En ce mois de février 2018, le blog Les déjantés du ciné fête ses 10 ans d'existence. Eh oui, déjà ! De manière exceptionnelle, c'est l'occasion pour ses trois membres fondateurs de vous révéler leurs 5 films préférés durant cette période, et de vous donner envie de les voir !

1) Le top 5 des films préférés de Locktal de 2008 à 2017 :

affichevincereVincere (Marco Bellocchio, 2009, Italie)

C’est sans doute l’un des plus grands films de Marco Bellocchio, qui traite comme à son habitude de l’aliénation de l’individu par les institutions sociales, thème ici porté à incandescence. Vincere (« vaincre » en italien) est un véritable maelström d’images, un tourbillon d’émotions qui multiplie les audaces stylistiques, sonore et visuelles, dont le spectateur ressort ébahi et vidé. L’interprétation de Giovanna Mezzogiorno dans le rôle d’Ida Dalser (la maîtresse de Mussolini) est magnifique, de même que celle de Filipo Timi dans le rôle de Mussolini, tous les deux sublimés par la mise en scène opératique et lyrique de Bellocchio et la puissante bande-son de Carlo Crivelli. Intense et bouleversant.

 

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (Apichatpong Weerasethakul, 2010, Thaïlande)

Weerasethakul offre un poème hypnotique qui prend (comme dans la plupart des autres films du cinéaste thaïlandais) racine dans cette jungle mystérieuse, belle et effrayante à la fois, où tout est possible : l’apparition des fantômes, la métamorphose des humains en animaux, la réincarnation,… Le fantastique est quotidien, il guette au détour d’un arbre, d’une branche, il est naturel : la frontière entre le réel et l’imaginaire s’estompe, disparaît… Weerasethakul plonge le spectateur dans un autre monde, merveilleux et spirituel, dans lequel les âmes peuvent transiter, où les princesses peuvent s’accoupler à des poissons, où l’extraordinaire peut se nicher dans les cavités d’une grotte, où les légendes se fondent dans la réalité. Bref, une œuvre fascinante et essentielle.

 

Le cheval de Turin (Béla Tarr, 2011, Hongrie)

Ultime film de Béla Tarr (à moins que celui-ci revienne, on l’espère, sur sa décision), ce film est la quintessence de son style si reconnaissable, composé de très longs plans-séquences très fluides, dans un noir et blanc somptueux et désespéré. Conclusion cohérente et magnifique d’une filmographie unique, Le cheval de Turin plonge ses deux personnages (et les spectateurs), un père infirme et sa fille, dans un univers sinistre et dépouillé, miné par le vent, la solitude et la répétition des mêmes gestes, des mêmes rituels quotidiens… Un monde qui court à sa perte, où tout espoir est balayé, où la vie elle-même n’est que souffrance et où la mort est peut-être une délivrance. Un monde d’une tristesse infinie, dont la fin est inexorable, qui sombre progressivement dans les ténèbres. Magistral !

 

affichemelancholiaMelancholia (Lars Von Trier, 2011, Danemark)

Film de fin du monde particulièrement puissant, Melancholia est sans aucun doute l’une des œuvres les plus accomplies de Lars Von Trier. Scindé en deux parties qui sont consacrées à chacune des deux héroïnes (Justine, magnifiquement interprétée par Kirsten Dunst, atteinte de mélancolie ; et sa sœur Claire, jouée par une sublime Charlotte Gainsbourg, plus ancrée dans la réalité), le film dévoile progressivement les vérités de chacun, vivant dans un monde de plus en plus factice et prenant conscience de son vide existentiel. Visuellement splendide, Melancholia est un lent requiem, un poème fulgurant qui se clôt sur une image absolument bouleversante qui hantera encore longtemps le spectateur après la projection.

 

The tree of life (Terrence Malick, 2011, Etats-Unis)

Cinquième film de Terrence Malick, The tree of life est aussi l’un de ses plus énigmatiques et de ses plus stupéfiants. Visuellement impressionnant, c’est un poème lyrique d’une ampleur phénoménale (il relie l’infiniment grand à l’infiniment petit), basé avant tout sur le ressenti et l’émotion, sur la captation d’instants. La partie centrale, qui dépeint le monde vu par le regard d’un enfant, touche au sublime : la mise en scène de Malick, par ses mouvements de caméra flottants, ses plans de corps morcelés, parvient à saisir l’indicible, la mémoire, ce qui fait ce qu’on est… The tree of life a également révélé une actrice frémissante, Jessica Chastain, qui trouve ici l’un de ses plus beaux rôles. C’est un film ambitieux qui ne plaira pas à tout le monde, mais dont l’audace et la radicalité en font un objet unique absolument fascinant.

