais l’invention de ce film est telle qu’on ne peut parler dans ce cas que d’une œuvre d’art, ayant bien évidemment des prétentions commerciales (ce qui fut le cas puisque le film eut un succès considérable), suivi du grandiose Intolérance, réalisé par le même Griffith en 1916, où le cinéaste, conscient des critiques morales (et non cinématographiques) dont Naissance d’une nation avait fait l’objet (critiques tout à fait justifiées au demeurant), rectifiait la donne et proposait une énorme fresque traitant de l’intolérance à travers l’Histoire. Ce film était encore plus révolutionnaire et fixa, comme déjà dit précédemment, les bases fondamentales de la grammaire cinématographique. Ces deux films pionniers de Griffith datent donc de moins d’un siècle, ce qui est extrêmement récent. Le cinéma est en effet un art relativement jeune, qui a toujours eu aussi des visées purement commerciales. Cependant, au début, les côtés artistiques et commerciaux des films allaient de pair, alors qu’au fil du temps, il semble que le fossé entre les ambitions artistiques et commerciales des films ne cessa de se creuser, même s’il y a toujours des exceptions (heureusement d’ailleurs).

C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui, où des produits purement commerciaux, aseptisés et sans âme ne cessent d’inonder le marché, à grand renfort de publicité et de bandes-annonce qui sont diffusés continuellement dans les médias. Certes, certains films commerciaux contemporains ont des qualités, certaines œuvres sont même admirables (comme les films de Michael Mann, de M. Night Shyamalan, de James Cameron ou de Steven Spielberg, cinéastes commerciaux qui ont cependant su développer une œuvre cohérente et souvent passionnante, quelles que soient les réserves qu’on peut avoir, au sein d’un système hollywoodien purement industriel et commercial), mais force est de constater la médiocrité générale de ce type de productions ciblées et sans aucun intérêt cinématographique, si ce n’est de bons effets spéciaux (mais les effets spéciaux sont vite dépassés, surtout actuellement) et parfois une bonne technique. Cela dit, les films qui se limitent à une brillante technique cinématographique sont loin de faire de bons films, si au départ il n’y pas au moins une véritable Idée de cinéma. Lorsqu’on surfe sur les forums de sites Internet consacrés au cinéma ou qu’on lit ou écoute le tout venant des médias soi-disant spécialisés dans le cinéma (à l’exception de certains sites pointus en matière de cinéma ou d’un presse pointue spécialisée, comme Les Cahiers du Cinéma ou Positif), force est de constater le manque de culture cinématographique flagrant de jeunes gens pourtant passionnés (à ce qu’ils disent) de cinéma.

Car il faut être lucide : les sites Internet (il en existe pourtant de nombreux qui sont vraiment intéressants, accessibles sur le Net mais qui demeurent méconnus du grand public) ou la presse vraiment pointus en matière de cinéma sont loin, hélas, d’être les plus fréquentés ou les plus lus, de même que la recherche universitaire consacrée au cinéma, souvent passionnante, reste à portée très restreinte. Les sites Internet de cinéma les plus fréquentés, qui sont devenus l’essentiel actuellement de l’information cinématographique, se présentent fréquemment comme une suite de news cinéma plus ou moins intéressantes et de critiques de films s’apprêtant à sortir dans les salles ou de DVD en général très sommaires, sans aucun recul, qui ne fait que mettre en valeur une méconnaissance inquiétante (il y a aussi bien évidemment quelques exceptions) des enjeux du cinéma et des lignes de pensée.

Si les rédacteurs de ces sites, qui sont en fait les critiques de cinéma les plus lus et les plus influents, notamment sur la jeune génération, ont eux-mêmes des lacunes flagrantes alors qu’ils sont censés être spécialisés, comment peuvent-ils permettre à cette même jeune génération d’acquérir un véritable savoir cinématographique ? Il est loin, très loin, le temps où de jeunes cinéphiles pleins d’énergie se livraient à des débats passionnés pour savoir lequel de Keaton ou de Chaplin était le plus grand… Où Truffaut, jeune critique aux Cahiers du Cinéma, épinglait violemment dans un célèbre article les films scénarisés par Aurenche et Bost (scénaristes notamment des films de Claude Autant-Lara, de Marc Allégret, d’Yves Allégret) en les taxant d’académiques… Où Rivette, alors également jeune critique aux Cahiers du Cinéma, publiait un texte lapidaire sur le fameux travelling de Kapo de Gillo Pontecorvo… Où les revues de l’époque (La Revue du Cinéma aujourd’hui disparu, Les Cahiers du Cinéma, Positif notamment) avaient chacune leurs chouchous, défendant becs et ongles leurs choix : Positif défendant John Ford, John Huston, Billy Wilder, Akira Kurosawa, Vincente Minnelli, Joseph Losey, Elia Kazan ou Delmer Daves, tandis que Les Cahiers du Cinéma choisissait de révéler le génie d’Alfred Hitchcock, de Howard Hawks, de Kenji Mizoguchi, de Joseph L. Mankiewicz, de Nicholas Ray, de Josef Von Sternberg, d’Anthony Mann ou de Roberto Rossellini…

