melancholiaTitre du film : Melancholia

Réalisateur : Lars Von Trier

Année: 2011

Origine : Danemark

Durée : 130 minutes

Acteurs: Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Kiefer Sutherland, John Hurt, Charlotte Rampling, Udo Kier.

Fiche IMDB

Synopsis: À l'occasion de leur mariage, Justine et Michael donnent une somptueuse réception dans la maison de la sœur de Justine et de son beau-frère. Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre. La fin du monde semble imminente et va tout remettre en question...

 

Dans son nouveau film, scindé en trois parties :un prologue et deux parties, l'une intitulée Justine, l'autre Claire, du nom des deux sœurs héroïnes, Lars Von Trier déploie un véritable poème visuel d'une étincelante noirceur.

Mais avant toutes choses, un bref rappel s'impose : Melancholia, la mélancolie, est un terme psychiatrique désignant l'état dépressif le plus grave et le plus profond.

Étymologiquement parlant, le terme signifie : bile noire, terme hérité de la célèbre théorie des humeurs d'Hippocrate.

Sur le plan artistique : de nombreuses œuvres font références, directement ou non à la mélancolie : de la gravure d'Albrecht Dürer, Melancolia, au spleen baudelairien en passant par les écrits de Cioran, nombreux sont les artistes a avoir évoqué cette solitude face au désenchantement du monde

Ce petit rappel a son importance, nous le verrons par la suite.

melancho1Le film de Lars Von Trier semble truffé de références, comme autant de métaphores du mal rongeant Justine avant de toucher ses proches et le monde.

 Le film débute donc par un prologue composé d'images, quasi-mentales, d'une grande poésie, soutenues par la musique baroque de Richard Wagner (« La mort d’Isolde ») qui reviendra en leitmotiv durant tout le film.

On y voit la planète Mélancholia venir s'écraser sur la terre, mettant ainsi fin à toute vie à la surface de celle-ci.

Curieusement, pourrait-on penser, le prologue préfigure l'issue fatale du film, annihilant ainsi tout espoir dès le départ. Bien que fantasmatique, cette partie ne semble avoir en effet qu'un objectif : ne laisser aucun doute au spectateur, ayant ainsi la double fonction de présenter à la fois le cadre de l'histoire que nous allons vivre, les derniers jours de Justine et de Claire, ainsi que le terrible dénouement de celle-ci.

 Comme à son habitude, Lars Von Trier opère méthodiquement, comme s'il procédait à une démonstration, déroulant son histoire de manière graduelle, faisant ainsi monter le malaise de manière implacable, comme pour signifier que cette fin est inéluctable, sans qu'il y ait de suspens véritable.

Le début de la première partie, intitulée Justine, semble toutefois prendre le contre-pied du prologue. En effet, aux images inquiétantes et apocalyptiques succèdent le visage rieur de Justine (Kirsten Dunst) ne pouvant garder son sérieux, bloquée avec son époux à l'arrière d'une limousine trop grande pour les chemins sinueux qu'ils doivent emprunter.

Ce qui pourrait n'être qu'un détail dans une journée censée être placée sous le sceau de la joie et du bonheur devient un grain de sable d'autant plus perturbateur que le réalisateur semble prendre un malin plaisir à faire durer la scène, ce jusqu'au malaise, à l'énervement des divers protagonistes qui ne peuvent que reconnaître le côté grotesque de la situation.

L'arrivée au manoir du richissime John (Kiefer Sutherland), le mari de Claire (Charlotte Gainsbourg) ne sera pas pour autant une libération.

Justine, qui apparaît bien vite comme un être différent, dépeinte comme une femme tour à tour évanescente, tour à tour dépressive, semble prise dans un mécanisme qui lui échappe dès le départ : le déroulement de son propre mariage dont on en vient vite à se demander s'il répond à une volonté personnelle ou s'il répond à une volonté de correspondre à une norme sociale.

Justine, bien qu’à priori totalement intégrée sur le plan social et professionnel montre un vite un comportement qui va susciter l'interrogation des uns et l'agacement des autres, dont John et l'organisateur du mariage (Udo Kier, dans une composition toute en décalage). Par son attitude, Justine incarne l'éclatement des valeurs sociales et de la cellule familiale, recomposée de manière factice à l'occasion de son mariage.

melancho2C'est aussi l'occasion de constater tout l'art de Lars Von Trier qui a construit son film sur de multiples oppositions : celle de la figure paternelle et de la figure maternelle, tout d'abord, mais aussi l'opposition entre les deux sœurs, celle existant entre les deux « visages » de Justine, et l'opposition entre les deux planètes : Mélancholia, sombre planète métaphorique, et la terre symbole de vie.