2) Le top 5 des films préférés de Nicofeel de 2008 à 2017 :

affichemorseMorse (Tomas Alfredson, 2008)

Morse constitue mon premier choc cinématographique vu dans un festival (au NIFFF, Neuchâtel international fantastic film festival). Le réalisateur Tomas Alfredson revisite de façon pertinente le mythe du vampire. On est bien loin de la figure du vampire séduisant. Au contraire, la condition de vampire est vue comme un véritable fardeau. En effet, elle évoque la solitude et le besoin de tuer des gens pour survivre.
Morse est également un film très intéressant car il raconte l’histoire d’amitié / d’amour entre un jeune garçon, Oskar, maltraité par ses camarades de classe et donc une vampire, Eli, qui a pris les traits d’une jeune fille.
L’originalité du film tient aussi du fait que le vampire est un être ambivalent. Il doit tuer pour rester en vie mais il est dans le même temps l’ange gardien d’Oskar. On songe ainsi à l’inoubliable dernière scène d’action du film, se déroulant sur le célèbre morceau « A flash in the night » du groupe Secret service (1982).
Morse est un drame teinté de fantastique d’une grande sensibilité. On ne peut qu’adhérer.

 

Drive (Nicolas Winding Refn, 2011, États-Unis)

Nicolas Winding Refn aime les films torturés. Il n’y a qu’à voir Only god forgives (2013) ou The neon demon (2016) pour s’en convaincre. Pourtant, avec Drive il réussit miraculeusement à allier sa maestria cinématographique avec des thématiques claires, accessibles au grand public.
Drive pourrait apparaître de prime abord comme un banal polar. L’histoire est simple en apparence avec ce jeune homme, embarqué dans de vilaines combines, qui se transforme du jour au lendemain en justicier prêt à aider la veuve et l’orphelin.
Oui mais voilà Nicolas Winding transcende le matériau de base. On le voit dès le début avec une photographie sublime, avec la ville sous la nuit donnant des impressions de mégalopole infinie. La mise en scène est pour sa part très stylisée et donne le sentiment d’être dans une sorte de rêve éveillé.
Ces images sublimes sont renforcées par la musique planante, très eighties, où l’on retrouve les hits Nightcall de Kavinsky ou encore Under your spell du groupe Desire.
Nicolas Winding Refn n’en oublie pas d’être Nicolas Winding Refn. Drive comporte son lot de scènes (très) violentes qui réservent ce polar urbain à un public averti.
Et puis Drive a révélé Ryan Gosling, dans le rôle du justicier au grand coeur, devenu depuis une star planétaire.
Voilà un polar contemporain de tout premier ordre, à consommer sans modération.

 

Despuès de Lucia (Michel Franco, 2012, Mexique)

Les amateurs de comédie et de romance peuvent passer leur chemin. Le cinéaste mexicain Michel Franco est passionné par les drames, qui passent souvent par des histoires glauques. Heureusement, Despuès de Lucia constitue une œuvre forte et dans le même temps sans doute le film le plus accessible de son auteur.
Le film s’intéresse au personnage d’Alejandra, une jeune fille qui parvient tant bien que mal à faire le deuil de sa mère, Lucia. Arrivée dans un nouveau lycée, elle a du mal à s’acclimater avec ses nouveaux camarades de classe. Loin s’en faut. Lors d’une soirée, elle a une relation intime avec un de ses camarades et celui-ci met la vidéo de ses ébats sur internet. Alejandra devient à son insu une personne indésirable.
Ce long métrage décrit sans ambages les harcèlements par le biais d’internet à l’école. La mise en scène de Michel Franco, privilégiant les plans fixes, rend l’ensemble difficilement soutenable. Surtout que les scènes vont crescendo. La dernière partie du film, digne d’un rape and revenge des années 70, vaut également le détour.
Despuès de Lucia est un drame fort qui laisse le spectateur sous tension.

 

affiche_phoenixPhoenix (Christian Petzold, 2015, Allemagne)

Non, le cinéma allemand n’est pas mort. On l’avait déjà constaté avec l’excellent La vie des autres (2006). Moins d’une décennie plus tard, l’Allemagne peut se targuer d’être la patrie d’un nouveau chef-d’œuvre : Phoenix.
Le réalisateur Christian Petzold fait évoluer ses protagonistes dans une période très sensible pour l’Allemagne : l’après-guerre. A fortiori, « l’héroïne » du film est une juive, rescapée d’Auschwitz.
La première partie narre le difficile retour à la vie pour cette femme. C’est tout un travail de reconstruction qu’elle doit effectuer, tant moral que physique (elle a été défigurée).
Plus encore, c’est la seconde partie du film qui marque durablement le spectateur. En effet, cette femme met tout en oeuvre pour retrouver son mari, alors que celui-ci l’a trahie. Elle espère qu’il lui reviendra.
Phoenix ne cesse de jouer sur les oppositions puisque l’amour sincère côtoie les notions de trahison et de culpabilité. Dans le rôle principal, Nina Hoss est exceptionnelle, notamment lorsqu’elle interprète à la fin le sublime Speak low. On a l’impression que son personnage renaît sur les cendres d’une Allemagne détruite et coupable.
Voilà un très beau drame que n’aurait pas renié Fassbinder.