Dans le monumental (et indispensable) ouvrage de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon, Cinquante ans de cinéma américain, les auteurs rapportent une anecdote inquiétante mais tout à fait ancrée dans les affrontements cinéphiliques de l’époque : pour entrer comme rédacteur aux Cahiers du Cinéma, si on venait d’une autre revue, l’un des premiers actes d’allégeance était de démolir Delmer Daves (toujours par rapport au génie d’Anthony Mann) ! On croit rêver ! Alors qu’aujourd’hui, la jeune génération cinéphile semble avoir totalement oublié cet attachant cinéaste, alors même qu’un remake d’un de ses plus célèbres films : 3h10 pour Yuma, vient d’être remaké (apparemment de manière très honnête, mais je n’ai pas vu le film de Mangold) par James Mangold et de sortir au cinéma (dans l’indifférence la plus totale, semble-t-il, malgré la présence de jeunes acteurs charismatiques comme Christian Bale. Depuis, évidemment, les tensions se sont apaisées et tous les grands cinéastes cités soit par Positif soit par Les Cahiers du Cinéma sont reconnus (du moins par la critique pointue, même si des cinéastes comme Alfred Hitchcock, John Huston, Akira Kurosawa ou Howard Hawks sont appréciés même par des non cinéphiles, ce qui n’est, une nouvelle fois, que justice) comme étant des auteurs majeurs, quelles que soient les réserves qu’on peut émettre. Tavernier et Coursodon, dans ce même ouvrage (en 1993, date de la dernière mise à jour du livre), constataient tristement aussi un point (à propos de Delmer Daves et d’Anthony Mann, mais qu’on peut facilement élargir à d’autres grands cinéastes quasi-oubliés comme Preston Sturges ou encore Allan Dwan) qui n’a hélas fait que se confirmer aujourd’hui : « … on ne peut que constater tristement l’oubli où sont tombés tant [Anthony] Mann que [Delmer] Daves. Il y a plusieurs raisons à cela : la méconnaissance d’une grande partie de la jeune critique de pans entiers de l’histoire du cinéma ; le manque de curiosité ; la mort du western…».

Cette remarque lucide concernait exclusivement le cinéma américain, mais peut s’appliquer, et peut-être encore de manière plus flagrantes, aux cinématographies des ex-pays de l’est ou des pays du tiers-monde, cinématographies dont on parle si peu que beaucoup de gens ignorent leur existence ou se contentent de déclarer que ces cinématographies (jugées ennuyeuses et intellectuelles) ne les intéressent pas ou sont prétentieuses, bien évidemment sans avoir fait l’effort de visionner les films. Il suffit de surfer sur les forums de discussion ouverts par ces sites Internet de cinéma (je parle, encore une, fois, des sites les plus fréquentés car ce sont bien eux qui peuvent donner la tendance actuelle, pas des sites vraiment cinéphiles qui n’ont qu’une fréquentation limitée) pour constater la véracité de ce constat bien malheureux. Cependant, les personnes intervenant sur ce type de forums sont souvent de bonne fois mais ne font que discuter, dans la plupart des cas, sur des films très récents souvent relayés par les médias. Ce qui est presque logique puisque ces sites consacrent la majorité de leurs articles à ces mêmes films, déjà survendus.

La part du cinéma américain, surtout commercial, y est impressionnante et domine largement toutes les autres cinématographies. Certaines cinématographies, par exemple celles des pays d’Amérique Latine, d’Afrique, d’Europe orientale ou d’Asie Centrale ou du Sud-Est, y sont parfois totalement ignorées, ou alors très rapidement abordées, alors que tous ces pays offrent des cinématographies souvent passionnantes, faisant partie intégrante du paysage cinématographique, et qui auraient évidemment besoin de plus de soutien ou de publicité pour toucher un plus vaste public.

Mais non, ce sont toujours quasiment les mêmes films qui ont l’honneur d’une véritable étude (bien que souvent assez superficielle dans la plupart de ces types de sites Internet). Ces fameux films qui ont droit à une attention particulière se divisent en quatre types : les blockbusters, les films purement commerciaux mais à budget plus modestes, les films des « superauteurs » (notion que je définirai par la suite mais qui concernent des cinéastes bien connus du grand public) et parfois ce qu’on peut appeler les coups de cœur de la rédaction (cette catégorie concerne très rarement des blockbusters, parfois des films de superauteurs mais le plus souvent s’intéresse à des petits films ou des films moins attendus sur lesquels les rédacteurs veulent attirer l’attention). La quatrième catégorie, qui serait la plus utile pour la reconnaissance d’un cinéma différent, est hélas la plus rare, les rédacteurs préférant en général se concentrer sur les blockbusters et les films des superauteurs.

