Manderlay Réalisé par Lars Von Trier
Titre original : Manderlay
Année : 2005
Origine : Danemark
Durée : 139 minutes
Avec : Bryce Dallas Howard, Isaach de Bankolé, Danny Glover, Willem Dafoe, Michael Abiteboul, Lauren Bacall, Jean-Marc Barr, Geoffrey Bateman, Virgile Bramly, Doña Croll, Jeremy Davies,...

Fiche IMDB

Résumé : C'est l'étrange histoire de Manderlay, un domaine isolé dans le sud profond des États Unis. En 1933, Grace et son père avaient laissé derrière eux la petite communauté de Dogville et s'en éloignaient pour retourner chez eux. Malheureusement, dans le métier de gangster, l'absence est souvent une source de gros désagrément. Grace et son père ainsi que son armée de malfrats obligés de battre en retraite et chassés de leur ancien territoire vont passer, sans succès, tout leur hiver à chercher de nouveaux terrains de chasse. Et, dans ces premiers mois de printemps, ils font route vers le sud pour trouver une résidence où ils pourraient enfin s'établir...


Ce texte contient des spoilers : il est donc conseillé d'avoir vu le film avant d'en entreprendre la lecture.

Après le passionnant Dogville (2003), Manderlay, réalisé en 2005, est le second opus de la trilogie sur l’Amérique entreprise par le grand cinéaste danois Lars Von Trier.

La surprise n’est donc plus au rendez-vous et le spectateur retrouve le personnage de Grace, cette fois incarnée par la très talentueuse Bryce Dallas Howard (la révélation de l’excellent Le village de M. Night Shyamalan, qu’on a pu revoir avec plaisir dans le très beau mais incompris La jeune fille de l’eau, film maudit du même Shyamalan), qui n’a pas à rougir de la comparaison avec Nicole Kidman (qui interprétait Grace dans Dogville), le découpage en 8 chapitres et le dépouillement total des décors (c'est presque une épure).

Dans Manderlay, Lars Von Trier s’intéresse au problème de l’esclavage des noirs américains, mais il s’interroge aussi et surtout sur la démocratie et la notion de liberté. Après le sanglant règlement de compte final de Dogville, Grace arrive à Manderlay, plantation américaine détenue par une riche famille qui fait encore travailler des esclaves noirs.

Sur ce canevas, Lars Von Trier tisse une fable audacieuse et particulièrement ironique sur la notion de liberté, dont le final surprenant et ambigu laissera à mon avis plus d’un spectateur dérouté. Manderlay est cependant un film d’une très grande richesse, très pessimiste sur la condition humaine. Grace, personnage naïf et idéaliste, décide d’abolir l’esclavage dans la communauté de Manderlay et d’instaurer avec l’aide des anciens esclaves une démocratie. Si les intentions de Grace, louables à la base, ne sont pas dénuées d’une certaine ambiguïté (Grace fait-elle cela pour être remerciée ou par conviction ?), elles vont s’avérer rapidement être un échec total et vont finalement se retourner contre elle.

Lars Von Trier semble fasciner par l’humiliation permanente de son héroïne (comme c’est souvent le cas chez lui, je pense notamment au magnifique Breaking the waves et au beaucoup plus contestable Dancer in the dark), qui fait à chaque fois, alors qu’elle ne pense pas à mal, les mauvais choix, lesquels se retourneront contre elle et la mèneront à l’irréparable.

Néanmoins, le cinéaste, très ironique (peut-être un peu trop d’ailleurs…), n’oublie pas de livrer, par le biais de sa fable, une vision particulièrement sombre des notions de démocratie et de liberté, qui sont finalement, au-delà de l’esclavage, les deux thèmes fondamentaux de Manderlay. Il avance le fait que l’oppression peut avoir des conséquences tragiques sur les êtres humains et pose deux questions majeures : Sommes-nous réellement prêts à vivre libre ? Et n’avons-nous pas une tendance naturelle à la soumission ?

Si ces deux questions sont provocatrices et choquantes, n’ont-elles véritablement aucun fondement ? Force est hélas de constater que la démocratie n’est pas une chose si simple à appliquer, surtout à des êtres qui ne l’ont jamais connue et n’y sont donc pas préparés (allusion à peine voilée à l’actualité contemporaine du film, à savoir les conséquences de la guerre en Irak, allusion appuyée par une photo de George W. Bush qui apparaît dans le générique de fin).

Si la vision de Lars Von Trier est extrêmement pessimiste, elle n’est en rien, à mon avis, réactionnaire, comme certains spectateurs semblent le penser. A aucun moment, en effet, le cinéaste ne nie la réalité de l’esclavage et prône le fait que des esclaves resteront toujours, quoi qu’on fasse, des esclaves ; il démontre seulement que l’instauration d’une démocratie implique certaines difficultés. La scène où les anciens esclaves votent positivement pour l’exécution d’une vieille femme affamée de la communauté qui avait volé des vivres, après une tempête dévastatrice (la Nature contre laquelle on ne peut rien) entraînant le rationnement de celles-ci, et qui avait provoqué, semble-t-il, la mort d’une petite fille, est à cet égard particulièrement éprouvante, le cinéaste prouvant par l’absurde les extrémités tragiques que peut entraîner une démocratie mal appliquée, puisque Grace contre son gré est finalement obligée d’exécuter elle-même cette pauvre femme, afin de ne pas contredire les bienfaits d’une démocratie dont elle a elle-même cherché à poser les bases.

De même, la cri que pousse Timothy (Isaach de Bankolé, impressionnant), à la fin du film, lorsque Grace, qui s’est fait berner par lui, l’inonde de reproches : Timothy lui répond tout simplement « Mais c’est vous qui nous avez faits ! ». Cette réponse, pourtant lucide (c’est sans doute le point de vue du cinéaste), provoque la colère de Grace, humiliée, qui finit par le fouetter violemment, cette scène de punition par le fouet répondant à la première scène de fouet qui avait provoqué la révolte de notre héroïne. Ce qui prouve encore une fois que la thèse avancée par Lars Von Trier n’est pas réactionnaire.

Par ailleurs, à la différence de l’aseptisé Amistad (l’un des films les plus faibles de Steven Spielberg), le cinéaste n’occulte absolument pas le côté érotique des corps noirs, qui provoque le désir sexuel immédiat de Grace et qui donne lieu à de très belles scènes.

Au final, Manderlay est un film passionnant, peut-être encore plus audacieux et radical dans ses prises de positions que Dogville, parfaitement mis en scène. On peut d’ailleurs noter que tous les gros plans du visage de Bryce Dallas Howard-Grace sont absolument magnifiques, où le spectateur a l’impression de revenir à la pureté originelle du langage cinématographique, à l’instar des films de l’immense Carl Theodor Dreyer (cinéaste admiré de Lars Von Trier), mais dont l’ironie omniprésente peut parfois agacer. Les derniers films de Von Trier possèdent d’ailleurs tous cette tendance à l’ironie, ce qui est parfois un peu dommage (je pense aux sympathiques The five obstructions ou Le direktor, dans lesquels cette ironie est présente) car atténuant quelque peu le propos du film.

En tout cas, espérons que Lars Von Trier puisse un jour tourner le troisième volet de cette trilogie qui s’intéresse aux fondements de la société, Washington. Pour l’instant, ce projet semble en standby…