Grave1Titre du film : Grave

Réalisatrice : Julia Ducournau

Année : 2017

Origine : France

Durée : 1h38

Avec : Garance Marillier (Justine), Ella Rumpf (Alexia), Rabah Naït Oufella (Adrien), Laurent Lucas (le père), etc.

FICHE IMDB

Synopsis : Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur ainée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

 

Précédé d’une réputation flatteuse après son passage au festival de Cannes et à d’autres manifestations cinématographiques, Grave attise forcément notre curiosité. Dans ce nouveau film d’horreur à la française, a-t-on affaire à une belle réussite ou au contraire à une œuvre inégale comme de nombreux autres films français de genre ? (Haute tension, A l’intérieur)

Premier long métrage de la jeune Julia Ducournau, Grave constitue une bonne surprise. En effet, il s’agit d’une œuvre qui joue beaucoup sur les représentations et sur le côté psychologique, et pas uniquement sur le côté horrifique. L’héroïne principale, la jeune Justine (la citation à la Justine de Sade est évidente), rentre dans une école vétérinaire. C’est pour elle l’occasion d’un grand changement. Elle doit tout à la fois s’intégrer au sein du corps des vétérinaires mais aussi faire avec son propre corps.

grave3De manière parfois trash, la réalisatrice Julia Ducournau évoque le difficile passage de l’adolescence à l’âge adulte. Justine est en fin de compte une jeune fille brillante sur le plan scolaire qui se cherche au niveau de l’identité. Lorsqu’elle se trouve dans son école de véto, elle rencontre un monde qui lui est étranger, et l’intégration n’est pas évidente. Le rituel du bizutage est bien présent et oblige les bizuts à subir des événements pas toujours très sympathiques : ramper comme des esclaves ; jeter son matelas sur lequel on dort par la fenêtre  ; se faire inonder de sang d’animal (hommage à Carrie) ; manger de la cervelle de rat qui constitue d’ailleurs une scène-clé du film. Julia Ducournau retranscrit bien ce bizutage et en particulier le premier soir à l’école de véto avec la fête qui est organisée. On ressent bien l’ivresse des fêtes étudiantes avec tous les délires qui semblent permis. Par moments, on a l’impression que la jeune réalisatrice est sous l’influence de Gaspar Noé ou de Gregg Araki.

Mais tout le monde n’y trouve pas son compte dans ces fêtes. Justine semble perdue. Elle est clairement à la recherche du groupe auquelle elle appartient et même de sa propre identité. Elle ne sait pas très bien où elle en est. Elle continue à se chercher, y compris dans sa propre féminité. Si elle est effectivement une fille, elle n’est pas à l’aise lorsqu’on l’oblige à porter une jupe. De la même façon, elle est forcément troublée lorsque sa grande sœur s’amuse à pisser debout comme un garçon. Voilà qui remet une nouvelle fois en question sa propre identité. Et que dire de cette scène où sa sœur veut lui raser des poils pubiens, pour lui donner une nouvelle féminité. Cette séquence est sans aucun doute un passage-clé du film. Il révèle à Justine sa véritable nature, celle d’une jeune femme qui prend un plaisir certain à manger de la viande humaine. Ce cannibalisme, très réaliste dans son approche, donne une nouvelle dimension au film. Ce dernier joue sur deux registres qui se complètent plutôt bien : le gore pur et dur et le psychologique.

Les séquence gore, pas très nombreuses, donnent lieu en tout cas à des scènes sacrément marquantes. Qui malheureusement ne sont pas toujours bien amenées : la fameuse scène du doigt me paraît un peu « too much » et trop abrupte. De la même façon, la révélation finale concernant le père de Justine surligne trop quelque chose qu’on aurait pu laisser à la libre appréciation du spectateur. C’est un peu dommage car cela amoindrit la portée du film puisque l'on pourrait avoir l’impression que la réalisatrice a voulu juste choquer pour choquer.

grave4Pourtant, à y regarder de près, cela n’est pas le cas. Grave évoque certes le cannibalisme mais il raconte surtout le difficile passage à l’âge adulte avec une jeune femme qui découvre sa sexualité. De façon peu conventionnelle certes, mais elle découvre désormais un corps qu’elle n’avait jamais utilisé pour assouvir ses pulsions. A l’instar de la comédie horrifique Teeth et de l’excellent It follows, Grave montre que la sexualité est quelque chose de compliqué à appréhender, et qu’elle peut donner lieu à des conséquences inattendues. Dans Teeth, l'héroïne juvénile disposait d'un incroyable vagin denté lui permettant de se protéger de prédateurs masculins. Dans It follows, le sexe, tel un interdit qu’il ne faut pas franchir, devient maléfique puisqu’il finit par poursuivre ses utilisateurs. La jeune héroïne le comprend rapidement à ses dépens. Dans Grave, Justine assouvit sa passion du corps de l’autre de façon extrême. Même si ces films sont évidemment assez différents par leur approche, ils racontent tous l’histoire d’une adolescente qui se métamorphose (les scènes sous la douche sont à cet égard symboliques de cet état de fait) puisqu’elle vit le passage obligé de l’adolescence à celui de l’adulte. La cinéaste Julia Ducournau insiste d’ailleurs sur la transformation sur le plan physique.

A cet égard, il convient de signaler la performance époustouflante de Garance Marillier dans le rôle de Justine. La jeune actrice est totalement à son aise en interprétant cette jeune fille tout à la fois frêle, timide et pouvant s’avérer extrêmement violente lorsqu’elle laisse parler ses envies. Ella Rumpf, dans le rôle de sa grande sœur Alexia, livre aussi une prestation de tout premier plan. Elle est l’initiatrice de Justine et ce dès la première scène. D’ailleurs, les deux sœurs à l’écran sont finalement très proches. Comme quoi, même dans des films français dits de genre, on peut avoir droit à une distribution de qualité.

Au final, en dépit de défauts d’écriture alourdissant son propos, Grave s’avère un film d’horreur psychologique de bonne tenue. On attend avec intérêt la prochaine œuvre de Julia Ducournau.