Les « superauteurs » se définissent comme les grands cinéastes unanimement reconnus par la critique (pointue ou non) mais aussi plébiscités par le public. Auparavant, on pouvait y ranger, parmi ceux qui sont morts aujourd’hui, des cinéastes comme Stanley Kubrick, Federico Fellini, Krzysztof Kieslowski, Louis Malle, Rainer Werner Fassbinder, Luis Buñuel, Michelangelo Antonioni, Orson Welles, George Cukor, Satyajit Ray, Kenji Mizoguchi, Henri-Georges Clouzot, Jean-Pierre Melville, Luchino Visconti, Shohei Imamura, Akira Kurosawa, Joseph Losey, John Cassavetes, Robert Altman, François Truffaut, Yasujiro Ozu, Andrei Tarkovski, Ingmar Bergman, Carl-Theodor Dreyer, Alfred Hitchcock (bien que pour lui, il n’ait été reconnu comme un grand auteur qu’après bien des difficultés), Howard Hawks (idem), John Ford, Fritz Lang, Roberto Rossellini, Pier Paolo Pasolini, Billy Wilder, Raoul Walsh, Elia Kazan, Robert Bresson, Jacques Demy, Maurice Pialat, Jean Renoir, Jacques Becker, Max Ophuls, Jacques Tati, Claude Sautet, Sergio Leone, Jean Cocteau, Mikio Naruse, Sam Peckinpah, Valerio Zurlini, Luigi Comencini, Vittorio De Sica, Jacques Tourneur, Sacha Guitry, Julien Duvivier, Sydney Pollack, Marco Ferreri, Dino Risi, Joao Cesar Monteiro, Ousmane Sembène, Danièle Huillet,… (qui sont tous incontestablement d’immenses cinéastes), et d’autres qui exercent encore actuellement (dont certains ont toujours la même renommée tandis que d’autres y ont vu leur étoile pâlir (parfois injustement).

Aujourd’hui, ces superauteurs semblent se diviser en deux types : ceux vraiment populaires (bien que cette notion soit elle-même théorique : il suffit de voir  l’insuccès des derniers films de Wim Wenders, de Paul Verhoeven ou de Coppola, pourtant très bons voire magnifique pour L’homme sans âge de Coppola, sorti au cinéma en 2007) et ceux au succès public quasi-inexistant mais qui bénéficient d’une renommée connue du public. Le premier type regroupe des cinéaste comme Clint Eastwood, Woody Allen, Steven Spielberg, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, David Lynch, Terrence Malick, David Cronenberg, Michael Mann, Claude Chabrol, Patrice Chéreau, Arnaud Desplechin, Pedro Almodovar, Francesco Rosi, Etore Scola, Nanni Moretti, Brian De Palma, Alain Resnais, Blake Edwards, Arthur Penn, Wim Wenders, Roman Polanski, Ken Loach, Mike Leigh, Emir Kusturica, Terry Gilliam, Hayao Miyazaki, Takeshi Kitano, André Téchiné, les frères Coen, Ang Lee, Johnnie To, Quentin Tarantino, Steven Soderbergh, Paul-Thomas Anderson, Wes Anderson, Mamoru Oshii, Gus Van Sant, Larry Clark, Sidney Lumet, Lars Von Trier, John Boorman, James Gray, David O. Russel, Tim Burton, Bernardo Bertolucci, David Fincher, Park Chan-wook, Gaspar Noé, Christophe Gans, Wong Kar-wai, John Woo, M. Night Shyamalan, James Cameron, John Mac Tiernan, John Carpenter, George A. Romero, Sam Raimi, Peter Jackson, Ridley Scott, Tony Scott, Paul Verhoeven, Michael Haneke, François Ozon, Guillermo Del Toro, Catherine Breillat, Jim Jarmusch, Costa-Gavras, Michael Moore, Stephen Frears, Bong Joon-ho, Michel Gondry, Milos Forman, les frères Wachowski, Nagisa Oshima, Oliver Stone,… (qui sont effectivement dans la plupart des cas de très grands cinéastes, bien que certains aient tout de même régressé, comme Polanski, Pollack ou Kusturica, ou que d’autres aient une carrière encore trop brève ou trop inégale pour juger véritablement si ce sont vraiment de grands cinéastes, comme Shyamalan, Soderbergh, Gondry, Paul-Thomas Anderson, Wes Anderson, David O. Russel, Gaspar Noé, David Fincher, Park Chan-wook, Christophe Gans ou encore James Gray). On pourrait y adjoindre des noms bien plus contestables, mais qui sont hélas considérés comme de grands cinéastes (?), de par le succès d’une certaine frange de la critique de cinéma (certes critique populaire de cinéma mais critique quand même) et surtout plébiscités du grand public, comme Sam Mendes, Anthony Minghella (disparu récemment), Fernando Meirelles, Jean-Pierre Jeunet, Claude Berri, Patrice Leconte, Bertrand Blier, Claude Lelouch, Robert Zemeckis, Barry Levinson, Denys Arcand, Mike Nichols, Jean-Jacques Annaud ou encore Luc Besson.