La première partie, consacrée à Justine, trace un subtil portrait en creux de l’héroïne qui apparaît comme une femme faible, victime de sa légèreté et de ses crises d'angoisse, une femme qui à tout pour être heureuse sans jamais y parvenir.

Peu à peu, le comportement de Justine, et le trop évident bonheur qui devrait régner va céder la place à l'incompréhension, au doute, et au malaise.

En effet, Justine va multiplier les absences, retardant le déroulement d'un mariage méticuleusement préparé par un Udo Kier blessé au plus profond de son orgueil par ce qu'il prend pour un vulgaire caprice de la mariée.

Or, il apparaît de plus en plus évident que celle-ci fuit, dès qu'elle en a l'occasion une situation qui la met mal à l'aise : la célébration de son propre mariage, comme la présence de ses proches.En cela, Justine incarne le point de vue du réalisateur, qui semble s'acharner à nous démontrer que l'humanité ne vaut pas la peine d'être sauvé (ce qui sera dit textuellement dans le film).

 L'opposition entre les figures paternelles et maternelles viennent renforcer le malaise s'installant insidieusement : le père (John Hurt) apparaît lui-même d'une grande inconsistance, alors que la mère ne cache pas son mépris pour le mariage de sa fille, comme pour le reste de la société d'ailleurs.

À l'instar de Festen, le film semble un temps se focaliser sur le délitement de la cellule familial, tant chacun semble avoir des aspirations divergentes.

Mais le malaise, éprouvé par Justine, qui semble de plus en plus inadaptée à mener la vie qu'on lui destine au travers de cette apparente réussite professionnelle, elle travaille dans la publicité et se voit offrir une promotion par son employeur, et sociale, dont le point d'orgue serait son mariage justement, dépasse de loin les oppositions de chacun des membres de la famille.

S'il est plus profond, son caractère est aussi plus diffus et va gagner l'ensemble des invités, jusqu'au délitement final, marqué par le départ du marié, comprenant que l'univers de Justine est totalement inaccessible.

Comme annoncé, la deuxième partie va se focaliser sur la sœur, Claire, sans toutefois oublier Justine.

Alors que le comportement de Justine semblait jusque là échapper à toute compréhension, cette deuxième partie vient au contraire renforcer l'avis de l’héroïne, à priori si insaisissable, en épousant encore plus étroitement son point de vue.

Alors que la première partie la montrait dans un élément qui n'est pas le sien, et auquel elle ne peut s'intégrer, cette deuxième partie nous installe au cœur même de ce qui compose le point de vue et les préoccupations de Justine.

Inutile de dire que cette partie est plus sombre et ouvertement désespérée, l'espoir n'y ayant pas de place, ce qui fera sombrer l'entourage de Justine.

L'on rejoint alors pleinement la définition de la mélancolie : état dépressif le plus grave et le plus profond, ou l'espoir ne trouve plus sa place.C'est précisément ce caractère inéluctable qui va entraîner a chute de tous, excepté Justine dont la force moral se révèle sans égal face à cette épreuve qu'est la fin du monde qui se profil.

Évidemment, la planète Mélancholia qui vient s'écraser contre la terre n'est qu'une métaphore du malaise que connaît si bien Justine et qui laisse tout le monde désarmé.

Pire, les plus optimistes et combatifs semblent se résigner, comme le fait John qui ne peut se résoudre à voir le monde qu'il connaît et dont il jouit chaque jour disparaître. Il préfère mettre fin à ses jours, dans un élan bien égoïste, mais profondément humain, laissant sa femme et leurs enfants se débrouiller sans lui.

Ce à quoi Lars Von Trier nous fait assister est bien le refus ou l'incapacité de s'adapter et d'envisager la fin du monde tel que nous le connaissons.

Justine, elle, passe tour à tour, de l'image de la femme futile et fragile à celle d'une femme inflexible, au caractère fort n'ayant pas peur d'envisager le pire scénario possible.

Il est indéniable que Lars Von Trier s'amuse de nos défauts et nos faiblesses à travers ce film, alors que nous traversons une période charnière : crise sans précédent, révoltes et guerres. Mais ce qu'il fustige avant tout est notre faiblesse à vouloir, à l'image de John, préserver les apparences et se voiler la face lorsque nous sommes confrontés à nos contradictions.

Cet opus est sans doute le plus sombre de son réalisateur, pourtant déjà prolixe en la matière, si l'on y pense bien, mais il semble qu'il ait, sous des aspects métaphoriques, atteint le point de non-retour de son système.

Melancholia reste une fable d'une force indéniable, d'une beauté sombre inquiétante et impressionnante.