 

Les gardiennes (Xavier Beauvois, 2017, France)

Xavier Beauvois n’en est pas à son premier film avec Les gardiennes. Il avait déjà été remarqué avec Le petit lieutenant (2005) et Des hommes des dieux (2010). Des films d’ailleurs d’excellente facture.
Mais Les gardiennes est peut-être son film le plus personnel, qui parlera aux spectateurs Français. En effet, il revient sur un pan de notre Histoire qui a durablement marqué les esprits. Les gardiennes se déroule ainsi durant la première guerre mondiale. Au lieu de nous montrer des combats, déjà vus 1000 fois ailleurs, Xavier Beauvois rend hommage à toutes ces femmes, restées à l’arrière du front, qui ont dû continuer à assumer les activités de la ferme.
Si le film peut donner l’impression d’être relativement long, ce n’est nullement le cas. Le réalisateur s’attache à montrer au fil du temps les saisons puis les années de dur labeur pour ces femmes qui ont tout pris en charge pendant l’absence des hommes. Le film est évidemment une dénonciation de la guerre. C’est aussi et surtout un film féministe, narré sous le prisme féminin.
La distribution est sans faille avec notamment Nathalie Baye et Laura Smet, dont le lien-mère-fille se ressent à l’écran.
Voilà un drame fort sur une période importante l’Histoire de France.


3) Le top 5 des films préférés de Peeping Tom de 2008 à 2017 :

afficheessential_killingEssential killing (Jerzy Skolimowski, 2011, Pologne)

Sur une intrigue minimaliste, et en adoptant la forme du film de genre, ici le survival, Skolimowski évoque la guerre en Afghanistan ainsi que le sort réservé par l’armée américaine aux prisonniers soupçonnés de terrorisme.

Essential Killing offre la performance la plus intense de Vincent Gallo, récompensée par le prix du meilleur interprète à la Mostra de Venise en 2010.

Haletant en diable, le métrage est une course folle à l’image de la fuite du personnage principal.

 

Holy motors (Leos Carax, 2012, France)

Proche du film à sketch, l’intrigue de Holy Motors a pour fil conducteur l’étrange Monsieur Oscar (brillamment interprété par Denis Lavant) qui se fond dans divers personnages pour vivre des aventures surréalistes, proches du grotesque.

Dans cet opus, Léos Carax fait étalage de ses talents de conteur et de metteur en scène pour une mise en abyme du cinéma réjouissante.

Si la complicité entre le réalisateur et son acteur fétiche n’est pas nouvelle, elle semble atteindre ici son apogée, Denis Lavant se glissant avec un plaisir non feint dans la peau de personnages improbables.

 

Le cheval de Turin (Bela Tarr, 2012, Hongrie)

Parce qu’il préfigure la fin d’un monde (l’argentique), ainsi que la fin de la carrière de son auteur, dans un geste artistique d’une rare radicalité et intensité, aujourd’hui encore, “Le cheval de Turin” m’apparaît comme un film incontournable, et l’un des plus marquants de la décennie.

S’inspirer de l’évènement qui a pu faire basculer Friedrich Nietzsche dans la folie était une gageure. Tarr, en signant ce qui semble être son chant du cygne, semble nous indiquer que dieu est bien mort.

Son final glaçant (un écran noir) semble marquer la fin de toute expression cinématographique, ainsi que l’accomplissement ultime de la carrière de Bela Tarr.

 

afficheatouchofsin_A touch of sin (Jia Zhang Ke, 2013, Chine)

Dans le même style, “enjoué et serein”, Jia Zhang Ke livre, en 2013, son film le plus sombre.

A touch of sin est un constat abrupt et enragé de la déshumanisation liée à l’évolution de la société chinoise contemporaine.

Habitué aux « films mondes », miroirs du monde contemporain, Jia Zhang Ke souligne ici l’individualisme et la violence sociale qui en découle. Sans rien perdre de son style contemplatif, le cinéaste livre une peinture sans concession où la froideur clinique est ponctuée d’évènements à la brutalité exacerbée.

 

L'étrange couleur des larmes de ton corps (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2014, Belgique)

4 ans après Amer, le duo Cattet et Forzani revenait pour une nouvelle relecture des giallos. L’étrange couleur des larmes de ton corps franchit encore une étape : complexe et schizophrénique, expérimental à souhait, le métrage permet au duo de réalisateurs de montrer toute la palette de leur talent et de prouver que le cinéma dit de genre n’est pas qu’une sous catégorie.

Toujours soutenu par une bande-son de qualité, purement référentielle, le duo nous entraine dans les dédales d’un appartement aussi tortueux que l’esprit de son locataire.


Et voilà, c'est fini pour ces trois top de nos films préférés ! Rendez-vous dans 10 ans en 2028 ? L'avenir le dira.