Le deuxième type rassemble des cinéastes dont les noms sont connus du grand public mais dont le succès commercial est très faible : on peut y ranger Jean-Luc Godard (époque post-1970, ses films des années 1960 ayant rencontré des succès publics), Eric Rohmer, les frères Dardenne, Carlos Saura, Victor Erice, Hou Hsiao-hsien, Tsui Hark, Ringo Lam, Kirk Wong, Kim Ki-duk, Walter Salles, Dario Argento, Bruno Dumont, Alfonso Cuaron, Abel Ferrara, Fruit Chan, Kiju Yoshida, Monte Hellman, Volker Schlöndorff,… On peut ajouter aussi dans ce type certains cinéastes qui ont bénéficié de succès critiques et publics mais qui restent malgré tout assez méconnus du grand public : par exemple Jonathan Demme, John Landis, Joe Dante, Olivier Assayas, Jacques Doillon, Pascal Thomas, Robert Guédiguian, William Friedkin, Isao Takahata,…

Quoi qu’il en soit, les films des superauteurs du premier type seront en général abondamment commentés (dans le bon ou le mauvais sens), tandis que ceux des superauteurs du second type auront l’honneur d’une critique, même si le développement sera souvent moindre. Mais au-delà de ces « superauteurs », il apparaît clairement sur les sites Internet de cinéma les plus fréquentés ou la sur la presse populaire de cinéma (Première, Studio, Ciné Live, Score,…) que tout un pan du cinéma, aussi bien ancien que contemporain, est tout bonnement passé sous silence. Et c’est peut-être cet, aspect qui est le plus inquiétant. En effet, alors que le cinéma français, par exemple, reste un des cinémas les plus productifs du monde (grâce à un système de production adapté, mais qui hélas semble compromis), la plupart des jeunes fans de cinéma ignore les trois-quarts de sa production, et cela se voit de manière très nette dans les forums de discussion les plus fréquentés consacrés au cinéma (à quelques exceptions près). On peut y lire continuellement des remarques assassines sur la santé du cinéma français : « il n’y a plus rien d’intéressant dans le cinéma français », « le cinéma français actuel en général est mou, ennuyeux et prétentieux »,… Bien évidemment, ces jeunes fans de cinéma ne connaissent absolument pas les œuvres de grands noms du cinéma français tels que Jacques Rivette, Philippe Garrel, Agnès Varda, Jacques Rozier, Jean Eustache, voire Eric Rohmer. C’est à peine s’ils connaissent le noms de ces cinéastes, alors qu’ils sont actifs depuis les années 1960 (voire 1950 pour Varda).

Mais ce constat ne s’applique évidemment pas qu’au cinéma français, loin de là. Il suffit de voir la quasi-indifférence des médias lors de la mort de cinéastes aussi essentiels que Robert Bresson, Edward Yang, Shohei Imamura, Robert Altman, Ousmane Sembène, Danièle Huillet, Alain Robbe-Grillet, Dino Risi ou encore Jules Dassin ou Sydney Pollack (même si ces deux derniers, qui ont réalisé quelques œuvres essentielles, n’ont pas le génie des cinéastes précités). Maurice Pialat, Ingmar Bergman ou encore Michelangelo Antonioni ont eu droit à plus d’attention, sans pour autant donner envie à la jeune génération de découvrir la richesse de la filmographie de ces continents du cinéma.

Si le manque de curiosité de la jeune génération se disant cinéphile est assurément une cause essentielle de cette méconnaissance, c’est loin d’être la seule. Le manque d’informations des médias, le nombre très faible de copies accordées au cinéma d’art et essai, la promotion continuelle de certains films purement commerciaux et surtout le nivellement des œuvres (en gros, tous les films se valent), nivellement confirmé par les déclarations de la Ministre de la Culture au festival de Cannes cette année où celle-ci louait la bonne santé du cinéma français en mettant sur le même plan l’énorme succès de Bienvenue chez les Ch’tis de Dany Boon et le film Entre les murs de Laurent Cantet qui venait d’obtenir la Palme d’Or 2008, développent une sorte de pensée unique et standardisée sur laquelle se base la cinéphilie de la nouvelle génération, laissant de côté des œuvres essentielles dont elle ne connaît même pas l’existence. Espérons que la Palme d’Or cannoise décernée à Cantet fasse connaître le cinéma subtil et très en phase avec l’actualité de ce cinéaste qui a déjà signé trois films passionnants dont le remarquable Ressources humaines, ces trois premiers films ayant eu un succès public plus que limité.

Il est d’ailleurs assez paradoxal de constater la surmédiatisation du festival de Cannes et l’ignorance par le public des trois quarts des films présentés en compétition officielle ou dans les sections parallèles, les médias ne retenant que le côté superficiel du festival (stars, paillettes) au détriment de la fonction principale du festival de Cannes qui est de dresser un état des lieux du cinéma international en sélectionnant des films représentatifs. Ces remarques valent également pour les deux autres festivals majeurs du cinéma (Venise et Berlin), moins médiatisés en France, et même pour tous les festivals de cinéma en général mais ceux-ci sont quasiment passés sous silence, à de rares exceptions près, comme le festival du film américain de Deauville ou encore le festival du film fantastique de Gérardmer). Mais le festival de Cannes, événement dont tout le monde parle sans s’intéresser véritablement aux films présentés, est tout à fait représentatif de ce phénomène. Par exemple, on aura beaucoup parlé cette année au festival de Cannes de Harrison Ford et du quatrième volet d’Indiana Jones (fort sympathique par ailleurs), de la venue d’Angelina Jolie et de Brad Pitt pour le film de Clint Eastwood, de jolies actrices (Penelope Cruz, Scarlett Johansson) du nouveau Woody Allen,…. James Gray, les frères Dardenne, Arnaud Desplechin, Emir Kusturica ou Steven Soderbergh auront eu droit à une certaine attention de la part des médias, mais tout le reste de la sélection, sans parler des films présentés dans les sections parallèles, ne bénéficient d’aucun soutien, d’aucune impulsion qui pourraient peut-être lleur permettre d’exister aux yeux du public.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas parler des nouveaux films de Spielberg, d’Eastwood, de Woody Allen ou de Kusturica, qui méritent bien évidemment qu’on s’y attarde, les auteurs de ces films étant de grands cinéastes, mais leurs films ont moins besoin d’attirer l’attention sur eux, dans le sens où le public ira certainement voir ces œuvres parce qu’ils connaissent le nom de ces cinéastes. Non, ceux qui ont vraiment besoin qu’on parle de leurs films (en bien ou en mal, ce n’est pas le problème), ce sont plutôt (cette année) Brillante Mendoza, Pablo Trapero, Lucretia Martel, Paolo Sorrentino, Laurent Cantet (qui a cette année la chance d’avoir obtenu la Palme d’Or, ce qui j’espère lui permettra de se faire connaître enfin du grand public et donc de passer, pour ses films suivants, dans la catégorie des superauteurs, c’est-à-dire des cinéastes de premier plan [du moins dans l’esprit de la presse populaire de cinéma] dont on commentera au moins les films), Eric Khoo, Nuri Bilge Ceylan,… Même des cinéastes aussi essentiels qu’Atom Egoyan, Jia Zhang Ke ou Philippe Garrel voient leurs œuvres commentées de manière très succinte quand elles daignent être commentées. Par ailleurs, on constate que d’autres cinéastes importants, comme Jerzy Skolimowski ou encore Kiyoshi Kurosawa, sont relégués aux sections parallèles, ce qui leur donne encore moins de chances pour leurs films d’être vus. On peut également logiquement se demander si la Palme d’Honneur décernée à l’immense cinéaste portugais Manoel de Oliveira (qui est dans sa centième année et toujours actif à ce jour, sortant quasiment un film par an), amplement méritée, a été comprise, d’autant que dans les compte-rendus du palmarès cannois, cette récompense remise à un cinéaste exceptionnel (mais aussi exceptionnellement méconnu) est expédiée en deux temps trois mouvements ou bien tout simplement passée sous silence. Et je ne parle que du festival de Cannes de cette année !

On voit donc qu’une grande partie du cinéma semble totalement ignorée. La cinéphilie d’aujourd’hui, du moins celle qu’on constate en allant sur les forums de discussion de sites les plus fréquentés consacrés au cinéma, se base sur une méconnaissance inquiétante de l’histoire du cinéma et donc des grands auteurs dits « classiques » (à l’exception peut-être des films de Chaplin, Hitchcock ou d’une partie infime du cinéma hollywoodien) et d’une ignorance d’au moins la moitié des grands cinéastes contemporains. Dans ces conditions, comment peut-on parler de cinéma ? Car il ne faut pas se tromper : la nouvelle cinéphilie se trouve bien dans ces fameux forums de discussions, où les forumeurs se disant grands fans de cinéma discutent de Scorsese, Tarantino, Kounen, Besson, Spielberg, Christopher Nolan, Klapisch, Tim Burton, Peter Jackson, de la saga Star wars,… Comme je le disais précédemment, tout se vaut. Beaucoup constatent la nullité accablante du cinéma français, traité de bourgeois, intellectuel (quand ce n’est pas de pseudo-intellectuel !), ennuyeux, lent, ou imitant mal le cinéma américain (comme dans les productions Besson), sans connaître les trois quarts de la production cinématographique française. Par ailleurs, les productions Besson sont effectivement (et souvent avec raison) sévèrement critiqués mais au moins elles sont visionnées, à la différence du dernier Philippe Garrel ou Robert Guédiguian. Les discussions tournent en grande partie autour du cinéma américain (en particulier des blocckbusters), mais aussi du cinéma d’action asiatique, de films d’horreur,… Ces discussions sont d’ailleurs plutôt intéressantes, mais elles se focalisent souvent, il faut l’avouer, sur les mêmes films ou mêmes cinéastes. Combien de discussions sur Tarantino, Bryan Singer, les frères Wachowski, Scorsese, De Palma, Spielberg, Michael Mann, Kounen, Wong Kar-wai, Woody Allen, Eastwood, Cronenberg, Klapisch,… ? Moi aussi, je trouve le cinéma de Quentin Tarantino jubilatoire, les cinémas de Scorsese, Wong Kar-wai, Eastwood, De Palma,.. passionnants, mais il serait bienvenu de parler aussi de cinéastes moins reconnus pour élargir son horizon.

Par ailleurs, sur ces forums, dès qu’un intervenant essaie justement de parler de films plus anciens ou plus pointus, il est immédiatement rejeté, on le traite de pédant, d’intellectuel à deux balles,… Ce qui tend à démontrer une sorte de pensée unique que les médias ont créées et qui se répercutent violemment sur ce type de forums très représentatifs de la nouvelle génération cinéphile. Il est également inquiétant de constater que la cinéphilie d’une grande majorité des fans actuels de cinéma débute au mieux dans les années 1970, mais plus souvent dans les années 1980, voire 1990, constat qu’on peut notamment voir dans les fameuses listes des meilleurs films envoyés par les fans.

En effet, les grands mouvements du cinéma semblent assez méconnus : à la limite la nouvelle vague française ou le néoréalisme italien intéressent encore mais qu’en est-il du cinéma novo brésilien (dont le principaux représentants sont Glauber rocha et Ruy Guerra), du free cinéma anglais (dont les principaux représentants sont Tony Richardson et Lindsay Anderson) ? Même la nouvelle vague française se réduit en général à Godard et Truffaut, voire Rohmer et Chabrol, alors que Rivette, Demy, Doniol-Volcroze, Rozier ou encore Pollet y ont activement participé. Parfois, on entend dire que les films muets sont dépassés ou que les films dits classiques sont des antiquités qui n’ont qu’un intérêt historique, ce qui est souvent faux : il faut tout simplement se donner la peine de visionner ces films, surtout quand on affirme être cinéphile.

Par ailleurs, la diffusion de plus en plus restreinte  en salle de films anciens ou contemporains mais méconnus n’aide pas vraiment à faire connaître ces films. Même Arte diffuse moins de films. Le développement du marché du DVD est peut-être une solution : on trouve de plus en plus aujourd’hui de films en DVD (même si beaucoup d’œuvres essentielles du cinéma ne sont pas encore édités à ce jour), et certains éditeurs cinéphiles comme Carlotta, Wild side, Arte, MK2, Malavida, Why not, HK video, Les films du paradoxe, Montparnasse, Neopublishing, Artus films, Le chat qui fume,… font un travail formidable et permettent l’exhumation et la restauration de films essentiels et/ou méconnus. Même des majors comme Warner, Paramount, Universal, MGM, Fox, Gaumont ou TF1 vidéo sortent aussi des films importants et/ou méconnus. Le choix est donc bien là, il suffit d’un peu de curiosité pour découvrir ces cinématographies anciennes ou méconnues, ce type de films sortant au cinéma il est vrai dans moins en moins de salles.

Dans l’ère actuel du tout-à-l’image, il est dommage de ne plus s’intéresser à la notion-même d’image. Car une image n’est pas innocente, elle se lit, se décrypte. Beaucoup de grands cinéastes basent leur travail sur cette notion, comme Godard, Haneke, De Palma, Argento, Egoyan, Kiarostami, Sokourov, Tsui Hark, Wong Kar-wai, Hou Hsiao-hsien… Le cinéma expérimental (l’un des plus méconnus) en fait sa matière-même, comme les films de Kenneth Anger, Alain Robbe-Grillet, Stan Brakhage Michael Snow, Maya Deren, Andy Warhol, Norman Mac Laren, Norman Mailer, les frères Quay… Il semble qu’aujourd’hui seul le cinéma narratif prime (à l’exception d’un cinéaste non narratif comme David Lynch, très apprécié de la critique et du public, ce qui n’est que justice), et encore le cinéma narratif occidental ou à la limite asiatique (le cinéma asiatique suscite effectivement depuis quelques années un intérêt grandissant, même si cet intérêt reste cantonné au cinéma de genre). Pourtant, le cinéma non narratif offre un panorama passionnant qui mériterait d’être plus mis en avant.

De nombreuses cinématographies pourraient susciter l’intérêt du public si elles étaient plus diffusées et si on en parlait plus. Pompeusement étiquetées intellectuelles et peu accessibles, elles font aujourd’hui plutôt fuir le public, qui refuse de les découvrir, alors que celui-ci pourrait être agréablement surpris. Ennuyeux, le cinéma de Jean-Luc Godard, de Chris Marker, de Claire Denis, de Tsai Ming-liang, d’Apichatpong Weerasethakul, de Terence Davies, de Manoel de Oliveira, de Lodge Kerrigan, de Nicolas Roeg, de Peter Greenaway, de Julio Medem, d’Alain Tanner, d’Alain Cavalier, de Todd Haynes, de Marco Bellocchio, de Raul Ruiz, d’Alejandro Jodorowsky, de Fernando Arrabal, de Jean-Claude Brisseau, d’Arturo Ripstein, d’Amos Gitaï, de Jean-Claude Guiguet, de Joao Cesar Monteiro, de Guy Maddin, de John Waters, de Pascale Ferran, de Jia Zhang Ke, de Hou Hsiao-hsien, de Naomi Kawase, de Hong Sang-soo, de Im Sang-soo, de Im Kwon-taek, d’Ermanno Olmi, des frères Taviani, de Jacques Doillon, de Derek Jarman, de Leos Carax, des frères Larrieu, de Bob Rafelson,… ? Alors qu’ils recèlent d’innombrables beautés qui pourraient toucher tout le monde…

Certes, certains auteurs comme Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, Andrei Tarkovski, Werner Schroeter, Theo Angelopoulos, Jean Eustache, Philippe Garrel, Pedro Costa, Béla Tarr, Chantal Akerman, Nicolas Klotz, Michelangelo Antonioni, Jacques Rivette, Nobuhiro Suwa,… sont effectivement assez difficiles d’accès et demandent un effort certain du spectateur pour entrer dans leurs œuvres. Mais si l’effort est fait, les œuvres de ces cinéastes offrent une richesse exceptionnelle et permettent de vivre des expériences différentes.

Les cinématographies des ex-pays de l’est et des pays du tiers-monde font aussi toujours peur au public. Ces œuvres seraient lentes et ennuyeuses, donc à éviter. Or, il n’en est rien. En premier lieu, les films de ces cinéastes offrent en général un regard personnel sur l’histoire de leur pays, mais surtout ils offrent un véritable regard de cinéaste. Il faut absolument découvrir le cinéma d’Andrzej Wajda, d’Andrzej Zulawski, de Jerzy Kawalerowicz, d’Ivan Passer, de Jerzy Skolimowski, d’Ousmane Sembène, de Youssef Chahine, de Mohamed Chouikh, d’Alexei Guerman, d’Alexandre Soukorov, de Jiri Menzel, de Jan Svankmejer, de Glauber Rocha, de Sergueï Paradjanov, de Lucien Pintilie, de Miklos Jancso, de Béla Tarr, d’Abbas Kiarostami, de Jafar Panahi, de Wojcieh J. Has, d’Elem Klimov, de Krzysztof Kieslowski, de Krzysztof Zanussi, d’Abderrahmane Sissako, de Fernando Solanas, d’Arturo Ripstein, de Brillante Mendoza, de Lucretia Martel, de Pablo Trapero, de Carlos Reygadas, d’Otar Iosseliani, de Darejan Omirbaev, de Walerian Borowczyk, de Dusan Makavejev,…au moins pour se faire sa propre opinion.

Le cinéma documentaire reste aussi à l’écart, à l’exception de la notoriété exceptionnelle de Michael Moore. Pourtant, dès son origine, le cinéma documentaire a existé. Comme je l’ai dit précédemment, les frères Lumière sont non seulement les inventeurs du cinéma mais aussi les pères du cinéma documentaire. Des cinéastes essentiels comme Robert Flaherty, Jean Rouch, Pierre Perrault, William Klein, Raymond Depardon, Albert Mayles, Agnès Varda, Chris Marker, les Straub, Claude Lanzmann, Marcel Ophüls, Rithy Panh, Robert Kramer, Errol Morris, Luc Moullet, Patricio Guzman, Fernando Solanas,… y ont consacré la totalité ou la quasi-totalité de leur carrière, tandis que de nombreux autres cinéastes (plutôt de fiction), comme Godard, Resnais, Malle, Gitaï, Demme, Scorsese, Chabrol, Assayas, Jia Zhang Ke, Barbet Schroeder, Jean-Daniel Pollet, Peter Watkins, Peter Greenaway, Emir Kusturica, Jim Jarmusch, Henri-Georges Clouzot, Frank Capra, John Huston,… ont abordé avec bonheur ce genre cinématographique. Bien que de nombreux éditeurs DVD s’intéressent aux films documentaires (comme Montparnasse, Arte Video, MK2, ou Wild side par exemple), ceux-ci restent très méconnus, même s’il semble que ces dernières années, plus de films documentaires sortent en salles, peut-être suite au succès des films de Michael Moore.

Enfin, le cinéma dit underground de Shirley Clarke, Paul Morrissey, Robert Downey, Russ Meyer, John Waters, Maria Beatty, Richard Kern ou encore les premiers films de Jim Mac Bride (le célèbre David Holzman’s diary), futur réalisateur du sympathique remake de A bout de souffle et de l’excellent The Big Easy), possède ses afficionados, surtout les plus connus comme Meyer ou Waters qui bénéficient d’un véritable culte, d’autant que Waters est rentré désormais dans le mainstream, de même que le cinéma d’exploitation qui possède de multiples pépites et qui reste un terrain passionnant à défricher.

Ce bilan plutôt négatif semble hélas se confirmer de plus en plus. Les films estampillés art et essai sortent dans moins en moins de salles, tandis que les cinémas art et essai connaissent aujourd’hui de nombreuses difficultés. La pensée unique met à l’écart tout un pan passionnant du cinéma qui reste (et restera, si cela continue ainsi) honteusement méconnu. Alors que les films antérieurs aux années 1970 (dans le meilleur des cas) semblent susciter de moins en moins d’intérêt, à l’exception de quelques auteurs comme Chaplin, Hitchcock, Kubrick ou Peckinpah qui continue aujourd’hui de fasciner. Le cinéma muet est presqu’ignoré tandis que la connaissance de l’histoire du cinéma et des films-charnière se fait de plus en plus rare chez les jeunes fans de cinéma.

Cependant, un fait nouveau est apparu récemment, qui peut peut-être redonner un peu d’espoir. Une cinéphilie partielle et spécialisée a commencé à se développer, notamment dans le domaine du cinéma d’horreur et d’exploitation. L’intéressant magazine Mad Movies semble avoir contribué à l’émergence de cette nouvelle cinéphilie. Alors que les noms de Jess Franco, Lucio Fulci, Antonio Margheriti, Roger Corman, Carlos Aured, Jean Rollin, Renato Polselli, Sergio Martino, Erwin C. Dietrich, Alain Payet, Joseph W. Sarno, Bruno Mattei, Claudio Fragasso, Norifumi Suzuki, Paul Naschy, Umberto Lenzi, Ruggero Deodato, Wes Craven (du moins ses premiers films, car depuis un certain temps, Craven est devenu un cinéaste dont on connaît le nom), Tobe Hooper, Stuart Gordon,… semblaient vouer à l’oubli, cette cinéphilie partielle a remis en avant ce cinéma d’exploitation et/ou d’épouvante et est devenue pointue dans son genre. Si des cinéastes de genre comme James Whale, Jacques Tourneur, Mario Bava, Terence Fisher, Seijun Suzuki, Kinji Fukasaku, Chang Cheh, Liu Chia-liang ou à un niveau moindre Roger Corman, Radley Metzger, Stuart Gordon, Herman Yau, Billy Tang, avaient une certaine réputation, avaient déjà une certaine réputation (méritée), cette cinéphilie a permis de découvrir des titres pas forcément toujours géniaux, parfois nullissimes, mais aussi de véritables petites perles, même chez Jess Franco (Venus in fur ou Le diabolique docteur Z, par exemple) ou Jean Rollin (Le viol du vampire ou La rose de fer, par exemple), tous deux pouvant être considérés comme des auteurs. L’exploitation italienne ou japonaise, en particulier, recèle vraiment de nombreux trésors, et de véritables auteurs de films ont pu y naître, comme Sergio Sollima, Sergio Corbucci, Duccio Tessari, Damiano Damiani, Pasquale Squitieri, Lucio Fulci, Michele Soavi,… chez les italiens ; Seijun Suzuki, Yasuzo Masumura, Kinji Fukasaku, Kihachi Okamoto, Hideo Gosha, Kenji Misumi, Koji Wakamatsu, Masaru Konuma, Noboru Tanaka, Tatsumi Kumashiro, plus récemment Sogo Ishii, Takashi Ishii, Sono Sion, Takashi Miike ou encore Shinya Tsukamoto… chez les japonais.

D’autres cinéphilies spécialisées ont fleuri, comme celle du cinéma asiatique par exemple. Si cette cinéphilie est très spécialisée, elle est néanmoins un signe que la curiosité de la jeune génération est bien là et ne demande qu’à s’exprimer. Même si on peut regretter que la cinéphilie générale tende à diminuer, l’apparition de ces cinéphilies spécialisées représente peut-être l’avenir de la cinéphilie. Il ne faut pas oublier que le cinéma est un art qui se nourrit de lui-même, et que ces cinéphilies spécialisées pourront peut-être s’élargir progressivement.

Cela dit, tant que leles médias ne s’ouvriront pas sur un cinéma plus exigeant ou plus secret, que ces films méconnus ne seront pas diffusés dans plus de salles, la situation ne s’améliorera pas réellement. La pensée uniforme continuera à perdurer, laissant à l’écart tout un pan de cinéma passionnant mais ignoré du grand public. Heureusement que certains sites de cinéma moins fréquentés, certains sites universitaires, quelques blogs de passionnés, une presse pointue et spécialisée ou encore quelques livres formidables consacrés au cinéma existent encore et cherchent à chasser cette pensée unique, mais ces éléments restent encore trop restreints pour avoir un réel impact sur le grand public et la nouvelle génération se disant cinéphile. .